Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 11 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 11

 

Le lendemain matin, le couple se dirigeait vers la rue Saint-Paul. Samuel avait pris le temps de préparer cette visite en photographiant les deux versions de la notice nécrologique le concernant.

Dès leur entrée dans le commerce, ils marchèrent en direction du comptoir sans laisser le temps à l’horloger de poser sa question habituelle: «C’est pour une réparation ou un achat?»

— Monsieur, je veux vous montrer quelque chose de très étrange. Heu… vous me replacez? demanda Samuel.

— Évidemment, vous êtes le gars qui a reçu un coup sur la tête.

Le rappel de cet événement comprenait un sous-entendu implicite: «Et qui, à cause de ça, demeure un peu bizarre.» Il continua:

— Alors, que voulez-vous me montrer?

Samuel lui mit son cellulaire sous les yeux:

— Lisez ceci. C’est le même texte, et en même temps, c’est très différent.

Le vieil homme s’exécuta puis fixa son regard dans le sien:

— Vous avez été très audacieux d’aller voir ça. Imaginez comment vous vous seriez senti en apprenant votre décès six mois plus tard.

— … Sur le coup, je me serais senti démoli, mais maintenant, je sais qu’on ne peut pas s’y fier. Ma notice a changé.

— Vous mourez pourtant à la même date…

— Mon mari ne vous parle pas de la date de son décès, intervint Iris avec impatience. Les enfants!

L’horloger posa les yeux sur la jeune femme et esquissa un sourire:

— Vous êtes venue à cette époque pour faire vos emplettes de Noël?

— Nous sommes venus pour consulter un médecin dans une clinique de fertilité.

— Ah!

Le vieil homme affichait une mine satisfaite, comme s’il l’avait prise en défaut.

— Je me souviens de vous avoir entendu affirmer que le cours de l’histoire résistait aux changements, lui rappela Samuel. Qu’autrement, ce serait nous exposer à des bouleversements aux conséquences incalculables.

— Parce que vous parliez de tuer votre grand-père ou un politicien allemand! Dans le premier cas, c’était absurde du simple fait que vous existez. Vous ne pouvez pas tuer votre propre grand-père. Quant à ce politicien, s’il avait été tué, êtes-vous certain que la guerre aurait été évitée? Dans l’affirmative, cela signifierait que cinquante millions de personnes ne seraient pas mortes et qu’un nombre au moins aussi élevé ne seraient pas nées. Un changement d’une telle ampleur implique que le monde d’aujourd’hui, tel que vous le connaissez, n’existerait pas. Et vous non plus.

— Mais des changements sont survenus à cause de nos actions, vous l’avez vu comme moi.

Samuel agitait son téléphone comme s’il s’agissait d’un document irréfutable.

— S’ils sont survenus, c’est qu’au fond, ils ne modifiaient en rien la marche de l’histoire.

Devant les grands yeux de son interlocuteur, l’horloger eut un rire bref, puis expliqua:

— Ces deux rejetons Duval ont-ils exercé une influence quelconque sur le cours des événements mondiaux, ou ceux de cette province, ou ceux de cette ville? Je ne pense pas. Votre nom ne m’est d’ailleurs pas plus familier. Au siècle dernier, vous avez vécu de nombreuses décennies sans influencer le cours des choses. Vous auriez pu n’avoir aucun enfant. Voilà qui n’aurait rien changé non plus.

C’était une façon de lui faire comprendre que son existence avait été insignifiante, comme celle de la plupart des gens. La naissance et la mort de l’immense majorité de la population ne produisaient pas la moindre ride sur le grand lac de l’histoire de l’humanité. D’un autre côté, celles de certains individus entraînaient de véritables tempêtes.

— Ce n’est que ça? intervint Iris. Nous sommes venus chercher des soins médicaux qui nous permettront d’avoir des enfants, donc le contenu d’un numéro précis du journal La Presse a changé.

— Petite précision: seulement quelques lignes de ce numéro ont changé. La vie et la mort de la plupart des individus ne valent pas plus qu’une courte notice.

