Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 19
Les trois premières semaines d’avril furent frénétiques. Traverser l’Atlantique paraissait exiger les mêmes préparatifs que les expéditions du pôle Nord réalisées ces dernières années par Knud Rasmussen. De plus, puisque Gustave entendait mettre les bouchées doubles au cabinet, Samuel devait accompagner seul les dames lors de leurs nombreuses courses dans les différents magasins.
Il leur fallait notamment répondre aux exigences posées par la United States Line – la compagnie maritime qui avait été retenue, finalement. D’abord, relativement à la taille des bagages acceptables. À cet instant, les trois adultes et Andrée se trouvaient chez Ogilvy, plantés devant une grosse valise de cuir aux coins renforcés. En plus des fermoirs métalliques et de la serrure sous la poignée, elle était ceinturée de deux courroies de cuir de trois quarts de pouce bouclées sur le dessus.
— On jurerait qu’elle a été conçue pour être jetée du haut d’un avion, murmura Iris. Même vide, je ne crois pas pouvoir la soulever.
— Je pense qu’elle est assez grande pour fournir l’espace dont a besoin une femme pour le strict nécessaire, commenta Samuel, tout en étant assez légère pour qu’un époux robuste puisse la transporter sans s’estropier.
Cela lui valut une grimace de la part de sa femme, puis elle rappela:
— Chez Thomas Cook, ils étaient catégoriques: nous devons nous habiller chaudement pour la traversée, même au cœur de l’été.
L’Atlantique Nord pouvait être glacial en juillet.
— Et là-bas, renchérit-elle, tu m’as dit qu’il fera aussi chaud qu’ici en plein été.
— Le même employé chez Thomas Cook t’a aussi expliqué que le plus simple est de prévoir une grosse malle où mettre les couvertures de pont et les vêtements les plus chauds pour la laisser à l’entrepôt et la reprendre au retour.
— J’hésite à laisser mes choses dans un entrepôt…
— Autrement, tu devras te contenter d’une seule paire de sous-vêtements pendant deux mois. Prends ceux de laine, à grandes manches. Mieux vaut avoir trop chaud que d’attraper un rhume sur la mer.
Sa désinvolture risquait de mettre Iris de fort mauvaise humeur. Devant cette scène, Ève ne put retenir un sourire amusé en songeant: «Tiens, ça leur arrive, à eux aussi.» Heureusement, un employé les rejoignit à cet instant pour leur rappeler les conseils contenus dans la brochure de la United States Line. Étonnamment, Iris les trouva tout à fait acceptables, alors que les entendre de la bouche de Samuel l’irritait.
Le commerce livrerait une malle, quatre valises et deux sacs de cuir. Le tout serait réparti entre les domiciles des Veilleux et des Duval.
Quand ils quittèrent le magasin pour aller dîner dans un café des environs, Ève accorda son pas à celui de Samuel et murmura, moqueuse:
— Tu vois, il s’agissait d’y penser. Une grosse malle qui restera dans l’entrepôt, à Cherbourg, et des valises pour la cabine du navire et les déplacements en France, ensuite. Ce vendeur nous a sauvé la vie.
— Je pense que sa grossesse par personne interposée joue sur son humeur.
— Iris n’a jamais aimé que les autres fassent les choses à sa place, et là, une gamine doit lui tricoter un bébé.
— Elle a des raisons de s’inquiéter?
— Aussi longtemps que les papiers ne seront pas signés… Anna peut toujours décider de faire une fausse couche, si elle change d’idée pour l’adoption.
Samuel trouva d’abord la formulation étrange, puis conclut que c’était exactement ça. Iris aimait déjà le bébé, mais le sort pouvait lui réserver l’une de ces mauvaises surprises dont il avait le secret. Elle ne serait rassurée que lorsqu’elle aurait le poupon doté de tous ses morceaux dans les bras, et que tous les papiers requis seraient dans un coffret à la banque.
Une fois qu’ils furent assis à table dans un café, Iris profita du fait qu’Ève accompagnait sa fille aux toilettes pour parler à son époux en privé. D’un air visiblement désolé, elle admit:
— Je m’excuse. Je sais que je me suis conduite comme une enfant.
