Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 13 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 13

 

Après sa semaine d’essai, Iris était officiellement la professeure de piano d’Anna Laferrière. Celle-ci ne jouait pas mal du tout une fois à l’abri des regards maternels. Quand la vieille dame se trouvait là, elle perdait la moitié de ses moyens. Tous les mardis et tous les jeudis, Iris frappait à la porte de la belle demeure de la rue Bloomfield. Invariablement, la jeune femme venait ouvrir elle-même avant de la saluer:

— Bonjour, madame Duval, je suis contente de vous voir.

Iris exprimait aussi son plaisir. Si la mère se trouvait au salon, il fallait bien consacrer quelques instants à faire la conversation avec elle. Autrement, Anna transportait sans tarder une chaise près du piano en demandant:

— Aimeriez-vous boire quelque chose? Du thé? Du café?

— Non, je vous remercie.

Ces quelques mots, c’était comme un rituel. Ensuite, elle commençait à jouer. Souvent, les pièces les plus belles de Chopin ou de Beethoven. Comme il s’agissait aussi des plus difficiles, cela constituait un certain défi. D’un autre côté, personne n’apprenait rien en se limitant aux musiques les plus familières. Sa répétitrice – Iris n’osait pas se qualifier de professeure – lui donnait quelques indications d’une voix douce, parfois elle posait la main sur le clavier pour lui faire comprendre.

Toutefois, pendant la plus grande partie de ces rencontres, la visiteuse demeurait silencieuse, les yeux posés sur une grande adolescente beaucoup trop sage, beaucoup trop docile, beaucoup trop disposée à se plier aux attentes que l’on avait pour elle. En réalité, ce «on» paraissait se limiter à sa mère. Jamais le sujet de «monsieur», ou de «papa», ne venait dans la conversation. C’était une attitude de petite fille, et excepté sa taille, elle semblait déterminée à jouer à l’enfant. Ses robes un peu longues rappelaient la communiante, et ses longs cheveux, souvent attachés avec un ruban assorti à sa robe, pendaient dans son dos.

Un jour qu’Iris s’était présentée au lendemain d’une visite chez le coiffeur, sa bob cut – expression souvent improprement traduite par coupe au carré ou «à la garçonne» – avait suscité un commentaire acidulé de la part de madame Laferrière:

— Moi, je ne lui permets pas de se coiffer comme ça. C’est un peu…

— Je serais bien curieuse de vous entendre clarifier votre pensée, avait rétorqué Iris.

La valeur de ses actions avait connu une nouvelle embellie la veille, et cette femme lui versait une misère. Sauf une certaine pitié à l’égard de la grande jeune fille, rien ne l’attirait là.

— Moderne, compléta la maîtresse de maison. Ça fait moderne, et je suis certainement vieux jeu.

Vraisemblablement, il lui était impossible de formuler à haute voix toutes ses raisons sans insulter les trois quarts des Outremontaises âgées de moins de quarante ans.

— Dans ce cas, je suis certainement moderne.

La vieille bourgeoise avait pincé les lèvres, comme pour exprimer son dédain. L’échange en était resté là.

La mode des cheveux courts, qui dominait pourtant partout en Occident, gardait toujours une mauvaise réputation. Elle s’était imposée pendant la Grande Guerre, alors que les femmes au travail pour remplacer les hommes avaient autre chose à faire que d’entretenir de longues boucles compliquées. Comme elle s’était prolongée après le conflit, on avait établi un lien entre cette coupe «à la garçonne» et les amours saphiques. Ou, pire, avec les flappers américaines qui fumaient, acceptaient un verre d’alcool – malgré la prohibition en vigueur outre frontière, les boissons interdites paraissaient si faciles d’accès – et s’autorisaient des privautés avec les hommes.

Grâce au «Courrier de Colette» dans La Presse, Iris apprenait aussi que des époux interdisaient carrément à leur femme de faire couper leurs cheveux. Samuel ajoutait qu’une nuque féminine offerte aux regards avait un petit côté très érotique. Mais Samuel, c’était Samuel. Il avait déjà prétendu que ses orteils étaient sexy, en lui conseillant d’y mettre un peu de rouge.

