Retour de flamme: La Famille Sullivan, New York, tome 6 (French Edition)
Chapitre Quatre
Molly avait oublié que cette partie de la ville pouvait être sombre et calme au milieu de la nuit. Ses souvenirs de sa vie à New York étaient toujours lumineux et colorés, en particulier après sa rencontre avec Harry Sullivan. Pour la première fois de sa vie, elle s’était sentie vivante.
Tout cela parce qu’elle était tombée folle amoureuse.
La première fois qu’elle avait rencontré Harry, elle avait été dans la bibliothèque de l’université, enfouie dans les piles de collections spéciales où les ouvrages les plus précieux étaient entreposés. Des livres si anciens qu’il fallait un pass et des gants pour protéger les pages. Elle avait essayé d’atteindre un livre sur le château de Boldt situé sur l’étagère supérieure, sans succès. À ce moment-là, Harry était entré dans la pièce, s’était placé derrière elle et avait sorti le livre.
Même à dix-huit ans, il avait été robuste et fort. Cela allait parfaitement avec le fait qu’il étudiait la période médiévale et elle avait été ravie de trouver quelqu’un qui partageait son enthousiasme pour l’Histoire. Ils s’y intéressaient depuis des angles différents : il se concentrait principalement sur les batailles alors qu’elle s’intéressait à la vision de l’amour et de la famille dans le passé. Cela n’avait rendu les choses que plus intéressantes, car non seulement ils avaient appris l’un de l’autre, ils avaient aussi suscité de nouvelles idées pendant leurs conversations.
Tout était tellement fantastique quand ils étaient ensemble. Harry n’était pas seulement l’homme le plus sexy du monde, il était aussi profondément dévoué à sa famille d’une manière qu’elle n’avait pas pu imaginer. Le simple fait de le regarder la faisait sourire, et quand il la touchait…
Même si elle ne l’avait pas vu depuis presque seize ans, le simple fait de penser à ses mains faisait battre son cœur.
Elle secoua la tête pour effacer une image nette de Harry allongé sur elle, lui faisant ressentir des choses qu’elle n’avait pas imaginées possibles : des sensations plus fortes, plus douces et plus lumineuses que jamais. Mais une fois que l’image l’envahit, elle sembla presque impossible à effacer. En particulier parce que tous les hommes avec qui elle avait été après lui n’avaient semblé être que des prix de consolation au rabais.
À dix-huit ans, il avait ressemblé à son chevalier en armure scintillante. De manière littérale, quand il joutait lors des reconstitutions historiques. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait eu la chance de le rencontrer. Elle, une fille qui n’avait jamais vraiment connu l’amour, qui finissait avec un garçon qui croyait en la famille à ce point. Elle avait rêvé de sa fin heureuse, de ne plus jamais être seule, d’avoir enfin de l’importance pour quelqu’un, sachant que cette personne ne la laisserait jamais tomber.
Mais rien n’était jamais aussi simple, pas vrai ?
Dès le début, Harry avait dû régulièrement annuler leurs rendez-vous. Sa famille avait constamment eu besoin de lui, en particulier son père. Molly adorait que sa famille soit aussi importante pour lui, et comme elle n’avait pas voulu admettre qu’il était toujours douloureux de passer en dernier, elle s’était dit que ce n’était pas très important. Pendant toute sa vie, ses parents avaient déménagé d’un petit village reculé à un autre, car leur travail consistait à installer des systèmes d’eau douce. Molly avait voyagé avec eux jusqu’à ce qu’elle soit assez âgée pour aller en pensionnat au cours préparatoire.
Elle savait que le travail de ses parents était important, et elle ne pouvait pas être chagrinée par le fait que Harry annule leurs rendez-vous quand elle savait à quel point sa famille avait besoin de lui. Surtout parce qu’il essayait vraiment de trouver du temps pour elle dans son emploi du temps chargé. En plus de ses cours, il devait souvent se rendre aux réunions parents-professeurs avec un des enseignants du lycée de Suzanne ou de Drake, ou aller dans un bar pour s’assurer que son frère Alec rentrait bien chez lui, ou passer ses week-ends et ses vacances scolaires à aider son père dans les Adirondacks.
Harry n’avait jamais beaucoup parlé de ce que son père vivait, mais à cause de l’incroyable célébrité de William Sullivan en tant que peintre, Molly connaissait au moins les grandes lignes de l’histoire : le père de Harry avait perdu sa femme quand ses enfants avaient été très jeunes et il ne s’en était jamais remis.
