Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 4 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 4

 

— Je me sens terriblement effrayée d’aller à cet endroit, déclara Iris alors qu’elle enfilait ses gants de dentelles.

— Le soir c’est un peu glauque, mais pas en plein jour.

Finalement, à la fin de juin, la jeune femme avait accepté de se rendre rue Saint-Paul afin de voir ce que son mari appelait le «passage». Quand ils atteignirent le trottoir, elle se tourna un instant pour regarder la maison.

— La fierté de la propriétaire, se moqua Samuel.

— Je continue de penser que ce n’était pas nécessaire.

— Voilà donc notre premier différend durable.

À en juger par son sourire, leur relation risquait peu d’en souffrir. Ils montèrent dans le tramway au coin de la rue Saint-Denis, pour descendre près de Notre-Dame. L’homme avait eu raison, par cette belle journée, les badauds étaient nombreux. L’été commençait par des températures élevées et humides, les Montréalais fuyaient leurs logis mal ventilés pour prendre un peu l’air.

— Veux-tu que je te montre où la police m’a retrouvé?

Iris accepta. Après tout, leur histoire débutait à cet endroit. Sans ce coup sur la tête, Gustave ne se serait pas attaché à cet étrange blessé. Ils passèrent sans s’arrêter devant le 24, rue Saint-Paul, pour aller emprunter la rue Friponne. À l’entrée de la ruelle, elle remarqua:

— Ce n’est peut-être pas dangereux, mais l’odeur…

— Selon l’inspecteur Dolan, je me suis traîné jusque-là. Je n’en garde aucun souvenir. L’attaque est survenue là-bas.

La petite allée avait un peu perdu son allure de dépotoir sauvage au cours des trois dernières années. Malgré tout, Iris faisait très attention à l’endroit où elle posait les pieds. Ses jolis souliers de cuir risquaient de souffrir un peu de cette expédition.

Bientôt, ils s’arrêtèrent devant une porte de couleur ocre donnant sur un appentis.

— J’étais juste là. Quand je suis venu la première fois, on voyait encore du sang.

— Samuel!

La jeune femme trouvait la précision superflue.

— J’ai eu de la chance, le gars a frappé l’endroit le plus solide de mon anatomie. Toutefois, j’ai été attaqué à l’intérieur, en 2021, pas dans la ruelle. Je l’ai réalisé quand je suis retourné d’où je venais. Maintenant, allons voir cet horloger.

Ils traversèrent le terrain vacant entre deux édifices pour rejoindre la rue Saint-Paul. En passant la porte, Iris eut un frisson, comme si elle entrait dans l’antre du diable. Sur le mur, une affiche portait les mots «Passe temps». Les ouvriers dans l’atelier d’usinage la suivirent des yeux: peu de jolies femmes portant des gants de dentelles et un charmant chapeau de paille fréquentaient ces lieux.

En approchant de la porte au bout du couloir, elle entendit distinctement le cliquetis de dizaines de tic-tac, puis découvrit les horloges, les cadrans et les montres posés sur des petites tables ou des étagères.

— C’est pour acheter ou pour une réparation? demanda une voix un peu grinçante.

Le vieil homme occupait sa berçante, dans l’alcôve. Tout de suite, il se leva en s’excusant:

— Désolé, madame, je ne vous avais pas vue… Je peux vous aider?

Lui aussi paraissait privé de présence féminine. Iris demeura silencieuse, tout en regardant son mari.

— Vous vous souvenez de moi? l’interrogea celui-ci.

— Le gars qui s’est fait taper sur la tête. Oui, je me souviens très bien de vous, et de la visite du policier.

— Au moment de retourner d’où je venais, il y a quelques années, je vous avais demandé si quelqu’un pouvait m’accompagner. Vous m’aviez dit oui.

Cette fois, Iris fit l’objet d’un examen plus attentif. Dans sa robe bleue et avec ses boucles châtaines, presque blondes, visibles sous le chapeau, elle paraissait particulièrement séduisante.