 

Le samedi 25 octobre, les Veilleux et les Duval étaient ensemble dans la demeure de ces derniers. En soirée, ils devaient assister à un film au théâtre Saint-Denis. Pour échanger à leur guise, les hommes étaient passés dans l’appartement en demi-sous-sol. Samuel désigna le canapé à son beau-frère, tout en occupant la chaise placée devant son bureau.

— Tu as lu ça, toi aussi? demanda Gustave en désignant un numéro du journal La Presse traînant sur le sol.

— Iris a exigé qu’il ne reste pas en haut.

La raison tenait au titre s’allongeant sur toute la largeur de la première page: «LES CADAVRES DE MOREL ET DE SERAFINI SONT TRANSPORTÉS AU CIMETIÈRE, CET APRÈS-MIDI». Les deux autres hommes exécutés seraient enterrés très discrètement, on ne savait trop où. Le vol survenu le 1 er avril précédent, rue Ontario, avait trouvé son dénouement la veille. Avant le lever du soleil, quatre personnes étaient montées sur l’échafaud.

— C’est la même chose chez moi.

— Le journaliste semble vouloir donner dans le roman d’horreur.

Pour Samuel, les interminables récits d’exécution capitale, avec force détails sur les cris horrifiés des condamnés, les ombres des cadavres au bout de leur corde projetées sur les murs jaunâtres de la prison de Bordeaux et la sueur séchée sur le visage du bourreau Ellis, étaient totalement inédits. L’article très long, avec ses précisions dramatiques – l’accusé qui se roule sur le sol en hurlant: «Non, non, ne me tuez pas!», le train qui siffle au moment des pendaisons, la corde trop longue qui passe près de décapiter un condamné, le chant du coq juste après, etc. – faisait une vingtaine de feuillets. Le scribouillard devait être un lecteur attentif d’Edgar Allan Poe.

— Sauf que ce n’est pas un roman, marmonna Gustave.

— … Tu as déjà assisté à une exécution?

Au moins une demi-douzaine de médecins, dont un «oculiste» de l’hôpital Notre-Dame, étaient présents à cette dernière.

— Non. Cependant, mon collègue Jolicœur l’a fait à quelques reprises. Il a joué le rôle d’expert médical dans des procès plutôt retentissants. Il m’a dit que cet article décrivait assez bien l’ambiance de ce genre de… cérémonial. Ce qui était exceptionnel, c’était l’ampleur de l’événement. Une quadruple exécution capitale de voleurs, ce n’était jamais encore survenu dans l’Empire britannique.

Samuel doutait beaucoup que ce fût vrai. Avec son «code sanglant» prévoyant la peine de mort pour plus de deux cents crimes différents au siècle précédent, le Royaume-Uni avait pendu, décapité, éviscéré et brûlé allègrement ses citoyens. Il le questionna:

— Qu’un condamné meure de peur en voyant la corde, ça te paraît crédible?

Toujours selon les journaux, cela aurait été le cas de Frank Gambino.

— Le rapport d’autopsie indique qu’il est mort des suites d’une strangulation. Cependant, perdre conscience en arrivant sur la trappe me paraît tout à fait plausible.

— Je suppose que tu as raison. En tout cas, ça risquerait de m’arriver.

— Le plus difficile à supporter doit être de connaître la date et l’heure des semaines à l’avance. Pendant tout ce temps, l’anxiété doit monter sans cesse.

«Moi, je connais pourtant le jour de ma mort, et même de la tienne», songea Samuel. Il se pouvait bien que ses derniers mois se passent dans un état de panique totale.

— La pendaison, ça te paraît juste, pour disposer des coupables?

Gustave haussa les épaules.

— Ce ne sont pas des pauvres types qui volent pour se nourrir, mais des criminels d’habitude qui ont tendu un piège à des convoyeurs de fonds, qui se sont présentés sur les lieux armés jusqu’aux dents, et qui ont fait feu sur eux. Qu’ils crient leurs regrets, écrivent à leurs parents pour demander pardon, communient dans les minutes précédant l’exécution me paraît tenir du mauvais théâtre pour obtenir une commutation de peine. D’ailleurs, ça a marché pour deux d’entre eux. Encore jeudi matin dernier, ce sont six exécutions qui étaient planifiées.

Ces mots traduisaient très bien l’opinion dominante dans la province. Tout le monde paraissait enclin à conclure que justice était faite, pour passer ensuite à autre chose. Cependant, Gustave parut douter de ses propres arguments.

— Qu’en penses-tu?

