Retour de flamme: La Famille Sullivan, New York, tome 6 (French Edition)

Chapitre Cinq

 

 

Aujourd’hui…

Molly soupira pour la centième fois au moins en conduisant dans les rues résidentielles menant vers la maison d’Harry. Elle n’était pas du tout surprise qu’il eût rempli ses promesses en tant que brillant universitaire et érudit. Harry était l’une des personnes les plus intelligentes qu’elle eut rencontrées, même s’il ne s’en était jamais vanté ni n’avait jugé quiconque.

Elle était fière de sa vie construite pour elle et Amélia. Elle avait économisé chaque centime pour acheter leur petite maison juste à côté de la rue principale d’Alexandria Bay et l’avait remplie de couleurs vives sur les murs, de draperies et de tapis. Pourtant, comment sa fille pourrait-elle s’empêcher de comparer leur petite maison au voisinage élégant du quartier d’Harry sans en avoir envie ?

Elle détestait penser comme Amélia aurait le cœur brisé quand elle lui dirait qu’Harry n’était pas son père. Pendant toute la route, elle se reprochait de ne pas s’être assise avec elle avant pour lui expliquer les choses. Quand sa fille était plus jeune, c’était facile pour elle de se justifier et glisser les informations sur son père sous le tapis. Après tout, quel jeune enfant aimerait entendre être né après un coup d’un soir avec un gars s’avérant être un parfait connard ? Molly pria pour que quinze ans soit un âge suffisant pour entendre la vérité sur ses origines sans la blesser.

Et comment Harry réagirait-il en entendant son histoire ? Après avoir compris que lui et Amélia ne pouvaient pas être parents malgré le bout de papier disant autre chose.

Molly avait peur qu’il soit dévasté. Comment une personne en pleine possession de ses moyens pourrait ne pas vouloir d’Amélia comme enfant ? Elle était parfaite. Aussi parfaite qu’une adolescente avec des hormones en ébullition puisse l’être en tout cas. Heureusement, elle n’avait pas ce dégoût du monde que tellement de jeunes filles de son âge démontraient. Amélia ne passait pas des heures à se mettre du maquillage ou à essayer de convaincre sa mère de la laisser porter des vêtements inappropriés lui donnant une apparence plus âgée.

Molly se gara devant la maison, le cœur battant la chamade. Quand elle sortit de la voiture, elle refusa de vérifier sa coiffure – elle avait remonté ses cheveux en une queue de cheval sur la route –, ni son jean noir et le pull vert décontracté qu’elle portait au travail quand il avait appelé. Pourquoi le ferait-elle quand son appel était aussi éloigné que possible d’un appel de courtoisie ?

La maison était sombre, mis à part la lumière sur le porche et une autre plus loin. Sans jamais être entrée chez lui, elle pouvait deviner dans quelle pièce il devait l’attendre. Son bureau, là où il serait entouré de livres reliés en cuir, avec une armure dans un coin. Exactement la vie dont il rêvait quand ils étaient à l’université.

La vie qu’elle avait rêvé partager avec lui.

Ses jambes tremblaient en montant l’escalier et elle se sentait un peu étourdie en atteignant la porte pour frapper. Molly avait toujours eu peur de se retrouver dans la même pièce que lui. Elle était persuadée que soit elle se jetterait dans ses bras… soit elle s’effondrerait complètement. Elle était sur le point de savoir quelle option serait la bonne.

Elle entendit des pas et le verrou s’ouvrir.

— Molly.

Les années s’effacèrent quand elle le fixa. Elle fut incapable de parler, penser ou respirer pendant un long moment.

— Entre.

Elle avait le sentiment d’être un livre ouvert, restant bouche bée sur le pas de sa porte, mais elle ne pouvait pas déduire quoi que ce soit de son ton ou son expression.

Elle le suivit dans l’entrée.

— Amélia est toujours réveillée ?

— Elle est allée au lit vers vingt-trois heures, une fois toute ma famille partie. Sa voix d’Harry s’était adoucie, réchauffée quand il parlait d’Amélia et ses lèvres commencèrent à esquisser un sourire.

Le voir, le savoir, serra la poitrine de Molly. Si seulement il était le père d’Amélia…

— J’ai besoin de la voir, même si elle est endormie, dit-elle d’une voix aussi stable que possible, compte tenu de ses émotions plus aiguisées que jamais.

Et cela en disait long, étant donné qu’elle avait été dans tous ses états durant les mois suivant la naissance, en tant que mère célibataire essayant de prendre soin d’un bébé avec un budget modeste.

Harry la guida dans l’entrée, passa devant le salon et la cuisine avant de monter un large escalier.

— Elle est ici, dit-il à voix basse.

Ouvrant avec précaution la porte de la chambre, Molly se faufila là où sa fille était profondément endormie dans un lit semblant douillet. Un énorme lévrier irlandais dormait à ses pieds, au bout du matelas. Bien sûr, Harry a un chien comme celui-là, le compagnon parfait de l’académicien.