— Comme une future mère inquiète plutôt. Même si je te disais de profiter des semaines à venir tout en faisant confiance à la vie, ça ne changerait pas grand-chose. Pourtant, depuis quelque temps, la chance t’a assez bien servie.
Iris hocha la tête et chercha sa main sous la table. Maintenant, elle souhaitait que l’ondée de larmes se tarisse avant le retour de sa sœur. C’était là le côté le plus navrant de sa situation. Avec un ventre rebondi, tout le monde lui aurait pardonné ses sautes d’humeur.
Il était possible de prendre un navire à destination de l’Europe au port de Montréal ou de Québec, mais dans ce cas, la destination était le Royaume-Uni, en particulier Liverpool et Glasgow. Ils décidèrent donc de prendre le train jusqu’aux États-Unis pour arriver en bateau directement en France.
Le mercredi 28 avril, en début de soirée, les deux couples montaient dans un wagon à la gare de Montréal pour un trajet devant durer une douzaine d’heures. En entrant dans le compartiment d’un wagon-lit, Andrée précisa à l’intention des Duval:
— Maman et moi allons partager la couchette du bas.
— Tu n’aimerais pas mieux être en haut? demanda Samuel. Et si ton papa tombait sur toi?
La gamine posa un œil interrogateur sur son père.
— Je ne suis pas tombé de mon lit une seule fois au cours des trente dernières années, ne t’inquiète pas, la rassura celui-ci.
Samuel se le tint pour dit: il garderait ses suggestions pour lui à l’avenir. Il convint ensuite avec Ève et Gustave de les retrouver au wagon-restaurant une heure plus tard, puis il suivit Iris dans son propre compartiment.
— Moi aussi, je couche en bas, lança-t-elle. Je ne veux pas me casser une jambe dès le début du voyage en me rendant au petit coin.
Certains wagons-lits offraient de grands compartiments avec un cabinet de toilette doté de l’eau courante chaude et froide. Eux avaient droit à un petit espace où logeait tout juste une banquette. Quand ils voudraient dormir, un employé viendrait en relever le dossier, qui se métamorphoserait ainsi en couchette supérieure.
— Alors si je tombe, je ferai tout pour t’éviter, plaisanta Samuel.
Il la laissa occuper la place du fond sur la banquette.
— Des scènes de vieux films défilent dans mon esprit, comme Murder on the Orient Express, North by Northwest, et quelques autres, ajouta-t-il. Des romans aussi.
— Ce sont des films que tu as vus?
— Et que je reverrai avec plaisir quand ils sortiront. Enfin, ceux qui sortiront avant ma mort. Même chose pour les livres. Dans dix ans, je compterai certainement parmi les premiers à acheter celui d’Agatha Christie dont l’action se déroule sur l’Orient-Express. Mon amour de l’histoire s’est largement alimenté à ces fictions. Rien ne m’a autant plu que les grands films d’époque, d’Amadeus aux The King’s Speech, Darkest Hours, The Longest Day.
— Les livres et les films présentent des versions idéalisées de la réalité. Tu dois être déçu, non?
— Je viens de nommer trois films qui sont en lien avec la Seconde Guerre mondiale. Je ne serai jamais au cœur de ces actions, ni un proche de Mozart. Aussi, je pense que ce voyage va me procurer beaucoup de plaisir. J’ai très hâte de découvrir la France des années folles.
Andrée se révéla enchantée de la succession de ses nouvelles expériences: manger et dormir dans un train en marche. Cela même si la couchette était très étroite et qu’elle avait dormi tête-bêche avec sa mère. Toutefois, la foule très dense et bruyante à la gare Grand Central Terminal de New York eut raison de son courage. Elle réclama en larmoyant que son père la prenne dans ses bras, et elle s’agrippa à son cou comme une personne en train de se noyer.
