Retour de flamme: La Famille Sullivan, New York, tome 6 (French Edition)
Chapitre Dix-Neuf
Molly n’avait jamais été aussi heureuse de passer la journée dans la réserve au sous-sol, en dessous de la boutique cadeau de Boldt Castle. Habituellement, faire l’inventaire dans la pièce froide et sans fenêtres était une chose qu’elle redoutait. Faire l’inventaire n’était jamais quelque chose d’amusant ou d’intéressant, mais au moins le soleil brillait par les grandes baies vitrées du rez-de-chaussée quand elle et Harry avaient compté les articles hier. Et elle avait aimé parler avec lui, entendre des nouvelles de sa famille, simplement être près de lui.
Sa poitrine se serra en pensant à la manière dont ils s’étaient séparés ce matin-là. Et maintenant elle venait de perdre le compte des boîtes de réveils avec la forme du château. Elle recommença à compter, mais c’était impossible de se concentrer.
Si elle lui avait demandé de venir avec elle ce matin, Harry aurait proposé de travailler ici, dans la pièce sombre et froide. Mais elle n’avait pas demandé. Elle s’était tellement inquiétée de devoir l’affronter autour du petit-déjeuner avec Amélia qu’elle avait filé hors de la maison puis avait sauté sur le premier ferry en direction de Heart Island pour se cacher.
Oui, il l’avait aimée à en perdre le souffle. Et elle ne pouvait nier lui avoir fait la même chose.
Mais rien d’autre ne semblait clair en cet instant.
Avec de la chance, avant de sortir de la pénombre, elle aurait trouvé quelque chose.
— Molly, tu es en bas ?
Elle gémit presque en entendant la voix de Greta. Son amie savait quand elle n’était pas dans son assiette et n’hésitait pas à poser des questions personnelles pour comprendre.
— Je fais l’inventaire de la réserve.
Elle entendit des pas descendre l’escalier et elle vit ensuite le sourire joyeux de Greta.
— Tu es vraiment géniale de faire ça tous les ans dans un espace provoquant la claustrophobie.
Molly espérait que son amie ne verrait pas ce qu’il se cachait derrière le sourire plaqué sur son visage, même si c’était peu probable.
— Tu as besoin d’aide là-haut ?
— Tout se passe bien dans le magasin, mais Joël a appelé pour dire qu’il est malade, alors Stanley espérait que tu pourrais le remplacer pour la visite passant par les archives dans quinze minutes.
— Bien sûr, je serais heureuse de le faire.
— Super, je vais l’appeler par radio pour l’informer.
Même si Greta avait transmis le message, et devenait vraiment claustrophobe dans la réserve du sous-sol, elle ne partit pas.
— Comment ça se passe à la maison ?
— Bien !
Molly gazouilla le mot, soudainement heureuse qu’il n’y ait pas de fenêtres, sinon Greta aurait certainement vu son visage s’enflammer.
— Harry aide Amélia à construire les décors pour sa comédie musicale de vendredi. Ils se rapprochent tellement tous les deux.
— Bien.
Greta s’arrêta juste assez longtemps pour inquiéter Molly sur ce qu’elle allait dire ensuite.
— Et vous deux ?
— On va bien.
Elle essaya de trouver un mot différent, quelque chose pouvant convaincre Greta qu’elle n’était pas follement amoureuse d’Harry – mais sa tête était si pleine de souvenirs de lui faisant pleuvoir des baisers sur son corps nu pendant qu’elle le suppliait de ne jamais cesser, qu’elle ne put rien trouver d’autre que :
— Il fait de gros efforts.
Oh mon Dieu, pourquoi avait-elle dit gros ?
— Je sais que c’est toute une transition pour vous tous. Mais si quelqu’un peut faire en sorte que ça fonctionne, c’est toi, Amélia et Harry, d’après ce que j’ai pu voir hier.
Greta regarda sa montre.
— Maintenant, je devrais te laisser essuyer toutes les toiles d’araignées de ta tenue avant la visite.
