Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 1 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 1

 

— Messieurs, vous avez deux heures pour répondre à ces questions.

Au mois d’avril 1924, Samuel Duval se trouvait à l’avant de la classe où il donnait un cours sur l’histoire économique du Canada. Ces rencontres hebdomadaires commencées en septembre se terminaient ce jour-là. Il tenait une petite liasse de feuillets. Pour obtenir vingt copies du questionnaire, il l’avait dactylographié à quatre reprises en utilisant du papier carbone. Il faudrait encore quarante ans avant que les photocopieurs n’envahissent les universités québécoises.

— J’ai accroché ces cartes géographiques à l’avant pour vous rappeler à quoi ressemblent notre beau pays, l’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, et la grande république voisine.

Son ironie provoqua un petit ricanement dans la salle. En une phrase, il avait évoqué tous les «autres», ces Anglais qui brimaient le développement des Canadiens français. Dix-huit étudiants étaient répartis dans la salle, trois par rangée, avec une place libre entre chacun d’eux. Le professeur distribua les examens et revint vers l’avant.

— Je sais que c’est une précision inutile puisque vous pratiquez la vertu, mais gardez vos yeux sur votre copie. N’oubliez pas d’y mettre votre nom. Quand vous aurez terminé, déposez vos textes sur mon bureau. Enfin, j’en profite pour vous souhaiter d’excellentes vacances.

Pendant toute la première demi-heure, il marcha de l’avant à l’arrière de la salle, jetant un regard sévère sur les étudiants afin de prévenir toutes les tentatives de plagiat. Face à ces jeunes hommes studieux, sa méfiance n’était pas vraiment justifiée. Elle tenait à son expérience de l’enseignement en 2021, une époque moins vertueuse.

Finalement, il retourna s’asseoir à son pupitre sur la petite estrade située à l’avant de la classe. Les étudiants étaient pliés en deux, un peu tordus vers la droite. Une tablette fixée à chacune des chaises les obligeait à écrire dans cette position inconfortable. Pour les gauchers, c’était pire. Seul le bruit des crayons sur le papier était audible.

Après une heure, un premier étudiant quitta sa place pour venir vers lui. Le plus talentueux du lot. Répondant au doux nom d’Édonia Doiron, il avait les cheveux coupés très court et des lunettes pour myope à la monture de corne jaunâtre sur le nez. Avec son complet marron et son nœud papillon, il aurait eu l’air d’un extraterrestre sur un campus de l’Université de Montréal en 2021. Un siècle plus tôt, il se fondait plutôt bien dans la foule.

— Monsieur, donnerez-vous un cours cet été? murmura-t-il.

— La chose n’est pas encore certaine, cela dépendra du nombre des inscriptions. L’information sera affichée la semaine prochaine.

— D’accord. Si je ne vous revois pas, bonnes vacances.

Il fallait quelqu’un pour donner le signal. Ensuite, l’un après l’autre, les étudiants quittèrent les lieux, exprimant aussi leurs bons vœux. Quand tous furent partis, Samuel mit les copies dans son porte-documents avant de sortir à son tour.

La question de Doiron sur les cours d’été avait donné envie à Samuel de confirmer son emploi du temps pour les deux mois à venir. Il se dirigea vers les locaux administratifs de l’institution. Derrière une machine à écrire, une vieille femme se tenait dans l’antichambre du bureau de Henry Laureys.

— Mademoiselle, vous avez des nouvelles au sujet de l’horaire des cours d’été?

— Justement, monsieur le directeur veut vous parler à ce sujet. Attendez un instant.

Elle alla frapper à la porte de son patron, avant d’entrouvrir:

— Monsieur Duval est là.

— Faites-le entrer.

Une minute plus tard, Samuel s’assoyait dans le bureau de son employeur. Celui-ci commença:

— Quatorze étudiants se sont inscrits. Deux soirs par semaine, jusqu’à la Saint-Jean, ça vous convient?

«Tout ça pour un salaire médiocre», songea Samuel. Pourtant, il accepta:

— Tout à fait.

— Vous avez eu des nouvelles de Montpetit?

Il faisait allusion à Édouard Montpetit, son directeur de recherche dans le cadre de ses secondes études doctorales.

— Je dois le voir lundi prochain. Je saurai enfin à quoi m’en tenir.