C’était leur donner une véritable leçon de modestie. Le vieil homme suivait sans doute le cours de leurs pensées, car il ajouta:

— Ce qui est très bien comme cela, croyez-en un très vieil homme. Si tous choisissaient de vivre et laisser vivre, la terre deviendrait un lieu plus agréable.

Ces paroles trahissaient un profond pessimisme. Le corollaire était que les grands changements provoqués par un individu se révélaient irrémédiablement néfastes. Iris contesta ce point de vue à sa manière:

— Je suis venue ici pour améliorer mon état de santé, et cela semble fonctionner. Si je rapportais avec moi un médicament susceptible de sauver des milliers de vies?

L’horloger la regarda dans les yeux, comme pour fouiller son âme.

— … La pénicilline, par exemple, marmonna-t-elle.

Elle avait formulé cette possibilité dès que Samuel lui avait montré les petits comprimés de Pfizer.

— Vous êtes faits pour aller ensemble, tous les deux. Votre mari évoquait un meurtre pour éviter une guerre; vous, vous désirez apporter un médicament inédit en 1924. Dans les deux cas, c’est généreux, bien qu’impossible.

— Pour moi, ce fut utile.

— Une seule personne qui en bénéficie ne change rien à l’histoire du monde. Mais vous ne pouvez même pas être certaine que vous en avez bénéficié. Peut-être auriez-vous pu devenir vieille sans ce médicament. En plus, votre visite dans une clinique de fertilité ne jouera peut-être aucun rôle dans la suite des choses.

À croire que ce vieil homme avait accès à son dossier médical dans les cabinets de Gustave et de l’endocrinologue.

Samuel choisit de ne pas contredire cet étrange interlocuteur, car les réponses de celui-ci correspondaient à ses attentes. Les avis de décès confirmaient que cette démarche auprès de la docteure Zeidane avait d’une façon ou d’une autre changé le cours de leur vie, à lui et à sa femme.

— Bon, un jour prochain, nous aurons besoin de vos services pour retourner à la maison. Après tout, il nous reste à fonder une famille. D’ici là, je vous souhaite une bonne année!

— Je vous souhaite également une bonne année à tous les deux, et la meilleure des chances dans vos projets familiaux.

Ce souhait lui valut un «Merci» ému d’Iris.

 

Quand ils se trouvèrent de nouveau sur le trottoir, Iris s’accrocha au bras de son mari, beaucoup parce que la perspective d’enfants à naître la rendait tout à fait énamourée, et un peu parce que des plaques de glace traîtresses rendaient les déplacements dangereux.

Une fois dans la voiture, elle le questionna:

— Ce politicien allemand que tu rêvais d’assassiner, c’est Hitler?

Sa lecture de l’Histoire du Québec contemporain lui avait permis d’apprendre l’existence de ce sinistre personnage.

— Oui. Sottement, je m’imaginais même que quelqu’un m’avait confié cette mission. Un petit professeur d’histoire devenait ainsi le sauveur de l’humanité. Ça m’a pris un certain temps pour comprendre que je faisais simplement du tourisme dans le passé.

— Cela aurait été une belle initiative, quoique dans ce cas, je ne t’aurais pas connu.

En d’autres mots, à ses yeux, un mari valait mieux que de prévenir cinquante millions de morts. Samuel l’entendit bien de cette façon en demandant:

— Donc l’idée d’avoir des enfants qui n’ont ni sauvé le monde, ni conduit celui-ci à la catastrophe, te convient bien?

— Tout à fait.

— À moi aussi.

Avec un sourire un peu moqueur, il poursuivit:

— Tu l’as vu il y a environ quatre semaines, mais en réalité, il s’est passé presque cent ans entre ces rencontres. Trouves-tu qu’il a vieilli?

— Non, pas du tout. N’insiste pas trop là-dessus. Au moins, s’il avait la gentillesse de se présenter comme un saint ou un archange… Je ne peux m’empêcher de penser à lui comme au diable.

Samuel posa sa main sur sa cuisse.

— Il ne me paraît pas malfaisant… Dis-moi, comme il est encore un peu tôt, nous pourrions visiter le musée de la Pointe-à-Callière, manger sur le quai et faire un tour dans la Grande Roue. Qu’en penses-tu?

