Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 6 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 6

 

De nouveau, le couple déjeuna dans la chambre. Cette fois avec des muffins. Quand ils eurent terminé, Samuel annonça:

— Aujourd’hui, je vais te faire découvrir le métro de Montréal. Comme ça, tu pourras explorer la ville sans moi.

— Jamais je ne ferai ça!

— Mercredi, nous saurons combien de temps notre séjour durera.

— Ce sera quelques jours, pas plus… Non?

— Je ne connais pas la durée des traitements de fertilité.

«Mais je sais que pour certains couples, cela s’étire sur des années», songea-t-il. Autant ne pas lui préciser cela à voix haute.

— Je te promets que notre séjour ne se prolongera pas indûment. Nous serons fixés bientôt. Tu es prête?

— Je me sens toute nue.

La jeune femme étrennait les vêtements achetés la veille: un pantalon et un haut en polypropylène. C’étaient des vêtements qui ne découvraient pas un pouce de peau, mais qui étaient près du corps.

— Je n’aime pas sentir les regards sur moi.

— On ne te regardera pas plus aujourd’hui qu’en 1924. Et ce sera pour la même raison.

Ils se dirigèrent vers la station de l’Université de Montréal. Samuel acheta dix passages pour les tendre à sa compagne en lui expliquant comment les utiliser.

— Et toi? demanda-t-elle.

— J’ai une carte mensuelle. Regarde, ici, c’est le plan du réseau, précisa-t-il en le lui indiquant. Nous sommes là, et nous devons nous rendre là. Les couleurs désignent les diverses lignes…

Iris comprit alors qu’il ne renoncerait pas. Bientôt, elle devrait être en mesure de visiter Montréal de façon autonome.

 

Ils descendirent à la station Viau. Tout de suite, Iris se sentit écrasée par l’ampleur des bâtiments: le cinéma StarCité, le Biodôme, et au-delà, le stade olympique.

— En 1924, de ce côté, ça ressemble encore à la campagne, souligna Samuel. Ça changera beaucoup au cours des années à venir. Aujourd’hui, nous nous limiterons à l’admiration de la nature. Un jour prochain, nous pourrons revenir pour nous consacrer au ciel.

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

— Désolé. Cet après-midi, nous nous promènerons dans le Jardin botanique. Il sera construit dans les années 1930. Il fera partie d’un ensemble de travaux publics destinés à soulager un peu le chômage, pendant la crise.

La jeune femme aurait dû se sentir rassurée de l’entendre évoquer les années 1930 au futur. Pourtant, un pli demeurait au milieu de son front. Elle craignait de plus en plus qu’il ne veuille plus revenir à la maison.

— Ce matin, nous irons dans ce que la publicité présente comme un “musée vivant”: le Biodôme.

Tout en parlant, Samuel s’était engagé dans la direction de la structure de béton qui, du ciel, ressemblait à un animal étrange.

— Pendant les Jeux olympiques, c’était le vélodrome. Après 1976, comme il ne servait plus à rien, on en a fait ce musée naturel.

À l’intérieur, après avoir payé le droit d’entrée, il ajouta:

— Déposons nos manteaux au vestiaire, sinon la température deviendra rapidement intenable.

Après cela, Iris se promena les bras croisés sur sa poitrine, qu’elle estimait trop nettement soulignée par son vêtement. Lorsqu’ils entrèrent dans la première section, la chaleur et le taux d’humidité la prirent par surprise.

— C’est comme si nous étions sous les tropiques, fit remarquer Samuel.

— Dehors il fait 30 degrés?

— Oui, en Fahrenheit. Et ici, il fait plus de 80.

La végétation, les cascades, les animaux: tout la laissa muette d’admiration. L’émerveillement se prolongea dans des environnements moins exotiques: le golfe Saint-Laurent, l’érablière des Laurentides et les côtes du Labrador.

À la fin, les colonies de manchots opérèrent leur magie. Et les enfants fascinés par ce spectacle la ramenèrent à sa cruelle réalité.

— Si nous en avons, ils ne verront rien de ces merveilles.

La prenant par la taille, Samuel l’entraîna un peu à l’écart.

— Ils en verront d’autres.

— Comme ça?

— Non, ce sera différent. Ce qui ne signifie pas que ces expériences seront moins significatives ou moins gratifiantes.