Puis, ils discutèrent des Banque d’Hochelaga et Banque Nationale, disparues depuis peu, et de l’avenir de la Banque Canadienne Nationale née de leur fusion. Il s’agissait de son sujet de recherche.

En fin d’après-midi, Samuel rentra à l’appartement de la rue Clark. Il se retrouva face à une Iris épuisée. À l’autre bout du couloir encombré de boîtes, sa belle-mère était dans un état pire encore.

— Ça va? demanda-t-il à voix basse.

Vêtue d’une robe de cotonnade toute simple, Iris avait les cheveux un peu emmêlés. Depuis deux jours, elle ne s’arrêtait pas une seconde.

— Je vais survivre.

— Les deux femmes ne sont pas venues pour tout emballer?

Pour se déculpabiliser de n’avoir pas vraiment aidé à faire les boîtes, le professeur avait payé un déménagement «clé en main».

— Elles sont là. Je passe d’ailleurs mon temps à courir après elles pour être certaine qu’elles ne briseront rien.

Iris avait du mal à déléguer. Elle eut un sourire gêné.

— Je suis très nerveuse… C’est un grand changement.

— Tout ira bien, la rassura Samuel en l’attirant contre lui pour l’embrasser dans le cou.

— C’est beaucoup d’argent. Tu n’avais pas à faire ça, s’inquiéta Iris.

— Viens un instant.

Samuel sortit une clé de sa poche pour ouvrir la porte de la petite chambre qu’il avait occupée à l’automne 1921. Maintenant, elle lui servait de bureau et de caverne pour cacher tous ses secrets. Après avoir refermé derrière eux, il l’embrassa sur la bouche, puis lui désigna le vieux fauteuil placé contre le mur, là où se trouvait autrefois le lit. Lui s’assit sur la chaise devant la table.

— On voit ça dans tous les contrats de mariage. Je t’ai avantagée de quinze mille dollars.

Lors du mariage, la plupart du temps, les hommes ne possédaient pas l’argent promis. Ils s’engageaient donc à ce qu’à leur décès, une part du patrimoine appartienne en propre à leur épouse, avant le partage effectué selon les règles établies par le Code civil. Dans le cas de Samuel toutefois, le montant s’avérait plutôt généreux.

— … Je ne fais que respecter ma promesse en te faisant propriétaire de la nouvelle maison.

Au lieu d’acheter une demeure cossue à Outremont, à Ville Mont-Royal ou mieux encore à Westmount, ils avaient acquis un triplex dans lequel ils emménageraient le lendemain, avec le statut de «propriétaires occupants».

— Par contre, je ne sais pas si je pourrai m’occuper des locataires, de l’entretien des appartements, et surtout des paiements qui restent…

Les loyers couvriraient le solde et les taxes. C’était le genre de situation où l’immeuble devait se payer «tout seul», grâce aux revenus qu’il procurerait.

— Je me charge de ça. Je suis juste content que tu aies quelque chose à ton nom dès maintenant. C’est comme une assurance.

Parce que dans un ménage, l’homme possédait tout, prenait toutes les décisions pour le couple. Un époux pouvait impunément dilapider les ressources de la famille. Dans ce cas, le seul recours d’une épouse était d’aller devant les tribunaux pour obtenir une séparation de biens.

— Ça ne pressait pas, nota-t-elle un peu rassérénée. Tu seras là jusqu’à tes quatre-vingts ans.

— Et si je bois tout, ou que je dépense tout le patrimoine familial avec des femmes de mauvaise vie?

— Tu ne le ferais pas. Tu n’es pas comme ça.

Iris lui adressa un sourire entendu. Après tout, elle avait vu leurs deux noms sur la photographie de la pierre tombale rose, au cimetière Notre-Dame-des-Neiges.

— J’essaierai donc d’être à la hauteur de la bonne opinion que tu as de moi. Maintenant, je vais préparer mon petit bagage.

Après un dernier baiser, Iris le laissa seul. Une malle renforcée de lames de métal et munie de serrures était rangée sous la table. Il la posa sur le fauteuil et sortit une clé de sa poche pour l’ouvrir. Elle contenait son MacBook, son iPad, ses disques durs et divers documents. Tout ce qu’il entendait cacher à tous, à l’exception de sa femme. Il y ajouta son porte-documents, quelques textes manuscrits ou dactylographiés et toutes ses fournitures de bureau, avant de la refermer avec le même soin.