— Vous me parliez de voyager avec une femme, et vous êtes revenu pour elle. Vous avez eu raison.

Le compliment lui valut un charmant sourire de reconnaissance.

— Est-ce vraiment possible? demanda Samuel.

— Oui, si vous la tenez près de vous en passant le seuil de la porte.

L’horloger pressa ses mains l’une contre l’autre, comme pour montrer une étreinte.

— C’est pour une visite ou pour vous installer? demanda-t-il ensuite.

— Je suis comme un immigrant qui veut montrer son pays d’origine à sa femme. Toutefois, chez moi, c’est maintenant.

— Ah! Du tourisme. Et ce départ, c’est pour bientôt?

Samuel interrogea sa compagne du regard. Celle-ci semblait toujours aussi hésitante:

— Ça fonctionne comment?

— Vous voyez cette porte?

Une ouverture permettait de passer dans l’appentis. Au fond de celui-ci, la porte de bois peinte en ocre était traversée par un madrier. Et au-dessus, on voyait le mot «Passage».

— Si vous la passez avec cet homme, vous vous retrouverez à l’époque d’où il vient.

Samuel lui avait déjà expliqué cela, plus d’une fois d’ailleurs.

— C’est un miracle?

— Pas dans le sens où vous l’entendez. C’est un simple passage.

Comme les grands yeux bleus exprimaient une totale incompréhension, le vieil homme lui fit signe de s’approcher du comptoir. Du bout du doigt, il traça une ligne sinueuse dans la poussière.

— Le temps ressemble à un cours d’eau très tortueux. Toutefois, il existe des passages qui permettent de rebrousser chemin. Un raccourci, en quelque sorte. Cette porte en est un. Comme une ligne droite pour éviter un méandre.

Il en traça une.

— Ça ne me dit pas comment…

— Moi, je garde une porte. Je ne suis pas le grand architecte qui a construit l’univers.

Samuel esquissa un sourire. Iris aurait parlé de Dieu, cet horloger parlait d’un architecte. Pourtant, tous les deux évoquaient la même chose: l’incompréhensible.

— Je vous ferai savoir quand nous serons prêts, conclut le mari en prenant le bras de sa femme. Je vous remercie.

Il se dirigea vers la porte avec Iris. Celle-ci s’arrêta avant de sortir pour ajouter, un peu moqueuse:

— Merci, monsieur. Vous avez un charmant commerce. Cependant, quelqu’un devrait faire la poussière.

— La poussière, c’est ce qui reste du temps qui passe.

— C’est une belle image.

Une fois sur le trottoir, Samuel proposa:

— Comme nous sommes rendus ici, nous pourrions nous arrêter chez Goodwin.

Il s’agissait d’un grand magasin situé rue Sainte-Catherine.

— Toi, tu parles comme un homme qui veut entendre une réponse positive.

Quelque chose dans le ton indiquait que cette réponse viendrait bientôt.

 

En fin d’après-midi, les Duval entraient dans un salon de thé. Le temps des vêtements usagés était passé: Iris posa un grand sac de papier kraft près de sa chaise. Samuel en portait deux autres. Après avoir commandé du thé et un dessert, la femme prit une voix de vieillard pour dire:

— Je garde une porte, je ne suis pas l’architecte.

Puis elle enchaîna d’un ton normal:

— Il me prend pour une idiote.

— Pas plus que le curé de ta paroisse quand on lui pose une question sur Dieu ou le sens de la vie.

— Voyons, ce n’est pas la même chose!

Cette repartie la laissa troublée. Ce ne fut qu’après avoir reçu les boissons et les desserts qu’elle continua:

— Cette histoire de porte… C’est une nouvelle religion? De la sorcellerie?

— Ou une très ancienne religion. Si cet homme est Ahasvérus…

— Qui?

— Le Juif errant. C’est un témoin de la crucifixion que le Christ aurait condamné à errer sur terre jusqu’au jugement dernier.

Ce n’était certainement pas la meilleure façon de mettre sa femme en confiance face à cette expédition.