Samuel en venait à regretter de n’être pas resté dans la chambre à télécharger des numéros du Wall Street Journal. Avec des AirPods dans les oreilles pour écouter de la musique classique sur l’iPhone, la journée d’Iris se serait passée tout doucement. Les voyages temporels ne convenaient pas à tous les tempéraments. Surtout, il reconnaissait combien aller vers le passé, à condition que ce soit une période policée, présentait moins de difficulté que d’affronter le futur.

— Récupérons nos manteaux. Nous trouverons un endroit où manger rue Sherbrooke.

Le choix s’avérant très limité dans les environs, ce serait le Madisons. Iris se montra tout à fait satisfaite du menu. La combinaison poulet et miel était inédite pour elle. Après le repas, bras dessus, bras dessous, ils parcoururent les allées du Jardin botanique. L’endroit la séduisit totalement.

Au retour, ils prirent le métro à la station Pie-IX. Dans le wagon, Samuel demanda:

— Crois-tu pouvoir nous guider jusqu’à la maison?

La jeune femme réprima le gros mot lui venant spontanément aux lèvres, puis lui montra qu’elle le pouvait. Ce ne fut qu’en descendant à l’Université de Montréal qu’elle remarqua:

— Demain, ce sera dimanche.

Elle n’eut pas besoin de se faire plus précise.

— Ça te dit d’aller à l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End? L’endroit n’a pas changé tant que ça.

— Tu pratiquais ta religion?

— Non. J’y suis allé afin de mieux me souvenir de toi, quand je suis revenu la dernière fois.

Alors qu’il voulait se convaincre de ne pas avoir rêvé ce premier séjour en 1921.

— Après la messe, nous dînerons dans un café de l’avenue Laurier. Quant à ce soir, nous pourrions souper légèrement à la cafétéria de l’université, et profiter d’une soirée de cinéma maison. Aimerais-tu voir ton premier film parlant?

— Nous avons vu un film parlant ensemble.

— Pas tout à fait. Tu verras la différence.

En 1924, les films parlants n’existaient pas encore, mais certaines projections s’accompagnaient de dialogues et de musique enregistrés sur disque.

 

Le dimanche, non seulement Iris assista à la messe, mais elle communia. Cependant, la démarche la laissa déprimée. Elle avait beaucoup de choses à demander au Tout-Puissant, tout en demeurant incapable d’afficher le moindre optimisme. Dans un monde où les Canadiens français désertaient les églises, Dieu devait avoir envie de prendre de longues vacances, pas de multiplier les miracles à leur intention.

— Ce prêtre parlait français, pas latin, remarqua-t-elle en sortant sur le parvis.

«Une innovation très dangereuse, songea Samuel. Maintenant, tout le monde comprend toutes les sottises qu’il raconte.» À haute voix, il préféra expliquer:

— Ça vient d’une réforme qui date des années 1960. Plus personne n’apprenait le latin. Ce changement paraissait donc essentiel pour que les gens comprennent ce dont le prêtre parlait.

— Comme chez les protestants.

Évidemment, une bonne couventine apprenait à faire ces distinctions dans les années 1910. On lui avait aussi parlé du danger d’accéder directement aux Saintes Écritures. C’était apprendre à se passer des prêtres, seuls interprètes autorisés du message divin, pour se faire sa propre idée. Et douter, peut-être. Des réformateurs avaient péri sur le bûcher pour avoir osé traduire la Bible en allemand, en anglais ou en français. Là, elle constatait la disparition du latin, la langue sacrée.

— En plus, le prêtre était face à l’assemblée.

Plutôt que de lui tourner le dos pendant la majeure partie de la cérémonie.

— C’est pour la même raison: il doit s’adresser clairement aux fidèles. Si tu veux, nous allons faire une longue promenade en voiture, vers les Laurentides. Nous pourrions même dîner à Saint-Sauveur, si tu peux attendre un peu.

Iris le pouvait, cela d’autant plus que constater la disparition de la religion de son enfance lui coupait un peu l’appétit.

 

— Je n’irai pas voir ton patron avec toi, tout de même.

— Ça me prendra quelques minutes. Tu m’attendras dans mon bureau. Ensuite, nous irons visiter l’oratoire que je ne connais pas du tout. Nous le découvrirons tous les deux.

— Qu’est-ce que c’est?