 

Vers midi le lendemain, après quatre-vingt-dix minutes de chargement, le camion de déménagement garé au bas de l’escalier du 5034 de la rue Clark démarra enfin. L’endroit avait été loué quatre ans plus tôt par madame veuve Jean Dumoulin. Iris était venue y habiter à un moment particulièrement pénible de son existence, alors que la syphilis avait emporté son mari et menaçait sa propre vie.

En quittant les lieux, elle mesurait combien les choses avaient changé. Pour le mieux! Elle était désormais madame Samuel Duval! Chaque jour, la jeune femme faisait un effort pour se convaincre de la véracité de son histoire. Elle s’était éprise d’un homme à la mémoire chancelante, qu’elle avait cru fou quand il lui avait révélé venir du futur, mais qui s’était plutôt comporté comme un ange en lui présentant un médicament miraculeux, la pénicilline. La boîte de comprimés portait un nom plus étrange encore: doxycycline.

Considérer Samuel comme son ange gardien s’avérait plus facile que d’ajouter foi à cette histoire de voyage temporel. Elle appartenait à un monde où l’au-delà se mélangeait parfois avec l’en deçà. Mieux valait croire que Dieu était venu à son aide.

Quand son mari vint la rejoindre dans l’entrée, sa petite malle à la main, elle ne put retenir un sourire en l’imaginant en représentant de l’Être suprême.

— Tu ne faisais pas confiance aux déménageurs pour la transporter? demanda-t-elle.

— Je suis un peu ridicule, sans doute. Seulement quand ils sont entrés dans l’appartement tout à l’heure, j’ai pensé que le plus mal rasé des deux pourrait la voler.

Il est vrai que les frères Roberge ne payaient pas de mine. En bleus de travail, un feutre bosselé et crasseux sur la tête, une cigarette à la bouche, ils avaient un air assez louche.

— Tu les vois avec mon MacBook?

Ce simple fait suffirait à attirer l’attention. Samuel entendait déjà l’inspecteur Dolan l’interroger d’un ton soupçonneux:

— Ça aussi, ça vient d’Australie?

Autant penser à autre chose:

— Souhaites-tu demeurer seule afin de faire tes adieux à cet appartement? demanda-t-il.

— Non, pas du tout. Mes meilleurs souvenirs de cet endroit te concernent, et nous partons ensemble.

Dehors, après avoir verrouillé, Iris glissa la clé dans la fente de la porte destinée au courrier. Ils emménageaient tout près, boulevard Saint-Joseph, à cinq minutes à pied. Arrivé à destination, Samuel s’arrêta sur le trottoir du côté nord pour regarder le triplex. Il s’agissait d’une bâtisse neuve. Le recouvrement de brique brune était marqué par des bandeaux de pierre blanche soulignant chacun des niveaux. Une porte à panneaux en chêne donnait accès à l’entrée. Il y avait un escalier intérieur; l’hiver les locataires ne risqueraient pas de se rompre un membre à cause d’une accumulation de glace dans les marches.

Le camion des frères Roberge bloquait le trottoir et une bonne moitié de la chaussée. Ils les virent sortir avec le piano droit.

— Je dois aller leur dire où mettre les meubles, annonça Iris.

— Ta mère est là depuis ce matin et je ne connais pas de meilleur contremaître. Accompagne-moi plutôt en bas, l’invita Samuel.

Hormis trois appartements de trois chambres à coucher, l’immeuble comptait un demi-sous-sol pouvant être transformé en tout petit logement. La porte d’entrée se trouvait sous l’escalier et les fenêtres, qui arrivaient à la hauteur du sol, étaient protégées par des barreaux métalliques.

— Ce n’est pas mal, remarqua Iris en suivant son mari dans la pièce double qui faisait office de salon et de chambre à coucher.

Au fond, il y avait une cuisine et une salle de bains, toutes les deux minuscules.

— Quand je discutais des plans avec l’entrepreneur, je me suis imaginé que ce serait une bonne idée d’installer ta mère ici. Finalement, ce sera mon bureau, et accessoirement, une chambre d’amis.

— Tu n’as pas osé l’exiler en bas?

Iris paraissait particulièrement amusée de ce constat.

