Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 20 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 20

 

 

Littéralement, le navire SS President Harding ne faisait que passer à Cherbourg. Dès la veille, les bagages avaient été déposés à la porte des cabines.

Le 6 mai, seuls les quelques passagers dont la traversée s’arrêtait là furent autorisés à descendre, pour éviter de prolonger l’escale. Les Duval et les Veilleux s’engagèrent sur la passerelle dès qu’on les y autorisa. Sur le quai, ils durent identifier leurs bagages. Des porteurs s’occupèrent de les placer sur les toits de deux taxis.

Samuel et Gustave s’étaient procuré quelques centaines de francs avant le départ de Montréal. Au moment de distribuer les pourboires, les «Merci, m’sieur» les surprirent, après des jours à n’entendre que de l’anglais.

— Nous allons à la gare, indiqua Samuel au chauffeur.

— Tiens, vous avez un accent, remarqua celui-ci.

— Nous? Pas du tout. Le vôtre est cependant très prononcé.

La boutade eut l’heur de ramener le conducteur à la conduite.

Le trajet vers la gare ne prit que quelques minutes. Rendus à destination, ils virent de nouveaux porteurs se précipiter vers eux. Quand ils se rendirent au guichet afin d’acheter les billets, Samuel rappela à Gustave:

— Nous avons droit à trente kilos de bagages, soit un peu plus de soixante-cinq livres. Nous sommes nettement en deçà. Alors si on te réclame quelque chose…

Les touristes, surtout ceux qui ne parlaient pas la langue du pays, représentaient des cibles parfaites pour tous les resquilleurs. Et même ceux qui s’exprimaient sans accent dans la langue de Molière.

Selon les nombreux guides consultés avant le départ, mieux valait voyager en première classe, pour éviter une trop grande affluence, et des banquettes éreintantes. De plus, avec des places assignées, il serait plus facile de demeurer ensemble.

Dans la salle d’attente, Samuel dit encore:

— Au risque de passer pour un petit caporal, je vous rappelle quelques principes de prudence. La France n’a pas la réputation d’être un pays dangereux, mais les pickpockets raffolent des touristes. Puis ne buvez jamais l’eau du robinet, encore moins d’une fontaine. Elle doit toujours être embouteillée, même pour se laver les dents. Et contenue dans des bouteilles jamais ouvertes!

— Quand même, l’eau est certainement potable, intervint Iris.

— Potable ne veut pas dire que ton système digestif y est habitué.

Gustave acquiesça d’un signe de la tête.

À l’heure annoncée sur le billet, un train entra en gare. Les deux familles se tenaient déjà sur le quai, là où s’arrêteraient les wagons de première classe. Bientôt, ils occupaient cinq des six places d’un compartiment. Pendant toute la première heure du trajet, Andrée se tint près de la fenêtre, pour regarder défiler le paysage. Puis le pays de ses ancêtres cessa bien vite de l’intéresser. Ce fut affalée sur son siège, la tête posée sur la cuisse de sa mère, qu’elle termina le trajet.

Après plusieurs heures, le train de Cherbourg s’arrêtait à la gare Saint-Lazare, un édifice monumental vieux de trente-cinq ans. De nouveau, ce fut la course des porteurs dans leur direction. Bientôt, Samuel donnait l’adresse au chauffeur: 1, rue Casimir Delavigne. Il s’agissait d’un petit établissement aux murs de calcaire. Cependant, surtout à cause de l’usage du charbon pour le chauffage et la cuisson, la pierre avait pris une vilaine teinte noirâtre. Cent ans plus tard, l’endroit paraîtrait plus propre et plus neuf. Samuel régla la course et rappela à ses amis:

— Non seulement nous avons des réservations, mais ils ont encaissé les arrhes. Voyons maintenant si quelqu’un s’en souvient.

Il prit les deux valises du couple et Iris se dévoua en portant son sac de voyage. Derrière un petit comptoir, un employé malingre les regarda comme s’il était tout à fait inhabituel de voir entrer des clients. Ou bien cet air ahuri faisait partie de son héritage génétique, comme sa poitrine creuse et ses épaules étroites.

— Bonsoir, monsieur, commença Samuel. Nous avons des réservations.

Et pour faire l’économie d’une longue explication, il lui présenta la lettre de confirmation reçue un mois plus tôt.

