Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 16 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 16

 

 

Achille Laferrière avait beau nier avec véhémence, il savait qu’il se trouvait dans de sales draps. Dans tout au plus deux mois, Anna montrerait un ventre arrondi, et à partir de là, tous les habitants de la paroisse Saint-Viateur se questionneraient sur l’identité du père.

— Quand même, c’est étrange, dirait quelqu’un sur le parvis de l’église, elle ne va jamais nulle part! Par exemple, elle n’est jamais venue aux fêtes d’anniversaire de ma fille et je ne l’ai même jamais vue marcher seule sur le trottoir. Sa mère est toujours là.

À la fin, tous concluraient qu’il n’y avait qu’un seul candidat à la paternité possible. Toutefois, l’homme ne désespérait pas encore. Anna elle-même pouvait le tirer d’affaire. Aussi, tous les soirs et tous les matins, il tentait de parler à la jeune fille et chaque fois, Robertine montrait ses crocs:

— Tu vas la laisser tranquille!

Comme elle pouvait s’adresser à la police, il n’osait pas trop la défier. Le 31 décembre, le magasin avait fermé à midi. Pendant des heures, il attendit le bon moment, sans succès. Après souper, la jeune fille monta à sa chambre. Quand il lui emboîta le pas, ce fut pour avoir sa femme sur les talons. C’est donc avec la seule compagnie d’une bouteille de Glenfiddich qu’il termina l’année 1924.

Passé minuit, il quitta sa chambre pour aller à la salle de bains. Ensuite, il écouta attentivement et perçut le son d’un ronflement. C’était l’occasion à saisir. Il frappa doucement à la porte de sa fille, sans obtenir de réponse. Posant sa main sur la poignée, il tourna et poussa. Après un pouce, la porte s’immobilisa et un bruit métallique se fit entendre. Robertine avait installé un entrebâilleur de porte à chaîne.

— Anna, tu m’entends? Ouvre… chuchota-t-il dans l’ouverture.

Il crut percevoir des pas.

— Ouvre.

Il poussa plus fort. Ce genre d’installation céderait au premier coup d’épaule, seulement le bruit risquait de réveiller sa femme.

— Ouvre, ma belle. Tu ne peux pas refuser de parler à ton père.

Il arrivait mal à mettre un peu de douceur dans son ton. À la peur s’ajoutait maintenant la colère.

— Nous nous sommes toujours bien entendus, tous les deux.

L’homme avait l’impression de sentir une présence, juste de l’autre côté de la porte. Évidemment, ce serait mieux de prendre sa fille dans ses bras pour lui demander son aide. Peut-être que juste avec la voix, il pouvait y arriver.

— Tu sais ce que ta mère projette? Me faire mettre en prison. Si ça arrive, je ne pourrai plus m’occuper de toi. Je ne pourrai plus payer la maison, la nourriture, les vêtements. Tu peux m’aider, par exemple. Tu sais, ce qu’on a fait ensemble, t’as juste à dire que c’est avec le garçon des Thibault que c’est arrivé. Comme ça, on va me laisser tranquille. Tu vas faire ça, hein? Demain, tu le diras à ta mère.

— Ce que tu m’as fait faire, c’est péché! fit une voix un peu hystérique.

Elle était bien là, séparée de lui par la seule épaisseur de la porte.

— Non, non. C’est de l’amour. L’amour, ça ne peut pas être mal. Surtout entre un père et sa grande fille…

Juste à ce moment, il entendit le bruit d’une détonation et une voix enragée:

— Salaud! Maudit salaud!

Puis une autre détonation. Bang!

Réveillée par les efforts de son mari pour forcer la porte de sa fille, Robertine se découvrait bien tardivement l’instinct de la protéger à tout prix. Ce petit pistolet, elle le gardait dans son panier à ouvrage pour se faire plus convaincante si son mari tentait encore de toucher Anna. Finalement, en le voyant arc-bouté contre la porte, elle avait fait feu.

Achille se plia en deux tout en essayant de se réfugier dans sa chambre. Bang! Bang! Il laissa entendre un cri avant de s’affaler de tout son long.