— Comme elle prépare souvent les repas, je préfère être prudent. Une pincée de mort aux rats est si vite échappée…

— En fin de compte, tu t’es attaché à elle.

Après avoir compris que cet homme venu de nulle part ne condamnerait pas sa fille à la honte ou à la pauvreté, madame Germain lui faisait plutôt bonne figure, et il lui rendait la pareille.

— Nous aimons la même personne, admit-il. Ça crée des liens. Je range ça, et nous montons.

Samuel plaça son bagage dans la toilette. Tous les deux passèrent par le sous-sol pour monter au rez-de-chaussée. L’escalier débouchait dans un couloir, juste en face de grandes armoires de chêne qui étaient d’ailleurs des meubles intégrés au mur.

— S’cusez, fit l’un des frères Roberge.

Tandis qu’il parlait, le pouce de cendre qui pendait au bout de sa cigarette se détacha pour tomber sur le tapis du passage. Le couple se colla dos au mur pour les laisser passer alors qu’ils transportaient un vaisselier. L’autre frère grommela un «S’cusez» à son tour.

— Ces deux-là sont réglés en stéréo, chuchota Samuel à l’oreille de sa compagne.

Elle fronça les sourcils, sans comprendre. Une autre allusion au futur, sans doute. Quand ils furent dans le salon, la jeune femme observa:

— Le tapis n’est pas là depuis plus d’une semaine, mais à cause de ces déménageurs, nous y observerons sans doute des brûlures de cigarette.

— S’il le faut, nous les poursuivrons pour qu’ils le remplacent.

Évidemment, il n’avait pas consulté l’Office de protection du consommateur pour s’assurer de la bonne réputation de ces gens. Il ne serait créé qu’en 1971, sous le gouvernement de Robert Bourassa.

— Avec des meubles, ça change tout, ajouta-t-il.

Comme le mobilier de feu le docteur Dumoulin était en bon état, le couple avait convenu de le garder encore quelque temps. Le salon, auquel on accédait par une porte française, occupait la section d’une pièce double donnant sur le boulevard. Dans l’autre pièce, plus petite, en plus du piano, il y avait la table à cartes. Les portes, les moulures et le plancher étaient en chêne blond. Les vitraux dans la fenêtre en saillie coloraient la lumière qui entrait à flots.

— C’est vraiment une belle maison.

L’instant se serait bien prêté à un échange de baisers, mais une femme arriva juste à ce moment et leur lança:

— Bin là, si on veut vider les boîtes, va falloir nous laisser la place.

— Je pense que nous sommes de trop, constata Samuel en prenant le bras de sa compagne.

Dans la cuisine, ils trouvèrent madame Fernande Germain plantée devant les armoires. Elle déplaçait les assiettes, les soucoupes et les tasses d’une tablette à l’autre, comme pour chercher le meilleur aménagement.

— Madame, venez dîner avec nous au restaurant, l’invita Samuel.

— Il y a de quoi préparer quelque chose dans la glacière, maugréa-t-elle.

— Vous voulez cuisiner pendant que des étrangers se promènent dans la maison?

Quand sa mère fut disparue dans sa chambre afin de récupérer ses gants et son chapeau, Iris laissa tomber:

— Décidément, vous filez le parfait bonheur.

— Méfie-toi.

 

Le lendemain matin, le trio se dirigea vers l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End. Maintenant, Samuel marchait devant en tenant le bras de sa femme, et sa belle-mère suivait quelques pas derrière. Dans un pays étranger, un voyageur adoptait les mœurs des indigènes. Afficher son indifférence religieuse causerait plus de tort à Samuel que se promener à l’École des hautes études commerciales avec un MacBook.

Après la messe, à la suite d’un échange d’au revoir avec madame Germain sur le parvis de l’église, bras dessus, bras dessous, le couple se rendit dans Outremont. Quelques minutes plus tard, Samuel frappait à la porte du docteur Veilleux, rue Durocher. Celui-ci ouvrit en s’informant:

— Alors, ce déménagement?

— Cela s’est très bien passé, résuma le visiteur. Iris et sa mère ont tout fait.

Il y eut un échange de poignées de main et de bises, puis le scénario se répéta quand Ève vint les rejoindre dans l’entrée.

— Comment s’est passé le déménagement? demanda-t-elle.