Quinze minutes plus tard, Molly partageait ses histoires préférées sur le château avec les visiteurs l’ayant rejointe aux archives. Elle leur montra les plans originaux, une collection de photos en noir et blanc prises au cours de la construction et enfin, les lettres d’amour.
Stanley entra pour les dernières minutes et leva un pouce derrière le groupe.
— J’ai toujours pensé que l’histoire de Boldt Castle est l’une des histoires vraies les plus romantiques.
— Romantique ? dit une femme d’une vingtaine d’années. Vous ne voulez pas plutôt dire sombre et tragique ? George Boldt a construit ce monument d’amour pour sa femme, mais elle est morte avant sa complétion.
— Oui, répondit Molly, il y a de la noirceur. Et un deuil. Mais j’aime penser que George et Louise auraient été heureux de savoir que, plutôt que de le laisser tomber en ruine, nous avons pu le préserver et célébrer l’héritage de leur amour bien après leur mort.
Elle fut saisie en remarquant avoir prononcé les mêmes paroles qu’Harry lui avait dites la veille – comme les histoires sombres pouvaient avoir une certaine beauté en eux. La beauté ne s’en allait jamais, mais devenait plus riche.
Les visiteurs partirent quelques minutes plus tard, mais Stanley resta.
— T’écouter me donne toujours un nouveau souffle pour mon travail. Tu connais bien ton domaine.
— Peut-être pour le château. Mais pour le reste de ma vie…
Elle secoua la tête, elle se sentit plus confuse que jamais.
— Dernièrement, j’ai l’impression de tout faire de travers.
— Bien sûr que tu as fait des erreurs. Et tu vas continuer à en faire. Comme nous tous.
Stanley n’avait pas peur d’être franc. Heureusement, il était aussi l’une des personnes les plus gentilles qu’elle ait connues.
— Mais ce n’est pas grave, parce que la vie est bien plus que des erreurs. C’est aussi là où se trouve tout le côté amusant. Les risques que nous prenons. Et plus que tout, l’amour que nous donnons, même si nous ne sommes pas certains qu’il va durer. Tout comme le château. Même s’il y a toutes les chances qu’il s’effondre dans l’avenir, nous devons espérer que nos gestes pour l’honorer le feront perdurer.
Molly savait que Stanley ne parlait pas seulement du château. Il parlait de ses peurs à l’idée de tomber amoureuse à nouveau. Pendant si longtemps, elle avait essayé de se dire qu’elle avait tourné la page sur Harry. Mais se mentir à elle-même n’avait rien changé à ses sentiments.
Seulement, si l’amour n’avait pas été suffisant la première fois, comment pouvait-elle croire que ce serait le cas aujourd’hui, alors que les enjeux étaient encore plus élevés ?
— Je ne sais pas quoi faire pour Harry.
Les mots sortirent tout seuls. Stanley était tellement plus qu’un patron. Il était devenu le père qu’elle n’avait jamais réellement eu.
— Pas à propos de son rôle de père pour Amélia, c’est déjà un père formidable, mais à propos de mes sentiments pour lui.
— Tu lui as dit que tu étais confuse ?
— Non.
Elle avait préféré le pousser hors de sa chambre ce matin-là sans leur permettre de discuter de tout ça.
— Au moins quand j’avais dix-huit ans, je pouvais mettre les erreurs sur le compte de la jeunesse.
Elle soupira.
— Il s’avère que seize ans de plus ne m’ont pas rendue plus sage.
— L’amour nous rend tous idiots, Molly.
Stanley fit suivre ses mots d’un sourire.
— La bonne nouvelle, c’est que ça vaut réellement le coup.
* * *
Harry n’avait pas transpiré pendant sa soutenance de doctorat. Il s’était équipé d’un parachute et avait sauté d’un avion sans problème pour fêter les trente ans d’Alec. Il avait réussi à rendre les jumeaux de sa cousine Sophie heureux pendant tout un après-midi l’an dernier quand elle était venue à New York et avait réellement eu besoin de quelques heures toute seule à la bibliothèque.