— Le rêve du frère André: un temple dédié à saint Joseph, sur la montagne. Le projet sera présenté cette année… je veux dire en 1924.

Comme la jeune femme demeurait sceptique, il ajouta:

— Tu verras, c’est majestueux. Il y a plusieurs années, c’était plein de cannes et de béquilles. Des ex-voto pour tous les miracles réalisés à cet endroit. On en a identifié quelques-uns, pour le procès en canonisation.

— Il est mort? Le frère André est mort?

Puis, elle se sentit ridicule. C’était déjà un vieillard en 1924.

— Oui, à la fin des années 1930, à plus de quatre-vingt-dix ans.

Cet oratoire serait peut-être un meilleur endroit que son église paroissiale pour réclamer un miracle. Aussi, elle acquiesça. Ils marchèrent jusqu’au pavillon Lionel-Groulx et empruntèrent l’ascenseur pour accéder à l’étage du département d’histoire.

— J’ai passé la majeure partie de mon temps ici pendant des années, déclara Samuel en ouvrant la porte de son bureau.

Iris découvrit un espace encombré de papiers. Il occupa la chaise placée derrière sa table de travail et lui désigna celle juste devant.

— Ça me fait tout drôle de me retrouver ici. Les derniers mois, j’avais du mal à me concentrer sur mon travail de recherche, alors je passais des heures à regarder dehors.

Il lui montra la fenêtre étroite donnant sur la rue.

— Quel était ce travail exactement?

— Une étude sur les hommes d’affaires qui ont développé le quartier Maisonneuve. Je suis allé voir l’horloger avec le désir de visiter l’année 1921 parce que je passais des journées entières à consulter les documents du recensement tenu cette année-là. Je voulais savoir ce à quoi ça ressemblait, en vrai.

— Aimerais-tu reprendre ce travail?

— Je le reprendrai sous une autre forme. Là, j’ai la possibilité d’aller interviewer ces hommes d’affaires et de publier de courtes monographies sur chacun d’eux.

Samuel jeta un œil à son poignet puis se leva:

— Je serai de retour dans une quinzaine de minutes, tout au plus.

Après le départ de son époux, Iris alla s’asseoir dans sa chaise et observa les livres sur les étagères. Un ouvrage à la couverture bleue retint son attention: Histoire du Québec contemporain. Volume 2: Le Québec depuis 1930. Il comptait 739 pages. Elle le plaça sur le bureau pour regarder la page de garde. «Samuel Duval, 2004». Le jour de l’achat, il avait donc dix-sept ans.

 

En entrant dans l’antichambre du directeur du département, Samuel salua la secrétaire avec son habituelle politesse. Quand elle leva les yeux sur lui, ce fut pour s’exclamer:

— Oh! Monsieur Duval, vous allez bien?

— La forme pourrait être meilleure, mais je m’en tire.

Quelque chose dans le visage de la femme trahissait son scepticisme. Évidemment, comme il lui avait annoncé vouloir obtenir un congé sans traitement, son attitude s’expliquait aisément.

Quand il entra dans le bureau de Pierre Savard, la scène se répéta à l’identique.

— Tu es certain que ça va? Tu parais tellement… changé.

Samuel comprit seulement à cet instant. Depuis leur dernière conversation, largement plus de deux années étaient passées pour lui, et tout au plus un mois pour son directeur.

— Tu ne me caches rien? Cette histoire de congé…

— Si j’étais malade, c’est une prolongation de mon congé de maladie que je te demanderais. J’ai juste le désir de me remettre tout à fait. En plus, j’ai les moyens de m’arrêter un peu.

— Si tu n’es pas malade, ça doit signifier que tu as commencé un nouvel emploi.

«Exactement, et je viens de terminer à nouveau ma thèse de doctorat, cette fois avec Édouard Montpetit.» Le boulevard portant ce nom se trouvait à deux pas.

— Je t’assure que ce n’est pas le cas.

Le silence dura quelques secondes, puis le directeur sortit un feuillet de l’un des tiroirs de son bureau pour le lui tendre.

— Quand ma secrétaire m’a dit ça ce matin, j’ai préparé ce document. Si tu veux le signer…

Il s’agissait d’une demande de congé sans traitement pour toute l’année 2022. Samuel apposa sa signature et remit le formulaire à son patron.

