Une dette à payer
Chapitre 14
I
Depuis le départ de Gary, Jo tournait en rond dans la cuisine de ses parents. Ceux-ci étaient dans le salon à regarder la télé. Elle était certaine qu’ils parlaient d’elle, et qu’ils n’appréciaient pas beaucoup tous les mystères que faisait Gary en ce moment. Les parents de Jo avaient toujours vécu à Milford, et pour eux lorsque quelque chose d’anormal arrivait à quelqu’un – lorsque sa maison était incendiée, par exemple – c’était probablement parce qu’il l’avait cherché, d’une manière ou d’une autre. Jo en voulait elle aussi un peu à Gary, mais pour d’autres raisons : Il persistait à la laisser de côté et à la garder dans le noir sur ce qu’il se passait, soi-disant pour la protéger. Cela lui donnait l’impression d’être traitée comme une enfant, et elle n’aimait pas ça du tout. Cette fois encore, après que Jordan lui eut passé un coup de fil on ne peut plus étrange, il avait refusé qu’elle l’accompagne et l’aide à le retrouver. Reste ici, lui avait-il dit, ici, tu es en sécurité. En sécurité ! Comme si c’était la guerre, là dehors, comme si des forces invisibles voulaient sa mort.
Pour la dixième fois au moins, Jo leva les yeux vers l’horloge au-dessus de la porte. Il était presque dix heures, et cela faisait bien une demi-heure que Gary était parti. Il ne me passerait même pas un coup de fil pour me dire si tout va bien, ragea Jo. Soudain, elle prit sa décision. Puisque Gary faisait les choses dans son coin, alors elle allait faire pareil. Après tout, cela la concernait, elle aussi, c’était aussi sa maison qu’on avait brûlé. – Où vas-tu à cette heure, Joan ? lui demanda sa mère alors qu’elle arrivait dans le couloir de l’entrée, sa veste sur le dos.
– Juste faire un petit tour, lui répondit Jo, je rentre bientôt. Sa voiture était dans le garage et elle ne voulait pas l’en sortir ; ses parents se rendraient compte qu’elle n’était pas simplement partie prendre l’air, et elle ne voulait pas les inquiéter. Ce n’était pas bien grave, elle se rendrait à sa destination à pied ; si elle se souvenait bien de l’adresse, ce n’était pas très loin d’ici.
À bien y réfléchir, ce moment de la journée était probablement le plus opportun pour aller rendre visite aux personnes qu’elle avait repérées sur sa liste. À cette heure, elles seraient chez elles, et peut-être même pourrait-elle les observer par leurs fenêtres, si elles n’avaient pas fermé leurs volets. C’était une idée un peu voyeuse, et Jo avait un peu honte de se comporter comme une espionne au rabais. Mais il fallait bien commencer quelque part, n’est-ce pas ? Et elle se voyait mal frapper à la porte des maisons pour demander aux gens si, par hasard, ils n’avaient pas quelque chose à voir avec l’incendie de sa maison… Non, mieux valait agir discrètement, pour le moment.
Il lui fallut un peu plus de cinq minutes pour arriver devant la petite maison que louait la jeune femme nommée Alice Vance, celle dont le nom avait semblé familier à Gary. Elle s’arrêta à l’angle de la maison en prenant soin de rester dans l’ombre. Une seule lumière était allumée, à l’intérieur, celle du vestibule, que l’on voyait à travers la porte d’entrée. Moins de dix secondes après l’arrivée de Jo, la porte de la maison s’ouvrit et une jeune femme aux cheveux noir-corbeau en sortit. Jo recula de quelques pas pour être certaine de ne pas être vue, et regarda Alice Vance remonter la courte allée de sa maison, avant de s’engager dans la direction opposée à celle où se tenait Jo. Elle marchait d’un pas vif, sans regarder autour d’elle. Pas comme quelqu’un qui se promène, mais comme quelqu’un qui se rend à une destination précise. Après un instant d’hésitation, Jo prit la décision de la suivre. Elle traversa la rue pour plus de discrétion et se mit à marcher en parallèle d’Alice Vance, conservant quelques mètres de distance prudente entre elles.
II
Alice était sur le point d’aller se coucher, lire un livre avant de dormir, quand soudain elle avait ressenti le besoin de se rendre à la boutique d’antiquités. Elle ne savait pas pourquoi, ne savait même pas s’il y avait une raison à cette envie soudaine, mais c’était quelque chose de trop fort pour qu’elle puisse y résister, comme un aimant. Alors qu’elle prenait le chemin de la boutique, parcourant la ville et ses ombres sans faire attention à ce qu’il y avait autour d’elle, elle se fit la réflexion qu’une sorte de lien semblait s’être tissé peu à peu entre elle et cet endroit. Ou peut-être était-ce simplement entre elle et Eldred ? Elle n’en était pas sûre. Il n’y avait rien de mal à cela, il n’y avait rien de mal à avoir un endroit dans le monde où l’on se sentait bien, en sécurité, n’est-ce pas ? Et cette impression d’être rattachée de plus en plus étroitement à Eldred, comme si des chaînes s’enroulaient autour d’elle, ce n’était pas grave non plus, car cela n’avait rien de désagréable pour elle. L’image d’une araignée enroulant méthodiquement sa proie dans un cocon de soie lui vint à l’esprit. Mais cela la fit sourire ; Eldred n’avait rien d’une araignée, c’était un homme charmant, qui avait déjà tant fait pour elle. Il était étrange, oui, il avait quelque chose de mystérieux, un brin inquiétant, mais il ne lui ferait jamais de mal, il ne la voyait en aucun cas comme une proie, elle en était persuadée.
Bien qu’il soit plus de dix heures, le magasin d’antiquité n’était pas fermé. Elle pouvait voir la faible lueur émaner de l’intérieur, indiquant la présence de l’antiquaire. Il m’attend, pensa Alice un peu bêtement, il sait que je viens et il m’attend. Elle traversa la rue, poussa la porte et entra dans la boutique.
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