— Ah! Les Canadiens. Vous venez de loin. C’est votre premier séjour en France?

— Le second.

L’employé tourna le registre dans sa direction en lui demandant d’inscrire son nom et son adresse. Après avoir jeté un regard à son passeport et pris le numéro en note, il lui tendit une clé en lui indiquant:

— C’est au second.

— Il y a une salle de bains?

— Mais oui, il y a une salle de bains.

Ensuite le commis regarda par-dessus l’épaule de Samuel pour signaler à Gustave d’avancer. Celui-ci, pince-sans-rire, demanda:

— Et dans la mienne, il y a une salle de bains?

Samuel se plaça un peu à l’écart jusqu’à ce que le médecin en ait terminé avec les formalités. Quand celui-ci eut sa clé, ils s’engagèrent tous dans un escalier qui tournait sur lui-même. Au premier, son compagnon déclara:

— Nous, c’est ici.

— Je sais que nous sommes tous épuisés après cette longue journée, mais si vous voulez venir souper, il y a un beau café à trois ou quatre minutes de marche.

Gustave consulta sa femme d’un regard, puis proposa:

— Dans une demi-heure?

— D’accord. Rejoignons-nous dans le salon, en bas.

Un instant plus tard, Samuel entrait avec Iris dans une chambre plutôt petite, même en fonction des standards français. Il alla vers les grandes fenêtres donnant sur la rue pour voir si quelque chose avait changé, quatre-vingt-dix ans avant son premier séjour. Iris disparut sans un mot et réapparut, moqueuse:

— Il y a vraiment une salle de bains. Ce n’est pas un grand bain, mais je me laisserai certainement tremper avec plaisir plus tard.

— Et que penses-tu de la chambre?

— On jurerait que le lit a été fait pour nous. Il y a un creux au milieu, nous allons nous retrouver tout collés.

Après une pause, elle ajouta:

— Ce n’est pas la première fois que tu viens ici…

— J’y viendrai au siècle prochain, et ce sera bien mieux. À cause de la poussière de charbon, tout est tellement gris.

— Que faisais-tu ici?

— C’était pour un colloque à la Sorbonne. L’université est à deux pas. Et le quartier offre beaucoup d’activités agréables. Tu verras.

Pendant un moment, il évoqua ce séjour, puis passa à son tour à la salle de bains. Ensuite, ils redescendirent. Pour masquer sa familiarité avec les lieux, Samuel tenait à la main un guide de plusieurs centaines de pages intitulé Paris, arts décoratifs 1925: guide de l’exposition. Les Veilleux occupaient le salon donnant sur la rue.

— Nous y allons?

Les autres quittèrent leur chaise pour le suivre.

— J’espère que ce n’est vraiment pas loin, murmura Ève, parce que la princesse a trouvé la journée très longue.

— Andrée, voudrais-tu que je te porte? demanda Samuel.

La fillette esquissa un sourire timide.

— Je ne voulais pas dire… protesta Ève.

— Si les choses se passent comme prévu à Montréal, je suis aussi bien de m’entraîner un peu.

— Voilà un but très louable, l’encouragea Gustave.

Ce dernier déposa Andrée sur les épaules de son ami.

— Tu me donnes tes mains? demanda Samuel, soucieux d’éviter un accident.

Ouvrant la marche, il parcourut la rue Delavigne jusqu’à la rue Corneille.

— À droite, c’est l’Odéon. Nous pourrions regarder quels sont les spectacles à l’affiche. Ici comme à d’autres théâtres.

Les autres convinrent que ce serait sans doute un heureux changement, après des années à fréquenter le théâtre Saint-Denis, l’Arcade et le Chanteclerc.

— J’ai toutes les coordonnées dans mon guide. Le gentil monsieur derrière le comptoir voudra peut-être même nous conseiller, si l’une de nos dames le lui demande.

Ensuite, ils marchèrent rue de Médicis, puis boulevard Saint-Michel. S’il n’y avait pas eu le Jardin du Luxembourg sur leur droite, les deux sœurs auraient sans doute protesté contre la longueur de la promenade.

— Ça semble magnifique, commenta Iris. Pourrons-nous venir?

— Tous les matins si tu veux. Comme tu vois, c’est tout à côté de l’hôtel, plaisanta Samuel, ce qui lui valut une petite grimace.