— Tu as des projets?

— Je ferai certainement un séjour dans le Sud cet hiver. Surtout, je compte écrire quelque chose qui n’a pas de lien avec l’histoire. Enfin, oui, très indirectement par contre.

Si Savard lui avait demandé sur quel sujet, il aurait répondu: «Sur un professeur un peu paumé qui voyage dans le temps.» Le directeur quitta sa chaise pour contourner son bureau et lui tendit la main en prenant congé:

— Dans ce cas, je te souhaite la meilleure des chances.

Le ton était juste un peu abrasif. Son supérieur n’aimait pas se voir bousculer ainsi. Là, il avait trois semaines pour trouver un remplaçant. En fait, comme rien ne se passerait pendant les Fêtes, plus exactement cela lui laissait seulement quelques jours.

Quand Samuel revint vers son bureau, il vit Jacques Bernier dans l’embrasure de la porte, en pleine conversation avec Iris.

— Je vois que vous avez fait connaissance, observa-t-il en serrant la main de son collègue.

— Pas encore. Comme la porte était un peu entrouverte, j’ai pensé que tu étais là.

— Dans ce cas, je vous présente. Iris Germain, mon épouse.

Jacques hésita, soupçonnant qu’il s’agissait d’une blague. Samuel lui montra l’alliance à son doigt en précisant:

— Devant monsieur le curé. Si tu regardes la main de madame, tu verras le jumeau de cet anneau.

— … Alors je vous adresse mes plus sincères félicitations à tous les deux.

Il prit d’abord la main d’Iris, et de nouveau celle de Samuel.

— Ça fait longtemps? Tu ne m’en as jamais parlé.

— Parfois, je pense que c’était hier, mais il y a tout de même quelques semaines.

— En tout cas, maintenant, je comprends la raison de ton congé.

Le bon côté de cette confidence, c’était qu’on ne commenterait pas la «dépression de Duval» lors de la réunion du département du jeudi suivant, mais plutôt son mariage «imprévu». Quelques décennies plus tôt, on aurait dit «obligé».

— Je trouvais que tu paraissais plus vieux, plus maigre, mais je suppose que tu es juste devenu plus sage.

Bernier les salua tous les deux et s’éclipsa. Après son départ, Samuel ferma la porte du bureau.

— Je ne savais pas trop quoi lui dire, admit la jeune femme.

— Imagine si je lui avais raconté que nous sommes mariés depuis janvier 1922; j’en serais quitte pour un petit séjour à l’hôpital psychiatrique.

Iris lui présentait un visage satisfait. Il lui avait suffisamment parlé des indiscrétions de ses collègues pour savoir que dès à présent, tous connaissaient l’existence de madame Duval. Dans ce monde aussi, son existence prenait un caractère officiel.

— Comment s’est déroulée ta conversation avec ton patron?

— Disons qu’il n’a pas aimé être averti si tard dans la session. Je suis en congé jusqu’à la fin de l’année.

— Pourquoi ne pas avoir démissionné, tout simplement?

— Parce que je ne pourrais pas garder ma chambre. Notre résidence secondaire de 2021, que nous pourrons visiter jusqu’à la fin de notre vie.

Il vit la grimace sur le visage de sa femme.

— Tu comptes revenir? demanda-t-elle.

— Si nécessaire, mais pas nécessairement. C’est drôle, je viens de citer les mots de Mackenzie King.

La citation complète était «La conscription si nécessaire, pas nécessairement la conscription.»

— Tu as trouvé de la lecture? continua-t-il en voyant devant elle le tome 2 de l’Histoire du Québec contemporain.

— Je peux le garder? Je saurai mieux de quoi tu me parles quand tu évoques des personnages comme ce politicien.

— Bien sûr. J’en ai plusieurs autres sur mon iPad. Assez pour faire de toi une spécialiste.

— J’aime bien le papier. Je suis vieux jeu.

Cela lui valut un gentil sourire.

— Non, tu n’es pas vieux jeu, je t’assure. Tu es prête à venir voir la cour des miracles?

Un instant plus tard, il l’aidait à endosser son manteau. L’oratoire Saint-Joseph ne se trouvait pas trop loin. Le grand escalier tira une grimace dépitée à la jeune femme. Puis elle remarqua:

— Cette personne, à genoux…

— Des fidèles montent toutes les marches comme ça quand ils veulent obtenir une faveur du ciel.