Robertine baissa son bras. Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle entendit les hurlements aigus. Elle se précipita vers la chambre d’Anna:

— Ma petite! Je t’avais dit que je te protégerais. Il ne te touchera plus!

Après avoir passé quelques nuits blanches grâce à des siestes en après-midi, cette fois, elle s’était tout de même endormie sur la chaise placée près de sa porte.

— Ouvre-moi, ouvre-moi… supplia-t-elle. Tu seras en sécurité, maintenant.

Plus loin dans le couloir, elle distinguait la forme allongée de son mari dans la pénombre. Il gémissait tout en rampant.

— Ouvre, répéta Robertine à sa fille en laissant tomber le petit pistolet sur le sol.

Lorsqu’elle aperçut un trou rond dans la porte, elle se précipita de toutes ses forces contre le panneau de bois. L’entrebâilleur à chaîne céda. En s’ouvrant à la volée, la porte heurta Anna avec une telle violence qu’elle fut projetée au sol.

— Tu n’as rien? Dis-moi que tu n’as rien! s’écria Robertine.

Si la balle était passée tout près de sa tête sans la blesser, le choc de la porte contre son front la laissait étourdie.

— Papa…

«Qu’il crève!» songea Robertine.

— Reste dans ta chambre. Je vais aller voir…

— Non. J’y vais avec toi.

Ce n’était pas le temps de soupeser si un homme comme Achille méritait la moindre piété filiale. La mère aida sa fille à se relever. En sortant de la chambre, elle ouvrit la lumière dans le couloir. Le père avait atteint la sienne, sans toutefois pouvoir y entrer. Le haut du corps était à l’intérieur, le bas, à l’extérieur. Son pyjama et son peignoir de couleur grise laissaient voir des taches sombres à la hauteur de l’épaule et du dos. Il avait été atteint de deux balles.

— Vas-tu m’achever ou tu vas appeler le docteur? articula-t-il avec difficulté.

— Ne me tente pas.

Seule, aurait-elle récupéré le pistolet pour tirer encore? Sans doute pas. Agir sous le coup de l’émotion était une chose; tirer de sang-froid en était une autre. Elle ajouta à l’intention de sa fille:

— Descends téléphoner au docteur Veilleux. Ensuite, reste en bas pour lui ouvrir.

La jeune fille demeurait interdite, comme paralysée, penchée à demi sur le corps de son père.

— Allez, descends.

Robertine la poussa un peu pour la faire sortir de sa torpeur. Quand Anna s’engagea dans l’escalier, la femme se mit à genoux près de son mari pour lui faire part de ses intentions:

— Là, c’est à toi de décider quelle histoire tu vas raconter. D’abord, sache que si tu portes plainte contre moi, je pense que monsieur le juge me donnera quand même une médaille pour avoir défendu ma fille. Après tout, la petite est enceinte.

Achille grogna, peut-être de douleur, peut-être de dépit. Son épouse n’avait pas terminé de mettre les points sur les «i»:

— Moi, je vais présenter ça comme un accident. Je me suis réveillée et j’ai vu un homme dans la pénombre en train de forcer la porte de ma fille. J’ai tiré. Quand je me suis aperçue de la méprise, il était trop tard. Et toi, si tu as fait tout ce grabuge, c’est que tu étais saoul. D’ailleurs, tu empestes.

En bas, elle entendait la voix affolée d’Anna au téléphone avec le docteur Veilleux.

— Elle a bon cœur… Si tu insistes, peut-être qu’elle acceptera de te revoir. Seulement ça ne se passera pas comme ça. Quand tu seras en état de te déplacer, tu te trouveras une autre place où habiter, et tu vendras ici. On se séparera légalement ou pas, mais jamais je ne te reverrai, sauf pour les procédures, et surtout, jamais tu ne reverras Anna. Elle prendra mon nom de fille, nous irons vivre ailleurs, et tu t’assureras que nous ne manquions de rien. Parce qu’ici, elle va passer pour une fille perdue. Tout le monde la regardera de haut.

Achille laissa entendre un râle. Était-ce une façon de donner son accord, ou une première manifestation de son agonie? Dans un cas comme dans l’autre, pour Robertine, le résultat serait le même: sa fille ne le reverrait plus jamais.

