Retour de flamme: La Famille Sullivan, New York, tome 6 (French Edition)
Chapitre Dix
Le trajet jusqu’à Alexandria Bay ne fut de toute évidence pas assez long pour Aldwin. Le lévrier n’avait jamais paru aussi heureux qu’en étant couché sur les genoux d’Amélia pendant cinq heures d’affilée. Harry lui avait demandé si elle avait toujours des sensations dans les jambes, car il pouvait le déplacer sur la banquette arrière, mais elle avait insisté pour que le chien et elle restent là où ils étaient.
Harry comprenait tout à fait les sentiments d’Aldwin. Cinq heures avec Amélia étaient un cadeau merveilleux. Ils parlèrent de tout, de ses amis, de ses cours, de télévision et de films, et aussi de sa nouvelle famille pleine de Sullivan vivant partout à travers la planète. Alec, Suzanne et Drake lui avaient tous envoyé un message pendant le trajet pour l’informer de leur présence vendredi et son grand-père avait appelé pour confirmer. D’après ce qu’Harry pouvait en dire, ça avait été une bonne conversation. Si bonne qu’après avoir raccroché ils avaient continué à parler par messages.
Au début, Harry avait été frappé par les ressemblances entre Molly et leur fille – leur voix, leurs expressions, leur intelligence passionnée. Mais en passant plus de temps avec elle, il voyait aussi les différences, ce qui la rendait unique. Là où Molly était douce et posée, Amélia ne gardait rien pour elle. Molly ne demandait presque jamais rien, Amélia ne se gênait pas pour exprimer ses désirs et ce qu’elle voulait.
Il supposait que cela avait à voir avec la différence dans leur éducation. Molly avait montré de l’amour, de l’affection et de l’attention tout au long de sa vie. Les parents de Molly n’avaient jamais été présents pour elle.
Harry connaissait ce sentiment, comme on pouvait se sentir seul et en difficulté en tant qu’enfant sans avoir des parents pour nous guider. Même si sa mère était morte quand il était petit, il ne l’avait pas seulement perdu, elle, il avait aussi perdu son père, submergé par le deuil. Harry n’avait jamais su ce que c’était d’avoir une famille normale. Avoir une mère ou un père à qui demander de l’aider pour ses devoirs après les cours. D’avoir un père pour lui apprendre à faire du vélo ou lancer une balle. Avoir un de ses parents présents à la réunion parents-profs à l’école.
Il voulait faire toutes ces choses pour Amélia. Mais même ça, ça ne lui paraissait pas suffisant. Il ne voulait pas être simplement le père perdu venant s’immiscer pendant que Molly les regarderait de loin.
Il voulait qu’elle et lui forment une équipe. Dans tous les sens du terme.
C’était stupéfiant de voir comme les choses pouvaient changer dans l’espace de vingt-quatre heures. Seulement un jour auparavant, il était un fils, un frère, un académicien. Il se demandait où se trouvait Molly, à quoi ressemblait sa vie, s’il devait aller la chercher ou pas.
Un jour plus tard, il était père.
Et Molly était de retour dans sa vie.
Il souriait quand Amélia montra quelque chose par la fenêtre.
— Au milieu du pâté de maisons, c’est la nôtre.
Le soleil s’était déjà couché quand ils se garèrent près du trottoir. Aussitôt qu’Amélia eut attaché la laisse d’Aldwin, ce dernier était prêt à sauter hors de la voiture.
— Je vais le promener jusqu’au coin de la rue, proposa Amélia. Mais n’entre pas avant mon retour. Je veux te faire faire le tour du propriétaire.
— D’accord, mais fais attention qu’il ne te fasse pas tomber. Il ne connaît pas sa force, surtout quand il voit un écureuil.
Elle lui sourit.
— Ça ira. Je suis solide. Maman et moi on a pris des cours de karaté au centre communautaire l’été dernier. Personne ne nous cherchera des noises.
Il s’émerveillait de l’assurance d’Amélia tandis que le lévrier marchait juste à côté d’elle, comme il ne l’avait jamais fait avec Henry. Même sa dure à cuir de sœur n’avait pas eu cette assurance à quinze ans.
Molly se gara dans l’allée et après être sortie de la voiture, il lui dit :
— Tu as fait un travail merveilleux avec Amélia.
Molly sourit.
— Merci. Tu as fait bonne route, alors ?
— Comment pourrait-il en être autrement ? Amélia est intelligente, compatissante, drôle et gentille. Et je n’ai jamais vu Aldwin aussi docile, ou amoureux.
Molly rit.
— Elle a cet effet sur les animaux. Un seul regard, une seule parole et ils sont à ses pieds. La plupart des gens ont tendance à faire de même. Je me suis toujours dit qu’elle devait être née sous une étoile très spéciale.
Harry voulait dire à Molly que c’était elle l’étoile, mais il ne voulait pas l’effrayer. Pas quand il allait vivre sous le même toit qu’elle pendant quelque temps. Et pas quand elle avait toutes les raisons du monde d’être méfiante à son égard.
