Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 21 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 21

 

 

Au port de New York, le débarquement des passagers se faisait depuis plus d’une heure. Pourtant, les Duval et les Veilleux se trouvaient toujours assis dans l’un des cafés du SS President Harding, un verre à la main. Leur décision de faire preuve de patience tenait beaucoup à la présence d’Andrée. Ils préféraient laisser sortir les gens pressés plutôt que de se frayer un chemin au coude à coude avec une enfant dans les bras.

Ils étaient néanmoins légèrement inquiets.

— J’espère que personne ne partira avec nos valises, se tracassait Iris.

— Ce serait vraiment une perte considérable, se moqua Samuel. Dans ce cas, tu devras attendre le prochain voyage pour te refaire une garde-robe à Paris.

Les deux femmes revenaient chacune avec une valise de plus qu’à leur départ, afin de transporter leurs derniers achats. D’ailleurs, Iris étrennait des bas de soie, une jolie robe bleue plutôt courte et un nouveau chapeau cloche acheté aux Galeries Lafayette.

— Il y a certainement des boutiques qui vendent des vêtements français à New York, intervint Ève.

Cela était dit d’un ton badin. Toutes les deux s’étaient montrées raisonnables.

Une heure plus tard, quand les voyageurs purent accéder au hangar abritant les bagages, ils retrouvèrent leurs possessions, y compris la grosse malle. Ce fut pour s’en séparer aussitôt: la société maritime se chargerait de leur transfert jusqu’à la gare.

 

Finalement, tout le reste de la journée se passerait essentiellement à attendre. Au Grand Central Terminal, ils prirent une table dans un restaurant qui leur permettait de voir la multitude des passagers se presser près des quais. À tour de rôle, seuls ou à deux, ils allaient se dégourdir les jambes.

Ainsi, les deux femmes décidèrent de se rendre à la boutique vendant des journaux afin d’acheter de quoi lire pendant le trajet en train. Peu après, Gustave demanda à sa fille:

— Tu veux rester avec Samuel? Je reviens dans quelques minutes.

Quand ils furent seuls, l’homme demanda à sa filleule:

— As-tu aimé ton voyage?

Elle hocha gravement la tête.

— C’est vrai que nous étions bien. D’un autre côté, retrouver ta maison, ta chambre, tes choses, Ivanie, grand-maman…

Samuel arrêta son énumération. Visiblement, Andrée demeurait étendue sur le sable, avec le bruit des vagues dans les oreilles.

— Moi, je suis toujours heureux de partir pour découvrir de nouvelles choses, mais je suis également heureux de revenir chez moi. Et je sais qu’il y aura un autre voyage plus tard, aussi beau.

— … Tu crois que je voyagerai encore?

— Si tu as aimé, certainement. À ton âge, tu auras tellement d’occasions de le faire. Tiens, un jour, ce sera certainement en avion.

— Tu penses?

— J’en suis sûr. Dans de grands avions où il y aura des centaines de personnes, avec des hôtesses qui passeront dans les allées pour te demander si tu veux boire ou manger quelque chose.

— Comme au restaurant?

Il acquiesça d’un geste de la tête. «Il faudrait bien que je mette ça par écrit pour faire rêver les enfants», songea-t-il.

— Nous voyagerons ensemble?

— J’aimerais bien. C’est très agréable de voyager avec toi et tes parents.

Elle lui adressa son meilleur sourire. À ce moment, il vit Gustave revenir vers eux.

— Je parle de voyages futurs avec ta fille. Je pense qu’elle a la piqûre.

— Nous avons tous eu la piqûre.

Le médecin ajouta sur le ton de la confidence:

— Je viens de téléphoner à Montréal. Anna se porte très bien, la grossesse se poursuit sans difficulté.

— Je suis content de l’entendre, et Iris le sera assurément aussi.

Il la voyait entrer dans le restaurant avec sa sœur, souriante, quelques revues dans les mains.

 

Les au revoir un peu attristés se déroulèrent au petit matin devant la gare de Montréal. Ce moment marquait la fin de leur belle aventure. Chaque famille monta dans un taxi. Devant la maison du boulevard Saint-Joseph, Samuel aida le chauffeur à mettre les valises sur le trottoir, puis il régla le prix de la course.

