Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 15
Quand sa femme posait sur lui un regard assassin, comme la veille au soir ou ce matin-là, à l’heure du déjeuner, Achille Laferrière éprouvait l’envie de déménager ses pénates dans son magasin de la rue Sainte-Catherine. Après tout, il aurait pu s’y installer très confortablement. Cependant, après avoir payé sa jolie maison dans un quartier aussi prestigieux, l’idée de l’abandonner le rendait fou de rage.
En conséquence, le mardi 23 décembre, il rentra de nouveau très tard. Et cette fois encore, à son arrivée, sa douce épouse fixait sur lui un regard sévère. Il n’y tint plus:
— Criss! Tu veux mon portrait? Qu’est-ce que t’as à me regarder d’même?
— Tu poses sérieusement la question?
Les entrailles du bonhomme se contractèrent un peu. Aux yeux de sa femme, tous ses gestes étaient répréhensibles. Or, elle avait l’habitude de l’ensemble de ses manquements, bien qu’aucun n’ait suscité une si grande colère.
— Tu vas dire c’que t’as?
— Selon le docteur Veilleux, ta fille est enceinte. Moi, je sais qu’elle n’a rencontré personne, parce que j’y vois. Ça laisse un seul candidat à la paternité.
L’homme accusa le coup. Dans une situation de ce genre, une seule attitude demeurait possible:
— T’es folle! Lancer des affaires de même, c’est un cas de séparation. Comme si je pouvais faire une chose pareille.
Robertine ne cilla pas.
— C’est elle qui t’a dit ça? continua le père.
— Non. Elle m’a juste dit attendre après ses affaires depuis un mois.
— Si c’est vrai, ça signifie que tu ne la guettes pas si bien. Parce que pour faire un petit, faut un gars.
— Elle n’a rencontré personne. Il paraît qu’elle ne sait même pas comment viennent les enfants.
— Tu vois! Comment veux-tu qu’elle soit enceinte si elle ne sait pas?
— Le médecin, lui, ne doutait pas de son état, ni de l’identité du père. Tu pourras toujours aller discuter de ce sujet avec le docteur Veilleux.
L’homme commença vraiment à s’inquiéter.
— Il semblait assez convaincu pour parler d’avertir la police, ajouta-t-elle.
Achille se précipita vers l’escalier en égrenant un chapelet de jurons. De quoi ce médecin se mêlait-il? Personne n’avait à intervenir dans une famille. Quand il arriva sur le palier, il s’arrêta devant la porte de sa fille. Voilà quelques jours qu’il ne l’avait pas vue. Anna était dans sa chambre lors de son départ le matin tout comme à son retour le soir.
Il leva la main pour frapper doucement, quand du bruit au rez-de-chaussée l’amena à arrêter son geste. Sa femme se tenait au pied de l’escalier. Il s’empressa de s’enfermer dans la salle de bains.
Le lendemain matin, quand Achille descendit, il se trouva seul avec Marthe, la domestique.
— Comme d’habitude, monsieur? demanda-t-elle depuis l’embrasure de la salle à manger.
— Comme d’habitude.
Voilà vingt ans qu’elle posait la même question et qu’il donnait la même réponse. Jamais elle n’avait pris l’initiative de poser simplement l’assiette devant lui sans s’être enquis de ses désirs. Quand il eut terminé son repas, exceptionnellement, il alla s’asseoir au salon avec un journal dans les mains.
Un peu après neuf heures, Robertine descendit. L’homme aperçut Anna derrière elle.
— Remonte, ordonna la femme en se retournant à demi.
L’adolescente lui obéit immédiatement en voyant son père.
— Qu’est-ce que tu fais là? l’apostropha Robertine une fois dans le salon.
— J’ai décidé de m’accorder une heure de congé. Là, si je comprends bien, je ne peux plus être dans la même pièce que ma fille dans ma propre maison.
— Quoi, elle te manque? C’est beau pareil, l’amour paternel.