Et maintenant…
Maintenant, Harry pensait qu’il était le père d’Amelia.
Au cours des quatre heures et demie de trajet en voiture depuis Alexandria Bay, elle avait utilisé toutes les techniques de méditation de respiration profonde qu’elle connaissait pour empêcher ses mains de trembler sur le volant. Malheureusement, les tremblements la secouaient encore. En réalité, à présent, des tremblements agitaient tout son corps, faisant claquer ses dents.
Entendre la voix de Harry au téléphone plus tôt dans la soirée avait été la plus grande surprise de sa vie. Jusqu’à ce qu’il la sidère mille fois plus en l’accusant de lui cacher sa fille depuis quinze ans.
Bon sang, non, elle n’aurait jamais fait ça.
Jamais.
* * *
Université de Columbia, première année…
Harry avait promis de faire de l’anniversaire de Molly une nuit dont elle se souviendrait toute sa vie. Ils sortaient ensemble depuis cinq mois, et pour Molly, tous les soirs qu’ils passaient ensemble étaient incroyablement spéciaux, même quand ils étaient tous les deux penchés sur leur ordinateur pour travailler sur leurs devoirs. Tant qu’elle était avec lui, elle était heureuse.
Il lui avait dit qu’il l’emmènerait à un de ses endroits préférés en ville, un endroit qu’il voulait partager avec elle. Elle avait hâte d’être à cette soirée depuis des semaines et avait à peine pu se concentrer sur ses cours ce jour-là.
Les parents de Molly ne s’étaient pas souvenus de son anniversaire. Elle n’avait pas eu un appel, une lettre ou même une carte. Elle n’était pas surprise, puisqu’ils avaient oublié la plupart de ses anniversaires au cours des ans.
Mais Harry ne la laisserait pas tomber.
Elle avait passé une heure à arranger ses cheveux, son maquillage. Plus tôt cette semaine, elle s’était lâchée en achetant de la nouvelle lingerie. Puisqu’elle était à Columbia grâce à une bourse, c’était de l’argent qu’elle n’avait pas, mais ça en valait le coup, seulement pour voir les yeux d’Harry s’embraser quand il la lui enlèverait.
Dans quelques minutes, juste avant son arrivée, elle enfilerait sa plus belle robe, celle bleu ciel se mariant à la perfection avec ses yeux selon lui, le doux tissu flotterait sur ses courbes et flotterait autour de ses jambes à chacun de ses pas dans ses jolies sandales à talons à bas prix.
Elle ne s’était jamais sentie aussi belle ni si pleine d’anticipation.
Dix-neuf heures sonnèrent et elle sourit en regardant par la fenêtre de son petit dortoir la rue en contrebas. Harry sonnerait à la porte d’un instant à l’autre. Qui sait, ils ne parviendraient peut-être pas jusqu’à sa chambre. Pas avant un long moment en tout cas, jusqu’à ce qu’elle l’attire vers elle pour lui montrer comme elle était heureuse de célébrer son anniversaire avec lui.
Quinze minutes passèrent. Puis trente. Pourtant, Harry n’arrivait pas. Il ne répondait pas à ses messages ni ne décrochait son téléphone.
Lui était-il arrivé quelque chose ?
Elle avait le cœur dans la gorge quand elle appela à la maison de sa famille, là où il vivait toujours avec Suzanne et Drake pour continuer de veiller sur eux. Elle y était allée à plusieurs reprises au cours des derniers mois et elle connaissait sa sœur et son jeune frère. Elle n’avait rencontré Alec qu’une seule fois, et elle n’avait jamais rencontré son père, puisqu’il était toujours dans sa maison sur le lac.
Elle pria pour qu’Harry aille bien. Elle savait que jamais il n’oublierait son anniversaire. Avec de la chance, ce serait seulement parce qu’elle s’était trompée d’heure ou de lieu de rendez-vous.
Drake répondit au téléphone de la maison.
— Harry est là ? demanda-t-elle. On était supposés se voir ce soir… mais il est très en retard et je commence à m’inquiéter.
Elle laissa de côté l’occasion : son anniversaire.
— Il ne t’a rien dit ?
— Me dire quoi ?
