Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 14 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 10

 

I

Trois jours après son réveil, Jordan fut autorisé à quitter l’hôpital, à la condition de se ménager et de ne pas faire d’effort inutile. Après avoir fait à son médecin une promesse qu’il doutait de tenir, Jordan put enfin sortir. Cinq minutes plus tard, il se trouvait en voiture avec Gary et Jo, en route pour Milford. Le plâtre autour de son avant-bras avait été remplacé par une bande le recouvrant du coude au poignet, et ses côtes étaient elles aussi étroitement enserrées de bandages. Pour un peu, il se serait pris pour une momie.

– Ne conduis pas si vite, réprimanda Jo alors que Gary s’engageait sur la nationale, on n'est pas sur une piste de Formule 1, là. – Si tu n’aimes pas la façon dont je conduis, tu n’avais qu’à rester à la maison, rétorqua Gary.

– Il ne voulait pas que je vienne, fit Jo en se tournant vers Jordan, assis à l’arrière, en fait, il fait tout pour me garder à l’écart de vos petites histoires. – Sans grand succès jusqu’ici, bougonna Gary tout en accélérant encore un peu plus au-dessus de la limite.

Jo lui tira la langue, puis se tourna à nouveau vers Jordan. – Comment tu te sens ? demanda-t-elle.

– Ça va, assura Jordan, à part une migraine de temps en temps, je suis en pleine forme.

Il ne lui parla pas de ses côtes qui le faisaient souffrir chaque fois qu’il faisait un mouvement, ou ne serait-ce que quand il respirait. Il venait tout juste de sortir de l’hôpital, après tout, c’était encore un peu tôt pour commencer à se plaindre.

– Et toi ? demanda-t-il, je ne suis pas le seul à avoir eu une semaine difficile, j’imagine. Après tout, tu as quand même perdu ta maison… – Oh, je commence à m’y faire, dit Jo en haussant les épaules, on s’est installé chez mes parents, comme de toute façon il restait encore la moitié de mes affaires chez eux…

– Je pense que ce ne devrait pas être trop dur de nous retrouver une maison, dit Gary, j’ai dit à Jo de s’en occuper, mais elle préfère se mêler de… – De savoir qui a fait brûler notre maison, termina vivement Jo, et a éventuellement tenté de me tuer en passant.

– Jo… commença Gary.

Mais cette dernière ne lui prêta aucune attention. Elle se pencha en avant vers Jordan, et ce dernier vit une lueur résolue briller dans ses yeux. – Gary m’a dit que Chuck pourrait être innocent des meurtres dont il a été accusé, tu penses pareil ?

Jordan hésita. Il ne savait trop ce qu’il pouvait se permettre de dire à Jo et ce qu’il valait mieux lui cacher. Devant son indécision, la jeune femme secoua la main avec indifférence.

– Peu importe, dit-elle, si c’est ce que Gary pense, alors je lui fais confiance. Ça voudrait dire que quelqu’un vous en veut, à tous les trois. – Probablement, répondit prudemment Jordan. Il jeta un coup d’œil vers Gary, qui fixait la route, le visage fermé. Il était certainement tout sauf ravi que sa petite amie s’implique dans ces histoires. – Je veux vous aider à trouver de qui il s’agit, continua Jo, et je pense même savoir comment.

– Comment ? demanda Jordan avec curiosité.

Elle lui adressa un sourire malicieux.

– Ça, je le garde pour moi. Si je vous dévoile mon idée, Gary est capable de m’enfermer dans le coffre pour suivre ma piste à ma place. Jordan sourit. Il aimait bien cette fille, son tempérament dynamique, et son cran. Il songea qu’une fille comme ça aurait très facilement pu faire partie de leur bande à l’époque, si cela l’avait intéressée. Malheureusement pour elle, Gary, lui, ne semblait pas de cet avis.

– Ce n’est pas un jeu, Jo, lui lança-t-il, tout cela est extrêmement sérieux, et dangereux.

– Arrête de t’inquiéter pour moi, je ne suis pas en sucre. – Je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose qu’à Olivia, lâcha Gary. Un silence suivit ces mots. Lorsque Jo reprit la parole, le ton de sa voix s’était fait plus sérieux.

– Il ne m’arrivera rien, Gary, dit-elle doucement, je te le promets. Ils entraient dans Milford. Gary ralentit légèrement, et tourna la tête vers Jo pour la regarder dans les yeux.

– Non, répondit-il, c’est moi qui te le promets.