— Tu crois à ça?

— Non, mais il est quand même mystérieux. Quel âge lui as-tu donné?

— Je ne sais pas. Entre soixante-cinq et soixante-dix?

— Quand tu le verras en 2021, tu constateras qu’il n’a pas pris une ride.

Iris parut encore plus troublée. Mieux valait diriger la conversation vers un autre sujet que la religion.

— Je crois à mon expérience, insista Samuel. Je voulais venir en 1921, il m’a montré une porte. Jamais il ne m’a parlé de Dieu ou du diable.

— Je suis incapable de me convaincre que c’est vrai.

— Tu ne me crois pas?

Un peu de rose colora les joues de la jeune femme. Après tout ce qu’il lui avait expliqué, après avoir lu sur l’écran du MacBook des numéros de La Presse avant leur parution, après avoir vu son niveau de vie amélioré parce qu’il savait à l’avance dans quel sens les cours de la Bourse progresseraient, elle doutait encore.

Samuel allongea la main pour la poser sur la sienne.

— Viens avec moi, un soir prochain. Si tout cela est faux, tu en seras quitte pour salir un peu tes souliers dans une ruelle malpropre, puis nous rentrerons chez nous pour dormir l’un contre l’autre. Si c’est vrai, nous irons aussi dormir l’un contre l’autre, mais ce sera le 10 décembre 2021.

— Ce n’est pas si grave, ne pas avoir d’enfant…

— Sérieusement, tu renoncerais à savoir pourquoi ça ne fonctionne pas?

Pendant quelques minutes, tous les deux firent semblant de s’intéresser aux morceaux de gâteau placés devant eux.

— Peux-tu me répéter encore ce que tu entends faire?

— J’aimerais faire deux choses. Premièrement, nous passons tous les deux chez le médecin pour savoir précisément pourquoi tu ne tombes pas enceinte.

— Tous les deux?

— Ce n’est pas ce que tu avais compris? Une fois sur cinq, les médecins ne peuvent pas déterminer de cause médicale à l’absence d’enfant. Deux fois sur cinq, l’infertilité tient à la femme. Et les deux autres fois, à l’homme.

En 1921, si l’homme éjaculait, tout le monde considérait que la stérilité était due à la femme. Personne n’avait entendu parler de varicocèle, de prostatite et de spermatozoïdes morts à l’arrivée ou trop lents.

— À cause de cette maladie?

— À cause d’une maladie, qui n’est pas nécessairement la syphilis. Nous saurions à quoi nous en tenir.

Parce que la santé d’Iris s’avérait très bonne depuis des mois, il devenait plus difficile d’envisager que cette infection puisse être la cause de son infertilité.

— Tu as évoqué deux raisons, ajouta Iris.

— La majeure partie de nos revenus vient de gains en Bourse. Je ne suis pas un génie de la finance, je dois me fier à tous les numéros de La Presse que je possède, et aux pages de The Gazette ou du Globe que j’ai ajoutées à ma collection. Ce serait plus prudent d’aller chercher d’autres sources de renseignement, afin de constituer des réserves avant 1929.

— Pourquoi avant 1929?

— Les cours vont s’effondrer, tout comme le prix des maisons et les salaires. Les appartements comme les tiens vont se louer un tiers moins cher.

Heureusement, les prix à la consommation chuteraient dans la même proportion. Tout de même, il serait difficile de réaliser de bonnes affaires. Pour les chômeurs, ce serait la plus grande misère.

— Tu peux me donner encore quelque temps pour y penser?

Samuel acquiesça d’un geste de la tête. Y penser, d’habitude c’était l’étape précédant un oui officiel.

 

Plus tard, quand ils sortirent de table après le souper, Samuel demanda:

— Veux-tu m’accompagner dans mon bureau pendant un moment?

Madame Germain, qui ôtait les couverts, posa sur lui un regard réprobateur.

— Remarque, ça peut attendre après la vaisselle… ajouta Samuel.