Pendant ce temps, Iris sonna à la porte avant d’ouvrir, comme une visiteuse. Après deux mois d’absence, elle avait le vague sentiment de ne plus être tout à fait chez elle. Un télégramme avait averti sa mère de leur arrivée. En conséquence, celle-ci vint l’accueillir immédiatement. Il y eut d’abord une longue étreinte, puis elle observa en reculant d’un pas:

— T’es bien belle!

La jeune femme tourna sur elle-même.

— N’est-ce pas? Si tu voyais le magasin d’où ça vient, tu n’en croirais pas tes yeux. Le plafond a la forme d’une grande coupole qui est tout en vitrail.

— … Heu, ce n’est pas un peu court?

— Personne ne s’est plaint de mes jambes.

Samuel entra à cet instant avec une valise dans chaque main, empêchant un échange sur ce qui était convenable. Si l’étreinte lui fut épargnée, il accepta de bonne grâce un échange de bises avec belle-maman.

— J’y retourne!

Pendant ce temps, les femmes prirent les valises afin de les déposer dans la chambre conjugale. Iris enleva son chapeau et ses gants, passa à la salle de bains et rejoignit sa mère devant la cuisinière électrique.

— Tu dois être fatiguée, remarqua celle-ci. Vous avez voyagé toute la nuit.

— J’ai pu dormir un peu dans le train.

— Et ce voyage, ça en valait la peine?

Madame Germain demeurait toujours sceptique: mettre tant d’argent pour aller aussi loin, juste pour se promener, n’avait rien de raisonnable.

— C’était absolument extraordinaire! J’ai des images en tête pour toute une vie.

— J’espère que tu auras de la place pour en mettre d’autres, commenta Samuel en arrivant dans la cuisine. Parce que moi, je suis prêt à recommencer.

— Sauf qu’avec deux enfants en bas âge, nous devrons attendre un peu.

— Deux enfants?

Cette fois, madame Germain abandonna l’omelette dans la poêle pour se tourner vers eux.

— La grossesse de la jeune fille se déroule bien… Et voyager a eu le même effet sur la fertilité de tes deux filles. Je suis enceinte.

— Eh bien, je pensais que…

— Moi, je n’ai pas cessé d’espérer. Et voilà que nous aurons deux enfants, que nous sommes bien décidés à traiter sur un pied d’égalité.

La vieille femme redonna toute son attention à la préparation du déjeuner. C’est en servant l’omelette qu’elle comprit vraiment la déclaration de sa fille:

— Tu as dit: “tes deux filles”?

— Ève aussi attend un enfant. On dirait que nous sommes tombées enceintes le même jour.

— Moi, je parierais sur une journée d’écart… rigola Samuel.

Madame Germain parut s’absorber dans de grands calculs, puis elle reprit:

— La naissance aura lieu en janvier ou en février.

— Janvier, sans doute.

— Votre bébé adopté aura six mois quand vous accueillerez le vôtre.

— Avec un garçon et une fille, ironisa Samuel, on ne pourra pas les faire passer pour des jumeaux identiques.

Sa femme jeta un regard dans sa direction. Dire qu’il lui cassait les oreilles avec la nécessité de demeurer discrète sur ce qu’elle savait du futur.

— Vous connaissez d’avance le sexe de vos enfants? demanda belle-maman.

— À force de formuler un souhait à haute voix, il paraît qu’il se réalise.

— … Je devrais peut-être répéter à cœur de jour que je rêve d’avoir trente ans de moins.

— Je vous le souhaite, mais ça semblerait très jeune pour une grand-mère de bientôt quatre petits-enfants.

 

Même s’ils avaient un peu dormi dans le train, Samuel et Iris se retrouvèrent dans la chambre conjugale en début d’après-midi pour faire une sieste. Iris murmura:

— Je craignais qu’elle m’incite à renoncer à l’adoption…

— Pour garder sa pureté à la lignée des Germain?

— Pour beaucoup, les enfants adoptés sont des enfants du péché déjà prédisposés au mal à cause de la faute de la mère. Et dans ce cas précis, l’inceste s’ajoute à l’impureté.