«Je devrais peut-être le faire aussi», songea-t-elle. Toutefois, ce ne serait jamais devant son compagnon. Elle se serait sentie honteuse d’afficher ainsi ce qu’il prendrait pour de la crédulité. Ce fut sur leurs pieds qu’ils gravirent les marches.

— C’est une magnifique bâtisse, apprécia Iris en s’arrêtant à mi-chemin pour reprendre son souffle.

L’immeuble de béton, recouvert de granit gris, dominait la rue. Il s’élevait à plus de trois cents pieds, coiffé d’une grande coupole.

— Tu as raison. La construction commencera en 1924, pour se terminer à la fin des années 1930. Mais en réalité, il y aura des travaux jusqu’en 1960.

— Tu n’es jamais venu ici?

— Je suis passé souvent devant, sans jamais entrer.

C’était la différence entre eux. Elle-même avait songé à consulter le frère André pour sa difficulté à concevoir. Seule sa honte, à l’idée d’évoquer une maladie vénérienne, l’avait retenue de le faire.

Ils se promenèrent dans le temple pendant une heure avant de visiter le musée. Ils surent tellement s’attarder qu’ils dînèrent au milieu de l’après-midi, sur le chemin de la Côte-des-Neiges. Avant de rentrer à la résidence, ils prirent de quoi souper à l’épicerie Metro, au comptoir des mets préparés.

Ce soir encore, lui passerait sa soirée à chercher un moyen de devenir riche dans les pages du Wall Street Journal, et elle continuerait d’explorer sa collection de pièces musicales. Mardi, le scénario se répéterait à l’identique.

La nuit du mardi au mercredi, Iris ne put fermer l’œil, et si Samuel dormit un peu, il se leva tout de même complètement épuisé. Quand la jeune femme sortit de la salle de bains, il demanda:

— Veux-tu manger quelque chose?

D’abord elle secoua la tête de droite à gauche, puis expliqua:

— Je crains de vomir.

Par solidarité, il décida de se priver aussi de déjeuner. Assis dans le lit, pour tuer le temps, ils parcoururent le numéro de La Presse du matin sur l’écran du téléviseur. Si Samuel lut réellement les articles, sa femme fit semblant. Un peu après neuf heures, elle le relança:

— Pouvons-nous partir tout de suite?

— … C’est tout au plus à une vingtaine de minutes.

Devant les grands yeux bleus fixés sur lui, Samuel se leva en maugréant:

— Oui, bien sûr.

Le GPS leur permit d’atteindre bien vite l’avenue Beaumont. La clinique MD+ était sise dans Ville Mont-Royal où, en 1924, une belle maison unifamiliale coûtait entre dix et quinze mille dollars. Rendu dans le stationnement, Samuel posa sa main sur l’avant-bras de sa femme:

— Attends un peu. Quand as-tu eu la syphilis?

— On a joué à ça hier…

— Si tu veux éviter un long questionnaire, tes réponses doivent venir spontanément. Et en 2021, dans un cabinet médical, un Québécois ne répond pas à la place de sa femme.

Iris laissa échapper un long soupir avant de fournir les renseignements attendus:

— En 2017 ou 2018. Les symptômes sont arrivés tardivement chez mon premier mari, alors impossible de savoir précisément. Je ne sais pas ce qui est arrivé à cet homme. Je ne l’ai jamais revu après l’avoir quitté.

— Tu as été traitée?

— Au Costa Rica, où je faisais du travail humanitaire. Avec des comprimés Vibra 095 de Pfizer. Là-bas, c’était plus facile que de recevoir des injections. Malheureusement je n’ai pas subi de test, ensuite.

— Peux-tu me donner ta carte d’assurance-maladie?

Soucieux de jouer son rôle sérieusement, l’homme allongea la main pour la prendre.

— Je n’en ai pas. Je suis née à Leominster. C’est une petite ville du comté de Worcester, dans le Massachusetts. Je paierai les frais.

C’était la seule façon d’expliquer qu’une personne de langue française ne possède aucun papier d’identité émis au Québec. Comme Iris n’utilisait aucun des tics verbaux fréquents dans la province, tout en maîtrisant la langue, une origine franco-américaine était plausible. Elle avait même un petit accent, un roulement des «r» un peu prononcé. Son mari imaginait que cela tenait à ses douze années d’études chez les sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie.