Dans les circonstances, il préféra écourter son petit congé.
Quand Gustave raccompagna une cliente lourdement enrhumée jusqu’à la porte de son cabinet, il fut interpellé d’une façon tonitruante:
— Il faut que je vous parle!
Laferrière s’était levé en même temps qu’un autre patient.
— Je pense que ce monsieur était là avant vous, répondit le médecin.
— C’est urgent, et vous savez pourquoi!
Le médecin se tourna vers les personnes en attente:
— Monsieur Laferrière vend des meubles rue Saint-Catherine. Si son comportement ici ressemble à sa façon de traiter ses clients, je pense que nous devrions tous acheter ailleurs.
Puis, il fit signe au père d’entrer dans son cabinet.
— Maintenant, même si je devine ce qui vous amène, vous allez me dire vous-même ce qui me vaut le déplaisir de cette visite.
— Ce que vous avez raconté à ma femme, c’est de la diffamation.
— Madame m’a consulté, j’ai répondu à son interrogation. Ce qui est couvert par le secret professionnel. Je ne vous ai pas accusé de quoi que ce soit en public.
— Vous ne pouvez pas mettre ça dans la tête de ma femme. Je vais vous poursuivre…
— Madame m’a déjà fait des menaces de ce genre. Honnêtement, celui de nous deux qui devrait craindre une poursuite, c’est vous. L’état de votre fille changera dans quelques mois. Sept mois, je pense. Après avoir été enceinte, elle deviendra mère. Je ferai le récit de la visite de mademoiselle devant monsieur le juge, si on me le demande.
— Vous ne pouvez pas prétendre que je suis le père…
— J’ai plutôt dit à votre femme, qui m’expliquait qu’Anna ne se trouvait jamais en présence d’un homme, que la règle souffrait au moins une exception. Vous vivez dans la même maison, n’est-ce pas?
Laferrière devait être un candidat à la crise cardiaque, compte tenu de sa respiration devenue haletante et de son faciès viré au violet.
— Maintenant, vous allez foutre le camp. Oh avant, une dernière chose: pour ce que vous avez fait, c’est cinq ans au moins, et le fouet.
Si Gustave doutait qu’un violeur d’enfant ne le poursuive vraiment devant les tribunaux, celui-ci pouvait certainement devenir une nuisance. Présentait-il une menace pour lui et sa famille? Pour en avoir le cœur net, après le départ de son dernier patient, il décrocha le téléphone afin d’être mis en communication avec le poste de police de Montréal. Il demanda à parler à l’inspecteur Eugène Dolan.
— J’vas voir s’il est encore là, répondit un policier.
En réalité, celui-ci ne quitta pas son siège, mais cria à tue-tête en masquant mal le cornet:
— Dolan, t’es encore icitte?
Bientôt une voix plus mesurée annonça:
— Ici l’inspecteur Dolan.
— Docteur Veilleux. Écoutez, je sais que le 24 décembre est mal choisi, seulement j’aimerais avoir une brève conversation en privé avec vous.
— Hmm… Je devrais être déjà parti du bureau. Vous pourriez plutôt passer chez moi.
— … Je ne voudrais pas déranger.
— Si je vous y invite, c’est que cela me dérange moins que de vous attendre ici.
Le médecin prit l’adresse, rue Aylmer, et raccrocha.
La maison au revêtement de pierre datait d’une vingtaine d’années. Elle donnait une impression de solidité. Peut-être était-ce une précaution pour un policier. Il appuya sur le bouton de la sonnette. Juste dessous, une petite plaque de laiton portait l’inscription «Éléonore McDougall-Dolan, photograph». Des accents français au prénom, mais la profession nommée en anglais. Après un instant, la porte s’ouvrit sur une grande jeune fille rieuse.
— Je parie que vous êtes le docteur Veilleux.
— Pari gagné.
— Entrez. Papa vous attend dans son bureau. Moi, c’est Isobel.