Pendant ce temps, Samuel était parti chercher la personne responsable des bagages. L’employé devait organiser le transfert de la malle et des grosses valises directement au Pier 57, sur la North River. Chacun des bagages portait le nom et l’adresse de son propriétaire sur les deux extrémités, ainsi que le numéro du Pier, le nom de la compagnie maritime, le numéro de la cabine et le port de débarquement: Cherbourg. En plus, sur la malle, la mention wanted figurait près du nom du navire, ce qui permettrait à son propriétaire d’y avoir accès pendant la traversée.
Quand il revint, il tendit certains documents à Gustave, tout en commentant:
— Il y a bien un transport direct vers le port. Selon le préposé, quelques dizaines de passagers de notre navire doivent arriver à cette même gare aujourd’hui.
— S’ils les perdent… s’inquiéta Iris.
— Nous avons des assurances. Cela nous condamnera à porter les mêmes chaussettes pendant une semaine, mais à l’arrivée tu pourras refaire ta garde-robe à neuf avec l’argent du dédommagement reçu de la United States Line.
Les passagers se retrouvèrent donc avec un seul sac de voyage chacun pour leur nuit à l’hôtel. Quand ils passèrent dans le hall principal de la gare, Samuel leva les yeux vers les grandes verrières et l’horloge à quatre faces accrochée au plafond. Il était venu à cet endroit en 2015. L’affluence y était au moins aussi grande, tout comme le nombre des tableaux indicateurs. L’avion était devenu le moyen de transport privilégié. En 1925, tout le monde prenait le train pour les trajets de plus de vingt milles.
Dehors, plutôt que de s’entasser à cinq dans une voiture, les couples convinrent de prendre chacun un taxi. Bientôt, ils se retrouvèrent sur le trottoir de la 11e Avenue, devant le Grand Hotel.
— Tu vois, notre navire est l’un de ceux-là, expliqua Samuel à sa femme en désignant le Pier juste de l’autre côté de l’avenue. Je parierais sur celui avec une seule cheminée.
— Pourquoi une seule?
Il se priva de lui rappeler que les quatre cheminées du Titanic n’avaient pas porté chance à ce bâtiment.
— Le plus grand navire de la compagnie United States Line est le Leviathan, anciennement appelé le Vaterland. Il a été saisi à l’Allemagne pendant la guerre, et conservé ensuite pour “réparations”.
Les Alliés avaient allègrement pillé l’Allemagne après 1918, pour se rembourser au moins partiellement des dépenses militaires engagées pendant le conflit.
— En comparaison, notre navire est relativement de petite taille, mais il a la qualité d’être rapide et de nous permettre de débarquer en France. Maintenant, allons prendre possession de notre chambre.
Samuel attendit longtemps devant le comptoir, avec Gustave sur les talons. Les deux hommes revinrent ensuite vers Iris, Ève et Andrée avec les clés. Un peu plus tard, quand ils se séparèrent au sixième étage devant leurs portes respectives, Samuel proposa:
— Nous pourrons nous rejoindre à midi à la salle à manger de l’hôtel. Après le repas, je suggère que nous allions au Pier 57 pour nous assurer que nous possédons encore des valises.
Sans aucun élément luxueux, la chambre présentait le confort auquel on était en droit de s’attendre aux États-Unis, dont une salle de bains complète. Iris se défit de son chapeau et de ses gants, puis après avoir regardé la montre à son poignet, elle constata qu’elle avait le temps de s’étendre avant le repas.
— Tu sais, confia-t-elle à son époux en se déshabillant, il est maintenant évident que, de nous tous, tu es le seul qui ait l’habitude des voyages. Ça doit être un soulagement pour Gustave.
Au gré des décisions à prendre au cours de la planification, jusqu’à ce jour, le médecin s’était déclaré d’accord sur tout.
— S’il était seul, il se tirerait d’affaire sans mal. Il trouve tout simplement plus facile de me laisser l’initiative, répondit Samuel.
Une fois vêtue de sa culotte, de sa combinaison et de ses bas, la jeune femme se glissa dans le lit. Samuel se contenta de retirer sa veste et s’étendit sur le couvre-lit.
— Tu as mal dormi? s’enquit-il.
— La couchette était confortable, mais le mouvement du train et le bruit métallique constant ont rendu mon sommeil léger, expliqua Iris avant de fermer les yeux.