II

Le plan que leur exposa Gary quelques jours après que Jordan leur eut parlé des problèmes de sa mère était de ceux qui paraissaient à la fois très simples et extrêmement dangereux.

– Ce sera dangereux seulement si on se loupe, leur répondit Gary lorsqu’ils le lui firent remarquer, et pourquoi on louperait ? – Tu dis ça comme si ça nous était jamais arrivé, dit doucement Chuck. – Bon, OK, si vous avez une meilleure idée… Ils étaient à la décharge, c’était un samedi, en fin de matinée, et Jordan avait aperçu la voiture d’Edward Spencer garée au coin de sa rue. L’occasion parfaite pour entrer en action, d’après Gary.

– J’ai pas dit que c’était une mauvaise idée, se défendit Chuck, juste que Jordan va prendre de gros risques. Après tout, ce type n’est pas n’importe qui, c’est pas un gamin et il n’est pas là pour s’amuser. C’est différent d’avec les jumeaux Marshall, lui, il est vraiment dangereux. – C’est rien, intervint Jordan, je veux le faire.

Chuck tourna la tête vers lui. Jordan savait qu’il repensait à Erik, et à la façon dont sa détermination à suivre le plan de Gary s’était terminée, mais il s’en fichait.

– C’est pour ma mère, expliqua-t-il à son ami, c’est important, les risques sont peut-être plus grands, mais les enjeux aussi. Chuck le regarda un instant sans rien dire, puis il hocha la tête. – Ouais, dit-il, ouais, évidemment. Je comprends. – Alors on le fait ? Tous pour un, les gars ?

– Tous pour un, acquiesça gravement Jordan.

Une heure plus tard, il se retrouvait au bas de sa rue, à quelques mètres à peine de l’endroit où la voiture rouge d’Edward Spencer était garée. À l’intérieur, Spencer avait un téléphone collé à l’oreille et parlait avec animation. Il jetait de fréquents coups d’œil en direction de la maison d’Ellen James, six ou sept maisons plus loin.

– T’es prêt ? demanda Gary, qui était à côté de lui. – Je crois.

– Surtout, si tu veux pas le faire, dis-le.

Mais Jordan secoua la tête.

– Je veux le faire. C’est le seul moyen de débarrasser ma mère de ce parasite.

– OK, dit Gary, on va y aller, alors. Souviens-toi, tu auras environ un quart d’heure pour l’amener au point de rendez-vous, alors ne traîne pas trop. Tout repose sur notre ponctualité.

– Oui, acquiesça Jordan, la vôtre autant que la mienne, vu que si vous ne vous montrez pas, je vais me retrouver coincé en tête-à-tête avec ce mec. – On sera à l’heure, assura Chuck, il n’y a pas de raison qu’on soit ralentis, hein, Gary ?

– Non, répondit Gary, aucune.

Tous trois échangèrent un dernier regard avant de se séparer finalement. Gary et Chuck redescendirent tous deux la rue dans l’autre sens, tandis que Jordan restait seul. Ce dernier prit une profonde inspiration pour se donner du courage, et commença à avancer vers la voiture rouge. Il savait exactement quel rôle il devait jouer, et Gary lui avait dit et répété dans les détails ce qu’il devrait dire et faire. Il n’y avait aucune raison pour que quoi que ce soit aille de travers, vraiment. Cela n’empêchait pas Jordan d’être plus ou moins terrifié, parce que leur adversaire était plus redoutable que tout ce qu’ils avaient connu jusqu’ici, et aussi parce que, au fond de lui, il savait qu’il ne suffisait pas d’imaginer les choses dans sa tête pour qu’elles se passent exactement pareil dans la vraie vie. Il était à moins de cinq pas de la voiture lorsque, à l’intérieur, Edward Spencer releva la tête, et remarqua sa présence. Jordan le vit s’arrêter de parler un instant, sous le coup de la surprise, et sut qu’il l’avait reconnu. Il s’immobilisa, sans cesser de fixer Spencer. Ce dernier glissa encore quelques mots dans son téléphone, puis il raccrocha et ouvrit sa portière. Un sourire si faux qu’il aurait tout aussi bien pu avoir été peint sur son visage se dessina sur ses lèvres alors qu’il descendait de voiture. – Hé, Jordan ! Comment ça va ?

Jordan s’était attendu à ce genre de réaction de la part du truand, et il conserva un visage impassible.

– Je sais qui vous êtes, lança-t-il, et je sais ce que vous voulez.

Le sourire de Spencer s’effrita légèrement, avant de revenir plus large que jamais.