Quand il fut parti, la belle-mère ne se priva pas de formuler la réflexion qui lui était venue à l’esprit.

— Maintenant, vous allez faire ça dans le sous-sol?

— Tu penses? Sur la surface de son bureau? Tu devrais savoir que nous aimons notre confort. Je préférerais attendre que Samuel achète un grand canapé, mais comme tu m’as mis en tête l’idée de faire des galipettes, je le rejoins tout de suite.

Fernande Germain en serait quitte pour laver la vaisselle toute seule. Iris descendit dans le sous-sol et traversa l’espace servant de débarras. Seulement deux mois après l’emménagement, des objets inutiles y commençaient leur purgatoire. La porte permettant d’accéder à l’appartement donnant sur la rue était demeurée ouverte. Samuel avait pourtant sorti son MacBook du tiroir de son bureau. Au préalable, il avait fermé les rideaux.

— Dire que maman s’imagine que tu m’as invitée ici pour profiter des avantages du mariage.

— Pour ça, je t’aurais entraînée vers la chambre.

— C’est ce que je lui ai dit… Que voulais-tu me montrer?

— Cet après-midi, je t’ai parlé de la crise.

La femme eut une petite grimace. Pareille insistance lui paraissait déplacée.

— Tu veux me forcer la main?

— Non. Je veux te dire que moi, j’ai besoin d’y aller. Pour des raisons financières, et pour changer mon ordinateur. La capacité de la pile baisse très vite, ce qui annonce d’habitude une panne définitive. Mais je peux faire ce voyage seul.

— J’irai…

La réponse marmonnée laissa Samuel interdit.

— Je ne veux pas que tu viennes si tu as peur. Ce sera comme la dernière fois: je quitterai la maison à onze heures et je serai de retour avant que tu ne sois endormie.

— Non, j’irai. À moins que maintenant, tu préfères te passer de moi.

— Viens ici.

Samuel tendit la main pour l’attirer sur ses genoux.

— Penses-tu vraiment que je cherche à t’abandonner?

Pendant un instant, il lui caressa le dos.

— Veux-tu me montrer? murmura-t-elle. Je suis curieuse.

— D’accord. Tout a commencé le 29 octobre 1929 par une chute des cours de la Bourse.

À la page vingt, un titre s’étalait sur une largeur de huit colonnes: «LES STOCKS S’ÉCRASENT EN BOURSE LOCALE». Et en haut de la seconde colonne, «LIQUIDATION DÉSASTREUSE À WALL STREET».

— Deux semaines plus tard, les actions en Bourse auront perdu la moitié de leur valeur. Le tiers de la main-d’œuvre sera en chômage en 1932. Une prospérité comme celle que nous connaissons aujourd’hui reviendra en 1939. En même temps qu’une seconde guerre mondiale.

— Je t’ai dit que je t’accompagnerais, je ne me dédirai pas. Mais tout de même, c’est dans cinq ans. Tu as le temps.

— J’ai un projet qui coûtera cher. J’aimerais que nous fassions un long voyage en Europe l’an prochain. En plus, je veux me constituer un bas de laine. Après 1929, j’espère toucher encore des dividendes, sauf que ce sera moins facile que maintenant. Pendant la crise, les professeurs de l’Université de Montréal seront privés de salaire à quelques reprises. Je souhaite aussi que nous réglions cette question de santé. Et puisqu’il faudra obtenir des rendez-vous dans une clinique médicale et attendre les résultats, pendant que tu feras un peu de tourisme au vingt et unième siècle, je me promènerai sur le Net à chercher des numéros du Wall Street Journal, ainsi que d’autres publications spécialisées.

— Le Net?

Tout en replaçant le MacBook dans le tiroir fermé à clé, Samuel tenta de lui expliquer le concept de la Toile. Ce soir-là, au coucher, sa femme demanda:

— Quand veux-tu partir?

— Le jour de la fête du Dominion?

On était le 26 juin. Cela donnait quatre jours à Iris pour rassembler son courage.