Même s’il ne s’agissait que de traverser la 11e Avenue pour se rendre au Pier 57, ils devaient faire très attention. La circulation des voitures et surtout des camions était très lourde, sans compter les nombreux tramways. Une fois de l’autre côté, ils identifièrent sans mal le hangar de la USL, où s’entassaient les bagages de centaines de passagers. Heureusement, on les avait placés en fonction du pont et de la cabine occupée.
À cause de l’affluence, ils restèrent plantés près des leurs pendant une demi-heure avant qu’un employé ne s’occupe d’eux. Il leur dit tout simplement de se présenter à l’heure le lendemain matin pour l’embarquement.
— Je me demande pourquoi le gars de l’agence de voyages insistait autant pour que nous venions la veille du départ, remarqua Gustave. Ce fut l’affaire de trente secondes.
— Mais quand il manque une valise, ça doit demander toute une journée pour la retrouver. Maintenant, essayons de dénicher l’équivalent du maître d’hôtel sur un navire, pour régler les arrangements pour les soupers. Il trouvera certainement un peu étrange notre système de garde partagée.
Très mal à l’aise, quelques jours avant le départ, Gustave avait demandé à Samuel qu’au souper, Andrée tienne en alternance compagnie à chacun des couples. Et aussi pour la nuit.
— Tu comprends… avait-il conclu.
— Je comprends que si tu veux augmenter ta famille, il vaut mieux que vous vous réserviez des moments d’intimité. De notre côté, c’est une bonne occasion de nous habituer à avoir une famille. Nous poursuivrons cette stratégie jusqu’à ce que nous ayons chacun cinq enfants.
Cette perspective tira une petite grimace à son interlocuteur.
L’employé chargé de l’hôtellerie mit un certain temps à arriver, mais il se montra sympathique à ces voyageurs qui souhaitaient se réserver en alternance des soupers en tête à tête. Le lendemain soir, Andrée serait avec ses parents, le surlendemain, avec parrain et marraine, et ainsi de suite.
— Ce sont peut-être des formalités, commenta Gustave quand ce fut réglé, mais elles prennent du temps.
— Et il en reste encore une, le visa, rappela Samuel. Pour la plupart des destinations européennes, il faut se rendre en ville pour l’obtenir. Par chance, comme ce quai sert aussi à la French Line, le service consulaire est ici.
Tout de même, repérer celui-ci demanda trente minutes, et patienter dans la longue file d’attente, plus encore. Finalement, une fois devant l’officiel, ce fut l’affaire de moins d’une minute. Un petit fonctionnaire malingre portant monocle, col de celluloïd aux coins cassés et redingote encaissa quelques dollars, colla un bout de papier sur le passeport, puis estampilla le tout.
Le lendemain matin, le petit groupe était terriblement fébrile. Au sortir de l’hôtel, Samuel suggéra à Gustave:
— Donne-moi ta valise. Mieux vaut porter la demoiselle jusque de l’autre côté.
Gustave ne discuta pas même si son ami avait déjà celle d’Iris à la main. Devant le regard un peu apitoyé de celle-ci, il déclara:
— Si un jour je veux devenir très riche, je vais inventer des valises avec des roulettes dessous.
Elle eut un sourire. Se pouvait-il que des voyageurs temporels aillent dans le passé pour proposer un produit aussi simple que celui-ci? Il était tout de même étonnant que personne n’y ait encore pensé.
De l’autre côté de l’avenue, ils durent aussi faire preuve de patience pour satisfaire à toutes les exigences administratives. Puis le flanc du SS President Harding s’étala devant eux, une immense muraille d’acier percée de hublots et d’une grande porte. À cause d’un vertige, Iris hésita avant de mettre le pied sur la passerelle placée au-dessus du vide. Elle n’était certainement pas prête à effectuer son premier trajet en avion. Samuel non plus, d’ailleurs. Les engins volants de 1925 lui semblaient avoir trop souvent tendance à tomber du ciel. À bord, ils trouvèrent sans mal le pont D, et les cabines 221 et 223.
