Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 5 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 5

 

 

Une trentaine de minutes plus tard, Samuel stationnait sa voiture. Ils marchèrent ensuite un peu pour aller profiter de la vue du belvédère Kondiaronk, aménagé juste au sud du chalet. Après de longues minutes, Iris murmura:

— C’est devenu tellement grand. La ville se continue jusque sur la rive sud. Et avec toute cette lumière en pleine nuit, on ne voit aucune étoile dans le ciel.

— La ville de Montréal compte entre un million et demi et deux millions d’habitants, mais le territoire municipal est beaucoup plus grand qu’en 1924. Nous sommes plus de deux millions sur l’île. Avec l’agglomération urbaine, c’est-à-dire avec les banlieues de l’île Jésus, de la rive sud et de la rive nord, on compte plus de quatre millions d’habitants.

— C’est beaucoup plus que toute la population du Québec.

— En 1921, elle était de 2,3 millions; lors du recensement de 2021, 8,4 millions.

La jeune femme demeura silencieuse, avant de déclarer d’un ton grinçant:

— Décidément, tu sais tout.

— Tu te souviens, je recevais un salaire pour enseigner ces choses-là.

— … Désolée. Je suis dépassée par tout ça, je pense. Je te croyais à moitié. Là, je mesure combien plonger dans une autre époque a été difficile pour toi.

Samuel chercha sa main pour la tenir dans la sienne.

— C’était plus difficile quand je n’avais personne pour me guider. Toutefois, j’arrivais dans un monde familier, beaucoup à cause de mon métier. Je savais à quoi m’attendre, je n’ai rien vu que je ne connaissais pas au moins un peu. Au point de pouvoir prédire le résultat de l’élection de 1921. Tout ce que tu découvres est totalement nouveau pour toi.

«Et la majeure partie du temps, totalement inconcevable», songea-t-il.

— Si tu veux, je te montre quelques repères, et ensuite, nous irons dormir.

— D’accord.

Même si elle avait accepté qu’il l’emmène là, Iris se serait passée de ce prélude touristique. Heureusement, il perçut la lassitude dans sa voix.

— Je fais ça très vite. Là-bas, à l’est, cet édifice qui ressemble à un grand bol à salade, c’est le stade olympique.

— Il y a eu des Jeux olympiques à Montréal?

— En 1976.

Il lui épargna le récit de tous les retards dans la construction, le coût pharaonique et le boycott de la part des pays africains.

— Tu as lu dans La Presse la semaine dernière qu’on a entamé des discussions sur la construction du pont du Havre? C’est lui, illuminé en bleu. Pour commémorer l’arrivée de Jacques Cartier, on lui donnera ce nom. Et l’autre, là, c’est le pont Samuel-De Champlain, inauguré depuis moins de deux ans. Demain, nous l’utiliserons pour aller t’acheter des vêtements adaptés à l’hiver.

Iris arriva difficilement à réprimer un bâillement.

— Maintenant, nous allons nous coucher. Mais nous reviendrons tous les soirs jusqu’à ce que tu puisses me nommer tous les édifices de plus de trois étages, blagua-t-il.

 

Iris garda sa tête contre l’épaule de Samuel pendant tout le trajet vers l’université. Lui aussi était épuisé. Heureusement que le GPS lui donnait le trajet, sinon il se serait égaré en chemin. Quand il arriva sur le campus, il renonça à l’idée de lui montrer le pavillon où il enseignait. Le corps de sa compagne pesait de plus en plus sur lui: elle dormait.

Une fois dans le stationnement souterrain attenant à l’Annexe de la résidence universitaire, il détacha les deux ceintures et susurra en lui prenant la main:

— Ma Belle au bois dormant, ton carrosse est arrivé à la maison.

— Où sommes-nous? s’enquit Iris en sursautant.

— Dans le stationnement de notre petit appartement dans le futur. Attends-moi un instant.

Il descendit de la voiture pour prendre son sac à dos et la valise sur la banquette arrière, puis vint ouvrir la portière du côté passager. Il tendit la main pour l’aider à sortir.

— Il n’y a pas de liftier, constata-t-elle quand l’ascenseur commença à monter.

— Ce métier est de moins en moins pratiqué.

Au septième, il déverrouilla la porte de sa chambre et alluma.

— Voilà notre demeure pour les jours à venir. C’est petit mais confortable.