Iris donna son assentiment à ce programme. Samuel se dirigeait vers le stationnement du Grand Quai quand elle émit tout bas un commentaire:

— Je lui donnais soixante-dix ans, la dernière fois. Là, ça lui en fait cent soixante-dix. J’aimerais bien savoir quelle crème il utilise.

 

Ils étaient assis dans le bistro de la Grande Roue. En attendant le smoked meat, Iris regardait le manège avec une certaine inquiétude.

— Si je ne savais pas que je mourrai en 1977, je m’inquièterais un peu de monter là-dedans.

— Je ne veux pas jouer au rabat-joie, mais je tire quelques conclusions de cette notice nécrologique qui a changé au cours des dernières semaines. Ce que nous avons lu n’est pas une promesse absolue d’une longue vie.

Devant ses yeux inquiets, il s’empressa d’ajouter:

— Nos comportements continuent d’avoir un effet sur notre destin. Avoir ou non des enfants n’a pas affecté notre longévité. Notre corps nous permet d’espérer devenir des vieillards. Cependant, je présume que si nous commettons des imprudences… Je ne compte pas me jeter d’une tour avec l’espoir qu’un miracle me sauvera la vie.

Pendant un instant, sa compagne demeura songeuse, avant de murmurer:

— Dans ce cas, cette roue…

— Ce sont des machines très sûres. Quand j’ai quitté mon époque la première fois pour aller dans le passé, j’ai soupé tout près d’ici et je suis monté dans la roue, pour me rendre ensuite à pied chez l’horloger.

Comme la serveuse venait de poser les assiettes devant eux, Iris en profita pour changer de sujet:

— C’est un peu étrange comme nourriture.

— C’est devenu un plat typiquement montréalais. Il a été introduit par des immigrants juifs dans les années 1920. Si tu aimes, nous pourrons aller en manger dans les restaurants de la main.

— Si je passe un mois de plus à ton époque, c’est une grosse femme que tu ramèneras à la maison.

Finalement, le verdict d’Iris s’avéra positif.

Bientôt, ils se dirigeaient vers la Grande Roue. Samuel avait réservé la cabine VIP pour deux personnes tout en cachant un détail à sa femme: la présence du plancher de verre.

— Nous ne risquons rien, je t’assure, lui répéta-t-il lorsqu’elle sursauta en y posant le pied.

Finalement, quand la cabine commença son ascension, la jeune femme arriva à se concentrer sur le panorama. Pour la première fois de sa vie, elle voyait la ville et le fleuve de haut. La perspective lui permit de redécouvrir de nombreux immeubles familiers du côté du Vieux-Port. Puis les glaces sur le fleuve.

— La navigation ne cesse pas de l’hiver?

— Plus maintenant. Le capitaine qui remporte la canne à pommeau d’or arrive souvent à quai le 1er janvier.

Quand on avait commencé à remettre un prix au premier capitaine à atteindre le port de Montréal – une tabatière en or d’abord, un chapeau haut de forme ensuite, et finalement une canne –, on attendait parfois jusqu’en mai. La tradition n’avait plus vraiment de sens quand le fleuve demeurait libre tout l’hiver. Dix minutes pouvaient séparer le dernier navire à s’amarrer en 2021, et le premier en 2022.

La cabine arrivait à son zénith quand Samuel posa une question qui lui brulait les lèvres:

— Souhaites-tu te prévaloir de la première démarche proposée par la docteure en tentant une insémination avec mon sperme?

— … Ce serait possible d’ici quelques jours, lors de ma prochaine ovulation. D’après ce que j’ai compris, ça ne marche à peu près jamais dès la première fois et les tentatives ont nécessairement lieu une fois tous les mois.

Les mots, et surtout le ton, permirent à son mari de percevoir sa réticence face à un allongement de son séjour.

— Ton corps donne le rythme des tentatives, avec tes ovulations. Nous pourrions tenter le coup cette semaine, disons le 7, retourner en 1924 pour une période de vingt-huit jours, et être de retour le 8 pour recommencer, et le 9, et le 10. Évidemment, la docteure trouverait ça insensé.