— Ce que personne ne peut savoir, à moins d’une indiscrétion de la part des quelques personnes au courant.

— Je sais. Mais quand même…

— Peut-être sous-estimes-tu son ouverture d’esprit?

Iris esquissa un sourire. Sa mère soupçonnait-elle la bonne opinion de son gendre à son égard? De son côté, Samuel avait en tête un autre sujet de préoccupation que les états d’âme de belle-maman. Il demanda:

— Sais-tu comment les tout-petits sont nourris dans les orphelinats et par leurs parents adoptifs?

— … On leur donne du lait.

— Oui, du lait de vache. Ce qui convient très bien si le bébé a de grandes oreilles, quatre pattes et une robe noire et blanche.

La jeune femme demeura silencieuse, ses grands yeux posés sur lui.

— La mortalité infantile élevée tient beaucoup à la mauvaise qualité de l’alimentation. Pour avoir des enfants en santé, rien ne vaut le lait maternel.

— Je le sais, malheureusement aucun miracle ne se produira.

— Pendant des siècles, les gens ont eu recours à des nourrices. Des femmes qui avaient elles-mêmes un jeune enfant, et qui acceptaient d’en allaiter deux. C’est la notion de frère ou sœur de lait que l’on voit dans les vieux romans.

— Tu songes à ça? Ça signifierait placer l’enfant quelque part…

— Ou avoir quelqu’un ici pendant au moins six mois en attendant que tu accouches. Ce qui ne serait pas vraiment plus praticable.

Samuel décrivait une situation sans issue. La jeune femme n’ignorait pas les liens entre le lait de vache et la mortalité des enfants en bas âge. Des débats duraient depuis des années sur la pertinence de rendre obligatoire la pasteurisation, comme dans les autres provinces. Des «Gouttes de lait», autrement dit des «dispensaires» de lait sain, avaient été établis dans divers quartiers de Montréal. Cela ne réglait toutefois pas complètement la situation pour les nourrissons.

— Je te propose d’aller faire des emplettes dans les commerces du siècle prochain. Il existera alors des choix sécuritaires en remplacement du lait maternel. Je pourrai y aller seul, si tu préfères rester ici.

— Non, j’irai avec toi. Je ne te laisserai pas décider seul de ce qui est bon pour notre enfant.

Les bébés choisissaient l’heure de leur arrivée sans vraiment tenir compte des occupations des accoucheurs. Quand le téléphone retentit dans le salon des Veilleux, Gustave était dans la salle de bains en train de se raser. Il ouvrit la porte pour entendre Ève lui annoncer:

— Anna est sur le point d’accoucher. Mais puisque c’est un premier enfant, tu as sans doute le temps de finir ta toilette et de manger un morceau.

Quand même, il ne s’attarda guère. Justement parce que c’était le premier, la parturiente devait être particulièrement inquiète. Vingt minutes plus tard, il montait dans un taxi. À son arrivée à la maternité, il trouva Elsa dans son bureau.

— Alors?

— La sage-femme ne m’a rien signalé d’inquiétant.

— Tant mieux. J’y vais.

Sa patiente était dans la petite chambre attenante à la salle d’accouchement. Elle avait le visage très pâle et un rictus de douleur sur les lèvres.

— Comment vous sentez-vous? l’interrogea-t-il en posant ses doigts à l’intérieur de son poignet.

— J’ai mal…

— Nous allons nous occuper de ça rapidement.

Finalement, il s’agissait d’un premier enfant pressé de voir le jour. L’accouchement se passa sans anicroche, même si Gustave dut se livrer à un travail de couture qui laisserait la jeune femme endolorie pendant quelques jours. Plus tard, il alla la voir:

— La petite a tous ses morceaux et paraît en bonne santé. Vous voulez la voir?

Comme Anna ne répondait pas, il continua:

— Si vous préférez vous abstenir, je comprendrais très bien.

La jeune mère secoua la tête de droite à gauche et regarda le mur. Le médecin tint longuement sa main, sans dire un mot.

Il quitta la chambre quand Robertine vint prendre le relais.

 

Plus tard, Elsa entra à son tour:

— Anna, nous avons beaucoup discuté de l’avenir de ta fille.