— Il vient de me dire “très bien”, ricana le médecin. Parce qu’Iris a tout fait.

De son côté, la visiteuse n’écoutait plus. Toute son attention se portait sur une gamine debout un peu à l’écart qui serrait une petite couverture de soie contre son cœur.

— Viens ici, princesse, l’appela-t-elle en s’asseyant sur ses talons.

Andrée se précipita et étreignit sa marraine de toutes ses forces. Après des échanges de baisers, Iris lui glissa à l’oreille:

— Tu embrasses ton parrain, maintenant?

La fillette commença par secouer la tête de droite à gauche, puis cacha son visage dans le cou de sa tante.

— Elle vit une petite crise de timidité, expliqua sa mère.

— Pas avec moi, tout de même.

Samuel allongea la main pour lui chatouiller le flanc. Elle gigota, prise d’un fou rire. Il lui présenta sa joue droite, puis sa gauche. Tandis que le petit groupe se dirigeait vers la salle à manger, Ève prit le bras de son beau-frère en disant:

— Comme ça, tu as laissé ma sœur prendre en charge le déménagement?

— Pendant que je me tuais au travail pour semer des graines de connaissance dans de jeunes esprits avides de savoir.

Iris s’empressa de venir à sa défense:

— Ce n’est pas vrai. Il a payé des gens pour s’occuper de tout.

— Tu sais, nous nous en doutions, avoua sa sœur en riant.

Pendant tout le repas, la visiteuse garda sa filleule sur ses genoux. Tout en décrivant sa nouvelle demeure aux Veilleux, Samuel ne la quittait pas des yeux. Il manquait quelque chose de central à son bonheur.

 

Durant l’après-midi, alors que les deux femmes étaient assises sur le plancher du salon avec Andrée entre elles, Gustave remarqua à voix basse:

— L’autre fois, tu m’as conseillé de vendre British Empire Steel.

— Après des progrès rapides, l’action menaçait de plonger.

— Je sais. J’ai tardé, alors je l’ai vue…

Avec son doigt, il traça une ligne descendante.

— Tu as perdu beaucoup?

— Heureusement, non… Mais je n’ai rien gagné non plus.

Après un silence, Gustave grommela:

— Je ne sais pas comment tu fais pour savoir tout ça à l’avance.

«Je regarde dans le journal du mois prochain», songea Samuel.

— Ce n’est pas une science exacte. J’essaie de me tenir au courant… Si une opération me paraît sûre, j’investis, et je t’en fais part. Et quand elle devient moins sûre, je vends, et je t’en fais part aussi.

— Papa, t’as vu?

Andrée tenait une poupée de papier qu’elle avait habillée de vêtements découpés dans un cahier apporté par sa marraine.

— Très joli. Viens me montrer.

La consultation de son conseiller financier venait de prendre fin, il renoua avec son rôle de père. Une demi-heure plus tard, alors que les visiteurs quittaient la maison, Gustave revint à ses affaires:

— Comme je passerai chez toi samedi prochain, nous pourrons en reparler?

— Ce sera une occasion rêvée pour te faire visiter mon bureau au sous-sol.

Alors que les Duval marchaient vers leur domicile, Iris commenta les progrès de sa filleule: «Elle a tellement grandi et elle s’exprime si bien!» Une ode pour une fillette de moins de deux ans. Samuel savait que le mauvais rôle lui reviendrait tôt ou tard: celui de rappeler à Iris que dans l’histoire dont tous les deux connaissaient la fin, il n’existait pas d’enfant.

 

Le lundi matin, Samuel se leva très tôt pour se rendre à l’École des hautes études commerciales. Depuis plus de deux ans maintenant, il descendait la rue Saint-Denis à pied un jour sur deux pour aller travailler, mais il revenait à la maison en tramway. Âgé de trente-sept ans, il jugeait que la pente pour se diriger vers le nord était devenue un peu traîtresse.

Cette fois, il devait s’arrêter en chemin pour revivre un épisode de son existence: recevoir les commentaires de son directeur de recherches doctorales pour une thèse déjà soumise et soutenue dix ans plus tôt, ou presque cent ans plus tard. Il hésitait toujours entre ces deux points de vue. Finalement, Édouard Montpetit, le pionnier de l’enseignement de l’économie au Québec, avait accepté de s’occuper de lui.