Après tout, il ne s’était pas réellement excusé pour lui avoir brisé le cœur tellement d’années auparavant. Il n’avait rien fait pour la convaincre qu’il avait changé. Bien sûr, il avait pris un congé au travail et avait temporairement plié bagage pour passer du temps avec Amélia. Mais il était si haut placé à l’université que sa carrière n’était pas du tout menacée.
Amélia et Aldwin revinrent en courant, portés par leurs grandes jambes.
— Je suis prête pour te faire faire le tour du propriétaire maintenant, dit-elle les yeux brillants. C’est notre jardin de devant. Maman s’est occupée du chemin et des parterres de fleurs, mais je l’ai aidée avec les pavés.
— C’est joli.
La petite maison était jaune, avec des ornements bleus autour des fenêtres. Le jardin devant reflétait les motifs, les fleurs formaient une explosion de couleurs autour d’eux.
Amélia se dirigea vers la porte d’entrée, et à la seconde où elle l’ouvrit, Aldwin se précipita à l’intérieur. Il s’arrêta en dérapant dans le petit salon et la cuisine.
— Je m’excuse par avance pour ce qu’il pourrait casser, dit Harry en se demandant comment ils allaient pouvoir vivre tous les trois avec un chien faisant la taille d’un mini cheval ici.
La maison était plus chaleureuse, accueillante et jolie qu’aucune autre, mais aussi si petite.
— Aldwin ira bien, dit Molly en tapotant la grosse tête de du chien en allant à la cuisine avant de poser son sac sur le comptoir.
Amélia n’était de toute évidence pas la seule à être excitée à l’idée d’avoir un chien. À grandir dans des pensionnats pendant que ses parents étaient dans des pays reculés, Molly n’avait pas pu avoir d’animal de compagnie. Il soupçonnait que ça n’avait pas été dans les prévisions d’une mère célibataire non plus, elle avait sûrement voulu donner toute son attention à sa fille.
— C’est notre salon et notre cuisine, mentionna Amélia. C’est les cours de maman sur la table.
Il avait déjà remarqué l’épais manuel et le cahier de notes près de l’ordinateur portable.
— On n’a pas de bureau, mais ça fonctionne parfaitement, mentionna Molly. Je déplace tout pour le dîner.
— Je veux faire ma spécialité pour le festin du retour de papa, dit Amélia.
Le retour. C’était exactement le sentiment qu’il avait, même s’il n’était jamais venu auparavant.
— Ses pâtes primavera sont à tomber par terre, lui dit Molly.
— Après avoir fait le tour de la maison, dit Amélia, je vais t’emmener dans le jardin pour voir ce qui est mûr pour le mettre dans le plat. J’aime cuisiner ce qui sort tout droit du jardin.
— Tu vas aimer parler cuisine avec Alec.
Harry avait hâte qu’Amélia passe plus de temps avec le reste de ta famille – il était si heureux qu’ils viennent à la comédie musicale vendredi.
— Il a récemment arrêté de travailler dans les avions pour ouvrir un restaurant bio dans la pépinière de sa femme.
— C’est génial ! s’exclama Amélia. En ce moment, je pense à devenir soit chef ou vétérinaire. Avant je voulais être avocate, puis actrice et ensuite bijoutière.
— Que des bons boulots, dit-il incapable d’arrêter de sourire. Heureusement, tu as au moins une tante, un oncle, un cousin pour parler de toutes les carrières que tu pourrais imaginer. Et même la fabrication de bonbons, comme ma cousine Carrie dans le Maine.
— Je ne savais pas qu’on pouvait faire une carrière dans les bonbons. Elle est mon héroïne !
Amélia lui attrapa la main pour la guider le long du couloir.
— Maintenant, poursuivons le tour de la maison. Ça, c’est ma chambre.
Comme sa résidente, elle était colorée, lumineuse et amusante. Et bordélique.
— Tu étais supposé ranger avant d’aller dormir chez ta copine, dit Molly.
Elle ressemblait à toutes les mères, pensa Harry. Son sourire s’agrandit devant la normalité de tout cela. Seulement une fois, il aurait aimé entendre son père commenter l’état de sa chambre. Mais William n’avait jamais été assez dans les parages pour remarquer des choses comme ça.
En attendant, Aldwin reniflait toutes les chaussures, toutes les peluches et les oreillers. Puis il sauta sur le lit d’Amélia, fit un tour sur lui-même et s’installa pour une sieste, la tête posée sur ses pattes.
— On dirait qu’il a déjà trouvé sa place, remarqua Molly.
— Il s’imagine être un chien de poche de six kilos plutôt qu’un monstre de soixante-dix, dit Harry.
Sachant qu’on parlait de lui, Aldwin ouvrit un œil. Amélia rit.
— Quand je l’ai emmené la première fois chez moi, j’ai essayé de l’empêcher de monter sur les meubles, mais sans succès.
— Il devait être le plus mignon des chiots, dit Molly. Mignon, mais énorme.
— Je suis certain qu’il l’était, répondit Harry. Je ne l’ai pas depuis longtemps.
— Il était où avant ?
Amélia sembla terriblement inquiète quand elle passa un bras autour de son cou et posa sa joue contre sa fourrure.