En s’arrêtant sur le trottoir, il s’adressa au groupe:

— Nous pouvons aller plus loin si vous insistez, mais moi, je me dirigeais vers ce café.

Le Luxembourg était situé de l’autre côté du boulevard. Ils trouvèrent un endroit où traverser de façon sécuritaire. Devant le café, Samuel s’assit sur ses talons pour permettre à Andrée de descendre, puis proposa:

— Nous pourrions nous asseoir à l’intérieur. Je vois une table libre près des grandes fenêtres. Ce sera plus confortable que la terrasse pour prendre un vrai repas.

Un serveur affublé d’un grand tablier blanc vint leur donner des menus. Après s’être fait expliquer son contenu, ils passèrent leur commande. Quand ils furent seuls, Gustave montra le livre de Samuel qu’Iris avait à la main:

— C’est la source de toute ta connaissance de Paris?

— Sur plus de quatre cents pages, cent soixante portent sur l’exposition des arts décoratifs que je compte visiter. Tout le reste, c’est un guide touristique.

Comme à bord du navire, certains jours, ils prendraient Andrée avec eux. Samuel récupéra le guide et chercha un moment pour commenter:

— À propos du Jardin du Luxembourg, on peut lire: “Du printemps à l’automne, toujours plein de fleurs et d’enfants, le Luxembourg est le plus beau jardin de la rive gauche.”

Ensuite, il tendit le livre à Gustave:

— Il y a une liste des hôtels et des restaurants par arrondissement, la description des divers monuments, des suggestions d’itinéraires de visites et les plans de tous les grands musées.

— Il nous faudrait le même pour les jours où nous visiterons de notre côté, dit Ève.

— Demain, nous pourrions marcher ensemble en direction de la cathédrale Notre-Dame, suggéra Samuel. Ce n’est pas très loin, et nous verrons une dizaine de librairies en chemin.

Bientôt, ils soupaient de bon appétit, heureux de se trouver à des milliers de kilomètres de chez eux. Au retour, Andrée dormit sur les épaules de son parrain pendant tout le trajet. Après des souhaits de bonne nuit, les Duval regagnaient leur chambre.

La configuration du lit favorisait effectivement les rapprochements, mais après trente secondes, Iris dormait, le visage contre le cou de son mari.

 

En plus de son emplacement avantageux dans le Quartier latin, l’un des avantages de l’hôtel Delavigne était l’inclusion du petit-déjeuner dans le prix de la chambre. Samuel commanda une tasse de thé, les autres adultes s’extasièrent sur le café crème et Andrée se déclara satisfaite du chocolat chaud.

Ils en étaient aux croissants quand Samuel interpella son beau-frère:

— Gustave, tu me déçois beaucoup. Depuis le début de notre voyage, j’attends que tu me demandes: “Mais à la fin, qui était ce Casimir Delavigne qui a donné son nom à la rue et à l’hôtel?” Parce que moi, j’ai préparé ma réponse.

— Avec un nom pareil… Je parie sur un conseiller municipal. Ou alors un révolutionnaire, comme Camille Desmoulins.

— Ah! Pas du tout… Même si je comprends ton raisonnement. C’était plutôt un poète célébré en son temps.

Samuel sortit un bout de papier de la poche intérieure de sa veste, puis continua en le lui tendant:

— Il a participé à un concours littéraire dont le thème proposé était “La découverte de la vaccine”. Il n’a pas gagné, mais tout de même, écrire deux cent dix-huit vers sur la vaccination contre la variole, c’est admirable. Voici les quatre premiers.

Intrigué, Gustave lut à haute voix:

— Par le fer délicat dont le docteur arme ses doigts / Le bras d’un jeune enfant est effleuré trois fois / Des utiles poisons d’une mamelle impure / Il infecte avec art cette triple piqûre… Deux cent dix-huit vers comme ça? dit-il en levant les yeux, incrédule.

— Je savais qu’à titre de médecin, tu serais impressionné.

— Je le suis. Si tu en trouves un sur le vaccin contre la rage, tu me le recopieras au complet! Voyager avec quelqu’un permet quand même de découvrir des aspects de sa personnalité. Tu as cherché ça il y a des semaines, et tu l’as copié pour me le remettre?

— À ta façon de dire ça, je crains un peu de me retrouver à Bicêtre.