Cela ne deviendrait possible que s’ils changeaient de clinique à chaque fois. Seulement voilà, personne n’accepterait de passer directement à une procédure de ce genre sans leur faire subir au préalable toute une batterie de tests.

— Elle a aussi dit que ça pourrait fonctionner grâce aux médicaments qu’elle t’a prescrits.

La docteure Zeidane avait bien parlé de la possibilité d’essayer encore pendant un certain temps, tout en paraissant douter que le traitement hormonal fasse vraiment une différence. Elle proposait plutôt une sorte de loterie des spermatozoïdes: à force d’acheter des billets, à la fin, ils remporteraient la cagnotte.

— Les recherches que j’ai effectuées depuis notre arrivée me permettront de développer une stratégie d’investissement profitable pour les quelques années à venir. Donne-moi un jour ou deux de plus, le temps de terminer ce travail et de faire des achats, et je serai prêt à rentrer.

— Tu veux retourner à la maison?

Iris paraissait surprise, comme si elle avait imaginé qu’il ferait traîner les choses. Il acquiesça d’un signe de la tête.

— Nous pouvons aussi rester jusqu’à ta prochaine ovulation dans quelques jours pour tenter le coup.

Iris demeura les yeux baissés jusqu’à ce que la cabine ait parcouru le reste du trajet. Samuel préféra ne pas interrompre sa réflexion. Tous les deux marchaient vers la voiture quand elle dit:

— Comme je suis rassurée sur mon propre état, je préférerais que nous tentions notre chance de façon… naturelle. Disons pendant un an. À l’été 1925, si rien ne s’est produit, nous reviendrons.

Il s’arrêta pour la regarder dans les yeux.

— Si tu choisis cette stratégie seulement pour m’éviter des désagréments, je ne suis pas d’accord.

— Cette insémination ne serait pas plus agréable pour moi, mais ce n’est pas ce qui me retient. Depuis Adam et Ève, nos parents ont réussi à faire des enfants autrement que dans une clinique médicale. Je pense que nous pouvons encore y arriver.

— Nous pouvons prendre rendez-vous à la clinique pour la semaine prochaine dès notre retour à la chambre, et revenir quand tu seras prête…

Elle hocha la tête et lui embrassa la joue. En lui ouvrant la portière de la voiture, il proposa:

— Si nous nous arrêtions chez l’horloger pour réserver notre passage vendredi soir prochain, ça te conviendrait?

— Oui, tout à fait.

— Alors faisons ça. Ensuite, nous irons faire quelques achats. Mon matériel informatique n’est pas éternel.

— Pouvons-nous aussi passer dans le grand commerce où nous sommes allés le premier jour? J’aimerais rapporter des articles féminins en 1924.

 

Samuel avait décidé de retourner en 1924 avec ses vieux appareils Apple, et en plus, un nouveau MacBook et un nouvel iPad. Quand un appareil flancherait, il n’aurait pas à parcourir une centaine d’années pour en acheter un autre. C’est en s’extasiant encore sur les produits offerts dans la boutique Apple qu’il demanda à Iris:

— Veux-tu un iPad? Tu as deux jours devant toi pour compléter ta petite bibliothèque et te faire une réserve de pièces musicales.

— Si quelqu’un me voyait avec ça?

— Évidemment, ce serait à utiliser dans la plus grande discrétion. Comme je le fais depuis bientôt trois ans.

— Je pourrais utiliser ton vieux iPad.

La notion de pouvoir dépenser sans trop compter, parce qu’il ne recevrait pas son compte VISA de sitôt, échappait un peu à la jeune femme. Il acquiesça, sans insister. Chez Walmart, ce fut une véritable razzia dans la section pharmacie, du rasoir Extra Smooth avec sa collection de lames jusqu’aux tampons, en passant par les serviettes hygiéniques.

— Nous prendrons un sac à dos à l’air un peu rustique pour transporter tous les miracles du vingt et unième siècle dont tu ne peux plus te passer, rigola Samuel.