Iris procéda à l’inventaire des lieux d’un regard circulaire, s’attarda un instant sur le téléviseur accroché au mur, juste en face du lit. Finalement, elle demanda:

— La salle de bains?

— Juste là.

Dans une alcôve, il y avait un évier, un micro-ondes et un petit réfrigérateur. Une porte coulissante donnait accès à un réduit où étaient installées une toilette et une douche. Il l’ouvrit et alluma en disant:

— Je vais ajouter une brosse à dents neuve à côté de la mienne.

Ensuite, il mit sa marinière dans la garde-robe et accrocha son jeans tout à côté. C’est en sous-vêtement qu’il entreprit de vider son sac à dos. Il déposa son MacBook, son iPad et ses disques durs sur la table, juste sous l’appareil de télévision. Quand il entendit Iris sortir de la salle de bains, il lui demanda:

— Souhaites-tu prendre une douche?

— Je vais me contenter de ramper jusqu’au lit. Où puis-je mettre mes vêtements?

— Je vais m’en occuper.

Auparavant, il alla ouvrir le lit. Ce fut vêtue de sa camisole et de sa culotte qu’Iris se coucha. Il couvrit la jeune femme jusqu’au cou, puis rangea ses vêtements. Après un passage à la salle de bains, il vint la rejoindre une fois les lumières éteintes.

Tout de suite, elle roula sur elle-même pour se lover contre lui.

— Ne me laisse pas seule dans ce monde.

— Nous vivrons comme des jumeaux siamois.

Une seconde plus tard, elle rêvait d’une automobile qui parlait à ses passagers, tandis qu’une voix dans un coin de son cerveau lui disait: «C’est impossible. Tu rêves.»

Iris s’éveilla une première fois vers sept heures. Cela tenait beaucoup au fait qu’une grande fenêtre occupait tout un mur de la chambre. Translucides, les rideaux laissaient passer la lumière. Elle leur tourna le dos, se rapprocha un peu de son compagnon et remonta les couvertures jusqu’au niveau de son visage. C’était devenu un automatisme, le bras de Samuel vint se poser sur son corps et sa main se retrouva sur sa poitrine. Le souvenir de son évocation de jumeaux siamois lui tira un sourire.

Un peu passé neuf heures, la jeune femme ouvrit de nouveau les yeux. Cette fois, l’étrangeté de sa situation l’empêcha tout à fait de se rendormir. Avec précaution, elle quitta le lit pour aller se planter devant la fenêtre. L’Annexe avait été construite à flanc de montagne. En plus des arbres, elle voyait quelques édifices à l’architecture étrange.

Elle en avait maintenant la preuve irréfutable: les voyages dans le temps étaient possibles. Et tout cela grâce à une simple porte.

— Tu as bien dormi? s’informa son compagnon.

Elle tourna la tête à demi pour le regarder s’asseoir en appuyant son dos contre la tête du lit.

— Oui et non. J’ai rêvé que l’auto de mon mari me parlait. Je me demande encore si ça me plaît vraiment.

— Et si je donnais une voix masculine au GPS, tu aimerais mieux?

— Tu peux faire ça?

Comme il lui tendait la main, elle vint le rejoindre.

— Je peux même choisir l’accent de la voix. Québécois ou français.

Iris secoua la tête de droite à gauche. Mieux valait apprendre à ne plus se surprendre de rien.

— Tu as faim? demanda-t-il.

— Un peu.

— Si tu veux, je peux t’offrir une danoise et du thé.

— Une danoise?

— C’est une pâtisserie avec beaucoup de sucre et un peu de confiture de fraise. Ce sera prêt quand tu sortiras de la salle de bains.

Il la regarda s’éloigner, jolie dans ses sous-vêtements. Comme le passage temporel se faisait toujours sur le coup de minuit, la dernière fois, il avait laissé de quoi déjeuner pour un retour éventuel. En revenant dans la chambre, Iris trouva un plateau sur le lit.

— Si tu veux, prends la chaise. Je n’en ai qu’une… et la table sert surtout pour le travail.

— Tu as vécu ici longtemps?

— Quand j’ai décidé de te rejoindre, j’ai tout vendu. C’est le profit de la vente de mon appartement qui m’a permis d’investir à la Bourse. Mais je tenais à garder un endroit ici pour d’éventuelles visites.

— Avec moi?

— Je rêvais que tu m’accompagnes. Cependant, jamais je n’aurai recours aux tribunaux pour te forcer à aller quelque part.