 

Quand Iris demanda à Samuel ce que coûtait un voyage dans le temps, il lui répondit: «Rien.» Elle lui répliqua avec à-propos:

— Personne ne fait quelque chose pour rien.

Toutefois, elle s’empêcha de formuler le fond de sa pensée à haute voix: cela ressemblait à un pacte avec le diable pour échanger son salut éternel contre le privilège d’enfreindre les lois divines. Si Samuel acceptait de jouer le rôle de bon catholique pour le bénéfice de ses voisins, son athéisme ne faisait pas de doute pour elle.

 

Le matin du 1er juillet, les aspects plus pratiques de cette expédition commencèrent à la tracasser.

— Comment dois-je me vêtir? Je ne veux pas avoir l’air ridicule.

— Tu m’as trouvé ridicule, lors de notre première rencontre?

Il portait un vieux veston de Gustave, une chemise et une cravate achetées par Ève, et un pantalon avec le mot «Dockers» sur une fesse.

— Un homme n’est jamais ridicule. Au pire, il est négligé. Alors, comment dois-je m’habiller?

— Chaudement. Nous allons atterrir là-bas pendant la nuit du 10 décembre.

En décembre, la nuit, il ferait sans doute 6 degrés Celsius sous zéro. Environ 22 en Fahrenheit.

— Tu n’auras pas besoin de t’acheter un manteau de fourrure pour la circonstance. Pour passer de la boutique à mon auto, nous aurons seulement à traverser la rue. Le temps que ma voiture soit chaude, il faut compter dix minutes tout au plus. Dès le lendemain matin, nous irons faire des achats.

— J’enfile une robe de laine, alors?

Le style de 1924 ferait son petit effet, presque cent ans plus tard.

— Pour te rendre rue Saint-Paul, reste comme tu es là. Tu mettras une veste bien chaude dans une valise, avec un chapeau, un pantalon de laine et les chaussures que tu portes pour te promener dans les sentiers, lors de nos sorties automnales.

— Où vais-je me changer?

— Dans la boutique. Nous serons seuls. Tu laisseras ta robe, tes souliers et la valise sur place. Nous les retrouverons quelques secondes plus tard, en revenant.

— Et pour nous rendre là-bas?

— Nous prendrons un taxi.

 

Madame Germain se couchait toujours vers neuf heures. Cela laissa au couple tout le temps de se préparer. Iris choisit de mettre une jolie robe bleue, comme pour aller manger dans un restaurant élégant. Samuel sortit de la chambre vêtu de son T-shirt et d’un jeans, et il portait des chaussures de marche sans les bas.

— Les professeurs d’université s’habillent de cette façon? s’étonna Iris.

Aux yeux de la jeune femme, le jeans paraissait toujours comme un accroc au statut social de son mari. Selon elle, l’habit faisait au moins un peu le moine. Un intellectuel ne s’habillait pas comme un travailleur manuel.

— Oui, tout à fait. Cela dit, tu n’as rien vu encore. La mode en 2021, ce sont les jeans avec de grandes déchirures.

— Je connais un proverbe: A beau mentir qui vient de loin.

— Dans mon cas, c’est plutôt qui vient de longtemps. Je ne mens pas, j’exagère juste un peu. Ce sont les étudiantes qui portent des vêtements déchirés, pas les professeurs.

Après ça, dans le salon, elle se tint tout près de lui. La peur l’amenait à effectuer des allers-retours fréquents à la salle de bains. Samuel ne cessait de répéter en mettant son bras autour de ses épaules:

— Tu ne risques rien. Je l’ai fait trois fois.

— Je me souviens du turban que tu avais sur la tête.

Cette remarque lui enleva un peu de son assurance. Et si son agresseur se trouvait à nouveau dans les environs de la boutique à leur arrivée?

— La foudre ne tombe jamais deux fois à la même place.