Mais s’asseoir pour un dîner tardif avec Molly était complètement éprouvant pour ses nerfs.
Encore et encore, toute la journée, il s’était rappelé qu’Amélia était certaine que Molly était toujours amoureuse de lui. Et puisqu’elle connaissait sa mère mieux que quiconque, elle ne pouvait pas avoir tort, n’est-ce pas ? Tout comme il savait que sa fille avait raison quand elle avait dit qu’il devait lui donner de l’espace pour essayer d’accepter les changements avant de lui demander de lui redonner son cœur.
Même s’il s’était bien amusé au lycée avec Amélia à travailler sur les décors pour La Mélodie du Bonheur, chaque fois qu’elle pouvait passer entre les cours, toute une journée loin de Molly ne l’avait pas rendu plus patient. Bien au contraire.
Après avoir terminé au lycée, il lui avait acheté des fleurs, était revenu à la maison et avait tondu la pelouse, avait préparé le dîner, tout en réfléchissant à ce qui pourrait être le meilleur cadeau d’anniversaire possible. Mais même si Molly l’avait remercié pour les fleurs, le travail fait dans le jardin et la préparation des tacos qu’ils étaient sur le point de manger, il n’était toujours pas convaincu que quoi que ce soit avait changé depuis le matin.
Surtout quand ils avaient la conversation la plus banale de l’histoire.
— Merci d’avoir gardé le repas au chaud jusqu’à la fin de mes cours, dit-elle.
— Je t’en prie, répondit-il. Comment s’est passée ta journée ?
— Bien.
— Tu es toujours sur l’inventaire ?
— Oui, j’étais dans la réserve aujourd’hui. Comment c’était de travailler sur les décors de la comédie musicale ?
— Super. Nous avons tout rebâti maintenant. Ils ont juste besoin de retouches de peintures.
Harry ne pouvait pas reprocher à Amélia de les regarder tour à tour en secouant la tête en les voyant aussi pathétiques. Depuis son poste au côté d’Amélia, même Aldwin semblait déçu d’eux.
Harry avait toujours été doué pour désamorcer les situations difficiles des gens. Sa sœur parlait souvent de lui comme d’un médiateur. Mais maintenant que c’était sa situation difficile, chaque fois qu’il regardait Molly, son cœur s’emballait, ses paumes étaient moites et son esprit se vidait.
— On a eu un temps de lecture libre dans mon cours d’art du langage aujourd’hui, dit Amélia au milieu du silence lourd et extrêmement étrange. Alors j’ai lu le brouillon de ton livre, papa.
— Merci d’avoir fait aussi vite.
Il était aussi reconnaissant qu’Amélia s’occupe de la conversation.
— Qu’en penses-tu ?
Henry n’avait jamais été affecté par les critiques, bonnes ou mauvaises. En grandissant tout en écoutant les suppositions sans fin sur les peintures de son père, Harry avait instinctivement compris que peu importe si on aimait ou pas l’art de William Sullivan, tout ce qui importait était comment son père se sentait par rapport à son propre travail. S’il aimait travailler sur ses toiles – et si elles lui procuraient de la joie en regardant ce qu’il avait créé – alors il avait réussi.
Mais en attendant le retour d’Amélia, il se surprit à être nerveux. Simplement parce qu’il détestait la pensée de la décevoir d’une quelconque manière, même avec ses écrits académiques.
— Le sujet est très intéressant, dit-elle, mais ton brouillon semblait impersonnel, alors j’ai eu du mal à me connecter au texte.
Ne voulant pas montrer à Amélia combien son commentaire l’affectait, il garda son expression impassible.
— Peux-tu m’en dire plus ?
— Bien sûr.
Amélia composa un autre tacos avec de la garniture posée dans des bols sur la table, elle prit une grosse bouchée avant de poursuivre.