Ce que tout époux pouvait faire en 1924: en vertu du Code civil, lui seul décidait du lieu de la demeure conjugale, des vacances, et de tout le reste.

— J’aimerais toutefois pouvoir toujours compter sur ta présence.

— Je serai là. La première fois est terrifiante. Ce sera plus facile à l’avenir, je suppose.

Quand même, Iris savait que son anxiété demeurerait très grande. Elle approcha la chaise pendant qu’il versait le thé. La pâtisserie lui plut, «mais je n’en ferai pas une habitude», précisa-t-elle. Si dans le monde où elle habitait la peur des calories n’atteignait pas un niveau épidémique, aucune femme ne désirait accumuler des livres en trop.

— Que penses-tu faire aujourd’hui?

— J’aimerais prendre rendez-vous pour nous deux dans une clinique, et rencontrer mon patron afin de discuter de mon avenir.

— Ton avenir?

— Je dois reprendre mes cours dans un peu moins d’un mois. Mieux vaut l’avertir que je ne serai pas là. Cela lui permettra d’engager un remplaçant.

— Vas-tu démissionner?

— Non. Je veux seulement prendre un congé sans traitement.

«Il pense revenir ici», songea la jeune femme.

— Tu me permets de faire des appels tout de suite? Je dois d’abord trouver à quelle clinique m’adresser.

Iris n’y voyait aucun inconvénient. Samuel commença par ouvrir son iPad. Aller en consultation avec quelqu’un qui n’existait pas – son épouse était décédée depuis près de cinquante ans – imposait certaines limites. Il lui fallait s’adresser à une clinique privée. Ce qui au moins lui épargnerait deux ans d’attente avant d’obtenir un rendez-vous.

Après quelques minutes, il montra l’écran à sa compagne en demandant:

— Crois-tu que ça convient?

Elle regarda la photographie couleur d’un comptoir de réception. On voyait aussi deux fauteuils recouverts de cuir «vegan», la façon à la mode de nommer le synthétique.

— Honnêtement, je n’ai pas d’opinion.

— Moi non plus, en réalité. Je sais seulement que ce n’est pas très loin d’ici.

Après avoir récupéré son téléphone dans le tiroir de sa table de chevet, il composa le numéro. Iris le regarda parler dans le petit appareil étrange pour demander une consultation avec un spécialiste de la fertilité. Il fut un moment question d’argent, puis il dit:

— Vous n’avez rien avant mercredi?

Bientôt il mit fin à la conversation.

— C’est ton téléphone? Il ressemble à ton iPad en plus petit.

— C’est exactement le même appareil, sauf que celui-là permet de téléphoner, en plus de tout le reste. Tu as entendu? Nous avons un rendez-vous mercredi en matinée. Maintenant, le boss.

Quelques secondes plus tard, Samuel entrait en communication avec la secrétaire du département:

— Bonjour, Églantine, vous allez bien?

— …

— Assez bien. Pourrais-je rencontrer le patron bientôt?

— …

— Vous pourriez lui dire que je veux le voir pour demander un congé sans solde, pour une année, en vertu de la clause AS 5 de la convention collective?

La conversation se poursuivit encore quelques minutes, puis il reposa son appareil.

— Voilà, je le rencontre lundi matin. Maintenant, aimerais-tu faire des emplettes?

Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’ascenseur, deux jeunes femmes habitant le même étage la suivirent des yeux. Quand les portes de la cabine se refermèrent, elle grommela:

— Elles trouvent que je ressemble à leur grand-mère.

— Je ne veux pas tourner le fer dans la plaie, mais leurs grands-mères portaient des minijupes pendant les années 1960. Tu ne parais pas démodée, juste hors du temps. Comme si tu sortais d’un vieux film.

Iris n’était pas du tout certaine que c’était un vrai compliment. Ils arrivaient dans le stationnement quand elle le questionna:

— C’est quoi exactement une minijupe?

— C’est comme une minirobe, c’était très court.

— Court comment? Aux genoux?

Dans les journaux de 1924, les photographies de mode montraient des robes aussi courtes. Mais cela se portait à Hollywood ou à Paris.

— Dans les années 1960, mesurer à partir du genou ne donnait pas grand-chose, les cuisses étant de différentes longueurs. À partir du sexe, cela s’avérait plus précis. L’ourlet d’une minijupe allait peut-être à trois pouces de la culotte.

Elle eut la certitude qu’il se moquait.