– Vraiment ? dit-il d’un ton trop joyeux, tu as eu une petite conversation avec ta mère, c’est ça ?

Tout en parlant, Spencer avait refermé sa portière et s’était approché de Jordan, qui s’efforça de ne pas montrer sa peur. – J’ai un marché à vous proposer, dit-il.

– Un marché, hein ? Est-ce que ta mère est au courant que t’es là ? – Ma mère ne vous cédera jamais, elle peut être vraiment butée, parfois. Mais elle ne se rend pas compte que vous pouvez être dangereux, je crois. Moi, si.

– Tiens donc, dit Spencer d’un ton amusé.

Il regardait Jordan avec un intérêt accru ; il était en train de mordre à l’hameçon.

– L’argent que vous demandez, je peux vous le donner. Edward Spencer eut un petit rire.

– Et comment un gamin comme toi pourrait avoir accès à une telle somme ? Tu ne sais même pas combien je demande, je parie ! – Je sais que c’est beaucoup, dit Jordan sans se démonter, mais il se trouve que je connais aussi un endroit où il y a beaucoup d’argent. Peut-être pas assez pour vous rembourser, mais ce serait un bon début. Spencer le scrutait en plissant les yeux. Il y avait du doute, dans son regard, mais il hésitait encore entre le croire ou pas, donc tout n’était pas perdu. Si tu vois qu’il n’y croit pas, avait dit Gary, oublie tout et barre-toi, ne te mets pas en danger inutilement. Mais il restait encore de l’espoir, le plan pouvait encore marcher, Jordan en était persuadé.

– Et où il serait, ce trésor ? Enterré sous un arbre ? – Non, plutôt enfermé dans un coffre fort.

Le truand fronça les sourcils, l’air décontenancé par la réponse de Jordan. Ce dernier décida d’en profiter.

– Je connais des gens, dans cette ville, qui ont beaucoup d’argent. Un jour, il y a un ou deux ans, j’ai été invité chez eux pour l’anniversaire de leur fils. C’est quelqu’un de très prétentieux, qui aime bien montrer à tout le monde à quel point il est riche, vous voyez ce que je veux dire ? Bref, à un moment, il nous a emmené dans le bureau de son père et il nous a montré le coffre fort, caché derrière un cadre. Il connaissait la combinaison parce qu’il avait vu son père la taper, un jour. Dans le coffre, il y avait plein de liasses de billets. Je ne sais pas combien il y avait exactement, mais à mon avis ça devait faire un beau pactole.

Jordan se tût et observa Spencer pour voir s’il avalait son histoire ou pas. Ils avaient inventé ce petit conte tous les trois, il y avait moins de deux heures. – Il y a un ou deux ans, tu as dit, finit par répondre Spencer. Qu’est-ce qui te dis que le code du coffre n’a pas changé, depuis ? Ou qu’il reste toujours autant d’argent dedans, d’ailleurs ?

Jordan ne s’attendait pas à cette question, et laissa voir son trouble. Spencer eut un rictus.

– Ils ont forcément encore de l’argent ! tenta-t-il de se rattraper, ils sont riches, vraiment riches, et à quoi sert un coffre sinon à ranger de l’argent ? – Et pour le code ?

– Pour le code… c’était la date d’anniversaire de son fils, pourquoi il aurait changé ça ?

Spencer se mordit la lèvre. Il réfléchissait probablement à la meilleure décision à prendre. Même s’il n’est pas sûr que tu dis la vérité, et qu’il y a bien de l’argent là-bas, avait expliqué Gary, il ne pourra pas résister à l’envie d’aller vérifier par lui-même. Ces types là sont obsédés par l’argent, et il est persuadé qu’il ne risque rien, parce que tu n’es qu’un gosse à ses yeux. Jordan priait intérieurement pour que son ami ait vu juste. – Comment on entre sans se faire repérer ? finit par demander Spencer, ce que Jordan interpréta comme un bon signe.

– La maison est vide, ils sont partis depuis une semaine et il paraît qu’ils seront absents tout le mois. Un truc qui a à voir avec son travail, apparemment.

– Et des gens aussi riches que tu le dis n’auraient pas de système d’alarme ? Jordan ne s’attendait pas à cette question-là non plus, mais cette fois il rebondit plus vite, et inventa dans l'instant une réponse si crédible qu’il en fut lui-même surpris.