Devant les sourcils froncés de son interlocuteur, il expliqua:

— C’est un asile d’aliénés.

— Ah non! Aucun risque de ce genre. Mais il y a un endroit pour les excentriques?

— Oui, l’Angleterre. Nous irons, une prochaine fois.

Samuel avait cherché l’identité de ce Casimir Delavigne sur Wikipédia lors de son premier séjour à cet hôtel. Et il était assez excentrique pour avoir téléchargé le texte du poème sur son iPad.

Peu après, il se levait tout en les relançant:

— Hier j’ai proposé Notre-Dame, mais si vous avez d’autres suggestions…

— Va pour Notre-Dame aujourd’hui, s’enthousiasma Ève, mais ce soir, je vais potasser mon propre guide pour savoir quoi faire demain.

C’était presque une déclaration d’indépendance. Samuel se promit de la consulter avant d’y aller d’autres suggestions.

 

Gustave avait évoqué à quelques reprises un «voyage d’étude» pour se faire pardonner d’abandonner ainsi ses patients pendant plus de deux mois. Il avait donc vraiment pris rendez-vous dans quelques cliniques spécialisées dans le traitement des maladies vénériennes afin de voir ce qui se faisait en France.

En conséquence, Samuel escorta les trois dames pour une visite taillée sur mesure pour elles: les Galeries Lafayette. Pour y aller, rien de mieux que d’emprunter le métro. Iris avait découvert ce moyen de transport dans le Montréal de 2021. Or, celui du Paris de 1925 représentait une tout autre expérience, à cause de l’absence d’escaliers automatiques et de l’étroitesse des stations. Dans un espace restreint, l’affluence devenait rapidement oppressante. D’ailleurs, Andrée ne lâchait pas les mains de sa mère et de sa tante.

— C’est toujours comme ça? déplora Iris quand elle fut sur le quai de la station Odéon.

— C’est certainement pire à l’heure de pointe.

Les deux femmes se tenaient près du mur, comme si elles appréhendaient la bousculade. Au moment de monter à bord d’une voiture, la multiplication de leurs précautions les faisait ressembler à des paysannes perdues en ville. Le petit groupe descendit à la station Chaussée-d’Antin, pour émerger boulevard Hausmann.

— Vous avez là le plus grand temple de la consommation à Paris, leur expliqua Samuel en leur désignant les immeubles des Galeries Lafayette.

Si l’extérieur les impressionna fort, une fois à l’intérieur, les balcons et la grande coupole art nouveau, inaugurée en 1912, les laissèrent bouche bée.

— Tu m’avait bien dit que c’était grandiose, admit Iris, mais j’étais loin de m’imaginer à quel point. Je compte cinq étages. Tu as une idée de la hauteur de ce dôme?

— Plus de cent pieds, il me semble. Je suppose que les grands magasins de New York se comparent à celui-ci, seulement je n’y suis jamais allé. Nous dînerons sous la coupole; d’ici là, décidez quels rayons vous intéressent. Personnellement, je n’ai qu’un achat impératif à effectuer.

Son regard se posa sur la fillette à qui il rappela:

— Andrée, tu te souviens? J’ai promis de t’acheter quelque chose quand nous étions sur le navire.

Gravement, elle hocha la tête.

— Penses-tu que nous allons trouver ici? C’est assez grand?

— Je sais pas où chercher.

— Près des ascenseurs, nous verrons des panneaux pour nous guider.

Car même s’il existait un escalier monumental, le nombre de marches avait de quoi désespérer les mollets les plus courageux. Samuel finit par le repérer.

— Si vous voulez nous excuser, pour nous, c’est de ce côté.

Évidemment, curieuses, Ève et Iris les accompagnèrent. À l’employée derrière le comptoir, il demanda:

— Mademoiselle, vous avez quelque chose pour protéger les yeux de cette jeune personne des rayons du soleil?

La jeune femme regarda la fillette:

— Vous pouvez vous asseoir à cette table. Je reviens.

Plusieurs paires de lunettes étaient disposées sur des présentoirs. Parmi les matériaux utilisés pour les montures, en plus des métaux précieux, il y avait l’acier, le maillechort et le cupronickel. L’écaille de tortue procurait un jeu de teintes allant de l’orangé au brun. L’employée revint avec un petit assortiment.