— Ne te moque pas. Tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir une serviette accrochée entre les jambes avec une ceinture.

— Tu as raison, je ne sais pas, et je ne t’envie pas. Tu sais, la prochaine fois que nous reviendrons dans ce siècle, je pense bien que l’initiative du voyage viendra de toi, quand tu seras à court de ces produits.

Cela lui valut un regard troublé de sa compagne. Un peu moins d’un mois suffisait pour s’habituer à plus de confort. À l’usage, même le GPS finissait par paraître une bénédiction.

 

— Tu peux laisser tes vêtements dans la penderie. Tu les retrouveras à ton retour, lui conseilla Samuel.

Il portait un jeans et un chandail par-dessus son T-shirt. Sa marinière se trouvait sur le lit. Il avait placé tout son matériel informatique dans son sac à dos. Il eut un sourire amusé au moment d’ajouter:

— Évidemment, si tu ne prends pas de poids.

— À ce sujet, tu loges à la même enseigne. J’ai regardé comment tu t’alimentais ces dernières semaines, et tu te limites à marcher d’ici à la voiture, et de la voiture à ici.

— Mais en 1924, je dois marcher au moins trois kilomètres tous les jours.

— Et tu ne passes pas tes journées assis sur le lit.

Sa recherche de vieux journaux, étalée sur plusieurs jours, s’était effectuée dans une immobilité complète. Seuls ses doigts couraient sur le clavier. Il était content d’en avoir terminé de cet exercice pour un bon bout de temps. Pendant un instant, ils se tinrent l’un en face de l’autre au milieu de la chambre.

— As-tu apprécié ton séjour?

— Après notre conversation de Noël, oui! Les examens médicaux en moins, précisa-t-elle.

La petite clarification de leurs intentions respectives avait permis de lever son anxiété.

— Laisse ton téléphone dans le chevet. Il t’attendra à ton retour.

— Et le tien?

— Je le mettrai sur la charge dans la voiture. Dans ce monde de 2022, j’angoisse quand je ne suis pas relié à un réseau.

Alors que ça ne lui manquait pas vraiment en 1924. Tous les deux endossèrent leur manteau, puis ils descendirent vers le stationnement après avoir refermé soigneusement la porte. Samuel se chargea de transporter les deux sacs à dos pour les placer dans le coffre de la voiture.

Durant tout le trajet vers la rue Saint-Paul, ils ne prononcèrent pas un mot. Iris regardait la ville, comme pour imprégner sa mémoire de toutes ces images du futur, inédites pour ses semblables. Elle hésitait à se réjouir de ce privilège. Parce que dorénavant, elle saurait quels malheurs menaçaient ses contemporains de 1924. Une crise interminable, une guerre mondiale cinq fois plus meurtrière que la première, la guerre froide…

Une fois devant la boutique de l’horloger, Samuel s’engagea dans le stationnement.

— C’est curieux, j’éprouve un plaisir très enfantin à l’idée de laisser l’auto ici pendant des années sans risquer une contravention.

— Ce n’est toutefois pas impossible.

— Mais si improbable.

Ils demeurèrent dans la voiture en marche jusqu’à onze heures cinquante-quatre minutes. Avant de sortir, Samuel plaça son téléphone sur la plaque de rechargement sous le tableau de bord et ses clés dans le vide-poches. Il rangea le manteau d’Iris dans le coffre en observant:

— Il sera encore chaud à notre retour.

À son quatrième passage, cet aspect du voyage dans le temps continuait de le fasciner. Quelle que soit la durée de son absence, quelques secondes seulement s’écouleraient avant son retour. Avec chacun leur sac accroché à l’épaule, ils traversèrent la rue Saint-Paul et entrèrent dans l’édifice de brique. Une fois dans le commerce d’horlogerie, Samuel eut l’impression que son cœur adaptait son rythme aux tic-tac des divers appareils à mesurer le temps.

Quand ils se tinrent debout devant le passage, il passa le bras autour de la taille de sa compagne et posa la main sur la barre d’acier qui fermait la porte. Au premier coup de minuit, il se raidit et poussa.