– Ils en ont un, mais il ne se déclenchera pas si on entre par le garage. C’est par-là qu’on passait quand je traînais avec leur fils, et qu’il nous invitait chez lui pour étaler sa richesse devant nous. On passait par le garage parce que la porte n’est jamais fermée, et aussi pour ne pas déclencher le système d’alarme parce que leur fils ne connaissait pas la combinaison. Spencer semblait encore douter sérieusement de tout ce que lui disait Jordan, et plus ce dernier voyait la méfiance dans les yeux du truand, plus il se rendait compte à quel point son histoire était bancale. – C’est quoi, le nom de ces gens ?

– Marshall, dit Jordan, donnant le premier nom qui lui venait à l’esprit. Spencer hocha la tête, comme s’il connaissait le nom. – Tu vas m’emmener jusqu’à leur maison, dit-il, juste pour voir. Je déciderai de ce qu’on fait une fois arrivé là-bas.

III

Pendant que Jordan essayait de faire avaler son histoire à Edward Spencer, Chuck et Gary se rendaient directement au commissariat. Ils demandèrent à parler au shérif Tanner.

– Le shérif a beaucoup de travail, leur répondit la secrétaire avec un regard sévère, qu’est-ce que vous lui voulez ?

– C’est important, s’exclama Gary en prenant un ton effrayé, c’est notre ami, il a des ennuis !

– Quel genre d’ennuis ? demanda prudemment la secrétaire. – C’est ce type, expliqua Gary, le souffle court, il s’en est pris à lui, je crois qu’il l’a enlevé.

La secrétaire fronça les sourcils ; l’agacement commençait à laisser place à la perplexité sur son visage. Il fallait dire que Gary jouait parfaitement bien son rôle.

– Il l’a enlevé, vous dites ? souffla-t-elle.

– Qui a enlevé qui ? fit alors une voix grave dans leur dos. Gary et Chuck se retournèrent, pour se retrouver face à la stature imposante du shérif Tanner. Ce dernier baissa les yeux sur eux et étudia leurs visages faussement alarmés.

– Notre ami, monsieur, dit Chuck, c’est notre ami qui a été enlevé. – Et qu’est-ce que vous appelez enlevé, exactement ? voulut savoir le shérif. – Il l’a forcé à monter dans sa voiture, expliqua Gary, qui mentait sans scrupule.

– Vous avez reconnu cet homme ?

Le shérif ne semblait pas encore vraiment s’inquiéter de l’histoire que lui servaient les deux garçons. Pour le moment, il ne prenait pas vraiment la chose au sérieux, suspectant plutôt il ne savait quel jeu inventé par les enfants. Il commençait à connaître cette bande de garnements, depuis qu’ils avaient jeté des œufs sur les vitrines des magasins, à Halloween. Il se souvenait surtout du petit blond, Gary Baker, qui lui avait semblé être un sacré numéro. Après le coup des œufs, il avait tenté de faire peur au petit Baker en lui parlant de tous les gens qui se plaignaient des flaques de peinture qu’on avait tendance à retrouver un peu partout dans les rues, ces derniers temps, et en lui disant que, s’il parvenait à mettre la main sur le coupable, il n’hésiterait pas à lui faire faire des travaux d’intérêt général jusqu’à l’âge de la retraite. Baker ne s’était pas démonté ; il avait regardé le shérif dans le blanc des yeux et lui avait assuré n’être pour rien dans ces actes de vandalisme. Tanner était certain d’avoir le coupable face à lui, puisqu’il connaissait bien Frank Baker, le père du gosse, qui se trouvait être peintre en bâtiment, et qu’il disposait déjà de pas mal de témoignages à l’encontre de Gary. En voyant avec quelle assurance le gosse lui avait menti au visage, et à quel point cet air innocent qu’il affichait paraissait le plus sincère du monde, il s’était promis d’avoir ce garçon-là à l’œil. Un gamin doté de tant de culot deviendrait probablement un homme redoutable, dans le bon ou dans le mauvais sens.

– Nous, on le connaissait pas, expliquait Gary au shérif, mais Jordan, si. Il nous en a déjà parlé.

– Jordan, c’est votre ami qui a disparu, c’est ça ? – Qui s’est fait enlever, oui, rectifia Gary, et celui qui l’a enlevé, c’est ce type qui n’arrête pas de traîner en ville, autour de sa mère. Il dit qu’elle lui doit de l’argent.