— Harry est allé à Summer Lake pour aller voir papa.
Elle pouvait entendre la tristesse dans la voix de Drake à cause des problèmes de son père, mais il avait aussi pitié d’elle. Presque comme s’il avait supposé qu’elle attendait Harry dans sa plus belle robe et ses talons hauts, regardant par la fenêtre, désirant désespérément croire en lui, compter sur lui.
Elle voulait passer en premier, seulement pour une fois. Pour son anniversaire.
— Oh.
Elle ne savait pas quoi dire d’autre. Pas quand un autre mot pourrait sortir avec un sanglot.
— On ne capte pas avec nos téléphones là-bas, mentionna Drake, mais si tu veux essayer de joindre Harry, je peux te donner le numéro de mon père.
Elle avait les mains tremblantes en composant le numéro de William Sullivan. Le téléphone sonna tellement de fois, elle n’était pas certaine que quelqu’un décrocherait. Enfin, elle entendit la voix d’Harry.
— Résidence Sullivan.
— Harry.
Elle était à bout de souffle et soudain elle ne sut pas quoi dire.
— C’est Molly.
— Où as-tu eu ce numéro ?
— Drake me l’a donné.
Elle détestait la manière dont ses mots tremblaient, mais rien cette nuit-là ne s’était passé comme elle l’avait imaginé. Son rêve s’était rapidement transformé en cauchemar.
— Il a dit que tu étais allé voir ton père.
— Les choses ont mal tourné ici.
Voyant qu’Harry ne s’excusait pas pour avoir raté son anniversaire, elle comprit qu’elle avait eu tort. Il avait dû oublier.
— Que s’est-il passé ?
Elle parvint d’une façon ou d’une autre à poursuivre la conversation, même si c’était seulement parce qu’Harry semblait affligé.
— J’ai eu un appel de l’associée de mon père. Quand il ne s’est pas présenté au travail, elle s’est inquiétée et m’a appelé. Je l’ai retrouvé inconscient sur le sol de la cuisine complètement ivre.
— Oh, Harry, je suis vraiment désolée !
— Ma mère est morte aujourd’hui.
Il jura. Elle ne l’avait jamais entendu le faire auparavant.
— Pas réellement aujourd’hui – c’est l’anniversaire de sa mort. Mon père avait juré de ne pas s’effondrer cette année. Il avait promis de passer à autre chose. J’aurais dû savoir, il ne se remettra jamais de l’avoir perdue.
Harry ne lui avait jamais autant parlé de son père, c’était aussi la première fois qu’elle le sentait fléchir sous la pression à force de tenir sur ses épaules tellement de responsabilités familiales. Avant ce soir, il avait toujours semblé si fort, si capable, comme si tout ce qu’il faisait pour tout le monde n’était rien.
— Pourquoi tu ne m’as pas dit quel jour c’était ? demanda Molly.
— Quel bien cela aurait-il fait ?
Ça aurait pu nous rapprocher. Aurait montré la confiance que tu as en moi avec tout ton cœur comme je le fais avec toi.
Harry était la seule personne à qui elle avait admis se sentir abandonnée par ses parents. Seulement pour le découvrir derrière avec une carapace si épaisse, que même quand il lui avait parlé de ses projets pour son anniversaire, il n’avait pas pensé qu’elle devait connaître la signification de cette date.
Malgré sa douleur, tout en elle souffrait pour lui, pour son père, ses frères et sa sœur. Même si elle n’était pas proche de ses parents, elle ne pouvait imaginer perdre l’un d’eux, ce serait tellement difficile.
— Si j’avais su, dit-elle doucement, j’aurais été là pour toi. Et je ne t’aurais pas laissé préparer des projets pour fêter mon anniversaire ce soir.
Un autre juron se fit entendre quand il comprit enfin avoir tout oublié de sa fête.
— Ça va…, commença-t-elle.
— Non, ça ne va pas. Je t’aime, Molly, tu sais combien je t’aime et je te donne autant que je peux, mais…
Mais.
Le mot résonna dans sa tête, son cœur, quand tout le reste de ses propos s’échappa de ses lèvres.
Tout au long de sa vie, elle avait été le mais de quelqu’un prétendant l’aimer. Au plus profond de son cœur, elle avait compris : tout était fini. Harry ne serait jamais réellement sien. Elle n’aurait jamais son conte de fées. Rien ne pouvait être plus clair que je t’aime, mais…
Même si elle ne supportait pas de le laisser partir, elle ne pouvait abandonner son rêve d’un amour transcendant tout.