— Parfait. Nous pouvons y aller, maintenant.

Il la tint par la taille en marchant vers l’immeuble à l’allure industrielle. Samuel reconnut le comptoir en arc de cercle de la réception.

— Nous avons un rendez-vous, annonça-t-il. Les Duval.

Bientôt, ils occupèrent des sièges. Arriver à l’avance pour un rendez-vous médical, c’était risquer d’attendre très longtemps. Ce ne fut qu’après une heure qu’une femme vêtue d’une grande blouse blanche vint les chercher. En s’asseyant dans le bureau, Samuel prit deux cartes professionnelles de la praticienne. «Lamia Zeidane, endocrinologue», lut-il avant de les glisser dans sa poche.

— Si vous êtes ici, commença-t-elle, c’est que vous éprouvez un problème de fertilité.

— Voilà plus de deux ans que nous faisons tout ce qu’il faut pour concevoir, intervint Iris, et il ne se passe rien. Comme j’ai plus de trente ans…

La médecin hocha la tête pour indiquer qu’elle comprenait cette allusion à l’horloge biologique.

— J’ai eu la syphilis. Elle a été soignée, seulement je me demande si cela peut être la cause.

Vinrent ensuite les détails sur le traitement à la pénicilline. Samuel se rendit compte que la répétition dans la voiture avait été superflue. Iris connaissait son sujet par cœur. Même si l’évocation d’une maladie honteuse lui mettait du rose aux joues, elle répondit aux questions sans hésiter, avant de revenir à sa préoccupation:

— Cette maladie peut entraîner la stérilité, n’est-ce pas?

— Et même la mort, si elle n’est pas traitée. Toutefois, l’infertilité résulte plus souvent de la gonorrhée ou de la chlamydia. Je serais surprise que ce soit le cas. Vous êtes née dans une famille nombreuse?

— Nous sommes deux filles.

— Votre sœur a-t-elle des enfants?

De toute évidence, la médecin soupçonnait que le problème du couple avait une autre origine que la syphilis.

— Elle a une petite fille de presque deux ans.

— Née après plusieurs années de mariage, précisa Samuel.

Iris jeta un regard un peu excédé dans sa direction. Que sa stérilité tienne à l’hérédité plutôt qu’à une maladie honteuse ne la mettait pas de meilleure humeur.

— Voilà une piste. La maladie en est une autre.

La praticienne tourna les yeux vers l’époux. Samuel prit les devants:

— Je suis fils unique. Je ne sais pas si mes parents ont eu recours à des traitements de fertilité, mais quand j’étais enfant, à la blague, ma mère m’appelait Désiré. Et quand elle était de très bonne humeur, Longtemps Désiré.

Cela lui valut un regard amusé de la part de la médecin. Il ajouta:

— Je n’ai jamais subi de spermogramme.

— J’allais vous le proposer. Et tant qu’à s’occuper de vous, allons-y aussi avec une échographie pelvienne.

Elle tapa quelques mots sur son clavier, puis s’adressant à Iris, elle expliqua:

— La difficulté ne vient pas nécessairement de vous, et dans le cas des hommes, il est assez facile d’en avoir le cœur net avec des tests simples et peu invasifs. Comme vous avez évoqué la syphilis, il serait prudent d’établir un bilan à ce sujet. Avec en plus une échographie endovaginale au tout début du cycle menstruel, et une seconde un peu plus tard dans le cycle. Il faudra avoir reçu au préalable les résultats du test relatif à la chlamydia.

«Cette clinique doit réaliser une bonne part de ses profits avec les tests, pour les prescrire à ce rythme», songea Samuel. Quant à Iris, devant l’avalanche de mots compliqués pour désigner des examens dont elle ne connaissait pas la nature, son visage s’allongea. Au point où la médecin précisa:

— Le parcours vous demandera une certaine résilience, malgré qu’aucune procédure ne soit risquée ou douloureuse. Ne vous inquiétez pas. J’ai vu que vous n’aviez pas de dossier à la RAMQ.

— Je suis née aux États-Unis.

— Si je peux me permettre d’intervenir, les interrompit Samuel, nous arrivons du Costa Rica et nous souhaitons y retourner promptement. Aussi, nous aimerions que tous les examens se fassent ici, pour éviter les délais inévitables dans le réseau public. Ce sera possible?