Chez les Veilleux, quand l’horloge avait sonné minuit, Andrée s’était réveillée juste assez longtemps pour recevoir et donner des bises. Cependant, les chances étaient grandes qu’elle n’en garde aucun souvenir le lendemain. Ensuite, les grandes personnes s’étaient réunies dans le salon pour attendre le taxi. Samuel avait eu la bonne idée de le réserver en après-midi. Autrement, lui, sa femme et sa belle-mère en auraient été quittes pour se geler un peu les oreilles.

C’est à cet instant que le téléphone sonna. Gustave échangea un regard avec sa femme. Un appel pendant la première heure d’une nouvelle année n’annonçait rien de bon, d’habitude. Quand il décrocha, ce fut pour entendre une voix juvénile et haut perchée:

— Docteur, c’est mon père! Il y a eu un… accident.

— Qui parle?

— Mademoiselle Laferrière.

— Je viens tout de suite!

Quand il eut raccroché, il expliqua la situation en quelques mots.

— Le plus simple serait que tu montes avec nous, offrit Samuel. La voiture arrive à l’instant.

Samuel alla embrasser sa belle-sœur une dernière fois, puis il endossa son paletot. Quand Iris s’exécuta à son tour, elle murmura à sa sœur:

— Cette semaine, nous devrions aller à la bibliothèque municipale pour feuilleter des livres sur la France.

Avec cet enthousiasme, elles risquaient d’avoir suffisamment de propositions d’activités pour occuper un séjour de deux ans. Gustave était descendu pour aller chercher son sac noir de médecin. Il fut le dernier à sortir.

Il fallut seulement quelques minutes pour atteindre la jolie demeure de la rue Bloomfield. Le médecin descendit après de nouvelles salutations. Quand la voiture s’engagea sur le boulevard Saint-Joseph, Iris laissa tomber d’un air soucieux:

— Je me demande de quel genre d’accident il s’agit. Je m’inquiète pour cette jeune fille, car je la crois très isolée. J’ai l’impression que j’étais devenue sa seule véritable amie.

 

À peine Gustave avait-il appuyé sur la sonnette que la porte s’ouvrit. Anna serrait son peignoir contre son cou.

— C’est mon père, souffla-t-elle en s’effaçant pour le laisser entrer.

Tout en enlevant son paletot et ses couvre-chaussures, il remarqua:

— C’est vous aussi, fit-il en pointant son front.

— Ce n’est rien, je me suis frappé contre une porte.

— Tout de même, faites-moi plaisir. Mettez un peu de neige dans un sac en caoutchouc et posez-le sur votre tête.

Finalement, ce fut Marthe, la domestique, qui répondit:

— Je vais m’en occuper.

La vieille demoiselle logeait dans un appartement minuscule aménagé dans le sous-sol. Les coups de feu l’avaient tirée du lit, mais son bon sens lui disait que si quelqu’un utilisait l’étage comme champ de tir, mieux valait prendre tout son temps pour se montrer. À la fin, elle avait attendu qu’un étranger à cette maison se manifeste.

— Je vous remercie. Autrement, son mal de tête deviendra insupportable.

Gustave reprit son sac de cuir en demandant:

— Où se trouve-t-il?

— À l’étage. Maman est avec lui.

Il les vit à la même place, lui couché sur le ventre sur le plancher, et elle agenouillée à ses côtés. Pour une personne moins bien informée, ils offraient l’image d’un couple uni dans le malheur.

— Qu’est-ce qui s’est passé?

— Une tragédie. Il a trop bu, il a quitté sa chambre en faisant tout un vacarme. J’ai cru qu’un voleur était entré dans la maison, j’ai vu une ombre qui tentait de forcer la porte de ma fille, alors j’ai tiré.

La situation ne prêtait pas à la contestation de ce récit tiré par les cheveux. Gustave avait deviné sans mal la cause des blessures. Deux petits trous étaient bien visibles. L’un dans l’épaule, l’autre dans le dos. Heureusement, ni le cœur ni la colonne vertébrale ne s’étaient trouvés sur le chemin des projectiles. Toutefois, un poumon pouvait avoir été atteint.