— Tu as dépeint tous les célèbres chevaliers médiévaux comme s’il était infaillible. Comme s’ils n’imaginaient pas un instant faire la moindre erreur. Mais ces hommes ne pouvaient pas être toujours aussi confiants en eux. Tout le monde ressent de la nervosité, non ? Tout le monde fait des erreurs – ou du moins, a l’impression de le faire.
Elle haussa les épaules.
— Je pense seulement que si tu nous montrais en quoi les chevaliers n’étaient pas si différents de nous, alors ce serait plus facile de sentir des affinités avec eux. Ils ne seraient plus des personnes anonymes de l’Histoire dont on doit essayer de se rappeler les noms et les dates de batailles. Si nous savions des choses sur eux, quelque chose de concret, il me semble que leurs histoires auraient plus d’impact. Est-ce que c’est sensé ?
— Absolument.
Ce serait un gros engagement de suivre son conseil et changer son livre, mais il serait idiot de ne pas le faire quand ce qu’elle disait le touchait jusque dans les tripes. Il ne voulait pas seulement écrire un bon livre, il voulait en écrire un génial.
— Tu as complètement raison. Je vais devoir me plonger beaucoup plus dans les vies personnelles des personnages historiques sur lesquels j’écris et ensuite utiliser ces informations pour mieux informer mes analyses.
Il se pencha vers sa brillante fille pour la prendre dans ses bras.
— Si tu penses à quelque chose d’autre, n’hésite pas à me le dire.
— Il y en a une autre.
— Amélia, dit Molly, peut-être que tu devrais laisser Harry digérer ce que tu lui as déjà dit avant de rajouter quelque chose.
— Mais il a demandé mon point de vue et je n’ai pas parlé du point le plus important encore.
— Continue Amélia, dit Harry. Je veux entendre tout ce que tu as à dire.
Même si ce n’était pas facile à encaisser.
— Je ne veux pas te blesser.
Elle semblait soudainement inquiète.
— Ce ne sera pas le cas.
Il lui sourit.
— Promis. Tu ne peux pas être pire que The New York Times Book Review.
Elle lui sourit en retour.
— Ouf. Je voulais seulement ajouter que la chose m’ayant le plus embrouillé avec ton livre, c’est qu’il donne l’impression d’être écrit par un robot. Je veux dire, tu es drôle et détendu, mais rien de tout ça transparaît. Ça donne l’impression que tu ne veux pas approfondir le sujet sur lequel tu écris. Comme si tu étais nerveux de le rendre réel.
Le dernier gros morceau de bœuf haché sortit du tacos d’Amélia avec la dernière bouchée, puis elle demanda :
— Est-ce que ça a du sens ?
Quand elle se leva pour se laver, Harry fut heureux qu’elle ne puisse pas voir son visage quand il répondit.
— Oui, merci.
Son commentaire l’avait frappé de trop près et trop fort. Et pas seulement parce qu’il était évident que son livre avait besoin de beaucoup de travail. L’entendre dire : ça donne l’impression que tu ne veux rien approfondir… Comme si tu étais nerveux de rendre les choses réelles, l’avait frappé au plus profond de son être.
— Le dîner était génial, papa.
Amélia prit son assiette pour la poser dans le lave-vaisselle.
— Ça vous ennuie si je quitte la table ? J’ai des devoirs à faire et je pense emmener Aldwin faire un tour du pâté de maisons avant qu’il s’endorme avec moi dans ma chambre.
Molly hocha la tête.
— Bien sûr, pas de problème, ma puce.
Harry parvint à lui sourire.
— Aucun souci, chérie. On se voit demain matin.
Amélia attrapa la laisse d’Aldwin et se dirigea dehors avec un chien très heureux.
Molly s’essuya les mains.
— Le dîner était génial, Harry.
Même s’il n’avait pas fini son repas, il se leva pour débarrasser les assiettes. Manger était la dernière chose à laquelle il pensait.
Molly l’arrêta en posant une main sur son bras.