— Ce sera certainement plus rapide ici, mais les prix sont élevés.

Si elle faisait cette précision, l’addition serait sans doute salée.

— Je sais.

— Pour les prises de sang, les tests d’urine, ça pourra se faire dès aujourd’hui. Pour le reste, cela se produira au rythme du cycle menstruel de madame. Je vous confie à Lise pour planifier tout ça.

Après un échange de poignées de main, le couple fut accompagné dans un autre bureau par la jeune femme. Lise entreprit alors de régler leur vie pour les prochaines semaines.

— Madame, votre cycle est-il régulier?

— … Oui.

— Vous connaissez la date de vos prochaines menstruations?

Elle demeura songeuse, suffisamment longtemps pour que son époux intervienne:

— Elles se sont arrêtées deux semaines avant notre arrivée; comme nous sommes là depuis cinq jours, elles devraient revenir samedi ou dimanche prochain.

— Je te crois sur parole, renchérit Iris. J’ai perdu un peu le fil avec ces déplacements.

— Vous venez de loin?

— Du Costa Rica.

— Que diriez-vous du 21 décembre pour l’échographie endovaginale, et du 28 pour l’hystérosalpingographie?

Samuel tenait son téléphone à la main pour prendre les dates en note. Il demanda:

— Je suppose que je pourrai rapporter le petit contenant pour le spermogramme le 21 et passer aussi ma propre échographie ce jour-là?

L’infirmière lui adressa un sourire amusé.

— Rapporter le petit contenant? Vous n’entendez pas vous en occuper ici?

— Ce sera plus facile dans la quiétude de mon foyer. Ne craignez rien, nous habitons tout près.

Elle acquiesça, puis redonna toute son attention à Iris pour lui expliquer en détail la nature des examens prévus. À la fin, elle chercha quelques feuillets dans un présentoir et les lui tendit:

— Vous pourrez consulter tout ça à tête reposée. Il y a des renseignements sur les examens, de même que sur la façon de vous y préparer. Vous devrez également prendre votre température sur un cycle complet. Vous trouverez comment procéder.

L’ensemble des documents représentait une vingtaine de pages. L’infirmière en ajouta un autre en s’adressant spécifiquement à Samuel:

— Voici les informations concernant le spermogramme, et le contenant. Souhaitez-vous procéder tout de suite aux prélèvements sanguins?

— Tant qu’à être ici, allons-y.

Tout en répondant, Samuel se leva pour enlever sa marinière. Il avait pris la précaution de mettre un chandail à manches courtes pour l’occasion.

 

Dehors, Iris avoua à Samuel:

— Je n’ai pas vraiment compris ce dont ces femmes parlaient. Ni la première, ni la seconde.

— Nous trouverons des vidéos pour chacune des interventions sur YouTube, la rassura Samuel.

Comme elle fronça les sourcils, il précisa:

— Des films en couleurs, sur mon écran de télévision.

Ils sauraient ainsi exactement à quoi s’en tenir.

— Quand verrons-nous le médecin? s’enquit ensuite Iris.

— Nous venons de le voir… Madame Lamia Zeidane est docteure.

— Mais c’est une femme!

— Maintenant, la majorité des médecins sont des femmes.

Il ouvrit la portière de la voiture afin qu’elle puisse monter. Quand il prit place derrière le volant, elle remarqua:

— J’aime beaucoup Gustave, quoique pour ce genre de consultation, je préfère une femme. Son nom… il ne vient pas d’ici…

— C’est probablement syrien, quoique comme elle parlait sans une trace d’accent, ce sont peut-être ses grands-parents qui sont venus s’établir au Québec. Tu as vu dans le métro, les gens viennent de partout pour vivre ici.

— Plus qu’en 1924?

— Sans doute pas. Mais au début du vingtième siècle, les immigrants venaient essentiellement d’Europe. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Quand Samuel fit démarrer la voiture, il ajouta:

— Nous avons à discuter du programme des prochaines semaines. Après toutes ces émotions, allons manger en ville. Rue Saint-Denis, par exemple. Ça te permettra de revoir des lieux familiers.

Iris donna son assentiment sans enthousiasme. Elle aussi commençait à comprendre que son séjour durerait plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru.

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