— Les choix sont limités pour cette taille.

Andrée mit de longues minutes à les essayer, et pour chacune des paires, elle quêtait les compliments.

— Tu crois vraiment que cela protège les yeux? demanda Iris.

— C’est en tout cas ce que prétendent les gens qui vivent dans les pays ensoleillés. En particulier pour les personnes aux yeux pâles. Tu devrais y penser pour toi.

Finalement, le choix de la fillette s’arrêta sur une teinte verte pour les lentilles neutres, avec une monture de maillechort joliment dorée. Iris et Ève se laissèrent tenter par une monture en écaille de tortue si foncée qu’elle en paraissait noire.

Lorsque Samuel remit les lunettes à Andrée, Ève regarda sa fille en la ramenant à l’ordre:

— Andrée, tu n’oublies pas quelque chose?

Elle n’oubliait pas vraiment, seule la timidité la retenait. Elle tendit les bras vers son parrain. Celui-ci posa un genou par terre pour recevoir deux bises sonores et entendre une petite voix chuchoter:

— Merci, Samuel. Tu es très gentil.

— Et toi, tu es très gentille aussi. Nous sommes faits pour nous entendre.

Alors qu’ils se dirigeaient vers les vêtements féminins, Ève murmura:

— Ça me fait tout drôle de l’entendre t’appeler Samuel.

— Et moi, ça me ferait tout drôle d’entendre “mononc” dans sa bouche. Le seul “mononc” dont je me souviens se prénommait Anatole, il chiquait du tabac avec des mâchoires à moitié édentées et réussissait à cracher toutes les trois minutes, toujours en ratant le crachoir.

— C’est certain que vu de cette manière…

À l’approche de midi, avant d’aller dîner sous la coupole, ils sortirent sur la terrasse afin de regarder les toits de Paris. De façon très ostentatoire, Andrée posa sa main ouverte au-dessus de ses yeux. Samuel chercha l’étui contenant les lunettes à monture dorée pour les lui poser sur le nez. Ensuite, il la souleva pour lui permettre de mieux voir.

— C’est quoi, là?

— La tour Eiffel. Si nous y allons, tu voudras monter jusqu’en haut?

Elle hocha la tête pour dire oui, tout en paraissant très incertaine.

— Il y a un ascenseur.

Pendant ce temps, Iris explorait les lieux.

— Tu as vu sur cette plaque? Le pilote Jules Védrines se serait posé sur ce toit avec son avion. Tu y crois?

— Si c’était faux, tu peux être certaine que les commerces concurrents feraient tout pour faire enlever ça.

— C’est extrêmement dangereux.

— Alors souhaitons qu’il ait reçu un chèque à la mesure du risque qu’il a pris.

L’exploit avait eu lieu en janvier 1919. Trois mois plus tard, Jules Védrines mourait dans un écrasement.

 

En soirée, alors que les dames avaient souhaité se retirer tôt pour dormir, Samuel et Gustave étaient retournés au café Le Luxembourg afin de profiter du reste de la soirée en buvant un demi pression.

— Alors, les Français ont-ils une meilleure façon de traiter les victimes de la syphilis?

Le médecin avait passé sa journée dans une clinique spécialisée du Quartier latin.

— Ils font exactement la même chose que moi, avec le même succès, et malheureusement, le même insuccès. Cependant, plusieurs de mes collègues à Montréal tireraient profit d’un séjour de spécialisation ici.

— Je suppose qu’une proportion aussi importante de médecins français profiterait également d’une meilleure formation.

— C’est tout de même curieux. J’ai parfois l’impression que les progrès sont lents dans ce domaine parce que la maladie s’attrape lors de rapports sexuels. Comme si mourir à petit feu était une juste punition pour le péché de la chair. Tout comme certains résistent à l’usage de l’anesthésie lors des accouchements parce que Dieu a décrété: “Tu enfanteras dans la douleur.”

— Ce genre de croyance a la vie dure.

Samuel savait qu’il en resterait encore quelque chose dans les années 1980, lors de l’épidémie de sida.

— Ce n’est pas que je sois incroyant, s’empressa d’ajouter le médecin.

— Je sais.

 

Comme les voyageurs avaient décidé de passer presque un mois à Paris, ils en profitèrent pour s’éloigner de la capitale afin de visiter d’autres sites incontournables.