Le shérif tendit l’oreille, soudain intéressé par les paroles du garçon. Le type qui rodait à Milford, près de chez Ellen James, il en avait entendu parler, évidemment. Cela faisait plus d’un an, maintenant, que ce type était apparu dans le paysage, et les rumeurs les plus ridicules circulaient à ce sujet. Tanner commençait d’ailleurs à envisager sérieusement de mettre son grain de sel là-dedans.

– Vous dites que ce type réclame de l’argent ?

– Oui.

– Et il a enlevé votre ami ? Le fils d’Ellen James ? – Oui, répéta Gary, qui semblait s’impatienter, le temps presse, il faut l’aider.

– On croit savoir où il l’a emmené, intervint Chuck, avant de partir il nous a dit de dire à Ellen James que si elle voulait revoir son fils vivant, elle devait amener l’argent qu’elle devait à la sortie de la ville, derrière le vieux hangar.

Le shérif plissa les yeux.

– Et vous, la première chose que vous faites, c’est courir au commissariat ? fit-il d’un ton incrédule.

Gary haussa les épaules.

– On a pensé que c’était certainement plus malin que d’effrayer Madame James, dit-il, de toute façon elle n’aurait rien pu faire ; elle n’a pas l’argent qu’il demande.

Le shérif réfléchit à la situation. Il lui semblait hautement improbable que les choses se soient passées comme les deux gamins le disaient. Cet homme rôdait en ville depuis des lustres et n’avait rien tenté du tout jusqu’ici. C’était visiblement quelqu'un de prudent, alors pourquoi prendre tout d’un coup un tel risque ? Il était évident qu’un plan de ce genre avait toutes les chances d’échouer, surtout en l’effectuant de cette façon, en racontant à tout le monde l’endroit où il allait emmener le gamin. D’un autre côté, si, d’une manière ou d’une autre, un enfant était réellement en danger, le shérif Tanner se devait d’intervenir. Même si ce n’était qu’une mauvaise blague, il devait bouger, c’était son rôle, après tout.

– Très bien, on va aller faire un tour du côté de ce hangar, finit-il donc par dire.

Les deux garçons eurent l’air soulagé, mais alors que Gary ouvrait la bouche pour ajouter quelque chose, le shérif Tanner l’interrompit en levant une main impérieuse devant son visage.

– Mais je vous préviens, dit-il, si tout cela s’avère n’être qu’une plaisanterie de votre cru, vous trois aurez de très gros ennuis je peux vous l’assurer. On ne plaisante pas avec la police, et crier au loup peut avoir des conséquences graves.

– C’est pas une plaisanterie, Monsieur, assura Gary, vous verrez, on vous dit la vérité.

– On verra ça, fit Tanner, allez, allons-y.

IV

– Je parie que ta mère t’a raconté que c’était moi le méchant de l’histoire, dit Edward Spencer.

Ils venaient de se mettre en route, à pied, pour la maison des Marshall, ou c’était en tout cas ce que Spencer croyait. Jordan ne répondit pas, alors le truand continua.

– Je suis sûr qu’elle a omit de préciser qu’elle me devait cet argent, et qu’il fut un temps où elle était bien contente de m’avoir pour payer ses factures. Et maintenant que c’est moi qui ait besoin d’argent pour rembourser ce que je dois à mon boss…

Jordan aurait pu débattre du vrai et du faux avec Spencer, mais il était bien trop tendu pour faire vraiment attention à ce qu’il lui disait. Il était en train de le mener vers East Street, alors que les Marshall vivaient sur West Street. C’était au bout de cette route que Gary et Chuck étaient censés arriver avec les renforts. Si tout se passait bien, alors Edward Spencer serait accusé d’enlèvement et retournerait directement en prison, sans passer par la case départ. Bien sûr, il pourrait crier au coup monté mais, d’après Gary, la parole des personnes récemment libérées de prison ne valait pas grand-chose, alors que la vérité sort de la bouche des enfants, comme on dit. Évidemment, Gary tirait tout son savoir des séries télévisées, mais c’était mieux que rien. La seule chose que Jordan espérait, c’était que Spencer ne sache pas où vivaient les Marshall, et qu’il ne se rendrait pas compte de la supercherie avant l’arrivée du shérif Tanner.

Spencer était en train de disserter sur le travail honnête mais si rarement récompensé du prêteur sur gage lorsque son téléphone vibra soudain bruyamment dans sa poche.