— Madame, descendez appeler l’ambulance de l’hôpital Notre-Dame.

— … Ou nous pouvons le mettre dans son lit et vous feriez ce qu’il faut?

— Si vous tenez à ce qu’il crève, ce serait une solution, en effet.

C’était lui lancer un défi. Finalement, elle se dirigea vers l’escalier après qu’il lui eut donné le numéro de téléphone. Quand elle fut partie, le médecin demanda au blessé:

— Qu’est-ce qui s’est passé, exactement?

— Elle vient de vous le dire. J’ai un peu trop bu, puis en allant à la salle de bains, je me suis enfargé dans mes pantoufles… C’est pas vrai que j’ai voulu entrer dans la chambre de la petite.

— Cela doit faire un bon moment déjà que vous et votre femme ne vous êtes pas aussi bien entendus sur le même sujet.

Quand Gustave se releva, le blessé demanda:

— Vous allez me laisser comme ça, à terre?

— Je pense que moins vous bougerez, mieux ce sera. Ne vous en faites pas, les ambulanciers procéderont tout en douceur.

Le médecin regarda autour de lui. L’arme était sur le parquet, près du mur. Il hésita à la prendre. À l’Hôtel-Dieu, Jolicœur l’avait entretenu des empreintes digitales assez souvent pour l’inciter à la prudence. Or, dans la situation présente, celle qui avait tiré n’en faisait pas mystère. Alors il la ramassa.

C’était une arme de calibre .25, la favorite des femmes à cause de sa légèreté et de l’absence de recul. À Montréal, des milliers d’entre elles en possédaient une. Celle-là, nickelée et avec une crosse recouverte de nacre, ressemblait à un jouet. Malgré tout, elle pouvait enlever tout son enthousiasme à un agresseur, quand elle ne le tuait pas, tout simplement. Il la glissa dans la poche de sa veste.

Ensuite, Gustave s’avança dans la chambre qui s’ouvrait devant lui. Il devina que c’était celle d’Anna. L’endroit s’accordait à son allure de petite fille. Deux détails retinrent son attention. L’entrebâilleur à chaîne placé à l’intérieur n’était plus d’aucune utilité. Quelqu’un s’était acharné jusqu’à faire céder les vis qui le fixaient au cadre de la porte. Puis, il y avait un trou dans le bois. Le médecin vit un autre impact de balle dans le mur près de la porte. Deux autres plombs étaient nichés dans le corps du blessé. Madame Laferrière n’avait pas fait dans la dentelle. Il marcha jusqu’à la troisième chambre et ouvrit la porte. Une chaise était disposée tout près pour visiblement faire le guet. Récemment, cette femme avait multiplié les efforts pour protéger sa fille. Cette attention arrivait toutefois bien tardivement. Les premières visites de cet homme dans la chambre d’Anna dataient sans doute de plusieurs années.

Gustave entendit des pas dans l’escalier:

— Vous cherchez quelque chose?

— Je regarde pour comprendre ce qui s’est vraiment passé.

La femme serra les mâchoires. Cependant, il était trop tard pour regretter de lui avoir demandé de venir.

— Les ambulanciers devraient être là d’ici cinq minutes. Vous pouvez redescendre pour les attendre.

— Je vais plutôt demeurer au chevet de mon blessé. Rejoignez votre fille.

Devant l’air soupçonneux de madame Laferrière, il précisa:

— J’ai vu ce qu’il y avait à voir. Ne vous inquiétez pas, je ne partirai pas avec vos bijoux.

Ils se défièrent du regard pendant quelques secondes, puis Robertine descendit. Comme Achille avait recommencé à se plaindre, le médecin retourna vers lui pour prendre son pouls.

— Votre situation est stable. Accrochez-vous, l’aide ne tardera pas à arriver.

Gustave eut raison. Bientôt, deux hommes montaient l’escalier avec un brancard. Il s’assura qu’ils le laissaient sur le ventre et l’attachaient solidement. Il ne paraissait pas rendu à ses dernières extrémités, quoique dévaler les marches cul par-dessus tête ne l’aiderait pas à récupérer.