— Je suis vraiment curieux de voir ça, commenta Gustave en insérant sa clé dans la serrure.
— Voyons, le gars de l’agence te l’a assuré: les cabines sont conçues dans le style colonial so charming et offrent tout l’équipement des meilleurs hôtels. Nous visitons et ensuite nous montons sur le pont pour assister à la manœuvre?
L’instant d’après, ils découvraient un décor identique.
Dans les cabines les plus chères, la publicité vantait la présence de «vrais» lits. Eux se contenteraient de couchettes superposées. L’espace était compté dans la pièce minuscule, quoique tout de même élégante. En réalité, c’était comme entrer dans un grand coffre de bois. Un hublot carré perçait un mur. Sur un navire de cette taille, toutes les cabines donnaient sur l’extérieur.
— C’est joli, admit Iris après avoir fait un tour complet sur elle-même. Et nos valises sont là.
Il était difficile de les manquer, car elles occupaient tout le centre de la pièce.
— Tant pis, la taquina son mari, tu viens de perdre une occasion de courir les magasins parisiens.
— Et toi, tu épargnes le prix d’une nouvelle garde-robe.
À cet égard, Samuel ne se faisait pas trop d’illusions: parmi les chuchotements entre les deux sœurs, il avait distinctement entendu les mots «Galeries Lafayette». L’épargne ne serait pas si considérable.
Iris trouva la garde-robe plutôt grande étant donné l’étroitesse de l’endroit. De plus, elle se réjouit de la présence d’une lampe de lecture au bout de chacune des couchettes et de ventilateurs électriques. Pourtant, elle nota un défaut:
— C’est impossible de loger à deux dans ces lits.
— J’en serai quitte pour faire un arrêt à ton étage avant de monter au mien.
Cela lui valut un sourire de connivence. Pourtant, ce fut la présence d’un petit réduit qui lui fit le plus plaisir:
— C’est étrange, mais ça fera l’affaire, observa-t-elle.
Samuel allongea le cou pour voir la toilette d’une forme étonnante – le siège paraissait posé directement sur un gros tuyau de fonte – et la douche était minuscule.
— Compte tenu de mon budget, j’ai dû choisir entre une toilette privée et un vrai lit, expliqua-t-il.
Les cabines avec lit double, toilette et baignoire possédaient aussi un véritable espace salon et une table où prendre ses repas, ainsi qu’une équipe de domestiques attitrés. C’était le genre de dépense qui lui apparaissait exagérée.
— Tu as bien fait. Moi, je l’essaie tout de suite.
Elle le chassa du petit réduit. Samuel en profita pour glisser les valises sous la couchette du bas. Son sac de voyage se retrouva dans le fond de la garde-robe. Ensuite, il occupa la courte banquette. Quand elle en sortit, ce fut avec un sourire amusé. Sur un navire, la toilette avait vraiment un côté rustique.
Bientôt, on toqua à la porte. Leurs compagnons de voyage se déclarèrent également enchantés de leurs aménagements. Quand ils arrivèrent sur le pont supérieur, ils constatèrent qu’au moins deux cents passagers avaient eu la même idée. Perchée dans les bras paternels et penchée par-dessus le bastingage, Andrée s’extasia sur les gens «tout petits en bas» qui s’affairaient autour des bittes d’amarrage. Samuel leva les yeux vers la cheminée. Un panache de fumée en sortait, indiquant que les machines tournaient déjà.
Entre Manhattan et la ville de Hoboken, au New Jersey, le trafic maritime était intense. Aussi, quand le SS President Harding fut libéré de ses amarres, ce furent deux remorqueurs qui lui permirent de s’éloigner de la rive. Appuyé sur le bastingage, Samuel suivit la lente progression jusqu’à la hauteur de la statue de la Liberté. La scène figurait dans tellement de films et de séries télévisées, qu’il eut une pensée pour les millions d’Européens émus d’arriver au Nouveau Monde. L’existence de la plupart se révélait infiniment plus difficile qu’ils ne se l’étaient imaginée, car l’argent ne coulait pas dans les rues, mais à peu près personne n’était déçu au point de refaire le trajet dans l’autre sens.