— Pour ces gars-là, j’ai du mal à ressentir beaucoup de compassion, pour les raisons que tu as évoquées. Toutefois, je suis certain que dans l’histoire du Canada on a pendu pas mal d’innocents. Les policiers ne sont pas tous des génies, ni des gens honnêtes. Je pense à tout ce qui est colporté sur Louis Morel, exécuté hier.

Il s’agissait d’un ancien détective mis à pied pour son mauvais comportement au sein de la police de Montréal. Depuis son arrestation, son nom avait circulé en lien avec des affaires non élucidées particulièrement scabreuses.

— Difficile de déterrer des pendus et de leur dire: “Désolé, on s’est trompé.” Ça peut toujours se faire avec un gars condamné à la prison à vie, par exemple.

— Ouais, ce policier Morel… On devrait en savoir plus quand le juge déposera son rapport sur l’administration de la police à Montréal.

Ce dépôt était prévu un peu avant Noël. Ce seraient les étrennes des Montréalais.

— Bon, fit Samuel en se retournant pour prendre des documents sur son bureau, passons à un sujet toujours gai. L’argent que nous faisons.

 

Quand ils remontèrent, Iris les accueillit dans le salon avec une injonction:

— Vous n’allez pas parler de ça devant nous!

Leurs futurs enfants devraient marcher droit, parce qu’elle devinerait aussitôt s’ils abordaient des sujets défendus.

— Pourtant nous avons passé tout ce temps à discuter de Cœurs souffrants, plaida Samuel.

Il s’agissait du film «de luxe» qu’ils verraient en soirée. Le titre original était Empty Hearts. Le regard de sa femme lui fit comprendre que les rejetons Duval ne s’en tireraient pas facilement avec un mensonge.

 

Dans la jolie maison de l’avenue Bloomfield, toutes les lumières étaient éteintes bien avant la fin du film Cœurs souffrants. Ses occupants se couchaient et se levaient tôt. Robertine reposait avec la bonne conscience des justes dans ce qui avait été, des années plus tôt, une chambre conjugale. Maintenant, la pièce combinait diverses fonctions: c’était une chambre dotée d’un lit de trente-neuf pouces de large, pour décourager monsieur d’y tenter la moindre incursion, avec une méridienne sur laquelle elle s’absorbait dans la lecture, et un bureau où faire sa correspondance grâce à un élégant secrétaire Louis XV.

Monsieur Laferrière, prénommé Achille, logeait dans une pièce donnant sur la cour arrière. Elle lui servait de chambre, sans plus. L’exigüité des lieux interdisait tout autre usage, bien qu’un meuble permît d’y ranger une partie de sa provision d’alcool. Il pouvait donc s’abrutir un peu avant de se mettre à ronfler. Et si le sommeil ne venait pas, il allait rendre visite à sa voisine.

Il devait être minuit quand il frappa doucement contre la porte. Dans la troisième et dernière chambre de l’étage, Anna ramena les couvertures par-dessus sa tête. Elle se garda bien de faire le moindre bruit. Cela ne découragea pas Achille qui tourna la poignée et entra. Quand elle avait demandé à sa mère de mettre une serrure afin qu’elle puisse verrouiller de l’intérieur, Robertine avait répondu:

— Pour quoi faire? Tu fais des choses que tu ne veux pas que je voie?

C’était bien le cas, sauf que la jeune fille les subissait. Achille bredouilla en s’approchant du lit:

— Tu vas être gentille et me faire une petite place?

La jeune fille ne bougea pas du tout, feignant être morte. Souhaitant être morte.

 

La saison de hockey s’ouvrira ce soir au Forum, à la nouvelle patinoire

d’un million de piastres, rue Sainte-Catherine Ouest. La première joute

de la saison a lieu un mois plus tôt que dans le passé. C’est à un

événement mémorable que nous assisterons ce soir. En effet, la

métropole du Canada qui n’a toujours eu jusqu’ici que des patinoires à

glace naturelle, fera aujourd’hui l’inauguration d’une patinoire à glace

artificielle. Les deux clubs qui feront l’ouverture du Forum seront le

Canadien, champion du monde, piloté par Léo Dandurand, et le club de

Toronto.

Iris arrêta sa lecture de La Presse et regarda Samuel en réprimant mal son envie de rire.