— Je comprends, ta famille a besoin de toi, dit-elle en voulant paraître raisonnable, essayant d’agir comme si elle n’était pas désespérée à l’idée de le perdre. Je ne pourrais pas supporter de t’éloigner d’eux. Tu as eu raison d’aider ton père ce soir.
— Ce n’est pas seulement pour ce soir.
Un autre coup dur asséné à son cœur.
— Je vais devoir rester ici au lac jusqu’à ce qu’il soit remis sur pieds. Je dois garder un œil sur lui et aussi aider à gérer son entreprise de construction.
— Et pour tes cours ?
Ils savaient tous les deux, elle ne demandait pas seulement pour l’école. Elle demandait aussi : et nous ?
— Je vais devoir faire une année incomplète et rattraper le travail lors des dernières semaines de cours. Cet été, probablement. La plupart des étudiants ne seraient pas capables de le faire, mais Harry était si intelligent, que ses professeurs se plieraient certainement en quatre pour l’aider à terminer sa première année.
— Je vais t’aider de toutes les manières possibles, proposa-t-elle. Je peux même venir au lac ce soir. Je vais demander aux autres dans le dortoir si je peux emprunter une voiture.
— Molly.
La façon dont il dit son nom la fit frissonner. C’était pire que d’entendre je t’aime, mais…
— Tu mérites mieux.
Elle ne pensait pas que son cœur puisse continuer à se briser. Mais chacune des phrases prononcées par Harry lui prouvait qu’elle avait tort, lui donnant l’impression de se briser en mille morceaux.
Elle voulait jeter son téléphone par la fenêtre, se rouler sous les couvertures et se couvrir la tête avec son oreiller. Elle désirait revenir en arrière quand elle était si heureuse, si pleine d’espoir.
Mais pour une fois, elle savait ne pas pouvoir se voiler la face.
— Qu’essaies-tu de dire ? demanda-t-elle avec une voix à peine plus forte qu’un murmure. Tu veux rompre avec moi ?
— Je ne peux pas te demander d’attendre que les choses arrêtent d’être folles dans ma vie.
Ses paroles semblaient être des coups de marteau sur sa tête.
— Tu aurais dû rompre avec moi depuis longtemps.
Les autres filles auraient sûrement abandonné après avoir été plantées une demi-douzaine de fois. Mais elle avait tellement désiré être aimée, que même maintenant, il devait être celui devant y mettre un terme, parce qu’elle se serait démenée pour le retenir. Elle aurait continué à se convaincre qu’un peu de sa présence était mieux que rien du tout.
Et pourtant, même quand il lui tenait le miroir et la forçait à voir la vérité, même après lui avoir dit ne pas pouvoir lui donner ce dont elle avait besoin, il ne lui restait rien à part supplier. Jusqu’à ce qu’elle entende un fracas à l’autre bout du fil, si fort qu’elle eut un cri de surprise.
— Harry ?
— C’est mon père. Je dois y aller.
La ligne fut coupée.
* * *
Le jour suivant, Molly avait été frappée par les pires crampes au monde. Cela avait été un réel soulagement de se glisser dans son lit et se rouler en boule. Elle se dit qu’avoir ses règles était peut-être la raison pour laquelle elle était plus émotionnelle et ne pouvait cesser de pleurer. Elle avait été bien sans Harry – elle avait été seule auparavant et elle pourrait le refaire.
Seulement, quand un jour passa au suivant et qu’une semaine en devint deux, elle ne put nier ne jamais s’être sentie aussi seule. Tout cela parce qu’il lui avait montré comme les choses pouvaient être bien quand elle ne l’était pas.
Alors quand des filles vivant dans son dortoir lui proposèrent de les accompagner, tout en sachant que si elle restait elle se tourmenterait avec ses souvenirs d’Harry, elle avait accepté.
Molly avait pensé que sa vie avait changé à jamais le soir où Harry l’avait plaquée. Pourtant, elle avait eu tort, parce que c’était une fête pleine d’étrangers. Deux semaines après sa séparation avec Harry, tout changea réellement.
Cette nuit-là, elle avait conçu sa fille avec un étranger qui n’avait jamais rien voulu savoir d’elles.
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