Iris vint se placer tout près de lui pour murmurer:
— C’est à la hauteur de tes attentes?
— Tout à fait. À moins que les choses se gâtent terriblement, c’est le premier de nombreux voyages.
— Donc, je suis mieux de m’y faire, conclut-elle avec un sourire.
— Écoute, si tu préfères rester à la maison, je voyagerai avec nos enfants. Regarde Andrée, elle paraît ravie.
Dans les bras de son père, l’enfant tendait un doigt vers tous les édifices les plus élevés de New York. Après un moment, il demanda:
— Et toi, ton impression?
— Je suis incrédule. Quand tu m’as connue, je m’attendais à ce que Gustave m’annonce mon décès prochain d’un examen à l’autre.
— Ensuite tu m’as cru fou…
Elle serra son avant-bras de ses deux mains pour le faire taire.
— Peut-être suis-je également folle, maintenant. Ou alors c’est un long rêve que nous faisons… Et si c’est le cas, je ne veux pas me réveiller.
Son visage levé vers lui paraissait quémander un baiser. Il ne la fit pas attendre. Quand le SS President Harding eut dépassé Liberty Island et Governors Island, le personnel des remorqueurs décrocha les câbles, et le transatlantique avança résolument vers l’est. Très vite, les courtes vagues firent rouler le navire. Quelques passagers quittèrent le pont, une main devant la bouche.
— Sais-tu si tu es sujette au mal de mer? demanda Samuel à sa compagne.
— Je ne sais pas, d’après Gustave, habituellement, ça ne dure pas.
Samuel et Iris passèrent encore une heure à regarder la côte américaine s’éloigner depuis la poupe du navire. Ensuite, ils regagnèrent leur cabine. Après avoir placé une partie de leurs vêtements dans la garde-robe et la petite commode, ils descendirent dans les entrailles du navire pour récupérer les épaisses couvertures qui devaient leur permettre d’endurer le froid quand ils voudraient prendre l’air sur le pont.
Puis, ils décidèrent de prendre un café avant d’aller s’installer dans des chaises de rotin placées de part et d’autre d’une petite table, dans une section de la promenade protégée des intempéries par des plaques de verre. De l’intérieur du café voisin, le son d’un piano leur parvenait.
— Il y a un orchestre à bord, je pense, nota la jeune femme.
— Oui. Je suppose que nous pourrons nous arrêter dans le salon où il se produira tout à l’heure, en allant souper. Alors, trouves-tu notre navire assez grand? A-t-il assez de cheminées?
— Ne te moque pas. Pour moi, aller à Verchères à bord d’un vapeur lors d’un dimanche après-midi ensoleillé, c’était déjà une aventure. Même si cela durait seulement quelques heures.
— Je ne suis pas plus courageux que toi, tu sais. Jamais je ne t’aurais proposé un voyage à l’ère de la marine à voiles.
— La mer est un peu agitée, remarqua-t-elle.
Le roulis et le tangage se faisaient sentir depuis que le navire avait quitté les parages de la côte américaine.
— Je pense que pour les marins, cela s’appelle une mer ridée. J’espère qu’il en ira ainsi pour toute la traversée. Je n’ai pas vraiment envie de savoir si je suis sujet au mal de mer ou pas.
— Ça t’inquiète?
— Pas si tu me promets de venir te réfugier dans une couchette avec moi.
Un peu avant l’heure prévue pour le souper, le couple se changea et alla voir le salon voisin de la salle à manger. Les murs étaient lambrissés de noyer avec des cadres qui montraient des paysages romantiques.
— On croirait vraiment que nous sommes dans un bel hôtel, commenta Iris.
La jeune femme répéta la même appréciation en entrant dans la salle à manger. Avec ses boiseries peintes en blanc, celle-ci faisait moins austère que le salon. L’arrondi du plafond en particulier donnait une certaine majesté à la pièce. La plupart des tables pouvaient accueillir six personnes, mais Samuel s’était entendu avec le maître d’hôtel pour occuper une table pour deux.