À partir du moment où Harry avait téléphoné pour dire qu’Amélia était là, même s’il lui avait assuré qu’elle allait bien, elle n’avait cessé de s’imaginer les pires scénarios. Tellement de choses horribles auraient pu lui arriver au cours de son voyage en bus pour aller à New York à partir d’Alexandria Bay.

Seulement maintenant, en voyant Amélia bien en sécurité, souriante dans son sommeil, elle pouvait enfin relâcher le souffle qu’elle retenait.

Le chien regarda Molly attentivement quand elle se pencha pour déposer un baiser sur la joue d’Amélia.

— Je t’aime, mon adorable fille.

Sa fille remua, mais sans se réveiller. Le chien fixa Molly, sans cligner des yeux pendant plusieurs secondes, il considéra qu’elle n’était pas une menace, puis reposa son museau sur les pieds d’Amélia.

Sans réfléchir, Molly se tourna pour sourire de soulagement à Harry. Quand il ne lui sourit pas en retour, elle se souvint d’avoir beaucoup d’explications à lui fournir.

Et il ne voudrait pas les entendre.

Après être sortie sur la pointe des pieds de la chambre et avoir fermé la porte, Molly eut le sentiment de se diriger vers la potence plutôt que de suivre Harry au rez-de-chaussée.

— C’est Aldwin avec Amélia, dit Harry. Il ne l’a pas quittée depuis son arrivée.

Plus que nerveuse, Molly se retrouva à babiller.

— Son nom lui convient parfaitement, il semble déjà être un vieil ami.

Harry s’arrêta au milieu des escaliers.

— Tu sais qu’Aldwin veut dire vieil ami ?

Elle se rendit compte trop tard qu’elle s’était trahie.

— J’ai essayé de continuer mes études après l’université. J’ai toujours trouvé la période médiévale particulièrement fascinante.

Ce qui était vrai. Il était également vrai que la raison principale pour approfondir ses connaissances en histoire médiévale était pour garder un lien secret avec Harry.

— Si tu bois toujours du thé à la menthe, dit-il une fois dans la cuisine, je peux t’en préparer une tasse.

C’était amusant – et par amusant elle voulait dire pas amusant du tout – comme cela pouvait compter pour elle qu’il se souvienne du genre de thé qu’elle buvait. Mais elle ne pouvait pas faire ça, entretenir une conversation polie quand rien ne semblait juste.

— Harry, je suis désolée, mais tu n’es pas le père d’Amélia.

— Oui, je le suis.

Il sortit un morceau de papier de sa poche et le lui tendit.

— Tout est là, noir sur blanc.

En le dépliant, elle vit les informations imprimées sur un papier d’une entreprise en ligne d’ascendance ADN. Cette entreprise affirmait qu’Harry partageait cinquante pour cent de l’ADN d’Amélia.

Molly ne savait honnêtement pas comment Amélia avait pu se le procurer ni comment on pouvait croire amusant de jouer une horrible farce à sa fille.

Elle posa le papier sur le comptoir de la cuisine en granit, elle se prépara à raconter son histoire. Une dont elle n’était pas fière, mais dont elle ne voudrait pas changer quoi que ce soit. Pas alors qu’elle avait eu Amélia grâce à elle.

— Premièrement, dit-elle, quand toi et moi étions ensemble, nous avons toujours utilisé des préservatifs.

— Ils ne sont pas infaillibles.

— Je le sais, mais ce n’est pas le cas. Pas pour nous.

— Ça doit être le cas.

— Non.

Elle était aussi convaincue que lui. Encore plus, parce qu’elle connaissait les faits.

— La nuit où nous avons rompu, j’ai eu mes règles. C’était les pires de ma vie, avec des crampes tellement atroces, que je n’ai pas pu sortir du lit.

— Molly…

— S’il te plaît, laisse-moi tout te dire. Pour que tu puisses comprendre.

Sa tête lui faisait mal comme si elle avait pris une cuite, même si elle n’avait pas bu le moindre verre, et sa bouche était atrocement sèche.

— Deux semaines après notre rupture, quatorze jours après le début de mes règles, je suis allée à une fête, je me suis saoulée et… j’ai couché avec un étranger.

Avec un autre étudiant de Columbia qui ressemblait à Harry. Une version pauvre, en tout cas. Il avait été si attentif cette nuit-là, lui donnant tout ce qu’elle désirait, lui donnant l’impression d’être la seule personne ayant de l’importance. Du moins, jusqu’à ce qu’il ait terminé et la jette au petit matin, pour la laisser rentrer honteuse vers son dortoir dans sa robe et ses talons hauts.

Elle se força à regarder Harry droit dans les yeux.

— J’étais trop ivre pour me souvenir d’utiliser un préservatif et deux semaines plus tard, quand j’ai eu un retard de règles, j’ai fait un test de grossesse. Toutes les dates s’alignaient pour son anniversaire.

Elle s’attendait à ce qu’Harry soit dévasté. D’autant plus qu’au téléphone, il semblait déterminé à être le père d’Amélia. Maintenant qu’elle lui avait dit toute la vérité, pourquoi ne semblait-il pas avoir l’impression que son monde s’écroulait ?

Il parla enfin.

