Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 1 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 1

 

« J’ai été piégé. » Ces quatre mots tournaient encore dans la tête de Jordan James alors qu’il raccrochait le téléphone. Le coup de fil en lui-même avait déjà de quoi déstabiliser, mais ces mots… Il n’y croyait pas. Comment pourrait-il, après avoir entendu tout ce qu’il avait entendu à la télévision ? Cette histoire avait fait les choux gras de la presse, ils avaient détaillés toutes les preuves, tous les témoins, et avaient réduites à néant chacune des objections apportées par la défense. Chuck Stall avait été jugé et déclaré coupable, point final. Et ce, même s’il n’avait cessé de clamer son innocence tout au long du procès. D’un pas lent, Jordan quitta le vestibule et retourna dans son bureau, où il s’assit à sa table de travail. Il prit entre ses doigts le crayon avec lequel il travaillait activement avant que le téléphone ne sonne, mais plutôt que de reprendre ses croquis, il garda la pointe du crayon levée au-dessus du papier, l’esprit toujours préoccupé. Nous avons fait un serment, lui avait rappelé Chuck, nous avons juré de nous aider les uns les autres si quelque chose arrivait à l’un d’entre nous. Chuck avait eu l’air déçu, il avait eu l’air de penser que Jordan avait oublié sa promesse, qu’elle n’était rien de plus pour lui qu’un jeu entre gosses. C’était faux, le serment conservait encore du poids au fond de lui, il se souvenait en détail de ce moment où ils avaient jurés, trois gamins rassemblés autour d’un feu, au beau milieu d’une décharge, il se souvenait de ce sentiment de solennité qu’il avait ressenti, cette impression d’être entouré, protégé. Seulement, la promesse qu’ils s’étaient faites ce soir-là n’incluait certainement pas que l’un d’entre eux tue sa femme, en tout cas pas pour Jordan, et il l’avait fait savoir à Chuck.

– Je suis innocent, Jordan, avait alors répété son ancien ami, une note de désespoir dans la voix, j’ai été piégé, et c’est la raison pour laquelle je te demande de l’aide. Je ne te demande pas de me faire évader, ni de mentir pour moi, tout ce que je veux, c’est que tu cherches qui a fait ça. Je veux que tu découvres la vérité pour moi, tant qu’il en est encore temps. Celui qui a tué ma femme est encore dans la nature, et je ne peux supporter l’idée qu’il s’en sorte.

– Pourquoi moi ? n’avait pu s’empêcher de demander Jordan, pourquoi ne pas embaucher quelqu’un, un professionnel ?

Chuck avait poussé un soupir. Jordan s’était alors imaginé le Chuck Stall qu’il connaissait, ce gamin aux cheveux sombres, grand pour son âge et à l’allure de brute, avec ses gros bras, mais qui avait le sourire le plus communicatif que Jordan avait jamais vu. Et son rire, un rire à déclencher des avalanches, disait toujours Gary. Plusieurs fois, depuis l’annonce de l’assassinat de la femme de Chuck, Jordan avait tenté de s’imaginer son vieil ami perpétrant ce meurtre. Il n’y était jamais parvenu. Mais cela faisait dix ans, bon sang. Il avait revu Chuck pour la dernière fois lors de l’enterrement de sa mère, mais leur rencontre avait été brève, et le souvenir qu'il en gardait était très flou. Il se souvenait d’une poignée de main, de l’air désolé de Chuck, et puis il était aussitôt reparti pour New York, ne désirant qu’une chose, laisser son chagrin loin derrière lui. La dernière fois que lui et Chuck s’étaient réellement parlés, comme deux personnes se connaissant, ils étaient des gosses, tous les deux. En dix ans, les gens pouvaient changer énormément.

– J’ai juste épuisé toutes les options, avait expliqué Chuck d’une voix lasse, j’ai l’impression de ne plus avoir aucun espoir, aucun appui, et je me suis aperçu qu’il fut un temps où les choses auraient été différentes. Si un truc de ce genre m’était arrivé il y a dix ans, j’aurais eu du monde derrière moi, pour me soutenir. Des personnes qui ne m’auraient jamais laissé tomber peu importent les horreurs qu’on aurait pu dire à mon sujet. Elles m’auraient défendu quoi qu’il arrive, et elles auraient tout fait pour me sortir de là. Elles m’auraient cru, et elles m’auraient fait confiance, simplement parce que c’est ce que les amis font. Je me suis aperçu que je n’avais plus rien de tout ça, aujourd’hui, je n’ai plus aucun véritable ami, comme toi et Gary l’étiez, Jordan.