 

Il faisait une chaleur humide aux premières secondes du 2 juillet 1924. Le genre de temps qui recelait une promesse d’orage.

— Nous voilà de retour, murmura Samuel.

Iris passa ses bras autour de son cou pour l’embrasser passionnément.

— Allons nous débarrasser d’une couche de vêtements, lui suggéra Samuel.

Ils retrouvèrent la valise abandonnée dans la boutique. Quand Iris fut en culotte et soutien-gorge sport, tous les deux extensibles, son époux murmura:

— Toi, tu auras du mal à renouer avec tes culottes qui descendent jusqu’aux genoux.

— Et toi, avec ta machine à écrire Underwood.

Bientôt, Samuel pesait de tout son poids sur la valise afin d’arriver à la refermer. Et Iris devrait traîner un sac à dos plutôt lourd. Ensuite, ils quittèrent la boutique pour se diriger vers la gare.

— Je ne réalisais pas combien la ville était sombre, la nuit, commenta Iris. Je ne me sens pas rassurée.

— Au moins, les rues ne sont pas absolument désertes. Ce sont sans doute des gens qui célèbrent encore le jour du Dominion.

Des petits groupes d’hommes se tenaient çà et là, dans les cônes de lumière des réverbères. Parfois, des éclats de voix fusaient.

— Justement, s’il n’y avait pas un chat, je me sentirais plus à l’aise.

Pourtant, ils arrivèrent sans ennui à la gare-hôtel Viger. Comme d’habitude, une demi-douzaine de taxis attendaient devant la sortie des voyageurs. Ils montèrent dans le premier.

Quand ils furent sur le trottoir devant leur demeure, Samuel proposa à sa femme:

— Entrons plutôt par l’appartement du sous-sol. Autrement, nous devrons répondre à quelques questions de ta mère.

Ils s’entendirent pour laisser la valise et les sacs à dos dans la petite salle de bains. Il serait plus simple d’en récupérer le contenu lorsque madame Germain serait partie faire des courses.

— Je vais ranger mes appareils ici, décida Samuel alors qu’ils traversaient le débarras.

Maintenant, ils possédaient deux armoires renforcées. La plus grande avait été fixée au ciment des fondations et était dissimulée derrière un vieux meuble. MacBook, iPads et disques externes y trouvèrent leur place.

En repoussant le meuble, Samuel fit un peu de bruit et jura entre ses dents. Cela ne pouvait manquer, quand ils arrivèrent au rez-de-chaussée, madame Germain se tenait dans le couloir, un peu effrayée, une main crispée sur le col de son peignoir.

— Voyons, vous allez quand même pas faire ça en bas, s’offusqua-t-elle.

— Il fait tellement chaud, nous sommes allés marcher, dit Iris avec une petite pointe d’impatience.

— En passant par l’appartement du sous-sol, nous voulions éviter de vous réveiller, ajouta Samuel. Visiblement, nous n’avons pas réussi.

— Iris, tes cheveux… Tu ressemblais pas à ça au souper!

— C’est la chaleur, je suppose, répondit la jeune femme en portant sa main à sa tête.

— Pis on dirait que t’as pris quelques livres… Bon, je vais me recoucher, bonne nuit.

Ils lui rendirent son souhait et se dirigèrent vers leur chambre. En fermant la porte dans son dos, Samuel laissa entendre un petit rire amusé. À ce même instant, ils entendirent un roulement de tonnerre lointain et une pluie lourde s’abattit sur la fenêtre de la chambre. Très bientôt, l’atmosphère serait plus confortable. Appuyé contre le mur, il regarda Iris enlever sa robe.

— Je ne peux vraiment pas dire que ça se remarque, commenta-t-il.

— En tout cas, ça te donne une idée du genre de surveillance à laquelle nous avons été soumises, ma sœur et moi: les cheveux et la taille. Rien ne lui échappe.

— Il y a quelques heures, nous soupions tous les trois à la même table. Pour les cheveux, la différence est évidente. Pour le poids, s’il y a eu un changement, ça ne te rend certainement pas moins séduisante… Ça te tenterait de partager une douche? demanda-t-il.

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