— Que dirais-tu si on laissait tout ça là pour l’instant et si on prenait une bouteille de vin pour la boire dans le jardin ? C’est une soirée superbe.
Sans attendre sa réponse, ce qui était une bonne chose, compte tenu de la difficulté de son esprit à démêler ses pensées de ses émotions, elle attrapa deux verres, une bouteille, le tire-bouchon et sortit dans le jardin.
Elle s’assit sur un banc en bois avec des coussins entouré par des plants de lavande, et puisqu’il n’y avait pas d’autre siège, il présuma qu’elle souhaitait qu’il s’assoie à côté d’elle.
— Je casse toujours le bouchon.
Elle lui tendit la bouteille et le tire-bouchon.
— Si ça ne t’ennuie pas de le faire.
Il commençait à peine à visser quand elle reprit la parole.
— Je suis contente que tu puisses passer du temps avec Amélia même quand elle est à l’école. Je sais que c’est important pour elle de passer ce temps supplémentaire avec toi.
— Ce l’est pour moi aussi. C’est réellement une personne géniale. Amusante, intelligente et gentille.
Il sourit à Molly.
— Tout comme sa mère, en fait.
Elle esquissa un sourire devant son compliment.
— Même si elle est un peu plus carrée que je ne l’aurais été. Les adolescents ne comprennent pas qu’il faut nuancer ce qu’ils disent. On ne s’habitue jamais à leur trop grande honnêteté, mais on finit par accepter leurs conseils et leur grain de sel.
— Je suis heureux qu’elle soit honnête. Parce que nous savons tous les deux qu’elle a entièrement raison.
Il posa la bouteille et le tire-bouchon et se tourna complètement vers Molly.
— Toute la journée, je me suis demandé comment arrêter de tout faire de travers avec toi pour enfin les faire correctement. Mais jusqu’à ce soir, jusqu’à ce qu’elle me dise que je ne faisais qu’effleurer la surface, je ne voulais pas admettre où se trouvait réellement le problème. C’était plus facile de ne pas le faire. Plus facile de prétendre être toujours aussi confiant, de toujours avoir les réponses, de toujours être sûr de moi – tout comme les chevaliers que j’étudie.
Il se frotta la main sur le torse, comme s’il avait mal à cause d’une douleur intérieure.
— C’est ce que j’ai toujours fait, non ? Pas seulement avec le travail, mais avec nous. Je n’ai jamais voulu te laisser entrer réellement ou prendre le risque de rendre les choses réelles.
— Je sais ce que représente Amélia pour toi et combien tu veux respecter ses opinions, dit doucement Molly. Mais je déteste te voir culpabiliser comme ça.
— Si je le fais ce soir, c’est parce que j’aurais dû le faire il y a longtemps. Je ne peux pas continuer à jouer la facilité. Je dois découvrir pourquoi je le fais et pourquoi je repousse les gens. Surtout toi. Mais mon Dieu… Ce n’est pas facile. Mon cœur bat plus fort maintenant que dans les dernières minutes d’un tournoi de joute.
Elle lui prit les mains.
— Nous avons déjà fait face à tellement de changement déjà. Et je te jure, je ne t’ai pas demandé de me rejoindre dans le jardin parce que j’attendais des excuses de ta part. En fait, c’est tout le contraire. Je voulais m’excuser de mon comportement de ce matin.
— Tu voulais me présenter des excuses ?
Harry était persuadé d’avoir mal entendu.
— Je n’aurais pas dû te jeter hors de ma chambre comme ça.
— Qu’aurais-tu pu faire d’autre ?
Elle cligna des yeux.
— Attends, qu’est-ce que tu veux dire ? Tu essaies de me dire quoi ?
— Je dis qu’après tout ce qu’on a traversé, j’avais tort de m’attendre à ce que tu aies envie d’aller de l’avant avec moi sans avoir le moindre doute.
Il s’interrompit, essaya de rassembler ses pensées pour avoir un semblant d’ordre pour qu’elle puisse comprendre.