C’était la forme écossaise du prénom Isabelle. Elle le laissa passer, puis tendit la main pour serrer la sienne. Après qu’il eut enlevé son chapeau et son manteau, elle les plaça dans la penderie. À proximité, il entendait quelques voix féminines. Quand il fut débarrassé de ses couvre-chaussures, Isobel lui indiqua l’escalier.
Au passage, dans le salon, il vit un sapin lourdement décoré, et dans la cuisine, trois adolescentes s’affairant autour d’une table. L’une était penchée sur un gros livre et en faisait la lecture à haute voix. Il était question du degré et du temps d’une cuisson.
Au pied des marches, Isobel déclara:
— Je vous laisse monter seul. Il n’y a que trois pièces à l’étage. Celle avec un grand lit, c’est la chambre de mes parents. Celle avec un petit lit, la mienne. Et dans la pièce où il n’y a aucun lit, vous trouverez mon père.
— Ah! Ce sera plus facile de me retrouver avec ces détails. Merci, mademoiselle Dolan.
Il la regarda aller rejoindre ses amies. Sa robe de velours convenait parfaitement pour les célébrations de Noël. Pour la protéger, elle portait un grand tablier. À l’étage il trouva sans mal le policier. Celui-ci avait enlevé sa veste et sa cravate pour endosser un cardigan. Il vint serrer la main du visiteur en s’excusant:
— J’ai tout entendu… Ma fille se fait une drôle de conception du rôle d’hôtesse. Je devrais peut-être lui en toucher mot.
— Ne faites pas cela. Aujourd’hui, j’avais besoin de voir une personne de cet âge visiblement heureuse de son sort.
— Là, vous m’intriguez.
En regagnant sa place derrière un vieux bureau, le policier lui désigna la chaise placée devant.
— Désolé de vous avoir demandé de venir ici. Je ne devais pas aller au poste de police aujourd’hui, et finalement, le temps de déposer une enveloppe, et j’ai été retenu toute une demi-journée.
— Ce n’est rien. En réalité, en m’invitant à venir ici, vous m’avez raccourci le trajet de moitié.
Après un silence, Veilleux poursuivit:
— Bon, je suis aussi bien de commencer: hier, j’ai reçu une jeune personne à peu près du même âge que votre fille. Elle est enceinte.
Le policier eut une grimace.
— J’ai vite constaté qu’elle ignorait comment cela avait pu se produire… Écoutez, j’ai dû lui apprendre que la cérémonie du mariage ne déclenchait pas une grossesse, qu’il fallait un autre élément. Elle m’a assuré n’avoir jamais été en contact avec un garçon ou un homme. Une information confirmée par sa mère.
Dolan n’avait maintenant aucun mal à deviner la suite. Veilleux continua:
— J’ai rappelé à madame que leur fille vivait avec ses deux parents, qu’elle était donc inévitablement en contact avec un homme. Elle m’a menacé de me poursuivre devant les tribunaux. Ce matin, son époux a forcé ma porte pour réitérer la même menace.
Le médecin marqua une pause, puis marmonna d’une voix sourde:
— C’est un crime. Il faut enfermer cet homme.
— La jeune fille a accusé son père?
Gustave secoua la tête de droite à gauche.
— Et la mère a-t-elle exprimé ne serait-ce qu’un seul soupçon devant vous?
— Non…
— Il est donc impossible pour vous de porter une accusation.
— Mais je sais que c’est vrai. Ce n’est pas la première fois que je vois une situation de ce genre.
Dolan ne voulut pas le contredire. Policiers, médecins et confesseurs ne pouvaient se faire une image idyllique de la famille canadienne-française.
— Pour qu’un policier enquête, quelqu’un doit porter plainte. Vous soupçonnez quelque chose…
— Je ne soupçonne pas, je suis certain. Vous n’avez pas vu cette jeune fille, ni les parents. Moi, je les vois à l’église tous les dimanches.
