Retour de flamme: La Famille Sullivan, New York, tome 6 (French Edition)
Chapitre Quinze
Harry n’eut pas la chance de reparler avec Molly avant de monter sur le ferry pour rentrer. Même s’il avait continué à faire l’inventaire, elle avait été tirée dans une douzaine de directions, avec une personne de presque chaque département venant la voir à un moment ou à un autre pour lui demander de l’aider avec différents problèmes.
Stanley n’exagérait pas quand il disait que Molly était une experte de Boldt Castle. À commencer par les donateurs, avec qui on lui avait demandé de déjeuner ; puis aider un homme à tout faire : elle pouvait identifier le jour exact du début de la construction de la tour et savait exactement où chercher pour trouver une charnière rare pour remettre une porte antique.
Puisqu’il avait été livré à lui-même, Greta avait demandé à Harry de déjeuner avec elle au café sur le site. Elle était un peu plus subtile dans ses investigations que son mari, mais les intentions étaient les mêmes – protéger Molly et Amélia d’une personne pouvant les blesser.
Harry voulait réellement faire ses preuves devant Greta, mais tout ce qu’il put faire était de répondre ouvertement et honnêtement à ses questions… même si les réponses ne lui donnaient pas toujours le beau rôle. En particulier quand il avait admis être à l’origine de leur rupture à l’époque.
Le ferry était rempli de visiteurs et d’employés. Même si Molly avait travaillé dur toute la journée, et qu’elle avait officiellement terminé, elle était toujours heureuse de répondre à des questions sur le château au cours de la traversée. Harry avait le même sentiment pour son travail – il étudierait l’Histoire même si personne ne le payait pour le faire.
Ils débarquèrent, puis retournèrent au lycée pour regarder la première répétition partiellement costumée de La Mélodie du Bonheur. Amélia leur avait envoyé un message une heure plus tôt pour leur dire qu’elle était ouverte aux familles des acteurs et qu’elle aimerait leur présence.
— J’ai hâte de la voir en Louisa, dit Harry. Le rôle lui va à merveille, elle a toujours le nez dans un livre.
— Tout comme toi.
— Et toi aussi.
Quand elle lui sourit, Harry fut soulagé de ne pas l’avoir effrayée en y allant un peu fort dans la boutique du château. Elle ne se jetait pas franchement dans ses bras… mais elle ne le repoussait pas non plus.
D’après ses études de plans de bataille des dernières années, il savait que les progrès ne se mesuraient pas toujours en victoire fulgurante. Souvent, ne pas avoir à battre en retraite était une raison de faire la fête, parce qu’on pourrait revenir le lendemain avec une stratégie plus fine.
Dès leur entrée dans la salle de spectacle, Amélia les appela.
— Maman, papa ! Ses cheveux étaient tressés et remontés. Elle portait une jupe longue froncée qui aurait très bien pu être faite à partir de vieux rideaux.
— Souvenez-vous, c’est notre première répétition en costume, alors on va sûrement faire n’importe quoi.
— Peu importe ce que tu feras, répondit Harry, je serai impressionné dans tous les cas.
— Tu es comme maman. Je ne peux jamais avoir de critiques honnêtes avec elle, même si j’insiste réellement.
— Je suis toujours honnête, protesta Molly. C’est seulement que tu as été merveilleuse dans tous les spectacles que tu as faits.
— Même celui où j’ai vomi au milieu de mon solo ?
Molly rit.
— D’accord, ce n’était peut-être pas ton plus grand moment. Même si je pense toujours que tu as réussi. En plus, presque personne n’a remarqué.
— Tout le monde l’a vu.
Amélia se tourna vers Harry.
— Des tas de personnes dans le public ont commencé à vomir après moi.
Molly riait toujours.
— Pas des tonnes. Seulement une. Peut-être deux.
— Je dois finir de me préparer avec le reste de l’équipe. On se voit après le spectacle.
Et elle partit, disparaissant en coulisse.
— On dirait qu’on a eu droit à un coup de vent, non ? plaisanta Molly. On a vraiment déjà eu autant d’énergie ?
— Toi, oui. Tu suivais les cours à la chaîne, tu avais ton travail à temps partiel au réfectoire, ensuite tu venais chez moi où on étudiait pendant des heures… Puis on restait éveillé la moitié de la nuit à faire l’amour.
Elle regarda autour d’elle pour voir si quelqu’un l’avait entendu, même si personne ne se tenait assez près d’eux. Pourtant, elle dit à voix basse :
— Tu ne peux pas continuer à parler comme ça.
Au contraire, Harry savait que lui rappeler combien ils avaient été heureux ensemble était exactement ce qu’il devait faire.
— Surtout quand je suis certaine que notre histoire s’est répandue comme une traînée de poudre et que tout le monde va nous regarder.
Elle pointa une rangée déjà à moitié remplie de parents, d’enfants et de professeurs.
— Allez, allons nous asseoir.