 

En plein jour, Iris trouva le vingtième siècle un peu moins effrayant. Peut-être parce que parmi tous ces immeubles de béton, d’acier et de verre, il en restait un nombre suffisant dont le recouvrement de brique lui paraissait familier. Même si parfois il s’agissait de manufactures réaménagées en appartements en copropriété hors de prix.

Le pont Samuel-De Champlain suscita toutefois un sentiment d’admiration mêlé d’effroi.

— Sur celui-ci, je ne pense pas que tu aies raison d’avoir peur. En revanche, sur celui d’à côté, maintenant hors service… Il y a deux ou trois ans, je me sentais passablement inquiet.

— On est en train de le détruire?

— Depuis l’an dernier.

— C’est si long?

— Cela prendra trois ans, je pense. Pour ne pas déranger les poissons en dessous.

Cette fois encore, elle se demanda si Samuel se moquait. Dans ce monde, les choses les plus incroyables finissaient par se concrétiser. Comme donner une voix masculine à cet appareil, le GPS. Bientôt, l’automobile s’engagea dans la bretelle en direction du Dix30. Il se stationna devant le magasin Atmosphère. En marchant vers le commerce, Iris commenta:

— Je remarque un grand sapin décoré, là-bas.

— La fête de Noël sera célébrée dans deux semaines.

— C’est encore loin.

— Maintenant, les décorations de Noël font leur apparition dès le lendemain de l’Halloween, ou même avant.

En passant la porte de la boutique, elle demanda:

— Que trouvera-t-on ici?

— Des vêtements sport, adaptés à la saison. Ce sera notre premier arrêt, pas le dernier.

Dans le magasin, Iris ne dissimula pas sa surprise, malgré qu’elle tût tous les commentaires lui venant à l’esprit: «C’est si grand! Il y a tellement de marchandise. Comment peut-on avoir autant de manteaux différents?» Tout était offert en abondance. Y compris les décorations de Noël. Puis une musique très gaie était diffusée en sourdine. Une version instrumentale de Blue Christmas, d’Elvis Presley, qui fut suivie par Feliz Navidad.

Samuel se dirigea vers un présentoir de manteaux Columbia. Il en prit un noir pour le lui montrer.

— Avec ça, tu pourras affronter une température de 30 degrés sous zéro. En Fahrenheit, c’est à peu près moins 20.

— Pour aujourd’hui, ce sera un peu trop chaud, nota-t-elle en détachant les boutons de sa veste.

— Il faudra que tu mettes quelque chose de léger dessous, et que tu laisses la fermeture éclair ouverte. Mais quand le mercure descendra, tu seras vraiment contente de l’avoir.

Il l’aida à endosser le manteau, puis à le fermer quand elle s’escrima sur la fermeture éclair.

— Viens de ce côté, dit-il ensuite pour qu’elle évalue le résultat.

Devant la glace, la jeune femme découvrit un être hybride vêtu d’un pantalon et d’un chapeau de laine de 1923 et d’un manteau d’un tissu qu’elle ne pouvait nommer.

— Tu vois, il te va parfaitement.

— Tu me regardes assez souvent pour connaître mes mensurations.

— Tu veux en essayer d’autres?

Iris tourna sur elle-même et déplora:

— Il y en a tellement que je ne saurais pas me décider.

Chez Morgan ou chez Goodwin, en 1924, elle aurait passé des heures à faire des essayages, à palper les tissus. Là, elle préférait le laisser choisir. Tout en précisant:

— Je me sens ridicule de m’en remettre à toi.

— Tu te souviens quand tu m’as accompagné chez Dupuis, puis dans ce magasin de vêtements usagés pour me conseiller? Je ressentais la même chose.

Elle eut un petit sourire reconnaissant devant tant de compréhension.

— La couleur te plaît? demanda-t-il.

— Pourquoi pas en bleu?

— Petite coquette.

Une couleur qui soulignait celle de ses yeux. Une vendeuse s’était approchée. Tout de suite, elle trouva le manteau de la bonne couleur. Iris l’essaya, juste pour être certaine, puis regarda son compagnon. Celui-ci dit à la jeune fille:

— Apportez-le à la caisse, nous avons d’autres achats à effectuer.

Ensuite, il entraîna Iris du côté des sous-vêtements:

— Il te faut quelque chose de chaud. Une version moderne de tes grandes combinaisons.