— Malheureusement, ce sont des suppositions. Si l’une ou l’autre avait accusé le père, ce serait différent. Si la mère portait des accusations en affirmant les avoir surpris, ce serait tout autre chose parce que là je pourrais débarquer chez eux dans la demi-heure.
Finalement, Gustave acquiesça. Les policiers n’avaient pas à enquêter chaque fois que quelqu’un suspectait un crime.
— Vous ne pouvez rien faire?
— Officiellement, non. Quand même, je vais prendre les coordonnées de cet homme au cas où il y aurait des développements. Sinon, peut-être qu’en voyant grossir le ventre de sa fille, la mère en viendra à vouloir que la police s’en mêle.
— D’accord… Je vous remercie de m’avoir reçu.
Gustave allait se lever quand son interlocuteur proposa:
— Je peux vous offrir à boire? Nous pourrons parler de l’un de vos anciens patients. Le gars avec une grande coupure sur le crâne.
Le visiteur se laissa convaincre. Bientôt, il tenait un verre de whisky dans la main.
— Cet homme paraît s’être bien remis, commença Dolan.
— Oui, au point d’avoir épousé ma belle-sœur et d’occuper un poste à l’École des hautes études commerciales.
— J’ai pu l’apprendre l’été dernier quand il a soutenu sa thèse. Comme je n’y ai pas compris grand-chose, je présume que c’était brillant. Il semble avoir totalement récupéré.
— Il me dit que ses souvenirs des quelques semaines avant cet incident sont encore un peu brumeux.
Une façon bien opportune de ne jamais parler du navire utilisé pour revenir d’Australie ou des personnes qui se trouvaient à bord.
— Votre épouse fait de la photographie professionnellement? enchaîna Gustave.
— Elle a même songé à offrir ses services comme photographe de scènes de crime. Compte tenu de la venue d’Isobel, elle s’est consacrée à des sujets plus innocents. Je pense que depuis 1908, elle a photographié la moitié des enfants nés à l’ouest du boulevard Saint-Laurent. Dommage qu’à l’est, on semble croire qu’elle ne parle pas un mot de français ou qu’elle demande trop cher. Son atelier est installé sous les combles de la maison.
— Je devrais peut-être revenir avec ma fille. Elle grandit si vite.
— Elle a quel âge?
— Deux ans et quelques mois la plupart du temps, et parfois vingt ans bien sonnés.
— Oui, je connais cette impression. Là, sur le mur, vous avez la photo de ma fille prise par sa mère.
Il s’agissait du gros plan d’un visage souriant d’une douzaine d’années.
— Et juste à côté, c’est la photo que ma fille a prise de sa mère.
Gustave avait reconnu la femme rencontrée parfois lors de soirées de bienfaisance. Dans la vie comme sur ce portrait, elle portait sa quarantaine avec beaucoup de grâce. Ils échangèrent encore quelques mots, puis le visiteur remercia de nouveau son hôte avant de redescendre.
Quand elle le vit, Isobel quitta ses amies pour le raccompagner jusqu’à la porte.
— Vous avez trouvé rapidement, je pense.
Même en affectant une mine sérieuse, l’adolescente riait avec ses yeux.
— J’ai eu de si bonnes indications.
Elle l’aida à mettre son manteau, lui remit son chapeau et tendit la main en disant:
— Je vous souhaite un beau Noël, docteur Veilleux. À vous et aux vôtres.
À l’heure du souper, Eugène et sa femme étaient dans le salon quand Isobel vint leur dire:
— Tout est prêt!
Pour leurs étrennes, elle avait décidé de s’occuper du repas. Depuis deux semaines, elle avait le nez fourré dans le gros livre The White House Cookbook, une belle édition avec une couverture toute rose, décorée de marguerites. Quand Éléonore s’assit, la domestique lui murmura:
— J’ai supervisé, mais elle a tout préparé avec l’aide de ses amies.