— Les gens se sont mis sur leur trente-six, lui fit observer Iris.
Plusieurs hommes portaient un habit de soirée, avec le plastron et le col de celluloïd, et des dames étrennaient des robes de soirée.
— J’espère ne pas te décevoir, mais je ne m’imagine pas me présenter un jour plus élégamment vêtu que présentement.
Samuel portait une veste sombre, une chemise blanche et une cravate.
— Je ne disais pas ça pour toi, mais pour moi.
— Dans ce cas, je te remercie de faire preuve de modestie dans ta mise. Parce que si tu étais vêtue comme elle, je ressemblerais au larbin censé transporter tes paquets.
Des yeux, il désignait une cinquantenaire à la table voisine. Elle portait une robe de lamé argent atteignant ses chevilles. Ses cheveux longs trois tons plus foncés que ses sourcils étaient attachés sur sa nuque, et un bandeau argenté ceignait sa tête, telle une couronne. Surtout, son maquillage était passablement outrancier.
— … Elle aurait intérêt à se faire discrète.
— Alors que tout son accoutrement sert à signifier: “Moi, j’ai de l’argent.”
Un serveur vêtu d’une veste blanche leur apporta le menu et repartit avec la commande d’alcool. Ce serait du vin pour tous les deux. Le choix de mets était si large qu’ils mirent du temps à se décider. En quittant la table, un peu pompette, Iris se déclara enchantée.
Dans la chambre, ils mesurèrent tout l’avantage des voyages s’étalant sur plusieurs jours. Après une douche partagée, ils réalisèrent combien les couchettes n’étaient pas conçues pour que les passagers s’y retrouvent à deux. Ils saisirent donc l’occasion pour sortir de la routine du missionnaire. À la fin, Iris s’étendit, rieuse et un peu essoufflée, et son mari s’assit sur le plancher, afin que sa tête se trouve à la hauteur de celle de sa compagne.
— J’espère que ces cloisons sont bien insonorisées, dit celle-ci.
— Les murs et la porte sont faits d’acier, commenta son mari. Je doute que l’on entende du couloir.
— Les gens dans le couloir me sont assez indifférents. Toutefois, ceux de la cabine voisine m’intimident un peu.
— Si nous n’entendons rien la nuit prochaine, nous saurons qu’eux n’ont rien entendu ce soir.
Le lendemain, les deux femmes et Gustave formulèrent le souhait de profiter du gymnase aménagé sur le navire. Cela tenait essentiellement à la nouveauté, car aucun d’eux ne se souciait de faire de l’exercice à Montréal. Après avoir constaté que l’endroit était réservé aux adultes, le médecin déclara:
— Je vais rester avec Andrée.
— Comme je n’ai aucune envie d’aller suer sur une bicyclette qui ne va nulle part, je peux bien tenir compagnie à ma filleule. Si mademoiselle y consent, évidemment, s’offrit Samuel en regardant Andrée.
Elle consentit de bonne grâce.
— Tu veux venir sur le pont afin de respirer l’air marin?
— Dans les grandes chaises?
Son sourire valait certainement un oui.
— Comme le navire bouge un peu, tu vas me donner ta main. Mesdames, monsieur, nous, nous allons prendre l’air du large.
L’homme et l’enfant passèrent par la cabine des Duval afin de prendre deux couvertures. Ensuite, ils empruntèrent les escaliers et rejoignirent le pont arrière. La veille, les deux couples avaient pris la précaution de réserver des chaises transatlantiques pour la durée de la traversée. Le service coûtait un dollar cinquante par personne.
Samuel en choisit deux où il serait possible d’observer le sillage à l’arrière du navire.
— Si tu veux t’asseoir, je vais t’emmitoufler là-dedans.
La fillette paraissait toute petite dans la chaise longue. Il couvrit ses jambes en ramenant les rebords de la couverture sous elle.
— Comme ça, tu ressembles à une momie.
Cela ne pouvait manquer, la question vint tout de suite:
— C’est quoi, une momie?