Elle croyait certainement à la force du nombre – ou plutôt, qu’il ne pourrait pas continuer à parler d’eux s’ils étaient entourés par d’autres personnes. Mais Harry n’était pas facilement intimidé. Pas quand il savait que de faire partie de la vie d’Amélia et Molly signifiait aussi entrer dans la communauté.
Il se présenta à tout le monde avec une poignée de main, s’adonna aux conversations banales avec plusieurs parents qui avaient passé un peu de temps à New York avant de déménager à Alexandria Bay. Molly, par contre, était remarquablement silencieuse, elle alla même jusqu’à sortir son téléphone. C’était sa version du panneau Ne Pas Déranger.
Bientôt, les lumières furent éteintes. L’orchestre commença avec la mélodie familière d’ouverture.
Et Harry fut subjugué.
Amélia était brillante dans son rôle de fille Von Trapp amoureuse des livres. Elle était adorable, drôle et chantait comme un ange.
Il ne pensait pas cela seulement parce qu’il était son père. Aux rires du public et à leurs expressions, il pouvait dire que tout le monde était d’accord avec lui. Il voulait leur dire à tous qu’elle était sa fille, mais il ne pouvait pas réellement se lever et crier :
— C’est la mienne !
Après trente minutes, le metteur en scène dit :
— Cinq minutes de pause.
Les enfants commençaient à peine à se déplacer quand quelqu’un cria :
— Attention !
Les interprètes se dispersèrent juste à temps pour ne pas être frappés par la toile de fond d’une chambre tombant et s’écrasant sur le grand lit où tout le monde s’était assis pour Les joies quotidiennes. Cet accident déclencha une réaction en chaîne, avec un morceau de montagne qui suivit et un autre devant être l’intérieur de la maison des Von Trapp.
— Comment on va pouvoir réparer ça avant le soir d’ouverture ? hurla l’un des machinistes.
Dès qu’il fut certain que personne n’était blessé, le metteur en scène se tourna vers le public, remarquablement calme malgré le désastre.
— Il y a quelqu’un ici de doué avec un marteau ?
De toute évidence, travailler avec des adolescents aux hormones en ébullition toute la journée lui donnait un seuil plus élevé pour faire face aux problèmes que les autres.
Harry n’y pensa pas à deux fois avant de se lever. Aider à fixer les tentures était le meilleur moyen de s’impliquer dans l’école d’Amélia. De plus, il avait effectivement des facultés de bâtisseur. Non seulement il avait aidé son père à construire sa maison à Summer Lake, mais il avait aussi aidé à gérer les équipes de l’entreprise du bâtiment de son père à plusieurs reprises au cours des ans.
— Je n’ai jamais travaillé sur un plateau de comédie musicale, mais je veux bien essayer, précisa Harry.
— Alors, ne faites pas le timide.
Le metteur en scène fit un geste en direction de la scène.
— On doit commencer à travailler sur ce plateau tout de suite.
Molly posa sa main sur son bras.
— Harry. C’est très gentil de te proposer, mais tu n’as pas à faire ça.
— Je veux le faire.
Comme il l’avait dit dans la boutique cadeau, après toute une vie de devoir, il pouvait enfin faire les choses dont il avait envie. Faire partie de la comédie musicale de sa fille lui paraissait être un cadeau.
Tout comme l’était l’accolade que lui donna Amélia quand il monta sur la scène. Le plus beau cadeau au monde.
— Papa, tu es le meilleur !
Peu importe le temps où lui et Amélia s’étaient connus, leur lien était déjà fort et pur. Étonnamment, elle ne semblait pas lui en tenir rigueur ni ressentir de frustration pour les quinze dernières années. Elle avait plutôt choisi d’apprécier ce qu’ils avaient trouvé et de regarder vers l’avenir.
Sa famille avait été rattachée au passé pendant tellement longtemps… Même trente ans après, l’anniversaire de la mort de sa mère était toujours une journée difficile pour son père – pour Harry aussi, parce qu’il s’assurait toujours d’être avec son lui pour tenter d’anticiper une autre dépression.
Maintenant que tout le monde, y compris son père, allait très bien, pourraient-ils enfin dépasser leur passé ? Penser à leur mère sans être en deuil ?
Plusieurs fois depuis ses retrouvailles avec Molly, Harry avait parlé de prendre un nouveau départ, même s’il ne savait pas réellement comment faire, jusqu’à maintenant. Il comprit qu’Amélia lui montrait le chemin avec chacun de ses sourires, de ses câlins, chaque projet enthousiaste qu’elle avait pour eux en tant que famille.
Toutes ces années, Harry pensait savoir ce qu’était la famille. Mais rien ne l’avait préparé à un amour aussi intense. Sans limites.
Même s’il avait voulu donner son cœur à Molly à l’université, il n’avait pas été prêt à l’aimer correctement.
Il avait eu besoin de sa fille pour lui faire comprendre ce qu’était réellement l’amour.
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