L’employée avait sans doute fait un peu plus que superviser, tout de même, Isobel avait travaillé sans relâche. En regardant sa fille faire le service, très soucieuse de s’appliquer, Dolan sentit une grande tristesse monter en lui. Quel genre d’homme pouvait faire ça à son enfant?
Depuis le 24 décembre, Achille Laferrière doutait. Ce médecin lui avait parlé du fouet. Ça, c’était pour les criminels. Lui ne faisait que chercher un peu de la tendresse dont il était privé depuis si longtemps. Et puis, elle aussi aimait ça.
De son côté, Robertine ne relâchait pas sa surveillance. Même si le 24 en soirée, ils étaient allés en famille à la messe de minuit, qu’ils avaient mangé quelque chose à leur retour – un réveillon sans entrain –, jamais le père n’avait eu l’occasion de glisser quelques mots à sa fille.
Anna, de son côté, gardait résolument les yeux baissés. Ce qui avait été un jeu secret était devenu un sujet de honte. Parce que ces activités, qui la mettaient tellement mal à l’aise et dont elle ne devait parler à personne, n’étaient en fait pas du tout un jeu, mais un péché ignoble susceptible de la conduire tout droit en enfer.
Eugène Dolan regrettait un peu d’avoir accepté de voir le docteur Veilleux la veille de Noël. Cela avait jeté une ombre sur une célébration qui avait toutes les qualités pour être parfaite. En outre, quand il rentra au travail le vendredi 26 décembre, ce fut pour retrouver un lot de batteurs de femmes et d’enfants dans les cages en sous-sol. L’obligation d’être heureux une journée par an pesait très lourd sur les esprits obtus. Et si certains célébraient la naissance de l’enfant Jésus en battant les leurs, d’autres étaient prêts à tout pour leur donner de beaux cadeaux: entre l’heure de fermeture des commerces et le début de la messe de minuit, deux magasins de jouets de la rue Sainte-Catherine avaient été défoncés.
— Je vais m’en occuper, avait-il offert à son chef Pierre Bélanger.
Celui-ci avait succédé à Olivier Campeau en 1918, après le très court intermède qui avait permis à Joseph Tremblay d’occuper ce poste pendant quelques semaines. Le gros homme aux moustaches en guidon de vélo avait rétorqué:
— Bin arrive-moé pas avec Santa Claus les menottes aux poignets.
C’est en tramway que l’inspecteur se rendit dans la rue marchande. Puisque Dolan avait décidé de faire un détour avant de se rendre au premier magasin cambriolé, c’est tout près de Laferrière Furniture’s qu’il descendit.
Rendu à l’intérieur du commerce, il demanda à un commis:
— Où puis-je trouver le grand patron?
— Prenez le monte-charge, tout au fond. Vous ne pouvez pas le rater, il n’y a que lui au dernier étage.
En traversant le local, Eugène apprécia la qualité de la marchandise. Même s’il n’y avait rien de très moderne, les meubles étaient solides et les prix, raisonnables. Ceux-là mêmes qu’abritaient les demeures des gens respectables soucieux de ne changer de décor qu’une fois tous les trente ans.
Le monte-charge servait à transporter la marchandise d’un étage à l’autre, et accessoirement, des clients ou des employés. Sous les combles, il put voir des commodes, des lits et des divans disparates. Des invendus qui changeraient de désignation après l’Épiphanie, pour devenir les «occasions d’après les Fêtes». Au fond, un homme trop gras et rougeaud se tenait derrière un bureau ministre encombré de papiers et de gros livres.
— Vous travaillez à votre bilan de fin d’année? demanda Dolan en se plaçant dans l’embrasure de la porte.
L’homme sursauta.
— Comme on est pas mal rendu à la fin de l’année, ça se peut. Vous, vous travaillez pour l’impôt?
Mince, noir de poil et engoncé dans des habits sombres, Dolan pouvait facilement incarner la promesse d’une mauvaise nouvelle. Comme un croquemort ou un inspecteur fiscal.
— Non, je travaille pour la police de Montréal.