– Mince, ça doit être mon boss, fit-il en sortant le téléphone. Jordan fut surpris de le voir pâlir légèrement alors qu’il lisait le nom affiché sur l’écran de son portable. Il semblait même hésiter à répondre, comme si son patron lui faisait tellement peur que, même au téléphone, il redoutait les conversations avec lui. Finalement, Spencer se décida à décrocher, et porta le téléphone à son oreille. Un homme parla à l’autre bout du fil. Il ne dit que quelques mots, mais sa voix grave et sinistre portait suffisamment pour que, juste à côté de Spencer, Jordan puisse comprendre ce qu’il disait. – Ne crois pas ce merdeux, abruti, dit la voix d’un ton léger mais néanmoins aussi acéré qu’un rasoir, il te mène tout droit dans un piège. Spencer s’immobilisa d’un coup, et ouvrit la bouche de surprise. Il regarda autour de lui, mais il n’y avait personne, évidemment. À cette heure de l’après-midi, tout le monde était au frais. Jordan avait lui aussi stoppé net, horrifié par ce qu’il venait d’entendre. Qui était cet homme, et comment savait-il ? Il n’eut cependant pas le temps de s’interroger plus avant sur le sujet, car, face à lui, Edward Spencer raccrochait lentement son téléphone tout en le fixant d’un regard noir.

– J’ai dit la vérité, se défendit Jordan en commençant à reculer prudemment, je vous assure que votre patron se trompe, je ne… – Mon patron ne se trompe jamais, gamin, rétorqua Spencer d’un ton glacial.

Il tendit la main et attrapa Jordan par le bras. Ce dernier commença à se débattre, mais Spencer sortit alors un canif de sa poche. Les rayons du soleil firent briller la lame qui, un instant, sembla prendre feu. Jordan s’immobilisa aussitôt.

– Je viens d’avoir une autre idée, gamin, dit Spencer avec un sourire inquiétant, on va changer de plan. Toi et moi, on va faire demi-tour, et on va aller voir ta mère, qu’est-ce que t’en dis ? D’après mes observations, elle doit encore être chez elle, aujourd’hui et à cette heure. On va aller la voir, et je vais tâcher de lui faire comprendre qu’il existe des choses bien plus précieuses que l’argent. Suis-moi.

Spencer tira Jordan par le bras pour le faire marcher devant lui. Le garçon tenta de se dégager de la poigne du truand, mais ce dernier appuya le canif contre ses côtes, et Jordan n’eut d’autre choix que de le suivre sans broncher.

– C’était quoi, ton plan ? demandait Spencer en le poussant sans ménagement devant lui, m’envoyer les flics alors que j’aurais été en train de cambrioler ce foutu coffre ? Ou bien est-ce qu’il n’y a même pas de coffre ? Jordan l’écoutait à peine. Les dents serrées, il s’efforçait de refréner la panique qui l’envahissait pour pouvoir réfléchir clairement, et trouver un moyen de se tirer de là. Si tout se passait bien pour eux – mieux que pour lui – Gary et Chuck devaient être en train de mener le shérif Tanner au hangar, en ce moment. Et que penseraient-ils en voyant qu’il n’était pas là ? Comprendraient-ils qu’il avait des ennuis ? Même s’ils comprennent, ce sera inutile, fit une voix pessimiste dans sa tête, ils ne peuvent pas savoir où tu es… Il fallait qu’il échappe à Edward Spencer, il ne pouvait pas le laisser aller menacer sa mère. Toute cette opération était censée l’aider, pas rendre ses problèmes encore plus inextricables. Si Spencer venait frapper à sa porte et menaçait de tuer son fils, que pourrait-elle bien faire ? Bien décidé à tout faire pour empêcher un tel scénario de se réaliser, Jordan prit la parole.

– Qui c’était, au téléphone ?

– La ferme, répondit durement le truand, t’es pas en position de me poser des questions, au cas où t’aurais pas remarqué. Ils étaient à six maisons de distance de chez lui, il fallait qu’il agisse, et maintenant. Mais comment ?

– Vous sembliez avoir peur de lui, remarqua Jordan, dont le cerveau cherchait frénétiquement une issue.

Spencer ralentit légèrement le pas, et Jordan décida d’enfoncer le clou. – C’est à lui que vous devez de l’argent, n’est-ce pas ? J’imagine que c’est pour ça que vous vous acharnez autant sur nous. Un type comme lui, allez savoir ce qu’il serait capable de vous faire si vous… Spencer lui fit brutalement faire volte-face, et lui colla le couteau sous le menton. Il le fixait d’un air furieux.

– Tu vas la fermer, oui ? cracha-t-il, tu n’as aucune idée de ce qui est en jeu, là, c’est bien plus que votre petite vie de merde… À ce moment-là, la porte de la maison face à laquelle ils s’étaient arrêtés s’ouvrit soudain, et une femme en sortit.