Ce genre de lieu commun avait peu d’effet sur sa compagne. À onze heures, tous les deux se tenaient dans l’entrée, à attendre l’arrivée d’un taxi. Le véhicule s’arrêta devant le trottoir à l’heure prévue. C’est avec une grande valise et un sac à dos qu’ils y montèrent.

— C’est vous aut’ qui allez su’ la rue Saint-Paul en pleine nuit?

— Oui, affirma Samuel, du ton de celui qui n’entendait pas faire de confidences sur ses allées et venues.

Après ça, le trajet se fit en silence. Ils arrivèrent à destination une bonne demi-heure à l’avance. Sur le trottoir, Iris se tint tout près de Samuel le temps qu’il règle le prix de la course. Il la prit par la taille pour traverser la rue. Comme convenu avec l’horloger, la porte demeurait déverrouillée.

— Il ne craint pas les voleurs?

— Je ne te répéterai pas mon histoire de foudre.

Comme le ciel était clair, grâce à la lune, l’obscurité n’était pas totale dans le couloir. Au moment d’entrer dans l’atelier de l’horloger, Samuel sortit une petite lampe de poche – un autre souvenir de son siècle d’origine –, puis il posa la valise sur le comptoir.

— C’est étrange, observa Iris, il y a un instant, dans l’obscurité, j’ai eu l’impression que le bruit de ces montres et de ces horloges devenait assourdissant.

— J’ai eu la même impression. Tu peux aller dans l’alcôve pour te changer.

Après une hésitation, Iris lui présenta son dos. Samuel connaissait la routine, il commença à détacher les boutons par le haut, puis descendit jusqu’au creux des reins. Ensuite, elle posa le pantalon de laine, le chandail du même tissu, les chaussures et les bas sur la chaise berçante. Elle plia sa robe et la rangea dans la valise avec ses souliers.

Alors qu’elle s’habillait pour pouvoir faire face à la température de décembre, Samuel mit ses bas, posa son caban sur son bras, puis tira le petit tabouret pour s’asseoir.

— Maintenant, je risque d’avoir très chaud, soupira Iris.

— Assieds-toi sur cette chaise. Ça ne sera pas long.

Samuel gardait les yeux tournés vers une horloge grand-père.

— Nous laissons vraiment la valise ici?

— Nous la reprendrons une ou deux minutes après notre départ. Ta robe n’aura même pas le temps de prendre un mauvais pli.

Même s’il le lui répétait au moins pour la dixième fois, cette vérité lui paraissait toujours aussi difficile à admettre. Quand la grande aiguille s’approcha du chiffre douze, il se leva en tendant la main.

— Viens, nous devons passer ensemble.

Elle obtempéra après une hésitation et se laissa entraîner jusqu’à la porte de couleur ocre. Elle remarqua que le madrier n’était plus là.

— Quand toutes ces horloges commenceront à sonner, nous sortirons.

Il avait posé sa main gauche sur la poignée, son bras droit la tenait fermement par la taille. Iris se sentait à la fois ridicule et terrorisée.

— Ne pense à rien.

Puis le tintamarre commença. Il poussa la porte, fit un pas. Iris passa bien près de perdre l’équilibre. En réalité, il l’entraîna.

 

— Il ne s’est rien passé, chuchota Iris après avoir entendu la porte se refermer.

— Tu ne sens pas le froid?

Elle perçut enfin la fraîcheur de l’air et les nuages au-dessus de sa tête.

— Puis l’odeur?

— Je ne sens rien.

— Justement. Ce n’est plus une ruelle crasseuse, mais un stationnement. Viens, avant de te geler les oreilles!

Il l’entraîna sur le côté de l’édifice au recouvrement de brique et ils marchèrent jusqu’au trottoir d’en face. Samuel ouvrit la portière de la voiture Kona du côté passager et aida Iris à s’asseoir. Après avoir posé son sac sur la banquette arrière, il s’installa derrière le volant, démarra le moteur, puis régla le chauffage au maximum.

— Dans quelques minutes, la température sera convenable.

Il devait élever la voix afin de couvrir le bruit de la ventilation.

— Tu l’as laissée là pendant plus de deux ans?