Dix minutes plus tard, après avoir examiné la tête d’Anna, il posa un genou sur le sol pour voir ses yeux malgré sa mauvaise habitude de fixer le plancher.

— Si ça n’allait pas, vous me le diriez?

Elle acquiesça d’un geste de la tête.

— Vous avez reçu un vilain coup et avec ces événements… Si cela vous semble préférable, je peux vous conduire moi-même à l’Hôtel-Dieu et demander que sœur Marie-des-Anges s’occupe de vous. Elle a à peu près votre âge, elle saura vous mettre en confiance.

— Personne ne peut mieux s’occuper de ma fille que moi, le coupa madame Laferrière, arrivée par derrière.

— Madame, ne m’amenez pas sur ce terrain. Nous savons tous les deux que dans ce domaine, vos bons soins ont failli.

Le coup porta. Avant qu’elle ne retrouve toute son agressivité, il continua:

— Incitez-la à garder ce sac de glace sur le front aussi longtemps que cela lui fera du bien, et donnez-lui de l’aspirine. Je compte la voir bientôt à mon bureau pour assurer un suivi, pour ça, et pour le reste. Ne me reconduisez pas, je connais le chemin.

 

Quand il revint chez lui, Gustave trouva sa femme encore assise au salon. Elle le rejoignit dans l’entrée pour demander:

— Cet accident était-il en lien avec l’état de la jeune fille?

— Oui, et malgré les prétentions de celle-ci, ça n’avait rien d’un accident.

Après avoir enlevé son manteau et ses couvre-chaussures, il prit le pistolet dans une poche de sa veste pour le lui montrer et le mettre ensuite dans sa sacoche de cuir de praticien.

— Au moins quatre coups de feu ont été tirés, et deux balles se sont fichées dans le corps du bonhomme.

— Bien fait pour lui, affirma Ève. C’est la jeune fille?

— Non, la mère.

Dans le salon, il lui répéta la version de l’«horrible méprise» rapportée par la mère.

— Voilà ce que moi, je crois: Laferrière a voulu pénétrer dans la chambre de sa fille et sa femme l’en a empêché, conclut Gustave.

— Quel est son intérêt à inventer une autre version?

— Je pense que la mère préfère rester discrète sur l’état de sa fille. Si elle admettait que le geste était intentionnel, il lui faudrait bien justifier pourquoi.

Gustave s’arrêta devant le meuble où il rangeait ses alcools et se versa un whisky. Du regard, il interrogea sa femme, qui refusa toute boisson. Quand il la rejoignit sur le canapé, celle-ci commenta:

— L’état de sa fille se remarquera bientôt.

— Les vêtements d’hiver permettront de garder le secret plus longtemps. De plus, selon Iris, elle ne voit personne. Cela peut passer inaperçu encore pendant quelques semaines. Évidemment, quand ce sera trop visible, la jeune fille sera exilée dans un endroit discret pour cacher sa faute.

Pour les plus nantis, c’était souvent du côté des États-Unis. Des établissements de santé se faisaient une spécialité de s’occuper de cette clientèle. Loger une jeune fille pendant quelques mois et lui permettre d’accoucher rapportait déjà pas mal d’argent. Et les bébés offerts en adoption amélioraient encore les profits.

— En parlant d’Iris… Elle éprouve de la sympathie pour Anna, tout en se désolant de ne pas avoir d’enfant. Si elle prenait celui à naître? proposa Ève.

— Voilà une situation parfaite pour se retrouver bien vite en plein drame.

Aucune mère n’abandonnait son enfant sans éprouver d’amers regrets. En sachant dans quelle famille il avait été recueilli, Anna serait tentée de le voir régulièrement et peut-être même de le réclamer un jour. Un scénario susceptible de gâcher la vie de la mère naturelle, des parents adoptifs, ainsi que celle de l’enfant.

— La nouvelle loi prévoit un abandon définitif, plaida Ève, et l’anonymat des parents adoptifs.

— Sauf que là, toutes les deux se connaissent. Anna pourrait vouloir reprendre ses cours de piano un jour. Ou alors elle rencontrera Iris dans la rue en compagnie d’un enfant aux cheveux et aux yeux noirs.