– Hé, là ! les interpella-t-elle, qu’est-ce qu’il se passe ? Elle avait les yeux fixés sur le couteau d’Edward Spencer, et semblait tenter de déterminer de quoi il s’agissait au juste. Spencer tourna la tête vers la femme et sembla un instant pris de court par son apparition subite. Jordan comprit alors que c’était le moment ou jamais pour lui de prendre ses jambes à son cou. Pendant que Spencer regardait la femme sous son porche, il repoussa vivement la main qui tenait le couteau sous sa gorge. Spencer reporta aussitôt son attention sur lui, et tenta de l’agripper par les épaules, mais Jordan lui glissa entre les doigts.

Aussitôt qu’il sentit que plus rien ne le retenait, le garçon se mit à courir le plus vite possible, sans regarder derrière lui. Il entendit Spencer rager dans son dos, lui ordonnant de revenir ici tout de suite, mais il n’en courut que plus vite. Spencer allait-il lui courir après ? Et cette femme, allait-elle prendre le temps d’appeler la police, ou bien simplement décider que ce n’était pas ses oignons ? Il était hors de question pour lui de perdre du temps en jetant un coup d’œil en arrière pour obtenir les réponses à ces questions, il continua donc à courir sans ralentir, remettant à plus tard le moment où il devrait réfléchir sérieusement à ce qu’il allait bien pouvoir faire, maintenant.

V

Pendant ce temps, Gary et Chuck se rendaient au point de rendez-vous, tous deux assis à l’arrière de la voiture du shérif. La dernière fois que Gary s’était retrouvé dans cette voiture, c’était l’année précédente, le jour de Halloween. Chuck et Jordan étaient parvenus à fuir avant de se faire attraper par Tanner, mais Gary avait eu l’imprudence de vouloir lancer les trois œufs qu’il lui restait sur la voiture dans laquelle il était assis en ce moment. Très mauvaise idée, cela n’avait pas plu du tout au shérif, qui l’avait traîné sans ménagement jusqu’au commissariat pour faire tout un tas de menaces. En y repensant, ce n’avait pas été si terrible, au contraire, c’était plutôt marrant.

Mais ils arrivaient en vue du hangar, et les farces de Halloween disparurent de l’esprit de Gary. Tanner se gara lentement devant le vieux bâtiment, et coupa le moteur.

– Il ne semble pas se passer grand-chose, ici, fit-il remarquer en lançant un regard aux garçons à travers son rétroviseur.

– Ils sont peut-être à l’intérieur, avança Gary.

– Je vais voir, dit le shérif, vous deux, vous restez dans la voiture. Tanner ouvrit la portière et commença à descendre. Une fois à l’extérieur, il hésita une seconde, puis se pencha à nouveau pour regarder Gary et Chuck. – Je ne plaisante pas, prévint-il à nouveau, ne bougez pas de cette voiture, c’est clair ?

Ils hochèrent tous deux docilement la tête. Tanner referma la portière, et se dirigea lentement vers le hangar. D’aussi loin que Gary se souvienne – ce qui ne faisait pas si loin que ça, en fait – tout le monde avait toujours appelé ce vieux cabanon, fait à moitié de tôle et à moitié de bois, le hangar. Il n’avait aucune idée de ce qu’il pouvait contenir, ou à quoi il avait pu servir à l’époque de sa construction. À ce qu’il paraissait, il n’y avait plus rien du tout, dedans, mais il existait aussi une rumeur persistante, chez les jeunes de Milford, qui disait qu’elle servait de repère à un tueur de la ville voisine, qui se servait de ce hangar à l’écart de tout pour pratiquer toutes sortes de tortures sur ses victimes. Évidemment, Gary penchait plutôt pour la première hypothèse. Les deux garçons regardèrent le shérif Tanner s’avancer vers le hangar.

– Tu crois qu’ils sont là ? demanda Chuck.

– Ils y sont forcément, répondit Gary.

– Et s’ils n’y sont pas ?

Gary ne répondit pas, il se contenta de lancer à son ami un regard sombre, où perçait une pointe d’inquiétude. Ils tournèrent tous deux la tête vers le shérif, qui ouvrait la porte du hangar. Gary le vit porter la main au holster dans lequel se trouvait son revolver alors qu’il faisait un pas prudent à l’intérieur. Tanner regarda longuement dans le hangar, puis rabaissa lentement sa main le long de son corps. Gary sentit son estomac se contracter douloureusement.

– Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Chuck d’un ton angoissé. Le shérif Tanner fit volte-face et sortit du hangar pour revenir dans leur direction. Arrivé devant la voiture, il ouvrit la portière arrière. – Sors de là, ordonna-t-il à Gary.

– Mais, Shérif…

– Sors de là, répéta-t-il sans s’énerver.

Gary obéit.

– Le hangar est vide, dit le shérif, il n’y a personne là-dedans et, à mon avis, il n’y a plus eu personne depuis un bon moment. Alors maintenant, est-ce que tu peux me dire à quoi tu joues ?

– Je vous jure que c’est vrai, dit Gary, qui n’avait plus besoin de simuler son inquiétude, maintenant, Jordan est vraiment avec ce truand, et s’il n’est pas là alors…

– Alors quoi ?

Gary le regarda d’un air impuissant. Le shérif le scrutait avec attention, il tentait peut-être de déterminer s’il devait continuer à le croire ou pas. – Vous allez rentrer chez vous, finit-il par dire. – Mais…

– Pas de mais. Je vous ramène en ville, et tous les deux vous rentrez, vous en avez déjà assez fait comme ça.

– Et pour Jordan ?

– Si ton ami Jordan a réellement des ennuis, alors je le trouverai. Maintenant, remonte dans la voiture.

Personne ne prononça le moindre mot, durant le trajet de retour. À l’arrière, Chuck et Gary étaient tous les deux très inquiets pour Jordan. Pourquoi ne s’était-il pas montré au hangar et, surtout, où était-il maintenant ? Le shérif Tanner conduisit jusqu’au commissariat, puis fit descendre les garçons. – Vous allez le chercher, hein ? demanda Gary au shérif. Tanner l’observa un moment sans rien dire.

– Il y a vraiment quelque chose, n’est-ce pas ? dit-il lentement. – Je vous jure, shérif, dit Gary, Jordan a des ennuis. Le shérif hocha la tête.

– Laissez-moi faire mon boulot, et retournez chez vous, tous les deux, compris ?

Les deux garçons hochèrent la tête, et regardèrent le shérif monter les marches du commissariat. Lorsqu’il fut rentré, Gary attrapa Chuck par le bras.

– Viens, dit-il en commençant à traverser la route. – Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Chuck, qu’est-ce qui est arrivé à Jordan à ton avis ?

– Il a dû y avoir un imprévu, répondit laconiquement Gary. – Tu crois que le shérif va vraiment faire ce qu’il faut pour le retrouver ? Et nous, qu’est-ce qu’on fait, est-ce qu’on rentre vraiment chez nous ? – Bien sûr que non, dit Gary sans ralentir, il faut qu’on aide Jordan. – Mais on ne sait même pas où il est ! s’exclama Chuck. – S’il est arrivé quelque chose, dit Gary, alors soit il est coincé avec Spencer, soit…

– Soit quoi ? demanda Chuck avec crainte.

Gary s’arrêta. Il avait les sourcils légèrement froncés et le regard perdu dans le vague, comme chaque fois qu’il réfléchissait intensément.

– Imagine qu’il y ait eu un problème, fit-il lentement, qu’il n’ait pas pu aller jusqu’au hangar, et qu’il ait eu des ennuis avec Spencer. Qu’est-ce que tu ferais à sa place ? Où tu irais te cacher, où tu irais chercher de l’aide ? Chuck le dévisagea, et une lueur de compréhension finit par apparaître dans ses yeux. Il savait où il irait, il savait où chacun d’eux irait, dans la même situation. Et, s’il était en danger, c’était sans aucun doute l’endroit où Jordan s’était réfugié.

VI

– Alors ? dit la secrétaire en voyant le shérif Tanner rentrer dans le commissariat, c’était quoi, cette histoire d’enlèvement ? – Je ne sais pas encore vraiment, répondit le shérif d’un ton pensif. – Est-ce que c’était une autre farce de ces garnements ? Tanner secoua lentement la tête.

– Je crois que c’est plus que ça. Il y a autre chose. Je ne sais pas encore ce que c’est, mais il y a forcément quelque chose. Le shérif resta un instant immobile devant l’accueil, tapotant distraitement sur le comptoir. Finalement, il prit sa décision, et se dirigea vivement vers son bureau.

– Je repars, dit-il à la secrétaire, je ne serai pas tranquille tant que je n’aurai pas vérifié que ce gamin va bien.

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