— Tante Mary ne s’est pas rendu compte de sa grossesse avec les jumelles pour la même raison.

— Ta tante Mary ?

La soirée avait été costaud, mais même si Molly était loin d’avoir les idées claires, elle devrait tout de même pouvoir penser correctement.

— Pourquoi en parler maintenant ?

— Parce qu’elle a vécu la même chose que toi. Pas se saouler et coucher avec un parfait étranger, précisa-t-il. Mais je me souviens parfaitement avoir entendu tante Mary dire avoir eu ses règles, ou avoir cru les avoir, et avoir découvert peu de temps après être enceinte de Sophie et de sa sœur jumelle Lori. Il laissa ses mots prendre ancrage, avec le choc à couper le souffle qui venait avec, avant d’ajouter :

— Elle a dit que ça n’arrivait pas tout le temps, mais que ce n’était pas sans précédent non plus.

Molly se sentit vaciller, à la fois physiquement et émotionnellement. Ce fut seulement quand les mains d’Harry se refermèrent sur elle qu’elle comprit qu’elle était sur le point de tomber.

— Mais…

Elle déglutit péniblement en réfléchissant aux implications de ce que venait de dire Harry.

— Tout le monde était si certain, les infirmières, mon médecin. Je n’ai jamais pensé qu’elle pourrait être de toi, pas même toutes les fois où j’aurais aimé qu’elle le soit. Plutôt que la sienne.

— Tu as souhaité qu’Amélia soit de moi ?

Molly n’arrivait pas à réfléchir correctement, ne pouvait pas s’inquiéter de ce qu’elle venait d’admettre à Harry, quand toutes ses croyances étaient remises en question.

— Je…

Il la guida vers un de ses tabourets de cuisine et quand il la laissa, elle laissa tomber sa tête dans ses bras.

— Je ne sais pas quoi penser maintenant.

Ses paroles étaient un peu étouffées par ses mains, mais sa voix restait assez claire.

— J’ai entendu ce que tu as dit et je sais que tu n’as pas menti pour ta tante.

Molly leva la tête pour regarder Harry, un homme qu’elle avait un jour aimé de toutes les fibres de son être. Elle avait eu le cœur brisé en le perdant. Celui qu’elle ne pensait jamais revoir.

— Et si c’était vrai ? Et si j’étais déjà enceinte quand je suis allée à la fête ? Et si Amélia était de toi ?

Elle se sentait vide – et désespérément pleine d’espoir – à la fois.

— Cela voudrait dire que son père aurait voulu d’elle finalement.

— Tu lui as dit ? demanda Harry. À l’autre homme dont tu pensais être enceinte ?

— Bien sûr que je l’ai fait. Je ne l’aurais pas volontairement éloignée de son père ou son père d’elle.

Harry devait la croire. Il devait le voir, elle ne lui aurait jamais fait une chose pareille exprès, et certainement pas pour lui avoir brisé le cœur.

— Tout correspondait, mes règles après notre rupture, et ensuite avoir eu une relation non protégée avec lui au moment où je pensais avoir ovulé. Même le médecin que j’ai vu a confirmé que ce devait être la date de la conception. Alors je suis allée à la salle de la résidence pour le retrouver. Il se souvenait à peine de moi. Il ne connaissait même pas mon nom. Je me suis sentie réellement idiote. C’était vraiment un cliché, la fille de première année au cœur brisé, terminant dans le lit d’un étranger et tombant enceinte. Mais je ne pouvais pas lui cacher la vérité.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il m’a dit de m’en débarrasser. Ou sinon… Il s’avérait qu’il venait d’une famille importante et qu’il s’était déjà retrouvé dans cette situation. Sa famille avait payé l’autre fille pour avorter, mais je ne pouvais pas le faire, je ne pouvais les laisser faire pression sur moi. Je devais m’éloigner de lui et aller quelque part où ils ne pourraient pas me retrouver, retrouver Amélia. Il ne connaissait pas mon nom de famille, alors je me suis dit : si je pars assez loin, nous ne serons pas dans ses jambes.

— Qui est-il ? gronda Harry.

— Cela n’a pas d’importance. Et si le test ADN avait raison, c’est réellement le cas.

Un instant plus tard, il prit une serviette de table en tissus dans un bol sur l’îlot de cuisine et la pressa contre sa joue.

— Harry ? Qu’est-ce que tu fais ?

— Tu pleures.

Elle leva une main pour la poser sur sa joue et ses doigts furent mouillés. Elle avait été si submergée par son retour dans le passé, à raconter les jours les plus difficiles de sa vie, avec, en plus de tout ça, le fait époustouflant qu’Amélia pourrait être la fille d’Harry, qu’elle ne s’était pas rendu compte qu’elle pleurait.

Soudain, incapable de retenir le torrent d’émotions en elle une seconde de plus, elle prit le morceau de tissu et s’en couvrit le visage quand les grandes eaux arrivèrent.

La dernière chose qu’elle voulait était de perdre tous ses moyens devant lui, mais elle ne semblait pas avoir le choix. Son corps, son esprit et son cœur ne semblaient pas pouvoir faire autrement.

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