— Tu as absolument raison, tu ne peux pas rater cette rencontre, et Gustave non plus!

— Tu ne réalises pas, c’est un moment historique! La première partie au Forum, pour la première fois sur de la glace artificielle.

— La glace sera tout à fait naturelle. C’est le moyen de la fabriquer qui sera artificiel.

En ce samedi 29 novembre 1924, le couple se trouvait à table. En venant occuper sa place, madame Germain commenta:

— Tu ne devrais pas te moquer ainsi de ton mari. Les hommes aiment ça, le sport.

— Merci, belle-maman. Si vous voulez nous accompagner, venez. Il reste certainement des billets. Nous la laisserons s’ennuyer toute seule ici.

— … C’est gentil, mais non merci. Je dois terminer des mitaines pour le petit Napoléon.

Samuel sourit en entendant madame Germain appeler son neveu «le petit Napoléon». Un peu comme quand elle «montait en haut». Qu’il croie à une erreur de langage témoignait des lacunes de sa propre culture historique, puisque finalement, le grand Napoléon n’était pas si petit que ça. Les propagandistes anglais en avaient fait un nabot.

Dans le cas précis qui les occupait, comme Napoléon allait sur ses six ans, il était vraiment petit.

— Comme c’est dommage. Georges Vézina sera devant les buts, et Howie Morenz et Aurèle Joliat feront partie de l’alignement. Tenez, il y aura même son frère, René.

Samuel avait appris l’existence de René Robert Joliat le matin même, dans le journal. Cela ne tenait pas à sa culture sportive déficiente puisque de toute sa vie, ce joueur avait disputé un seul match dans la Ligue nationale, et ce serait ce jour-là.

— C’est toujours un peu dangereux d’afficher un tel enthousiasme, se moqua Iris. La réalité ne sera peut-être pas à la hauteur de tes attentes. Cela dit, tu devrais te hâter de manger, Gustave sera bientôt là.

Effectivement, Samuel venait à peine de terminer quand le bruit de la sonnette se fit entendre. Iris alla ouvrir pendant qu’il passait en vitesse à la salle de bains. Il entendit la voix d’Ève dire:

— Le taxi est devant la porte.

Avant de sortir, il fit la bise à sa belle-sœur et à sa femme, puis lança en posant la main sur la poignée de porte:

— Bonne soirée, mesdames!

Iris aida sa sœur à enlever son manteau tout en remarquant:

— Il est tout excité d’aller assister à ce match.

— Il se passionne pour le hockey?

— Depuis trois ans, il n’y est pas allé une seule fois. Je pense qu’il se passionne plutôt pour la prouesse technique que représente le Forum. La glace artificielle! Moi, je m’extasierai quand j’aurai une glacière électrique dans la cuisine.

Cet équipement était en vente aux États-Unis. Quelques exemplaires existaient certainement au Canada, seulement Iris n’en avait encore vu aucun. Quand elle eut placé le chapeau de la visiteuse dans la penderie, elle s’informa:

— La princesse n’est pas là?

— Un petit rhume. J’ai préféré la laisser aux bons soins d’Ivanie.

— Tant pis pour moi. Tu vas venir partager notre dessert et nous allons discuter de choses vraiment sérieuses: mon coiffeur avait un nouveau modèle de séchoir.

Madame Germain participa bien peu à la conservation. Peut-être regrettait-elle de ne pas être allée voir jouer Aurèle Joliat.

Samuel retrouva Gustave à l’arrière du taxi. Après une poignée de main, il commenta:

— Iris était particulièrement taquine, ce soir. Au point où je me suis demandé si j’aurais dû l’inviter.

— Puisqu’il n’y a aucun film sirupeux à l’affiche ou aucun spectacle musical, ça doit être la jalousie.

— Oui, sans doute.

Bientôt, les deux hommes descendaient sur le trottoir devant le numéro 2313, rue Sainte-Catherine. Samuel s’occupa de payer, puis il contempla un instant ce lieu mythique. Pour qui avait vu le Centre Bell, le Forum paraissait bien petit avec sa façade de brique et son toit pointu. Une longue queue s’allongeait devant la porte, ils se placèrent derrière en s’armant de patience. Au moins, avec les billets en poche, la progression fut rapide. Ils occupèrent des sièges assez près de la glace, derrière le banc des visiteurs, les Saint Pats de Toronto. L’équipe changerait de nom deux ans plus tard, pour devenir les Maple Leafs.