La tête de la jeune femme reposait sur l’oreiller, ses longs cheveux en désordre formant un halo autour de son visage très pâle. Ses paupières gonflées et ses yeux rougis trahissaient ses pleurs incessants. Robertine tenait sa main.

— Si tu crois que la décision qui sert le mieux le bien-être de l’enfant et le tien est de nous le confier pour une adoption, il convient de signer ce document.

Elsa laissa passer quelques secondes.

— D’un autre côté, si tu hésites, continua-t-elle, si tu penses que toutes les deux vous seriez mieux ensemble, ne le fais pas.

Ce serait alors sa première décision prise au pluriel, pour elle et sa fille.

— Ceux qui vont l’adopter… commença Anna.

— Les parents adoptifs sont les seuls pour qui on s’assure d’une grande moralité et d’une certaine compétence.

Alors qu’on ne demandait rien à des parents biologiques. L’argument demeurait bien fragile. Parmi les adoptants, la part des abuseurs, des sadiques et des pervers ne devait pas différer beaucoup de celle observée chez les parents naturels.

Anna interrogea sa mère du regard. Le personnel des agences d’adoption aurait-il détecté chez Achille Laferrière un père qui mettrait sa fille enceinte?

— La suite de ton existence sera déterminée par ta décision. Et elle t’appartient à toi seule.

Poser cette question quelques heures après l’accouchement paraissait bien indélicat. D’un autre côté, dès leur arrivée à la maternité, toutes les filles ne songeaient qu’à cette décision.

Anna tendit une main tremblante pour prendre le document et le parcourut des yeux.

— … Et son prénom?

— Comme il y a une adoption, les parents voudront choisir eux-mêmes.

Évidemment, sans la perspective d’une adoption immédiate, l’enfant aurait été baptisé très vite, et le prénom changé par les éventuels parents.

— Je vais signer, accepta finalement Anna d’une toute petite voix.

— Tu es certaine? demanda la directrice.

Le «Oui» fut plus assuré. Il y avait une table montée sur roulettes dans un coin, avec déjà une plume et un encrier.

— Il y a une copie pour nos dossiers, et une à transmettre au tribunal. J’en ai préparé une troisième pour toi si tu le désires.

Anna eut un bref mouvement de la tête de droite à gauche. Ce genre de souvenir ne ferait qu’entretenir sa souffrance. Malgré l’émotion du moment, elle signa de sa belle écriture de couventine, puis reposa sa tête sur l’oreiller en fermant les yeux.

Quand elles furent seules, Robertine enleva ses chaussures pour s’étendre près de sa fille.

 

Je confie à la crèche Myriam mon enfant née le 24 juillet 1925 et

renonce à tout droit sur ledit enfant pour le présent et l’avenir. Je

reconnais aux autorités de celle-ci le droit de disposer légalement de

mon enfant selon l’article 9 de la loi concernant l’adoption, statuts

refondus 1925, chapitre 196.

Je soussigné, Anna Laferrière, née le 13 décembre 1906.

 

Puisque Samuel connaissait bien peu la loi sur l’adoption votée par l’Assemblée législative en 1924, il avait décidé de s’adjoindre un notaire à l’heure de se rendre à la maternité le samedi matin.

Aussi le petit bureau d’Elsa Jolicœur paraissait-il totalement envahi par le tabellion et le couple Duval. La directrice montra d’abord le document légal établissant la maternité comme une entité civile à l’homme de loi, et celui-ci expliqua pour justifier les honoraires qu’il réclamerait:

— La loi d’adoption de l’an dernier laissait beaucoup à désirer. On l’a modifiée pour la rendre plus restrictive. Les parents adoptifs doivent être mariés et pratiquer la même religion que les parents naturels de l’enfant. Quant à l’enfant, il doit être sans filiation.

— Ce qui veut dire? demanda Iris.

— Il ne doit avoir aucun parent pouvant prétendre avoir des droits sur lui. S’il s’agit d’un enfant légitime, ses deux parents doivent être décédés. Dans le cas d’un enfant illégitime, il doit avoir été abandonné. Cela signifie que le père est inconnu…

Plus exactement, que le père a refusé de reconnaître son enfant.