— Pendant deux minutes, quatre tout au plus. Je sais que c’est difficile à concevoir. Et rappelle-toi, quand je l’ai fait pour la première fois, je me suis réveillé à l’hôpital, ne sachant à peu près que mon nom. Maintenant, je dois t’attacher.

Elle fixa sur lui des yeux un peu effarés. En se penchant sur elle, il l’embrassa, puis se redressa en tenant l’extrémité de la ceinture, côté passager.

— Si tu te fais prendre sans porter ça, la police te donne une contravention. Mais comme tu n’as pas de permis de conduire, la contravention me reviendra.

— Il fait clair comme en plein jour! s’étonna la jeune femme.

— C’est à cause des phares qui se sont allumés au démarrage et aussi à cause de l’éclairage des rues.

— Et tous ces cadrans et cette musique?

En même temps que le bruit du moteur, il y avait l’émission diffusée par la première chaîne de Radio-Canada.

— Si on peut appeler ça de la musique… critiqua Iris.

Pour elle, ce mot ne s’appliquait pas à la performance de Marie-Mai. Son compagnon appuya sur un bouton pour éteindre la radio.

— Ce rectangle, ça ressemble à l’écran de ton iPad.

— C’est un peu ça. C’est une machine pour t’indiquer le chemin.

Iris vit la carte du quartier apparaître.

— Si tu veux, nous pouvons faire une petite promenade dans la ville, avant de regagner ma chambre.

— De toute façon, je ne pourrai pas m’endormir tout de suite.

— Je vais te montrer le dernier endroit où je suis allé avant de te rejoindre en 1921.

Dans les adresses récentes inscrites sur le GPS, Samuel chercha le chalet sur la montagne et appuya sur la commande «Lancer le guidage». Sa compagne surveillait le moindre de ses gestes.

— Maintenant, voyons si je sais encore conduire après plus de trente mois sans tenir un volant.

Ce n’était pas la chose à dire: Iris saisit la poignée au-dessus de sa portière et posa la main gauche sur le tableau de bord. Le véhicule avait à peine parcouru plus de cinquante mètres quand elle dit:

— Le siège… C’est devenu tout chaud.

— Désolé, fit Samuel en riant, je ne voulais pas que tu aies froid. J’ai peut-être un peu forcé la dose. Regarde ce contrôle, c’est pour le siège chauffant. Trois voyants allumés, c’est la chaleur maximale. Mieux vaut n’en garder qu’un seul.

Heureusement, l’habitude de conduire lui revenait tout naturellement. De son côté, Iris observait cette ville étrange qui était la sienne. Sur sa gauche, elle reconnut l’arrière du marché Bonsecours. Puis quand une voix féminine indiqua de tourner à droite à l’intersection de la rue Saint-Claude, la jeune femme laissa échapper un cri aigu.

— Qu’est-ce que c’est?

— Le pur esprit qui m’empêche de me perdre dans ce monde compliqué.

— Arrête de te moquer de moi.

Samuel se reprit, en tendant la main pour la poser sur sa cuisse:

— Regarde la flèche bleue sur l’écran. Elle représente mon auto. La carte, c’est l’endroit où nous sommes. Cette voix m’indique le chemin à suivre pour aller sur la montagne.

— … Je suis terrorisée.

— Je m’occupe de toi. Tout ira bien.

Bientôt, la voiture s’engagea dans une rue dont la voie allant vers le nord était éventrée. La section demeurant ouverte était si étroite que deux véhicules pouvaient difficilement s’y croiser.

— Qu’est-ce que c’est? Et tous ces tubes qui encombrent le passage?

— La malédiction des cônes orange pèse sur la ville depuis quelques années. Tu vas voir, il y en a partout, la circulation devient alors plus difficile.

Après quelques minutes à regarder les édifices de brique, de métal et de verre tout autour, ainsi que les nombreux véhicules, Iris préféra poser sa nuque contre l’appui-tête, tout en refoulant son mal de cœur.

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