— C’est tout de même étrange de nous trouver ici pour le match inaugural et de voir le Canadien en face de nous, observa Samuel.

Le Forum avait été construit pour accueillir les Maroons. Toutefois, l’aréna Mont-Royal, domicile du Canadien, venait d’être détruit par un incendie.

— D’un autre côté, nota le médecin, pour les promoteurs qui ont construit ce Forum, le fait que deux équipes jouent ici en alternance est certainement une excellente occasion de rentabiliser les opérations.

— La Presse de ce matin rapportait que c’est une patinoire d’un million de dollars.

Pourtant, à voir la bâtisse un peu sommaire, les estrades de bois et les sièges particulièrement inconfortables, il était difficile de croire à un pareil investissement. Ou alors le système de réfrigération coûtait les yeux de la tête. Cependant, côté confort, l’endroit offrait un avantage considérable comparé à l’édifice précédent: aucune colonne ne venait obstruer la vue.

— Parlant argent, le relança Gustave, sais-tu que des magazines français se multiplient chez moi, depuis un mois?

— Quand même, la traversée coûte beaucoup moins cher qu’un édifice de ce genre, avec ses neuf mille trois cents places assises, répondit Samuel en riant.

Gustave lui adressa un sourire un peu crispé.

— Tu vas vraiment emmener Iris en Europe l’été prochain?

— Au moment d’émettre cette idée, j’étais un peu incertain. Mais la performance de mes derniers investissements a quelque chose de rassurant. À moins que je me casse une jambe, ça se fera.

— J’ai toujours une hypothèque sur la maison… soupira Gustave.

— Moi aussi.

Son compagnon se tourna à demi pour le regarder. Samuel continua:

— Au pire, j’obtiendrai ma quittance finale un an plus tard que prévu, mais avec Iris, j’aurai profité de ce voyage.

— C’est une façon de voir les choses. Sauf que… si ça tournait mal…

Évidemment, l’audace était facile pour quelqu’un qui pouvait connaître les nouvelles des cinquante prochaines années en ouvrant son MacBook.

— Tu comptes partir longtemps? s’informa Gustave.

— Comme la traversée aller-retour prend deux semaines et qu’elle représente le gros de la dépense, je prévois une absence de deux mois.

Son beau-frère émit un petit sifflement admiratif.

— Pour moi, me priver de mes honoraires pendant tout ce temps…

— C’est certain que je fais un moins grand sacrifice en me privant du tout petit traitement que me verse l’École.

Heureusement, on procéda à la mise au jeu au centre de la patinoire, ce qui mit fin à un échange qui n’avait d’autre but que de démontrer que les médecins gagnaient mieux leur vie que les professeurs en 1924. Parce que le traitement de Samuel à l’École demeurait modeste, au point qu’il avait accepté de donner un cours supplémentaire l’été précédent pour l’augmenter un peu. Dans le cas de Gustave, toutefois, le choix se montrait plus difficile: en plus du coût du voyage proprement dit, il lui fallait assumer la perte des honoraires des consultations pendant plusieurs semaines.

Dès le début de la partie, Samuel constata que la réputation des vedettes du Canadien n’était pas surfaite, même si les joueurs étaient petits – mouillé, Joliat devait peser cent quarante livres – et leur rythme assez lent. De plus, pratiquement sans protection, ils risquaient beaucoup plus de s’estropier que ceux qui occuperaient leur place un siècle plus tard. Il en eut la preuve quand Odie Cleghorn entra en collision avec «le gros McCaffrey», selon les mots de La Presse. Le joueur demeura allongé sur le sol.

Si tous les spectateurs se tinrent debout, criant des insultes aux membres du club visiteur, Samuel remarqua l’air soucieux de son compagnon. Celui-ci cria «J’y vais!», pour couvrir le vacarme ambiant, puis il marcha jusqu’à la patinoire pour faire signe à un arbitre. Il y eut un bref échange et il revint.

— J’ai voulu leur faire savoir qu’il y avait un médecin dans la bâtisse, expliqua-t-il.

— Les clubs ne s’assurent pas qu’un médecin assiste à tous les matchs?

— En lui versant un salaire?

Juste au ton de son compagnon, Samuel jugea que sa question devait être saugrenue.