— … et que la mère a accepté qu’il soit donné en adoption.

Comme si elle attendait le moment propice, Elsa tendit au professionnel le formulaire signé par Anna. Celui-ci s’en déclara satisfait.

— Et voici le formulaire pour l’adoption.

Reconnue comme une crèche, la maternité consentait à ce que les Duval adoptent Charlotte, présentée comme une pupille.

Même si en vertu du Code civil Samuel avait seul l’autorité dans le ménage, il tendit sa plume à Iris pour qu’elle inscrive son nom la première. Il ajouta le sien ensuite.

— Ce n’est pas très régulier, commenta le notaire.

— Vous trouvez? Comme ma femme s’occupera de cet enfant au jour le jour, je pense normal qu’il subsiste une trace de son consentement aujourd’hui.

L’homme reconnut le bon sens de cette précaution.

— Vous avez pris des mesures pour le baptême, je pense… enchaîna Elsa.

— Il aura lieu dès lundi prochain. Comme le docteur Veilleux sera le parrain, il a déjà échangé un mot avec le curé.

— Maintenant que les aspects légaux ont été réglés dans le respect de la loi d’adoption de la province, conclut le notaire, le tout sera soumis à un juge, qui prononcera l’adoption légale.

— Ce n’est pas réglé? s’alarma Iris.

L’inquiétude pointait dans la voix de la jeune femme. La pensée que son projet échoue à la dernière minute la rendait folle.

— C’est une simple formalité, la rassura Elsa. Ne vous inquiétez pas, nous existons depuis une dizaine d’années et il n’est jamais rien arrivé de fâcheux à cette étape.

D’un regard, Iris quémanda une confirmation de la part de l’homme de loi, qui approuva de la tête en proposant:

— Je suis certain que tous ces documents ont été préparés dans l’esprit de la loi. Toutefois, je peux me charger du suivi.

Samuel jugea que la tranquillité d’esprit de sa femme valait ce petit investissement supplémentaire, aussi il acquiesça de la tête.

— Dans ce cas, maître Nadeau, je vous confie tout le dossier, conclut Elsa en le lui tendant. Maintenant, nous pouvons passer à la véritable raison de la présence de madame et monsieur.

Il y eut un échange de poignées de main entre les Duval et leur conseiller juridique, puis entre ce dernier et la directrice de la maternité. Ensuite, le notaire s’esquiva.

— Si vous voulez me suivre, suggéra Elsa aux visiteurs. La pouponnière est dans le sous-sol. Juste à côté de la salle d’accouchement.

En s’engageant dans l’escalier, Iris sentait son cœur battre si fort que la tête lui tournait un peu. Voyant son état, Samuel prit son bras pour la soutenir. Bientôt, ils découvraient une dame d’une quarantaine d’années penchée sur une minuscule couchette. Sous ses yeux se trouvait un petit être enveloppé de telle façon que seul le visage chiffonné demeurait visible.

— Elle va bien? demanda la directrice.

— Très bien.

— Voulez-vous appeler une voiture? Je vais prendre le relais.

L’employée s’esquiva. Elsa écarta la couverture et Iris tendit la main pour caresser la joue du bébé.

— Elle lui ressemble avec ses yeux et ses cheveux noirs. Comment va-t-elle?

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

— Je donnais des cours de piano à Anna. Je connais les circonstances de cette naissance. J’ai bien l’intention de faire chanter quelques messes pour elle, sans l’identifier, bien sûr. Alors, comment va-t-elle?

— Aussi bien que possible dans les circonstances.

— Si vous le jugez à propos, assurez-la que j’aime déjà sa fille.

Elsa hocha la tête. En multipliant les précautions, Iris prit l’enfant, posa ses lèvres sur sa tempe, puis l’appuya contre son cœur.

— Vous avez l’habitude des poupons?

— Ces dernières années, j’ai espionné ma sœur aînée, mais je ne crois pas que cela compte vraiment.

Pendant quelques minutes, la directrice lui expliqua les soins à donner. Finalement, sans doute rassurée par les observations de la jeune femme, et pressée par l’arrivée imminente du taxi, elle leur fit ses adieux.