Fin mai, après avoir marché longuement dans les jardins de Versailles, alors qu’ils se dirigeaient vers la façade ouest du château, Andrée demanda:

— Des vrais rois et des vraies reines vivaient ici?

— Et même des princesses, en rajouta Samuel. Aucune n’avait d’aussi jolies lunettes dorées, par exemple.

Cela lui valut un beau sourire. Comme le soleil tapait fort, tous portaient des chapeaux de paille et des lunettes fumées. Même Gustave avait cherché une boutique, boulevard Saint-Michel, pour s’en procurer. En quelque sorte, ils préfiguraient le tourisme de masse qui s’imposerait au siècle suivant.

 

Le séjour à Paris s’achevait. Les voyageurs devenaient déjà nostalgiques, soucieux de revoir certains des endroits particulièrement appréciés. Samuel et Iris avaient quitté l’hôtel pour déambuler sur le boulevard Saint-Michel en direction de la Seine. Après avoir soupé dans un café, ils continuèrent sur les quais. Ils s’attardèrent longuement près des grandes tables des bouquinistes. L’homme résistait mal à l’envie de multiplier les achats, sachant qu’il ne resterait à peu près aucun des documents étalés sous ses yeux dans cent ans.

Alors que le soleil déclinait, il s’appuya contre une balustrade de pierre pour contempler la silhouette de Notre-Dame. Il se souvenait d’avoir regardé, fasciné, les films de l’incendie survenu en 2019. Iris tenait son bras, blottie contre lui.

— Je te remercie d’être là, murmura-t-elle. Je me sens comme la plus chanceuse des femmes.

— Je me demande qui est le plus chanceux de nous deux.

— Moi, je n’en doute pas. Sans toi, je n’aurais rien connu de tout ça.

Évidemment, elle faisait référence à sa guérison inespérée, à sa vie de plus en plus confortable depuis leur mariage et à sa découverte de cette ville.

— Je veux bien te le concéder, tu as de la chance. Dans ce cas, nous retournerons en 2022 et tu achèteras un billet du Loto-Max.

— Millionnaire, je ne serais pas plus heureuse que maintenant. Aller à ton époque, c’était mon premier voyage. Je me sentais menacée, je ne comprenais rien. Ici par contre, c’est merveilleux. J’espère que nous recommencerons.

— Juré.

Il l’embrassa et se laissa gagner par l’émotion. Quand il vit un policier habillé comme une hirondelle, avec sa petite cape foncée, il se redressa un peu pour lui lancer, en lui montrant son annulaire:

— Je vous assure, monsieur l’agent, nous nous sommes mariés devant le curé il y a quelques années déjà.

— Dans ce cas, vous avez certainement une place avec une porte qui se verrouille de l’intérieur pour faire ça.

— Oui. Nous allons d’ailleurs y retourner sans tarder.

Le policier lui jeta un regard faussement sévère avant de s’éloigner. Iris eut un rire nerveux:

— Il aurait vraiment pu nous arrêter?

— Je ne sais pas, bien que l’idée de voir Gustave venir nous récupérer au poste me donne envie de recommencer.

— Je préfère un endroit avec une porte. Et tu devrais penser à autre chose. À ton oncle Anatole, par exemple. Là, tu es un peu indécent.

— Il n’existe pas. Mais si je pense très fort à Montréal un jour de février, à moins trente degrés, j’aurai le même résultat.

 

Ils avaient prévu de clore leur voyage en France par une semaine passée en bord de mer. Ils avaient pensé à la Méditerranée du côté de la Provence, et même à Biarritz, sur le golfe de Gascogne, pour conclure que c’était un trop long trajet en train. Finalement, les plages de Normandie, à la mode et à seulement deux heures de Paris, l’emportèrent. En juin, la température serait parfaite – douce, sans être torride –, et l’affluence, limitée.

La veille de leur départ pour Cherbourg afin de monter à bord du SS President Harding, Samuel se trouvait assis sur une chaise sous un parasol de toile verte, vêtu d’un maillot de bain. Le vêtement le couvrait du cou au milieu des cuisses.

À côté de lui, assise sur le sable, Andrée contemplait la mer, rêveuse. Ils étaient là depuis quelques jours et elle affichait déjà un beau hâle.

— Alors, préfères-tu Deauville ou Trouville? demanda-t-il.