— Si ça saigne trop, continua Gustave, je suppose qu’un gars recoud la coupure avec du fil à pêche.

— Ça peut être grave?

— Dans une ruelle, il serait resté au sol aussi longtemps que toi.

À ce moment, deux joueurs soulevaient le blessé en le prenant sous les aisselles. Si ses jambes n’étaient pas tout à fait inertes, jamais il n’aurait pu se déplacer par ses propres moyens. Ensuite, le jeu reprit. Peut-être fouettés par cet incident, les joueurs du Canadien contrôlèrent ensuite largement la partie. Au premier entracte, alors que les deux amis cherchaient à attirer l’attention de l’employé qui offrait des bières aux spectateurs, ils virent un homme approcher. Il demandait à la ronde:

— Le docteur, y est-tu par icitte?

Gustave se leva en se présentant:

— C’est moi.

— V’nez voir, y saigne des yeux.

Samuel le regarda suivre le quidam. Maintenant, il n’avait plus vraiment envie de goûter à l’une des bières offertes avant que la société Molson exerce un monopole dans la bâtisse. Quand le médecin revint, il dit en guise d’explication:

— Une hémorragie dans un œil.

Tout autour, les gens avaient écouté, pour ensuite relayer l’information.

— C’est grave? demanda Samuel de nouveau.

— J’ai mis de la glace, et j’ai attendu que l’ambulance arrive. Je ne pense pas que sa vie soit en danger, mais un joueur de hockey a besoin de ses deux yeux. Un spécialiste l’attend à l’hôpital.

Cet accident eut tout de même un effet sur la poursuite du match. Au terme de la seconde période, le Canadien menait six à un. Le club marquerait encore une fois avant la fin de la rencontre. Alors que les deux amis quittaient la salle, un petit homme portant un chapeau de feutre mou courut vers eux pour demander:

— Le docteur, c’est vous? Je travaille à La Presse.

Gustave hocha la tête. Samuel sut qu’une indiscrétion était sur le point d’être commise.

— Comment va-t-il?

— Il a une hémorragie à l’œil.

— … Il va devenir aveugle?

— À l’hôpital, les spécialistes vont bien s’occuper de lui.

— Il va pouvoir revenir au jeu?

Le praticien eut une petite hésitation. Son engagement au secret professionnel lui revenait peut-être en mémoire.

— Oui, pas avant un moment par exemple. Le temps que tout ce sang se résorbe.

Finalement, Gustave accéléra le pas afin de se débarrasser du journaliste. Samuel se plaça judicieusement sur le chemin de celui-ci pour le bloquer. Il retrouva son compagnon sur le trottoir.

— Là, on parlera de toi dans le journal, remarqua-t-il. Tu aurais dû lui donner ton nom. Imagine les effets de l’excellente publicité sur l’achalandage de ton cabinet.

— Mon cabinet est assez achalandé. Je souhaite juste qu’un taxi s’arrête avant que ce gars ne me rattrape. Je te dépose chez toi et je vais retrouver Ève, qui est certainement rentrée à la maison à l’heure qu’il est.

Tous les chauffeurs de la ville devaient s’être donné rendez-vous à cet endroit, car les voitures formaient une longue file. Elles s’arrêtaient l’une après l’autre pour prendre des passagers.

— Ce que tu lui as raconté, c’était vrai?

— Oui. Ce joueur ressemblait à un gars qui a reçu un gros coup de poing sur l’œil. Le globe oculaire était envahi par le sang. D’habitude, tout rentre dans l’ordre avec le temps. Avec un peu de chance, il demeurera le beau Brummel du club de hockey.

— Pardon?

— Cleghorn passe pour le plus beau de l’équipe. Si ce coup ne le fait pas loucher, ses succès féminins se poursuivront.

Ce fut rassuré sur le sort de l’un des joueurs de l’équipe locale que Samuel monta dans une voiture avec Gustave. Après une minute ou deux, ce dernier demanda:

— Les investissements que tu as faits depuis l’été… Tu es absolument confiant?

— Les hausses rapides ne se poursuivent jamais éternellement, elles tiennent à une conjoncture particulière. Au premier indice un peu inquiétant qui sera évoqué dans les journaux, je retirerai mes billes, et je te signalerai de faire la même chose.