Une fois rendue à l’appartement du boulevard Saint-Joseph, Iris présenta brièvement sa fille à sa mère.

— Voici Charlotte.

— Pauvre petite, soupira madame Germain.

— Il n’en tient qu’à nous d’en faire une personne choyée. Maintenant, elle doit avoir faim.

La vieille femme se dirigea vers la glacière pour prendre le biberon préparé depuis le matin.

Ce fut donc dans la cuisine, dans la grande berçante, qu’Iris la nourrit pour la première fois, sous le regard enveloppant de la grand-mère et du père.

 

Samuel avait pu admirer le baptistère de l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End dès son arrivée en 1921. Il s’était alors étonné de voir représentés de part et d’autre du Christ des travailleurs des champs et des carrières de cette partie de la ville, en plus des anges et des saints.

Le lundi 27 juillet 1925, il s’y trouvait de nouveau pour un événement qui ressemblait fort à un enracinement dans le vingtième siècle. Autour de la cuve posée sur un socle se tenaient un prêtre, la marraine et le parrain, Ève et Gustave. Il s’agissait d’un juste retour des choses. Et fait rare dans ce genre de cérémonie, Iris portait son enfant. Compte tenu de la prescription de l’Église de faire baptiser le plus tôt possible après la naissance, la mère était souvent trop affaiblie pour se livrer à cet exercice. De plus, hormis sa nervosité, elle paraissait en excellente forme. Les commères venues assister à la cérémonie en parleraient comme d’une force de la nature.

Le père était également là. En réalité, sa présence était absolument superflue.

Le parrain et la marraine renoncèrent à Satan et à ses œuvres au nom de l’enfant, tout en s’engageant à le garder dans le droit chemin. La robe de baptême de satin blanc, symbole de pureté, avait servi pour Ève et Iris, et plus récemment pour Andrée. Puis le célébrant versa de l’eau à trois reprises en disant: «Marie Charlotte, je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» La petite poussa un cri de surprise. Ou l’eau était froide, ou la perspective de devenir une bonne chrétienne ne lui souriait guère.

À quelques pas, madame Germain présentait un visage apaisé. Elle tenait la main d’Andrée, dont la mine était plutôt perplexe. La raison était limpide: désormais elle n’accaparerait plus l’attention de cinq adultes.

Au terme de la courte cérémonie, tous les adultes présents signèrent le registre – rien pour rendre le sourire à Andrée –, puis ils se retrouvèrent sur le parvis. Iris tenait le bébé contre sa poitrine, comme si elle craignait que quelqu’un ne veuille le lui prendre.

— Les voitures nous attendent, annonça Samuel en passant son bras autour de sa taille.

Faire le trajet à pied avec un nouveau-né leur avait semblé tenter le mauvais sort, et demander aux invités de marcher jusqu’à la maison du boulevard Saint-Joseph paraissait un brin indélicat.

 

Fin juillet, le dîner se composerait de crudité et de viandes froides. Samuel avait demandé au livreur de glace d’en laisser un peu plus dans un bac pour tenir deux bouteilles de champagne au froid. Il s’occupa de servir. C’est à Ève qu’il s’adressa pour demander:

— Une petite goutte pour la demoiselle?

— Une toute petite goutte.

En donnant le verre à Andrée, il commenta:

— Il paraît que c’est la boisson des princesses. Mais je ne suis pas certain, parce que je ne connais aucune princesse à part toi.

À en juger par la grimace de la petite fille, cette croyance ne devait pas être fondée.

— Ça te plaît d’être devenue l’aînée de notre famille?

Comme elle souleva les sourcils, il expliqua:

— Tu es la plus vieille. Tu pourras montrer plein de choses à ta cousine. C’est une toute petite fille et toi, tu es grande.

Au moins, Andrée trouvait des adultes sympathiques à son désarroi.

— Belle-maman, vous savez que je suis comme le dernier des Mohicans… Je suis le dernier de ma lignée. J’ai bien des oncles et des tantes, mais je les ai totalement perdus de vue en quittant ma campagne. J’aimerais donc que vous soyez la marraine de l’enfant à naître, mais je ne vois aucun candidat parrain. Pensez-vous que vous pourriez en dénicher un de votre côté de la famille?