Cette fois, il obtint toute l’attention de son interlocuteur. Celui-ci posa sa plume pour demander, après une hésitation:
— Qu’est-ce qui vous amène?
— Je peux m’asseoir?
Dolan n’attendit pas la permission pour occuper une chaise.
— C’est une curieuse histoire, en réalité. Bien loin de l’esprit du temps des Fêtes. Ça concerne une jeune fille avec un pain au four, comme on dit dans ma campagne, et l’identité du père.
— Le criss de docteur. Il n’a pas le droit de répandre ce genre d’histoire. Je pourrais le poursuivre pour diffamation!
En un instant, le policier eut la confirmation de l’histoire de Veilleux.
— Je vous conseille de le faire. C’est vraiment dégueulasse de raconter ça sur un bon père de famille, reprit Dolan en sortant un calepin et un crayon de l’une des poches de son paletot. Vous allez me raconter toute l’histoire en détail. Je vous promets que s’il y a matière à porter des accusations, j’irai le cueillir dans son cabinet de la rue Durocher. Après tout, c’est facile: s’il n’y a pas de bébé, ce sera la preuve que cet homme est un malicieux.
— … Je ne sais pas vraiment quoi vous dire. Il m’a lancé ça au visage dans son bureau et il n’y avait aucun témoin. Ce serait ma parole contre la sienne.
— Ah! C’est vraiment dommage, parce que colporter des choses aussi horribles sur quelqu’un… Les crimes des voleurs de la Banque d’Hochelaga paraissent bénins à côté d’un homme qui viole sa fille.
Le calepin et le crayon retrouvèrent leur place dans une poche. Ensuite Dolan se leva en laissant tomber:
— Je m’excuse pour le dérangement.
Le policier se dirigea vers la porte du bureau. Alors qu’il allait sortir, il se retourna pour demander:
— Finalement, il y a un bébé en route ou non?
— Il n’y a pas de bébé. Prenez-vous ma fille pour une salope?
— Certainement pas. Surtout s’il y a un bébé, en fait! Le père, par contre…
L’inspecteur laissa derrière lui un homme totalement désemparé.
Le jour de la Saint-Sylvestre, les Duval – en compagnie de madame Germain – se rendirent chez les Veilleux pour un souper tardif.
Les sœurs Germain s’étaient mises en beauté. Elles portaient des robes aux couleurs vives, taillées dans de beaux tissus. Le temps où la plus jeune héritait des vêtements de son aînée était fini. Et si jamais elles en échangeaient un, c’était pour se souvenir de leur complicité quand elles étaient des jeunes filles à la recherche d’un bon parti. À ce jeu, Iris avait été la moins chanceuse des deux. Pourtant, à l’époque, sa relation avec le plus flamboyant des finissants en médecine de la promotion de 1914 avait provoqué une pointe de jalousie chez sa sœur. La vie avait de ces ironies, parfois.
Quand le repas fut terminé un peu après neuf heures, une longue négociation fut nécessaire pour convaincre Andrée d’aller au lit. Mère, grand-mère et marraine se succédèrent pour la border et lui raconter chacune un bout de l’histoire de Blanche-Neige.
Quand Iris redescendit la dernière, elle avoua:
— Je me suis engagée à la réveiller à minuit pour qu’elle puisse donner des baisers à tout le monde.
— Elle n’en a pas été privée ce soir, remarqua Gustave.
— Oh, ceux de minuit sont les plus importants. Ils permettent de bien commencer l’année.
Le regard de la jeune femme se porta sur la surface de la table. Les soucoupes pour le dessert et les tasses de thé avaient été déplacées afin de faire de la place à des documents.
— Je leur montrais notre récolte d’hier, l’informa Ève en désignant l’image d’un navire de la Cunard Line.
Préparer un voyage était presque aussi agréable que le réaliser. Les deux femmes étaient allées la veille à l’agence Thomas Cook and Sons, rue Sainte-Catherine Ouest.