— Presque seize ans. C’est le temps où j’ai essayé de trouver comment les choses avaient pu mal tourner. Mais ce n’est qu’au dîner ce soir, quand Amélia a étalé ça devant moi que j’ai enfin compris.
Il n’était pas coutumier de s’ouvrir de la sorte. Pas même avec Molly. Surtout pas avec Molly, c’était pourquoi il l’avait presque perdue. Mais il avait besoin de le faire quand même. Pour enfin affronter ses démons et les dépasser sans les faire taire.
— Quand nous avons rompu, je me suis dit que c’était la seule solution. Je ne pouvais pas t’entraîner dans mes histoires et tu méritais mieux que ce que je pouvais te donner. Mais la vérité c’est…
Une vérité qu’il n’avait jamais voulu admettre, pas même à lui-même.
— La vérité c’est que j’avais peur de laisser mon armure se fissurer, parce qu’alors elle s’effondrerait et je me retrouverais en miettes. Alors j’ai toujours pensé que je devais sembler fort, même si j’étais sur le point de m’écrouler à l’intérieur.
— Oh, Harry.
Elle se rapprocha et serra leurs mains liées sur sa poitrine.
— Ça n’a pas dû être facile d’être le chevalier servant de tout le monde. J’aurais aimé t’aider à partager une partie de ton fardeau.
— Tu l’as déjà fait en étant la lumière constante dans ma vie. Mais ce soir-là au lac avec mon père, quand je n’ai pas pu être là pour ton anniversaire, quand j’ai commencé à m’effondrer, morceau par morceau, tu as enfin vu la partie de moi dont j’avais toujours refusé l’existence. C’est à ce moment-là que j’ai su que je devais te repousser, avant que tu puisses voir plus loin. Avant que tu puisses voir combien j’étais fissuré et brisé.
— Ça n’a jamais été le cas, Harry.
Les paroles de Molly étaient passionnées.
— Tu as traversé tellement de choses, la perte de ta mère, tu as essayé d’aider ton père, d’aider à élever tes frères et ta sœur et maintenant tu découvres la présence d’Amélia… Personne ne s’attend à ce que tu sois fort tout le temps. Et pourtant, malgré tout cela, tu as toujours été l’homme le plus courageux et le plus merveilleux que j’ai rencontré.
— C’est toi qui es forte. Courageuse. Merveilleuse.
La poitrine d’Harry était douloureuse de tous les sentiments qu’il avait pour elle.
— Et maintenant que tu es de retour dans ma vie, je ne veux jamais te laisser repartir. Je veux faire mieux. J’en ai besoin. Sinon, tu vas continuer de penser que la nuit dernière était une erreur. Que nous en sommes une.
Enfin, il comprit qu’il ne pouvait pas faire cela tout seul, comme il avait toujours essayé de le faire. Il avait besoin de Molly, et cette fois, il n’allait pas laisser la peur l’empêcher de lui demander de l’aide.
— Qu’est-ce que je peux faire pour te prouver qu’on mérite une seconde chance ?
* * *
Après tout ce qui s’était passé au cours des derniers jours, Molly pensait que rien ne pouvait plus la surprendre. Mais elle était complètement terrassée par ce que venait de dire Harry. Par la manière dont il s’était ouvert à elle, enfin – et combien elle voulait s’ouvrir à lui aussi.
— Tout ce que tu viens de me dire, me laissant voir ta vulnérabilité, je ne peux te dire à quel point ça me touche.
Elle déglutit péniblement.
— Surtout parce que je me retenais aussi. À l’université, je ne t’ai pas dit combien j’espérais que tu te confies à moi, que tu partages des choses avec moi, me laisse t’aider. Je suis heureuse d’avoir été la lumière pour toi à l’époque, mais ce n’était pas suffisant. J’aurais dû t’aider que tu le veuilles ou non, avec tes frères, ta sœur et ton père, même quand tu disais que tu gérais. Mais j’avais tellement le sentiment de toujours passer en dernier à cause de mes parents et le fait qu’ils n’étaient jamais là pour moi, que je m’éclipsais la queue entre les jambes. J’ai appris la véritable détermination seulement plus tard, après avoir eu Amélia.