Iris et Ève surveillaient les émotions qui se succédaient sur le visage de leur mère.

— … On prend pas des personnes de mon âge pour ça.

— Voyons, vous êtes bâtie pour devenir arrière-grand-mère.

La vieille dame se découvrit un besoin impératif de fouiller dans la glacière. C’est en leur tournant le dos qu’elle leur proposa d’une voix étranglée par l’émotion:

— Mon frère, Alexandre?

Son cadet d’une quinzaine d’années, le père de Napoléon, l’enfant à la consommation de mitaines phénoménale.

— Ce sera parfait!

Iris lui adressa un sourire complice. Ils venaient de garantir la paix dans leur maison pour les décennies à venir.

 

Avant de quitter sa pension de la rue Sherbrooke avec ses derniers bagages, Robertine Laferrière avait téléphoné à la maternité du boulevard Saint-Laurent afin de se ménager une conversation avec Elsa Jolicœur. Après avoir demandé au chauffeur de taxi d’attendre «le temps que ça prendra», elle se présenta à la porte du petit bureau de celle-ci.

— Entrez, l’invita la directrice, et venez vous asseoir.

— Je peux fermer?

La femme préférait profiter d’une réelle intimité. Une fois assise, elle demanda:

— Comment est-elle?

— Comme une personne en deuil. En même temps, elle tente de se faire une raison. Non seulement sa fille n’est pas morte, mais elle profitera de bonnes conditions pour se développer.

— Vous savez où elle est?

— Non.

Le gros mensonge vint tout naturellement.

— Et si je le savais, je ne vous le dirais pas: la loi me l’interdit, le processus d’adoption est anonyme. De cette façon, personne ne souffrira d’une indiscrétion.

Alors que depuis des mois l’idée de l’abandon agréait à madame Laferrière, maintenant, des regrets lui venaient. Depuis qu’elle avait vu qu’il s’agissait d’une fille. Elsa comprenait très bien sa situation.

— Si vous rêvez de devenir grand-mère, faites en sorte qu’Anna rencontre un homme qui saura la rendre heureuse.

— Un homme…

— Pour votre époux, vous ne pouviez tomber plus mal. Il serait regrettable que vous refusiez à votre fille la possibilité de choisir un homme bien. De quoi rêvez-vous pour elle? La vie religieuse?

— … Je ne sais pas. Il aurait sans doute fallu que la grossesse s’étale sur quelques années pour que ma colère contre mon mari s’émousse. Une colère qui s’étend à tous les hommes.

Madame Laferrière chercha dans son sac pour en sortir une enveloppe et la déposer sur le bureau. Puis elle se leva pour prendre congé:

— Je vous remercie. Le climat de cette maison et les bons soins prodigués nous ont rendu les choses infiniment plus faciles à Anna et moi.

Elsa quitta sa place pour tendre la main.

— Je suis heureuse de l’entendre. Elle peut passer me dire bonjour avant que vous nous quittiez.

Robertine connaissait maintenant très bien la maison. Elle monta pour se rendre à la chambre de sa fille. Celle-ci avait déjà bouclé sa valise. Elle portait un joli chapeau cloche et une robe élégante. L’une des pensionnaires lui avait coupé les cheveux.

Quand elle ouvrit au premier coup contre la porte, sa mère demeura interdite un instant, puis elle esquissa un sourire:

— Tu es ravissante.

C’était vrai. Les tenues qui lui donnaient un air de petite fille cachaient totalement la jeune femme. Et s’habiller de cette façon moderne, c’était clamer que la vocation de religieuse ne l’attirait en rien. Il s’agissait presque d’un acte de foi en l’avenir.

Après une étreinte, Robertine prit la valise. En arrivant au rez-de-chaussée, Anna dit:

— Je reviens.

Elle se dépêcha d’aller dans le bureau, pour en ressortir très vite en s’essuyant les yeux avec sa main gantée.

— Et les autres jeunes filles?

— Ce midi, j’ai dit au revoir à celles dont j’étais proche.