Jordan avait observé un très long silence. Finalement, lorsqu’il reprit la parole, ce fut d’un ton froid, et assez sec.

– Je suis désolé, Chuck. Je ne peux rien pour toi. Tout ça, c’est vieux, c’est du passé.

– Tu ne dirais pas ça si tu étais dans ma position, avait rétorqué Chuck, si c’était toi qui avais besoin d’aide, et à qui on claquait la porte au nez. – Je suis désolé, avait répété Jordan.

Il pensait avoir pris sa décision, avoir pris la bonne décision, la seule envisageable, mais maintenant voilà qu’il n’arrivait pas à penser à autre chose. Il entendait à nouveau la voix de Chuck et son ton presque suppliant. Il avait reconnu les intonations de cette voix aussitôt, lorsqu’il avait décroché, et cela lui avait donné l’impression d’être soudain de retour dans un passé qu’il croyait révolu. Il se repassait leur conversation dans la tête, entendait à nouveau le ton déçu de Chuck et se sentait mal à l’aise. Non, plus que ça, il se sentait coupable. Parce que Chuck et lui étaient liés par un serment, et qu’en rejetant sa demande d’aide, il avait rompu ce serment. Et il avait raison, si cela avait été lui, qu’aurait-il fait ? Je n’aurais pas appelé, songea-t-il, je n’aurais pas songé une seule seconde à lui remémorer cette vieille promesse de gosses, parce que nous sommes adultes maintenant. Mais était-ce bien vrai ? En y réfléchissant bien, avait-il, aujourd’hui, ne serait-ce qu’un seul ami aussi fidèle et indéfectible qu’à l’époque ? C’est parce que nous étions des enfants. Tout cela, c'est du passé. Jordan se leva brusquement de sa chaise, laissa tomber son crayon sur la table, et alla à la cuisine se servir un verre d’eau. Il se souvenait de Chuck lui tendant la main pour l’aider à se remettre sur ses pieds, après qu’il se soit étalé de tout son long dans la terre alors qu’ils faisaient la course. Ses habits étaient recouverts de boue, et Jordan avait eu envie de pleurer en songeant à ce que dirait sa mère en voyant dans quel état il s’était mis. Chuck n’avait pas ri en le voyant les larmes aux yeux, parce que les amis ne se moquaient pas les uns des autres. Il l’avait mené jusqu’à la laverie automatique, au coin de la rue, et il avait sorti une pièce de sa poche pour l’insérer dans l’un des lave-linges. Comme Jordan était plus qu’embarrassé à l’idée de se retrouver en caleçon dans la laverie, au milieu de toutes ces femmes assises à attendre que leur lessive soit faite, Chuck s’était déshabillé lui aussi, et il avait fourré ses vêtements dans la machine avec ceux de Jordan. Ils avaient passé la journée dans la laverie à faire les idiots, à monter sur les machines à laver et à faire la course dans les caddys à linge. À un moment, Gary les avait rejoints, juste à temps pour payer le sèche-linge. Gary s’était lui aussi mis torse nu, histoire d’être raccord, et comme, en bon chef, il était celui qui avait toujours les meilleures idées, il avait proposé qu’ils en profitent d’être à moitié nus pour aller piquer une tête dans le lac, à quelques mètres de là. Ils avaient laissé le linge sécher et étaient sortis de la laverie. Si Jordan avait été seul, il aurait été affreusement gêné à la simple idée de traverser la rue en caleçon, mais il n’était pas seul, et les pires choses avaient cette façon de devenir très excitantes une fois que vous étiez en bande, comme si vous étiez plus forts que tout le monde, et que rien ne pouvait vous arrêter. Gary avait volé une boîte de lessive à la laverie et ils l’avaient balancée dans l’eau – qui était aussitôt devenue toute blanche et mousseuse – avant qu’ils ne se jettent tous les trois dedans. C’était l’été, et l’eau était d’une fraîcheur bienvenue. Jordan avait passé une journée incroyable et inoubliable, comme presque toutes les journées qu’il passait avec Chuck et Gary.