— Tu as toujours eu de la détermination, Molly.
— Peut-être d’une certaine façon. Mais quand il s’agissait des questions du cœur…
Elle hésita. Stanley avait raison, elle devait être honnête avec Harry, même si elle pouvait avoir l’impression d’être idiote.
— J’avais tout simplement peur. Tout comme ce matin quand j’ai dit que seule notre attirance nous avait rapprochés.
Avec leurs mains toujours liées contre sa poitrine, il devait sentir comme son cœur battait fort.
— Même si ça me fait peur, et c’est le cas, je veux être aussi courageuse que toi et admettre que c’est plus que ça. Beaucoup plus.
— Veux-tu m’aider à faire les choses correctement cette fois, Molly ? demanda-t-il. Nous donneras-tu la chance d’être tous les trois une famille comme nous aurions dû l’être depuis le début ?
— Je pense…
Non, tout cela n’avait rien à voir avec le fait de penser. Tout cela était une question de sentiments, même si une part d’elle était toujours terrifiée à l’idée que l’histoire se répète, qu’en donnant son cœur à Harry, il se retrouve à nouveau brisé et seul.
— Je veux être avec toi, Harry.
Il l’embrassa avant qu’elle puisse continuer, et le sentiment amoureux lui rendit la tâche de se souvenir de ce qu’elle voulait dire presque impossible.
— Mais nous devons être honnêtes avec Amélia. Je ne supporte pas l’idée de me cacher et faire les choses dans son dos comme on l’a fait la nuit dernière. Nous devons lui dire que nous ne promettons rien, mais que peu importe ce qu’il se passera, nous serons là pour elle dans tous les cas. Ça te va ?
— Sortir à nouveau avec toi ?
Harry semblait plus heureux que jamais.
— Ça me semble être un rêve devenu réalité. Il l’attira complètement dans ses bras et l’embrassa à nouveau.
— Mais il y a quelque chose que tu dois savoir à propos d’Amélia.
— Quoi ?
Tout aussi vite, la poitrine de Molly se serra, la peur restant sous la surface.
— Elle l’a déjà deviné.
— Elle nous a entendus la nuit dernière ?
Molly était horrifiée. Bien sûr, sa fille savait pour les oiseaux et les abeilles, mais personne ne veut entendre ses parents le faire. Surtout quand ils n’étaient pas supposés être un couple.
— Je ne pense pas, répondit Harry. Mais elle a fait un commentaire au petit-déjeuner insinuant qu’il était évident que je t’aime toujours.
L’amour.
— C’est le cas ? demanda-t-elle respirant à peine.
— Oui.
Il la regarda droit dans les yeux.
— Je t’aime, Molly. Ça a toujours été le cas. Et je t’aimerai toujours.
— Je…
Elle ne savait pas quoi dire, quoi penser, quoi ressentir. Elle avait supposé qu’Amélia voulait qu’ils se remettent ensemble, mais elle n’avait pas pensé qu’elle saute si vite vers l’amour.
Il posa un doigt sur ses lèvres.
— Tu n’as pas à me le dire. Pas avant d’être prête.
Il s’interrompit.
— Si tu l’es un jour.
Molly déglutit péniblement, complètement submergée. Mais elle devait savoir quelque chose.
— Qu’est-ce qu’elle a mentionné à mon sujet ?
— Que je dois te laisser du temps pour t’habituer à tout ça.
Il frotta son nez contre son cou, ce qui lui donna la chair de poule.
— C’est une bonne chose que j’ai quelques idées sur la façon de faire passer le temps d’une manière très amusante.
Leur conversation était si sérieuse qu’il n’aurait pas dû réussir à la faire rire. Mais avec Harry, elle n’avait jamais pu contenir son cœur.
Même quand elle n’avait aucune garantie qu’il ne le briserait pas à nouveau.
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