La vendeuse revint afin de les suivre à la trace. Quand elle alla porter les deux pantalons et les deux chandails de polypropylène à la caisse, Samuel se dirigea vers un présentoir où se trouvaient des tangas.

— Ça, c’est une version plutôt pudique, précisa-t-il en lui montrant une culotte rose. Pour certaines, c’est seulement une ficelle. D’ailleurs, comme tu le sais, on appelle ça un string.

— … Jamais je ne mettrai ça.

— Ce n’est pas une nécessité absolue. Viens voir de ce côté. Ces modèles sont ce qui se porte le plus.

Iris considéra qu’il s’agissait d’une supposition, car son compagnon ne lui paraissait pas susceptible de connaître tous les types de dessous portés par les femmes. Finalement, elle opta pour une demi-douzaine de slips de différentes couleurs pastel.

— Avec ça sur moi, je serai très gênée.

— Personne ne le saura.

— Toi, tu le sauras.

Ils choisirent encore un trio de soutiens-gorges sport Under Armour, des bas, une paire de chaussures de marche, des gants et des mitaines, une tuque et un chapeau de style aviateur. Ce dernier achat suscita un commentaire:

— As-tu en tête de me faire travailler comme bûcheron? s’enquit-elle.

— Nous aurons certainement l’occasion de marcher quelques fois dans la nature. À notre retour en 1924, j’aimerais que tu aies encore tes deux oreilles.

Lorsqu’ils passèrent à la caisse, Iris vit le montant affiché, s’interrogea sur sa façon de régler la facture – Samuel se contenta de tendre un rectangle fait d’un matériau inconnu –, puis accepta de porter sa part des sacs.

— Ça a coûté mille dollars! s’exclama-t-elle en marchant vers la voiture.

— En comparaison du pouvoir d’achat, c’est moins cher que les mêmes vêtements il y a cent ans, et pour des produits de bien meilleure qualité.

Il ouvrit le coffre pour y mettre les sacs et prit le manteau en lui suggérant:

— J’aimerais que tu le mettes tout de suite. Je ne voudrais pas te voir attraper un rhume.

Iris put apprécier ce qu’il disait à propos de la qualité. Après l’avoir débarrassée des étiquettes, il lui ouvrit la portière. Au moment de s’asseoir, elle lui demanda:

— Tout à l’heure, je n’ai pas compris quand tu as payé…

— Tu connais la Banque Royale?

Tout en parlant, il chercha son portefeuille dans la poche de son pantalon.

— C’est une carte de crédit. Chaque fois que je l’utilise, c’est comme si je contractais un prêt avec la banque. Si je règle le compte tous les mois, ça ne me coûte pas d’intérêt. Ça permet de ne pas traîner d’argent liquide sur soi.

— S’il n’y a pas d’intérêt, comment la banque fait-elle son argent?

— Avec les mauvais payeurs. Et ceux-là, crois-moi, ils trinquent.

Tout, mais absolument tout paraissait si étrange à la jeune femme des années 1920.

— Maintenant, que faisons-nous?

— Que dirais-tu d’aller manger? Ensuite, nous ferons encore quelques achats et nous rentrerons.

Ce programme convenait parfaitement à la jeune femme. En deux heures, elle avait vécu sa part de nouveautés pour une année entière. Et elle n’osait même pas imaginer ce que serait sa visite à la clinique médicale.

 

Au restaurant, Iris eut l’impression d’avoir été parachutée dans un pays lointain. Samuel avait demandé: «Que dirais-tu de manger italien?» Une fois assise à une table du Portovino, le menu dans les mains, elle constata:

— Ces mets… Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agit.

Iris exagérait à peine. Comme pour le lui prouver, elle articula lentement:

— Cozze a la digione.

— Ce sont des moules.

La jeune femme plissa le nez à l’idée de manger ces petites bêtes. Mais elle voulut faire preuve de bonne volonté:

— Tu devrais commander pour nous deux.

C’était ce que recommandaient les manuels de bienséance: comme la femme ne payait pas, elle laissait son compagnon choisir pour elle.

— Voyons, je ne peux pas faire ça… Je ne veux pas t’imposer mes goûts.

Puis devant son air un peu paniqué, il consentit:

— Commençons par le commencement. Des pâtes, de la viande ou du poisson?

— Que prendras-tu?

— … Une pizza.

— Moi aussi.

Elle ignorait ce que c’était, mais Samuel savait qu’elle mangeait volontiers du pain, du fromage ou du jambon. Il devait seulement éviter de prendre un plat trop épicé.