— Pourtant, ce serait parfait, puisqu’il s’agit d’un enfant de notre milieu et dont les parents sont en bonne santé.

Les paroles d’Ève contenaient tout un univers de préjugés. Comme si l’enfant d’une Outremontaise représentait un meilleur choix d’adoption que celui d’une jeune mère moins nantie.

— Si tu crois à l’hérédité des valeurs morales, l’identité du père de cet enfant devrait t’inciter à la prudence.

— Tu crois que… ça se transmet?

— Je ne sais pas. Quand on veut expliquer le comportement délinquant de quelqu’un, tout de suite, on évoque son milieu d’origine. Je pense plutôt qu’un enfant adopté très vite après sa naissance va ressembler à ses nouveaux parents.

C’était poser en quelques mots le problème de l’innée et de l’acquis dans le développement de la personnalité. Être criminel – ou taré – tenait-il aux gènes de nos parents? Si oui, les descendants d’Achille Laferrière et de sa fille seraient bien peu recommandables. Gustave croyait plutôt que l’éducation reçue faisait foi de tout. Un enfant élevé par Iris et Samuel ressemblerait à Iris et Samuel.

— Cela étant dit, je reçois en consultation quelques jeunes filles enceintes chaque année. Évidemment, si les circonstances sont favorables, je pourrais le faire savoir aux Duval. Je veux dire, si les chances de maintenir absolument l’anonymat sont excellentes.

Le médecin vida son verre, se leva de son siège et tendit la main à sa compagne.

— N’en parle pas à ta sœur, ce serait peut-être créer un faux espoir. Si une occasion se présente, je penserai à elle. Tu viens dormir?

 

Le lendemain, Gustave se leva avant sa femme et sa fille. Toutefois, Ivanie était déjà à son poste dans la cuisine. Après l’avoir informée que toute la famille déjeunerait – ce qui signifiait ne pas communier lors de la première messe de 1925 –, il se rendit au salon afin de téléphoner chez les Dolan.

Une voix féminine lui répondit en anglais, sans doute la maîtresse des lieux, et lui passa son époux.

— Après avoir un peu gâché votre Noël, je viens faire la même chose avec votre jour de l’An, annonça-t-il d’emblée au policier.

— Pardon?

— Désolé, ici le docteur Veilleux. Je voulais vous rapporter les dernières péripéties chez les Laferrière. La nuit dernière, monsieur à accidentellement reçu deux balles dans le dos. Des balles tirées par madame.

Il y eut un silence, puis le policier commenta:

— Les gens ne sont pas conscients des dangers de ces accidents domestiques. À votre façon d’aborder le sujet, je devine que le malchanceux est toujours en vie.

— J’ai quitté son domicile après l’avoir fait transporter à l’Hôtel-Dieu. Je ne craignais pas pour sa vie.

— Bon, je passerai à l’hôpital en matinée demain afin d’entendre les détails. Vous serez là?

— J’y serai.

— J’en profiterai donc pour vous demander votre version des faits.

La conversation se termina sur l’échange de vœux de bonne année. Dans la minute suivante, Andrée descendit, un petit air maussade sur le visage. Elle n’avait pas encore tout à fait l’âge pour se coucher après minuit.

 

Gustave venait de terminer sa tournée des malades de la salle commune quand une religieuse un peu préoccupée vint lui apprendre qu’un policier demandait à le voir dans l’entrée. Pourtant, les visites des forces de l’ordre n’étaient pas si rares, surtout quand un blessé par balle venait d’y être admis.

Quand il rejoignit Dolan, il y eut un échange de poignées de main.

— Le client se porte assez bien pour recevoir ma visite?

— L’un de mes collègues a extrait les deux balles hier. Il est certainement faible et endolori, mais dans deux ou trois jours, il pourra poursuivre sa convalescence à la maison.

— Grâce aux bons soins de madame.

Le sarcasme pointait dans le ton de l’inspecteur.

— À ce sujet, l’autre nuit, j’ai cru plus prudent de partir avec ceci afin de prévenir un nouvel “accident”.

Le médecin entraîna son interlocuteur un peu à l’écart pour ouvrir sa sacoche de cuir et en sortir le petit pistolet.