— C’est une personne qui a vécu il y a très longtemps et que l’on a enveloppée des orteils jusque par-dessus la tête. Quand nous irons au musée du Louvre, à Paris, tu pourras certainement en voir quelques-unes.
Même si la réponse contenait bien des inconnues, Andrée jugea préférable d’attendre de voir plutôt que de poser d’autres questions. Quand elle fut abrillée jusqu’au cou, Samuel mit ses lunettes fumées à la monture couleur bronze en vulcanite. C’était un métal assez rare découvert quelques années plus tôt dans la ville de Vulcan, au Colorado.
— Qu’est-ce que c’est?
— Ce sont des lunettes pour protéger les yeux de la lumière du soleil. Tu veux les essayer?
Comme les deux bras de la fillette étaient contenus dans la couverture formant un cocon, il lui plaça les verres sur le nez. Andrée s’amusa de la couleur verte de l’horizon. Ensuite, Samuel approcha sa chaise jusqu’à toucher celle de sa compagne, puis plaça la seconde couverture sur ses jambes.
— Alors, tu aimes voyager?
C’était le genre de question pour laquelle elle possédait toutes les réponses. Il eut droit à un résumé de toutes ses impressions depuis le départ de Montréal. Plus tard, quand Iris vint les rejoindre, elle s’attendrit du spectacle qu’ils offraient.
— Tu es très jolie avec ces lunettes, la complimenta-t-elle ensuite en s’approchant.
— C’est Samuel qui me les a prêtées.
— Samuel?
— Ça m’a semblé plus simple que tonton, expliqua le parrain.
La fillette accepta de sortir de son cocon le temps de passer à la salle de bains. Avant de partir, elle rendit les lunettes à son propriétaire.
— Tu as aimé?
— Oui, elles sont juste un peu grandes.
— Alors quand nous serons en France, je t’en achèterai une paire à la bonne taille. Il ne faudrait pas que le soleil abîme tes beaux yeux.
Cela lui valut un sourire ravi de la part de la petite fille, et un autre, ému, de sa femme. «Il faut que ça fonctionne, ce bébé», songea-t-elle.
Ce fut avec un petit chaperon que les Duval passèrent le reste de la journée. Rien dans le comportement de la fillette ne risquait de les amener à remettre en cause leurs projets familiaux. Elle se montrait posée, et en même temps, enthousiaste pour tous les émerveillements qu’apportait le voyage. Au souper, elle fut curieuse de goûter les mets nouveaux, et capable de donner son appréciation.
Dans la salle à manger, elle aperçut ses parents à une table placée dans une autre section. Après leur avoir adressé un petit salut de la main, elle expliqua:
— Quand papa travaille, je suis toujours avec maman. C’est leur tour de passer du temps juste tous les deux.
— Montre-moi ton dos, dit Samuel en se levant à demi.
Elle s’exécuta en fronçant les sourcils.
— Ah! Pourtant j’étais sûr de voir des ailes, parce que tu es un ange.
Iris posa de nouveau sur lui un regard attendri, tout en murmurant:
— Je pense surtout que ma sœur a su bien expliquer les choses.
Quand ils rentrèrent dans la cabine un peu plus tard, les dames passèrent dans la salle de bains. Lorsque Samuel en sortit à son tour vêtu d’un pyjama, elles étaient étendues tête-bêche sur la couchette.
— Mesdames, je vous dis bonsoir et je monte à l’étage lire un peu.
Iris eut droit à la première bise.
— As-tu entendu quelque chose? demanda-t-il.
Il souhaitait savoir si les murs étaient bien insonorisés.
— Non…
Andrée réclamait aussi une bise. Il la lui donna et lui posa une question:
— S’est-elle bien lavé les pieds?
Andrée renifla avant de faire la grimace.
— Non, dit-elle en riant.
— Pauvre petite.
Puis il disparut dans la couchette du haut pour passer un bout de soirée avec Agatha Christie et The Man in the Brown Suit, le dernier opus de celle qui deviendrait la duchesse du crime. Peu de temps après, deux petits ronflements vinrent de la couchette du bas. L’air du large avait cet effet sur les voyageurs, selon la documentation de la United States Line.
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