Compagnes d’infortune, elles avaient été très intimes et se quittaient maintenant avec la certitude de ne jamais se revoir. Dans l’automobile, Anna renifla un peu. Alors que le chauffeur approchait de la gare, elle demanda:

— Nos meubles sont déjà dans l’appartement?

— Je l’espère, sinon nous coucherons sur le plancher ce soir.

Ce qui vaudrait des reproches bien sentis à l’entreprise de déménagement.

 

À la fin de l’année, le souvenir du voyage en France demeurait encore très vif dans l’esprit de Samuel, même si la routine l’avait happé depuis plusieurs mois. Devant l’ampleur du trou dans son budget, il avait redoublé d’effort avec ses investissements, et aussi à l’École des hautes études commerciales, au point d’offrir deux cours du soir en plus de son enseignement habituel.

Pendant ses quelques temps libres, il s’était trouvé un curieux loisir: écrire l’histoire d’un voyageur du temps explorant le futur. Cependant, il n’y mentionnait pas l’horloger. Celui-ci avait été clair: mieux valait demeurer dans l’anonymat pour éviter des ennuis.

Ce 24 décembre, il était allé remettre ses copies corrigées à la secrétaire du directeur Laureys. Lorsqu’il revint dans l’appartement du boulevard Saint-Joseph, personne ne vint l’accueillir dans l’entrée, et il trouva le salon désert. Quant à madame Germain, elle s’affairait devant la cuisinière électrique.

— La fille et la mère sont allées courir le guilledou?

— Avec son gros ventre, la mère ne risque pas d’aller courir quoi que ce soit. Elles sont dans la chambre, sans doute endormies.

— Dans ce cas, l’une des deux rêve sans doute de se faire réveiller.

Belle-maman lui adressa un sourire attendri. Feu monsieur Germain ne l’avait pas habituée à autant d’attention.

Samuel prit bien garde de faire le moindre bruit en ouvrant la porte. Il trouva Charlotte endormie sur la poitrine de sa mère, la joue sur la peau dégagée grâce à quelques boutons défaits. Iris se réveilla et fit mine de les attacher.

— Non, laisse. Ce serait dommage de la réveiller, murmura-t-il en refermant derrière lui.

Il les rejoignit et tendit la main pour caresser doucement les cheveux de l’enfant.

— Je suis sans doute ridicule, confia Iris, mais j’ai l’impression qu’en lui donnant le biberon de cette façon, je reproduis un peu la chaleur de l’allaitement.

— Je crois plutôt que tu obéis à un instinct sûr. Tu associes dans son esprit l’odeur de ta peau à une impression de bien-être, de tendresse et de satiété. Lorsque tu la prendras dans tes bras quand elle sera adulte, elle n’aura aucun souvenir de ces instants, mais au plus profond d’elle-même, elle renouera avec le côté apaisant du geste.

Iris battit des cils, émue. Samuel cueillit du bout de son auriculaire la larme qui perla à la commissure de son œil droit.

— Alors, Jules t’a-t-il donné l’impression de faire de la bicyclette dans ton ventre aujourd’hui?

Charlotte s’appelait Charlotte, comme dans l’entrefilet du journal qu’ils avaient vu en 2022, et ils disaient toujours «Jules» pour parler du bébé à venir, même si ce prénom ne comblait d’aise ni l’un ni l’autre. Il s’agissait d’un paradoxe temporel un peu étrange: maintenant qu’ils l’avaient lu dans La Presse, lui en donner un autre leur paraissait susceptible d’entraîner tous les malheurs du monde.

— Je ne sais pas à quel sport il se livre, mais je pense qu’il veut sortir de là.

— Et quand il verra la température sibérienne, il voudra retourner d’où il vient.

Les deux parents se plaisaient à croire que la conception avait eu lieu sur le navire dès le début de leur voyage, comme si des positions amoureuses un peu moins conventionnelles avaient stimulé les spermatozoïdes paresseux. De toute façon, quel que soit le jour précis, la naissance aurait vraisemblablement lieu pendant la seconde moitié de janvier.

Samuel s’étendit à côté d’Iris et allongea son index pour toucher le dessus de la main de Charlotte. Déjà, il rêvait du jour où, pour célébrer les trois ans de ses enfants, la petite famille monterait de nouveau à bord d’un transatlantique.

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