— Vous rêvez de voyager avec une compagnie de l’Empire? demanda Samuel.
— … Nous allons voyager avec la compagnie que vous voudrez, répondit Iris en englobant les deux hommes du regard.
C’était la réponse à donner à ceux qui, finalement, paieraient ce voyage. Mais Samuel n’avait pas l’habitude d’une pareille soumission et il ne désirait pas du tout en venir à jouer au petit chef.
— Je ne suis pas certain de vouloir assumer la responsabilité de choisir pour toi. J’espère que tu vas me dire précisément ce que tu souhaites vivre comme expérience, et je ferai la même chose. Par exemple, si tu n’as pas envie de venir voir des milliers de squelettes dans les catacombes, tu pourras aller voir une exposition de broderies des princesses de France au seizième siècle.
— Les princesses faisaient de la broderie? demanda Ève.
— Je n’en sais rien du tout. Je cherchais un exemple de ce que je ne veux pas voir, mais qui intéresserait Iris.
— Moi, les squelettes, je ne dirais pas non, intervint celle-ci.
— Alors nous irons ensemble et je chercherai des coins sombres pour t’embrasser.
— Et nous regarderons ailleurs pendant ce temps, les taquina Ève.
Finalement, les catacombes paraissaient faire l’unanimité. Ils convinrent de parcourir divers guides de voyage pour dresser chacun une petite liste de ce qu’ils ne voulaient pas manquer. Ils trouveraient bien le moyen de mettre tout ça en commun autour de quelques bons repas.
— Selon ton expérience, quel serait le meilleur moment pour voyager? demanda Gustave.
— Idéalement, ce serait en mai et en juin parce que les foules seront moins denses et qu’il fera moins chaud. En plus, il se tiendra une exposition des arts décoratifs à Paris. Ce sera l’occasion de voir ce qui est à la mode.
Pendant cette conversation, madame Germain buvait son thé à petite gorgée en démontrant un ennui profond. Cela tenait surtout au fait qu’aucune de ses deux filles ne demandait: «Maman, tu veux te joindre à nous?»
— Cette période de l’année me conviendrait aussi, dit Gustave. Et tout à l’heure, tu parlais des compagnies maritimes. Tu as une préférence?
— Pas pour une compagnie en particulier. Je suis tenté par l’une de celles qui offrent la Cabin Class.
Comme les autres fronçaient les sourcils, il expliqua:
— Je n’ai pas nécessairement envie de voyager en première pour voir Rockefeller. Par contre, si je ne suis pas en première, je ne veux pas non plus qu’un employé m’empêche de voir Rockefeller. Certains navires mettent tous les passagers dans une seule catégorie, la Cabin Class. Cela convient à des gens comme nous: la classe moyenne.
Samuel aurait dû préciser classe moyenne supérieure. Après tout, le seul prix de la traversée pour quatre personnes représenterait le salaire annuel d’un travailleur qualifié.
— Tu sais que c’est cher. En seconde, ou même en troisième, nous ferions un beau voyage.
Si Ève n’exprimait aucune préférence, elle gardait les yeux posés sur son époux. Plutôt que de parler argent, celui-ci se leva d’un bond:
— Princesse, que fais-tu là?
Andrée était debout au milieu de l’escalier, sa couverture favorite pressée contre son cœur. Il alla la prendre dans ses bras et revint se rasseoir. C’en était fini des efforts pour la faire dormir.
— J’attends les becs.
— D’accord. Sauf que demain, tu dormiras jusqu’à midi.
Finalement, une minute plus tard, elle dormait dans les bras paternels. Gustave revint au sujet qui préoccupait Iris et Ève:
— Comme je fais les mêmes investissements que Samuel, je suppose que nos moyens se ressemblent.
Ce serait donc en Cabin Class en mai et juin 1925 qu’ils partiraient tous en voyage. Si Andrée rêvait d’être une princesse un jour, à cet instant, sa mère et sa marraine croyaient l’être devenues.
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