Ce dernier détenait le poste de secrétaire de l’Université de Montréal depuis quelques années. En conséquence, son bureau était situé tout près de celui du nouveau recteur, monseigneur André-Vincent-Joseph Piette. Comme un satellite tournant autour d’un astre.

Bientôt, Samuel prit place dans la chaise destinée aux visiteurs, tout en examinant la pièce. Malgré les plaintes incessantes relatives au financement de l’enseignement supérieur, les grosses légumes universitaires étaient bien logées: des lambris de chêne, de beaux meubles de bois précieux et des bronzes. Rien de comparable aux bureaux des professeurs.

Son directeur interrompit ses pensées:

— Alors, votre déménagement?

La question surprit Samuel. Jamais il n’avait abordé le sujet de ses arrangements domestiques avec son directeur de thèse.

— Il s’est déroulé sans histoire.

Samuel regardait la surface du pupitre. Un texte d’un peu plus de deux cents pages occupait le milieu du sous-main. C’est de cela qu’il souhaitait parler. Cependant, mieux valait jouer le jeu avec quelqu’un qui contrôlait son avenir, aussi il continua:

— Cela tient surtout au fait que j’ai payé quelqu’un pour faire les boîtes, et les défaire ensuite.

— Vous vous êtes établis sur le boulevard Saint-Joseph, je pense.

— Oui, pas très loin de l’intersection de la rue Drolet.

Il fut brièvement question du marché de l’immobilier à Montréal, puis Montpetit en vint au fait:

— Bon, avant de passer à votre travail, un mot sur ce collège où vous avez obtenu une licence. Green Bay, c’est une grande école?

Cette fois, Samuel redouta de voir le rouge monter à ses joues. Quelques années plus tôt, quand il avait nommé son lieu de formation et remis un faux diplôme au directeur de l’École des HEC, il avait craint de le voir décrocher le téléphone pour rejoindre le registraire de cet établissement universitaire. Sans doute que Henry Laureys avait alors été trop soulagé d’avoir déniché un suppléant susceptible d’accepter un salaire de misère pour s’imposer la moindre démarche de ce genre.

Depuis, Samuel s’imaginait régulièrement que quelqu’un finirait par entrer dans sa classe pour le traiter d’imposteur. Serait-ce cette fois?

— C’est une antenne de l’Université du Wisconsin. Il s’agit de l’une des meilleures universités publiques des États-Unis. Un peu avant mon passage là-bas, le recteur avait proposé la “Wisconsin Idea”, qui définit bien la philosophie de l’établissement.

Tout compte fait, ces congrès d’historiens tenus dans des coins perdus servaient à quelque chose.

— De quoi s’agit-il?

— Il a déclaré qu’il serait satisfait quand les effets bénéfiques des travaux effectués à l’université se feraient sentir dans chacun des foyers de l’État.

Comme son interlocuteur fronçait les sourcils, Samuel précisa encore:

— Il y a plus de cinquante ans, le gouvernement américain a affecté de larges concessions de terre pour le soutien d’universités publiques vouées au développement agricole, industriel et financier.

Des objectifs étrangers aux établissements du Québec, où les humanités classiques prenaient encore toute la place, au point où l’École des hautes études commerciales se trouvait en marge de ce réseau, constituant presque une anomalie.

— Ce recteur serait satisfait de votre travail. Votre recherche s’inscrit tout à fait dans cet esprit. C’est très bon, j’ai ajouté quelques annotations, regardez-les, faites les modifications qui vous semblent opportunes. Vous déposerez ensuite; la soutenance pourra avoir lieu au cours de l’été.

Quand Samuel avait soumis sa thèse des années plus tôt, son directeur lui avait demandé une multitude de corrections sans le laisser juger de leur pertinence. Il avait tiré profit de son expérience à l’heure de la rédaction de la seconde. Lorsque le professeur lui tendit son texte, il le remercia avec effusion, puis quitta les lieux.

Samuel aurait pu remettre cette version modifiée de sa première thèse à l’été 1922, le temps d’en enlever tout ce qu’il ne pouvait encore connaître à cette époque, et toute référence à des travaux ultérieurs. Cependant, personne ne produisait un travail de recherche de ce genre en quelques mois. Il aurait éveillé les soupçons en se montrant trop rapide.

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