— Je me disais qu’Ève serait malade de jalousie devant la chance de sa sœur… Puis en discutant avec toi tout à l’heure, je me suis rendu compte qu’elle ne serait peut-être pas la plus jalouse de nous deux. Moi aussi, je suis tenté.

Gustave marqua une pause avant de demander:

— L’idée de voyager avec nous te rebuterait-elle?

— J’y trouverais autant de plaisir qu’Iris, dans la mesure où vous ne seriez pas vexés de tous les tête-à-tête que j’entends me réserver avec ma femme, répondit Samuel.

Après tout, il avait présenté ce projet comme un voyage de noces tardif.

— Je pense que nous aussi, nous aurons notre part de tête-à-tête. Mais voyager à cinq? objecta son beau-frère.

— Les adultes trouveront des motifs supplémentaires de s’émerveiller s’ils arrivent à voir les choses avec des yeux de trois ans.

Quand le taxi s’arrêta devant la maison du boulevard Saint-Joseph, Gustave tendit la main en disant:

— Merci. Ne parle de rien à Iris, d’accord? Je ne veux pas prendre le risque qu’elle appelle Ève avant que je ne sois rentré. Je tiens à lui faire la surprise.

Alors que Samuel s’apprêtait à monter les marches, le médecin se pencha dans la portière demeurée ouverte pour dire:

— Merci encore! C’est très généreux de ta part.

— C’est aussi un plaisir, je t’assure.

À cet instant, le professeur réalisa que les amis n’avaient pas été si nombreux dans sa vie. Le tout serait maintenant d’en avoir d’autres.

 

Dès que Gustave entra chez lui, Ève arriva en courant:

— Comme ça, tu as sauvé un beau joueur de hockey?

— … En lui mettant de la glace sur un œil.

— C’est drôle, dans le récit qu’Iris m’a fait au téléphone, tu avais un plus beau rôle.

Non seulement Samuel était un bon conseiller financier, mais il était discret et chantait ses louanges. Décidément, il avait envie de voyager avec eux. Gustave se lança:

— Ça te plairait d’aller en France avec Iris et Samuel?

Ève demeura interdite, puis dit d’une voix aiguë:

— Évidemment. Nous pouvons nous le permettre?

— Depuis le mois d’août, j’ai sans doute réalisé assez de gains pour tout payer. Et d’ici le printemps, je devrais être capable de compenser amplement les honoraires perdus.

Elle se précipita vers lui pour accrocher ses bras à son cou et l’embrasser, avant de murmurer tout de suite après, désolée:

— Mais nous ne pouvons pas. Andrée…

— Il paraît que les voyages procurent de l’émerveillement aux enfants et aux adultes qui les accompagnent.

De nouveau, ce furent des baisers fougueux.

 

Chez les Duval, Iris questionna longuement son époux sur le sort du beau joueur de hockey. Une fois sa curiosité satisfaite, elle proposa en se levant:

— Tu viens? Tu pourras me parler du pointage dans la chambre et me dire si Joliat a compté.

— Il a compté. Mais à ta place, je demeurerais assise un instant. Je parie que le téléphone va sonner d’ici cinq minutes.

La jeune femme n’eut même pas le temps de reprendre sa place que le téléphone se faisait entendre. Après un instant, elle émit un petit cri aigu – surexcitées, les deux sœurs avaient ce timbre de voix perçant les oreilles – et prononça de façon plus intelligible:

— Ce sera merveilleux!

Madame Germain apparut dans la porte du salon:

— J’ai entendu un cri.

— Ève viendra en France en même temps que nous! lui annonça Iris.

La vieille dame fit un effort pour sembler extatique devant ce merveilleux projet. En réalité, elle ne comprenait pas pourquoi les gens dépensaient une fortune pour traverser la mer. Après tout, avec toutes les personnes qui émigraient en Amérique, l’Europe devait avoir quelque chose de très rebutant.

 

Une demi-heure plus tard, quand Iris se glissa sous les couvertures, Samuel attira son attention:

— Tu as compris que si Andrée vient avec nous, nous serons souvent les gardiens.

La jeune femme approuva de la tête:

— Ève m’a assuré qu’elle n’exagérerait pas… Tu y vois un inconvénient?

— Qui sait, si nous jouons aux parents, mes spermatozoïdes trouveront peut-être le bon chemin.

— J’en suis certaine, conclut Iris en se plaçant à cheval sur lui.

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