— Désires-tu du vin?

Elle secoua la tête de droite à gauche. Lorsque la serveuse approcha, Samuel lui fit un petit signe pour attirer son attention.

— Une pizza au proscuitto et deux Coke, s’il vous plaît.

Finalement, même si elle ne mangea pas toute sa part, la jeune femme apprécia ce choix.

— Si tu veux acheter des vêtements un peu élégants, nous pouvons aller dans un centre commercial de Montréal. Au Centre Eaton, par exemple…

Comme Iris leva les sourcils en entendant un nom familier, il expliqua:

— Oui, c’était bien le Eaton qui publiait un catalogue. Cette société a acheté le magasin Goodwin. En 1925, je pense. Je suis certain que nous deviendrons des habitués de cet endroit. Même si Eaton a fait faillite il y a plusieurs années, l’édifice est toujours là. Maintenant, il abrite plusieurs boutiques.

— Un jour prochain, peut-être. Pour aujourd’hui, j’en ai assez. Mais si tu préfères continuer…

— Passons chez Walmart le temps de se procurer quelques articles essentiels, puis rentrons.

Une nouvelle fois, elle s’étonna de la taille du commerce. Après l’achat de quelques vêtements – des collants, deux pantalons, deux chandails, des bas –, ils passèrent du côté de la pharmacie.

— Je tenais à venir ici pour que tu puisses faire une réserve de produits féminins, comme des serviettes hygiéniques.

— Je n’ai pas la ceinture pour les attacher. C’est idiot de ma part de ne pas y avoir songé…

— Un grand savant a eu l’idée d’en créer qui se collent au fond de la culotte. Quoique de nos jours, les tampons soient plus populaires.

— Les tampons?

Il lui en mit une boîte entre les mains. Comme Iris ne risquait pas de les utiliser pendant une longue période, il jugea inutile de l’entretenir des risques du syndrome de choc toxique. Après avoir lu le mode d’emploi, elle demanda:

— Je peux prendre les deux? Je verrai ce que je préfère.

— Bien sûr. Regardons maintenant si nous pouvons trouver de quoi souper légèrement.

Peu après, la jeune femme faisait connaissance avec la circulation d’un vendredi en fin d’après-midi.

 

Une fois rendu dans la chambre de l’Annexe, Samuel proposa à sa compagne de prendre une douche avec lui. C’était devenu une habitude pour eux, et l’absence de madame Germain dans une pièce voisine rendrait certainement l’expérience plus agréable. Elle accepta sans se faire prier, et comme d’habitude, les petites privautés sous le jet d’eau chaude en entraînèrent de plus grandes sous les draps.

Ensuite, après avoir mangé un peu, Iris passa à la salle de bains pour revenir vêtue seulement d’une culotte pêche, l’une de celles achetées au magasin Atmosphère en après-midi.

— On dirait une seconde peau.

Elle découvrait le tissu élastique.

— Tu es très jolie.

À trente et un ans, elle demeurait toute mince. Ses petits seins haut perchés répondaient tout à fait aux canons de la beauté des années 1920.

— Je comptais mon âge, il y a un instant. J’ai cent vingt-huit ans.

— Tu sais que ce n’est pas vrai. Seules comptent les années que tu as vécues. Trente et une.

Il lui tendit les mains, pour l’attirer vers lui.

— Ça te dit de regarder un film?

— Je ne serais pas attentive. Je préfère me coucher tout de suite.

— Et un peu de musique avec des écouteurs?

Elle le voulait bien. L’un des chandails de polypropylène ferait office de haut de pyjama. Cela lui valut de nouveaux compliments sur sa jolie silhouette. Quand elle fut couchée, Samuel posa le téléphone entre eux en disant:

— Le soir où nous nous sommes connus, tu as joué Fauré au piano.

— Je ne me souviens pas, mais ça se peut bien. C’est mon compositeur préféré.

Il brancha les AirPods, les posa sur ses oreilles, puis appuya sur play.

— Voilà comment on règle le volume, dit-il en haussant la voix, en lui montrant comment faire.

Puis il lui mit l’appareil dans les mains. Un instant plus tard, l’iPhone posé sur la poitrine, elle lui adressait son meilleur sourire. Voilà une technologie du vingt et unième siècle qui la comblait d’aise. Samuel, de son côté, commença la corvée qui l’avait amené en 2021: télécharger des numéros du Wall Street Journal.

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