Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 5 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 4

 

I

Jordan était installé à une table depuis une dizaine de minutes lorsque Gary arriva chez Coleman. Il était à peine sept heures du soir, et le restaurant était encore quasiment vide, à part les éternels habitués au bar. Gary repéra facilement son ami, assis à l’une des tables du fond, contre le mur, et alla le rejoindre.

– Alors, comment s’est passée ta journée ? demanda Gary une fois qu’il eut retiré sa veste et se fut assis face à lui.

– Ça peut aller. J’ai fait un tour en ville, histoire de voir si je reconnaissais encore les choses…

– Oh, je crois pas que beaucoup de choses aient changées… Si ? Jordan haussa les épaules. Il repensait à l’épicerie vandalisée des Stall. – Certaines choses sont différentes, murmura-t-il. Gary eut un petit sourire.

– T’étais pourtant revenu plusieurs fois, non ? Entre le moment où on s’est tous dit au revoir et aujourd’hui, je veux dire.

– J’ai dû revenir une vingtaine de fois, dit Jordan, pensif, mais c’était juste le temps d’un week-end, et je le passais à la maison, avec ma mère. Elle était tellement contente que je sois de retour qu’elle ne m’aurait pas laissé la quitter un seul instant. Et puis, à ce moment-là, je ne me préoccupais pas beaucoup de ce que devenait la ville, je ne crois même pas avoir eu conscience que les choses pouvaient vraiment changer, ici, tu vois ce que je veux dire ?

– Bien sûr, acquiesça Gary, moi, je suis revenu ici six ans après être parti, dès que j’ai eu fini mes études, en d’autres termes. Le seul changement notable que j’ai remarqué, c’est qu’ils avaient commencé à construire un nouveau lotissement sur West Street. Eh bien, crois-le ou non, mais ça m’a proprement choqué, ces maisons neuves aux couleurs si vives qu’elles éblouissaient presque, en comparaison avec tout le reste ! Ils rirent, et Jordan ressentit à nouveau cette étrange impression du présent se diluant dans le passé. Quelques minutes plus tard, Coleman vint jusqu’à leur table.

– Alors, les garçons, on rattrape le temps perdu ? – C’est un peu ça, fit Jordan en souriant.

– Bien, bien. J’espère juste qu'il ne vous prendra pas l’envie de lancer des œufs dans les rues, en souvenir du bon vieux temps. Son ton était sérieux, mais il leur adressa un sourire montrant qu’il plaisantait ; plus ou moins en tout cas.

– Je vous sers quelque chose, les gars ? continua Coleman, le plat du jour, c’est poulet royal, si ça vous intéresse.

– Ça t’intéresse ? demanda Gary à Jordan, c’est moi qui invite. – Eh bien oui, avec plaisir.

– Excellent. Est-ce qu’on pourrait avoir une bière, pour commencer, Monsieur Coleman ?

– C’est noté, deux bières, deux poulets, dit Coleman en s’éloignant. Gary le regarda partir, puis se tourna vers Jordan, un sourire aux lèvres. – Je crois qu’il n’a jamais vraiment digéré cette histoire d’œufs sur sa vitrine, dit-il.

– Je crois aussi, répondit Jordan, mais on a fait bien pire, quand on y pense…

– Oh, oui !

Les deux bières arrivèrent, et furent suivies de deux autres, tandis que Jordan et Gary continuaient de se remémorer leurs souvenirs d’enfance. Ce ne fut qu’au moment où leur repas leur fut apporté que Jordan décida qu’il était temps de revenir au présent, et d’aborder le sujet qui l’avait mené jusqu’ici.

– Alors… est-ce que tu as beaucoup reparlé à Chuck, depuis… Gary secoua la tête.

– Juste cette fois, au téléphone ; ce devait être il y a deux ou trois jours… Il m’a dit qu’il avait été piégé, qu’il était innocent… – Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

– Pas grand-chose, soupira Gary, je ne savais vraiment pas comment réagir, ni quoi en penser. Je ne sais toujours pas, d’ailleurs. Jordan hocha gravement la tête. Autour d’eux, le restaurant commençait à se remplir, et Jordan reconnut même quelques visages familiers. – Tu sais, reprit Gary, lui et Olivia, c’était une histoire compliquée, dès le début. À cause de sa famille à elle, principalement. Ils n’ont jamais approuvé, ils pensaient que leur fille valait mieux qu’un pauvre fils d’épicier, et ils ne se gênaient pas pour le faire savoir. Mais Olivia était un peu une rebelle, elle aurait fait n’importe quoi pour échapper à sa famille, et je pense qu’elle aimait énormément Chuck. Lui aussi, il l’aimait, il l’adorait, même ; comment auraient-ils pu tenir bon tout ce temps, sinon ? Les frères d’Olivia ont eu beau venir voir Chuck plusieurs fois pour tenter de le persuader de laisser leur sœur tranquille, parfois même en lui proposant de l’argent, il n’a jamais rien voulu entendre. C’était elle qu’il voulait, et, pendant un temps, il a semblé qu’ils avaient réussi à vaincre les Marshall. Lorsqu’ils se sont installés ensemble, Olivia n’avait pas beaucoup plus de vingt ans. Ses parents auraient voulu qu’elle aille dans la même université réputée où étaient allés ses frères, mais au lieu de ça, elle a commencé à travailler dans un magasin de vêtements, puis elle est tombée enceinte, et s’est fiancée à Chuck. Tout semblait aller parfaitement bien pour eux.