— Trouville.

L’homme en était certain, juste à cause du nom. Les deux localités étaient contiguës, de part et d’autre du fleuve La Touques.

— De tout ton voyage, qu’est-ce que tu as préféré?

— Le château sur la rivière.

— Chenonceau? C’est vrai qu’il est très joli, et ses jardins aussi.

Surtout, il ressemblait vraiment aux châteaux des contes de fées. Andrée parla encore de quelques autres endroits, puis elle remarqua:

— Papa parle avec Iris.

Samuel tourna la tête. Gustave et Iris se promenaient en bordure de la plage.

 

Iris avait profité d’un moment en tête à tête pour s’adresser à son médecin, plutôt qu’à son beau-frère:

— Pas depuis notre départ, expliquait-elle, une mine sérieuse sur le visage.

— À part ça, tu te sens très bien… Enfin, si j’en juge par ton attitude au cours des dernières semaines.

— Très bien. Mieux que jamais.

— Tu sais qu’il existe des motifs plutôt réjouissants de ne pas avoir ses règles pendant deux mois?

— Comment en être certaine?

— Même si je t’examinais, je ne sentirais rien. C’est encore trop tôt. Quoique d’après ce que tu me dis, d’après ta mine, je pense bien que c’est ça.

Gustave ne semblait pas douter. Au contraire, la situation paraissait l’amuser.

— Tu le lui as appris?

— Pas encore. Ça m’inquiète un peu.

— Je suis certain qu’il sera heureux de la nouvelle! Ce développement remet-il en cause votre autre projet?

— Pour moi, certainement pas!

À cet instant, Ève les rejoignit au pas de course, une glace dans chaque main. Depuis quelque temps, elle avait parfois de petites fringales.

 

La veille, la soirée au restaurant s’était allongée afin de souligner ce dernier souper en France. Les valises étaient déjà bouclées, aussi ils s’attardèrent au point où Andrée s’endormit sur sa chaise.

Puis comme il fallait prendre le train en direction de Cherbourg au petit matin, la nuit se trouva écourtée. Ensuite, ce fut la frénésie pour se rendre au quai d’embarquement, à deux voitures, les bagages sur le toit, puis se taper toutes les formalités avant de monter à bord.

Une fois qu’ils furent installés dans leur cabine, Iris n’y tint plus:

— Samuel, je dois te parler.

— Je t’écoute…

Ils étaient debout face à face.

— Je pense, et Gustave le croit aussi, que je suis enceinte.

Tout de suite, il l’attira contre lui:

— Alors pourquoi cette mine inquiète? Tu n’es pas contente? Voilà un an que nous faisons tout pour que ça arrive.

— Tu… et pour le bébé d’Anna?

— Nous savons déjà que nous aurons deux enfants. Que nous allons les adorer, selon Charlotte. Quoique si toi, de ton côté…

— Ne changeons rien, absolument rien de nos projets!

Ils s’embrassèrent fougueusement à travers les rires et les larmes de joie. Finalement, la docteure avait raison: des vacances s’avéraient plus utiles qu’un traitement hormonal, quand des spermatozoïdes se montraient un tantinet paresseux.

 

À l’heure du souper dans la salle à manger, Iris arborait son meilleur sourire. Et Samuel paraissait plus attentionné que d’habitude. Quand les assiettes du plat principal furent posées devant eux, la jeune femme commença:

— Je ne sais pas si je peux…

Son regard passait de Gustave à Andrée.

— Tu peux. Avant même sa naissance, nous avons convenu de ne jamais parler de la cigogne et des choux.

Ce fut en regardant sa sœur qu’elle déclara:

— J’attends un bébé.

Ève l’avait déjà deviné. Peut-être parce qu’elle reconnaissait son propre plaisir sur le visage de sa sœur:

— C’est complètement fou. Moi aussi!

— Il faudrait que j’écrive là-dessus, les interrompit le médecin, moqueur. Deux sœurs dont l’ovulation est synchronisée.

Le regard d’Andrée allait d’une femme à l’autre. Des explications supplémentaires seraient nécessaires pour qu’elle comprenne bien. Mais avant d’en venir là, Iris crut important de préciser à l’intention de son beau-frère:

— Concernant Anna, il n’y a rien de changé. Nous sommes tous les deux plus déterminés que jamais.

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