— Les gens au refuge pour animaux m’ont dit qu’on s’était bien occupé de lui. Malheureusement, son ancienne propriétaire avait des problèmes de santé et ne pouvait plus l’emmener se promener. Ses enfants n’ont pas pu le prendre et elle n’a pas eu le choix que de le laisser. Le refuge l’a emmené dans un marché, et quand je l’ai vu, je l’ai ramené avec moi.
— Il a eu de la chance de te trouver, dit Molly d’une voix douce. Une personne qui ne se soucie pas qu’il soit un peu vieux. Si ses meilleures années sont derrière lui.
— Maman !
Amélia mit ses mains sur les oreilles d’Aldwin.
— Il est toujours dans la fleur de l’âge.
Mais Harry avait l’impression qu’elle ne parlait pas seulement du chien. Même si son assistant d’une vingtaine d’années avait flirté avec elle, Harry supposait qu’elle ne se sentait plus toute jeune. S’il avait élevé une fille tout seul, il se dit qu’il aurait certainement pensé de la même manière.
Amélia déposa un baiser sur le museau d’Aldwin, puis guida Harry vers une pièce juste assez grande pour un grand lit et une armoire en pin.
— Ce sera ta chambre. On va partager la salle de bains dans le couloir, mais je suis la première entre sept heures et huit heures le matin.
Il leva les mains.
— Ne t’en fais pas. Quand on était enfant, Suzanne m’a appris à rester hors de ses pattes jusqu’à ce qu’elle ait quitté la maison le matin.
— Tu pourras toujours utiliser celle de maman si tu en as réellement besoin, proposa Amélia.
Molly ne dit rien en entendant ça, mais Harry ne pouvait l’imaginer heureuse qu’il se pointe dans sa chambre en boxer.
Mais peut-être qu’elle l’était…
Ce n’était pas facile de repousser cette séduisante pensée en poursuivant le long du couloir, mais malgré son attirance plus forte que jamais, découvrir comment ils pouvaient tous les deux être les parents d’Amélia était prioritaire. Tout le reste, y compris de découvrir si les lèvres de Molly étaient toujours aussi douces que dans ses souvenirs, devait passer ensuite.
— C’est la chambre de maman et sa salle de bains.
La chambre de Molly n’était pas bien grande, mais elle était ravissante et confortable, avec des portes vitrées donnant dans le jardin arrière. Le soleil était couché maintenant, mais il pouvait imaginer la lumière affluer au lever du soleil.
Il était presque impossible de repousser les autres choses qu’il pouvait facilement imaginer, comme se blottir contre elle dans le lit en pin sous les couvertures fleuries, leurs vêtements jonchant le sol, leurs mains, leurs bouches, leurs mains, leurs corps insatiables l’un de l’autre. Ou dans la baignoire, tous les deux, avec de la mousse recouvrant leurs peaux nues pendant qu’elle le chevauchait et qu’il…
Il était encore plus difficile de repousser les pensées et les visions cette fois.
— Pourquoi tu ne montrerais pas le jardin à Harry et en profiter pour ramasser les légumes ? suggéra Molly. Il est déjà assez tard, alors on devrait commencer à préparer le dîner.
Comprenant que Molly n’était pas à l’aise avec sa présence dans sa chambre – était-ce parce qu’elle avait les mêmes visions sexy que lui ? – Harry suivit Amélia dans le jardin.
C’était un espace remarquable, même au crépuscule. Les fruits et les légumes débordaient des espaces de plantation en bois, avec des fleurs ornementales et des arbustes tout autour.
Une sensation de paix envahit Harry. Pas seulement parce qu’il se trouvait là avec sa fille, mais aussi parce que ce jardin, cette maison, les aboiements des chiens et les hiboux hululant semblaient tous avoir du sens.
Toute sa vie, il s’était demandé ce que ce serait d’avoir une vraie famille. Bien sûr, il aimait ses frères, sa sœur et son père, mais faire le boomerang entre son appartement au dernier étage de New York, dans l’East Side, et la maison à Summer Lake en fonction de celui parmi eux qui affrontait la plus grande crise, ne lui avait jamais paru normal.
Amélia n’avait pas eu de père, mais elle avait cette petite maison, un jardin et une ville paisible. Et plus que tout, elle avait une mère qui l’aimait de tout son être.
Pour lui, cela faisait d’elle la fille la plus chanceuse au monde.
— Tu sais t’occuper d’un jardin ? demanda-t-elle.
— Pas aussi bien que toi. Pourquoi ne pas me montrer les bases et le meilleur moyen de récolter ?
Harry avait été professeur presque toute sa vie d’adulte. Et quand il pensait devenir père, il avait toujours pensé être celui conférant le savoir à son enfant. Mais quand sa fille lui apprit comment cueillir une courgette, il comprit qu’elle allait être celle qui lui apprendrait les choses les plus importantes.
Pas seulement comment être un bon père, mais aussi vivre avec joie à chaque instant.
Même, pensa-t-il en regardant par-dessus son épaule et voyant Molly à la fenêtre de la cuisine, quand la vie était réellement compliquée.
Mais étonnamment belle.
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