— Maintenant, madame Laferrière déposera peut-être une accusation de vol contre moi.

Dolan prit l’arme en prenant bien soin de la pointer vers le mur, puis il enleva le chargeur pour le glisser dans l’une de ses poches.

— Je parie que vous avez laissé une balle dans le canon, grommela-t-il.

Gustave le regarda éjecter la munition.

— … C’était imprudent?

— Étant donné qu’il était rangé avec tous vos instruments de docteur dans ce sac, oui, c’était imprudent.

— C’est une bien petite arme… C’est assez puissant pour tuer un homme?

— Certainement, si la balle touche un organe vital. Maintenant, racontez-moi ce qui s’est passé.

Le médecin relata l’appel téléphonique reçu un peu après minuit, son arrivée dans la maison et la version de l’accident donnée par Robertine Laferrière.

— Elle m’a dit avoir entendu du bruit, être sortie de sa chambre et avoir aperçu un homme devant celle de sa fille. Elle a donc tiré. J’ai vu un impact de balle sur le mur et un autre sur la porte. Laferrière en a reçu deux. La porte de la chambre d’Anna était équipée d’un entrebâilleur à chaîne. Sans doute à cause d’un coup d’épaule, les vis étaient arrachées du cadre.

— La présence de cet équipement prouve qu’elle redoutait la visite de quelqu’un dans sa chambre. Votre théorie à vous, c’est que le bonhomme a tenté de s’en prendre à elle, et madame a tiré?

— Vous pensez que j’ai tort?

— Je pense au contraire que vous avez raison. Malheureusement, s’ils s’en tiennent à leur récit, je ne pourrai aller plus loin. Maintenant, si vous voulez bien me conduire à monsieur Laferrière, j’irai écouter ce gros mensonge de sa bouche.

Le blessé avait réclamé une chambre privée, et par un curieux hasard, on l’avait installé dans celle occupée par Samuel trois ans plus tôt. L’homme était très pâle, sans pour autant être à l’article de la mort. Il reprit studieusement sa version de l’accident, tout en insistant sur un détail:

— J’avais bu pas mal, ça se peut que j’aie fait assez de bruit pour lui faire peur.

— Surtout que quelqu’un s’en était déjà pris à votre fille, puisque celle-ci est enceinte.

— Ouais. J’y ai pensé depuis votre visite au magasin. C’est vrai qu’elle ne sort pas beaucoup, mais je sais que l’un des fils Thibault lui tournait autour. Quand elle m’en a parlé, j’aurais dû m’en occuper.

Tant qu’à broder, le bonhomme entendait relier ensemble toutes les ficelles. Le policier quitta bientôt l’hôpital, certain que cette enquête n’irait pas plus loin, à moins que madame Laferrière ne change son récit.

 

Samedi, Gustave se rendit dans la chambre de Laferrière en compagnie de sœur Saint-Calixte. Celle-ci défit les pansements pour révéler la peau littéralement peinte à la teinture d’iode. Il y avait deux minuscules blessures refermées avec un seul point. Il avait été possible de récupérer les balles en introduisant une pince très effilée, sans devoir couper tout autour.

Pendant que la religieuse le pansait de nouveau, le médecin déclara:

— L’autre soir, je craignais que votre poumon ait été atteint, heureusement ce n’est pas le cas. Nous sommes samedi, je repasserai lundi. À moins d’une détérioration très improbable de votre état, vous pourrez sortir à ce moment-là.

— J’aimerais demeurer ici jusqu’à ce que je sois capable de prendre soin de moi.

Après une pause, il ajouta sur un ton grinçant:

— Vous connaissez ma femme. Soigner un estropié, ce n’est pas vraiment son genre.

— Ma sœur, dit Gustave en s’adressant à la nonne, cela sera-t-il possible?

— J’enverrai la sœur économe afin d’établir le prix de la pension. Mais si on doit récupérer la chambre pour quelqu’un qui en a vraiment besoin, vous partirez. Après tout, si votre femme ne veut pas vous toucher, il y a des annonces d’infirmières qui offrent des services à domicile dans le journal.

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