En rentrant chez lui ce soir-là, ses habits étaient propres et sentaient bon, et même si sa peau l’avait démangé pendant plusieurs jours après son plongeon dans la lessive – Chuck, lui, s’était retrouvé le torse recouvert de petits boutons rouges, au point que sa mère avait cru qu’il avait attrapé la varicelle, avant que le médecin ne lui explique que ce n’était qu’une réaction allergique – ce n’était rien comparé à l’éventualité d’être puni pendant une semaine par sa mère. C’est rien, avait dit Chuck lorsque Jordan l’avait remercié, t’aurais fait pareil pour moi. Et il en avait été persuadé, lui aussi, à l’époque. Il aurait fait pareil pour Chuck, et même plus. Mais aujourd’hui ?… C’était peut-être ridicule, mais ce que ressentait Jordan au fond de lui, alors qu’il buvait lentement son verre d’eau, était parfaitement clair. Il sentait qu’il devait ça à Chuck, qu’il se devait, au moins, de lui accorder le bénéfice du doute. Au nom du bon vieux temps. Si Chuck lui affirmait qu’il était innocent, alors lui, Jordan, était censé le croire. Et si Chuck lui demandait une faveur, une dernière faveur… Ce n’est pas comme s’il me demandait la lune, pensa Jordan en regardant dehors d’un air absent. Tout ce qu’il veut, c’est que je fasse quelques recherches. Je peux bien faire ça, poser quelques questions par-ci par-là, et voir si quelque chose semble louche. Sinon, cela voudrait dire qu’il n’y avait rien à trouver, et qu’est-ce qu’il aurait perdu ? Rien du tout. Au pire, il rentrait bredouille, et avec la certitude que son ancien ami était devenu un assassin. Mais au moins aurait-il la conscience tranquille après avoir honoré sa promesse. Au mieux, il se rendait compte que Chuck avait effectivement été piégé et… Et quoi ?

Mais cela, il s’en occuperait plus tard. Pour le moment, il ne croyait vraiment pas qu’il trouverait quoi que ce soit. Malgré toute la volonté du monde, il ne pouvait réellement penser que Chuck était innocent. Il l’avait cru, au début, bien sûr, parce qu’en aucune façon il ne pouvait s’imaginer que quelqu’un qu’il avait connu aussi bien que Chuck puisse faire une chose pareille. Mais aujourd’hui, après tout ce qui avait été dit, tout ce qu’il avait appris…

Jordan alla au salon, et parcourut la pièce du regard. Pouvait-il vraiment envisager de quitter sa maison, de faire ses valises pour rendre une petite visite à la ville de son enfance ? Il n’y était plus retourné depuis six ans, depuis la mort de sa mère. Cette ville n’était plus la sienne depuis longtemps, et bien qu’il garde des tas d’excellents souvenirs de cet endroit, il y en avait aussi de très moches. Moches du genre traumatisant, du genre qu’on fait tout pour oublier, mais qui ont tendance à vous sauter à la figure à la moindre occasion. Il n’avait pas vraiment envie de retourner là-bas, et pourtant s’il envisageait de faire ce que Chuck lui demandait, il le faudrait bien. Chuck n’avait jamais quitté Milford, à part pour ses trois années de lycée, et c’était là-bas que le meurtre avait eu lieu. Si Jordan voulait savoir ce qu’il s’était passé, il allait devoir poser des questions là-bas, à tous ces gens qu’il avait connus, dans son enfance. Juste une semaine, se dit-il, juste le temps de m’assurer que les choses sont bien ce qu’elles semblent être, au nom de notre vieille amitié. Une semaine de vacances, ce n’était pas une si mauvaise idée. Il n’en avait pas pris depuis des lustres, ces dernières années il semblait qu’il n’avait fait que travailler, et on ne pouvait pas dire qu’il était très inspiré en ce moment. Il avait bien besoin de se mettre au vert, de se changer les idées. Une semaine. Une semaine, et je remets au placard tous ces vieux souvenirs. C’est tout ce que je t’accorde, Chuck.

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