Gary s’interrompit un instant. Il semblait plongé dans ses souvenirs, comme s’il cherchait ce qui lui avait échappé, dans ce tableau de famille. – Ça n’allait pas si bien, en fait, finit-il par dire. À cause des Marshall, encore une fois. Ce que je pense, c’est qu’ils ont tout fait pour détruire cette relation, et qu’ils ont fini par y arriver. Chuck et Olivia se disputaient à cause de ça. J’ai entendu dire qu’elle aurait voulu partir, mais que Chuck refusait de quitter Milford. Olivia l’accusait de ne pas se préoccuper de son bonheur, tandis que Chuck pensait que si elle se sentait obligée de fuir sa famille pour être heureuse, c’était parce qu’elle était encore sous leur joug, d’une certaine manière. C’est ce qu’il m’a dit, une fois, et ça semblait vraiment le consterner. Mais Olivia ne repartait jamais dans sa famille, lorsqu’ils se disputaient. Pas à ma connaissance, en tout cas. Elle restait dans leur maison, avec Juliette, et c’était Chuck qui partait chez ses parents. Généralement, il y restait un ou deux jours, puis il revenait vers elle, ils se réconciliaient et reprenaient leur vie. Tout le monde pensait que ça se passerait comme ça aussi, la dernière fois. Ça faisait deux jours qu’Olivia était toute seule chez elle, et on s’attendait à ce que Chuck la rejoigne d’un instant à l’autre.

– Et il l’a rejointe… dit Jordan à demi-voix.

– Oui, acquiesça Gary, l’air sombre. Certains pensent que c’est la présence de la mère d’Olivia qui a mis Chuck en colère. – En colère au point de les tuer toutes les deux ? fit Jordan, sceptique. Gary secoua la tête d’un air impuissant.

– Tu connais Chuck aussi bien que moi. Même s’il avait été furieux… je ne peux pas y croire.

– Alors quoi ? Il aurait été piégé ? Par qui ? Qui serait assez dingue pour préparer un truc pareil, un truc aussi horrible ? Qui pourrait en vouloir assez à Chuck pour assassiner deux femmes innocentes juste pour l’atteindre lui ? Ça paraît délirant…

– Je sais. Et les seules personnes qui, à ma connaissance, détestaient assez Chuck pour avoir envie de lui faire ça, ce sont les Marshall. – Sauf que les Marshall sont les victimes, ici.

– Exact, acquiesça Gary. Et si on élimine du tableau les seules personnes ayant le motif et les moyens de faire ça…

– Il ne reste plus que Chuck, termina Jordan à sa place. Ils se regardèrent d’un air sombre. Jordan se renfonça dans son siège, et se mit à réfléchir à voix haute.

– Peut-être que Chuck avait des ennemis dont nous n’avons pas conscience, suggéra-t-il, après tout, tu as dit toi-même que vous n’étiez plus si proches que ça, tous les deux…

– C’est vrai. Tu crois qu’il aurait une idée de qui pourrait être derrière tout ça ?

– Peut-être… Le meilleur moyen de le savoir, ce serait de lui parler. – J’imagine qu’on pourrait lui passer un coup de fil… dit lentement Gary. – Oui, acquiesça Jordan, je pense que c’est la meilleure chose à faire. – … mais il faut que tu sois bien conscient d’une chose, continua Gary, si on fait ça, si on appelle Chuck, alors ça voudra dire qu’on se lance vraiment là-dedans, qu’on tente vraiment de mener l’enquête pour prouver son innocence. C’est en tout cas comme ça qu’il va l’interpréter, et je n’ai pas envie de lui donner de faux espoirs…

Jordan prit le temps de réfléchir à ce que venait de dire Gary. Mais, à vrai dire, la décision ne fut pas difficile à prendre. Il était revenu pour ça, après tout, et maintenant qu’il était complètement immergé dans cette ville et ses histoires, il ne pouvait plus rester à l’écart et faire comme si cela ne le concernait pas. Il lui suffisait de songer à la devanture d’épicerie vandalisée, à la petite Juliette qui allait bientôt se retrouver orpheline, ou encore à cette petite fille blonde qui faisait de la corde à sauter, pour savoir que cela le concernait, cela le concernait pleinement. – Je veux le faire, dit-il d’un ton déterminé, c’est de Chuck qu’il s’agit, Gary, et… tous les trois, nous étions censés nous serrer les coudes, non ? Je sais bien que c’était il y a longtemps, une autre vie, presque, n’empêche que, quand j’y pense, je n'ai pas l’impression que la page est tournée. Gary l’observa un instant sans rien dire, l’air grave. Finalement, il hocha la tête.

– T’as raison. Bien sûr que t’as raison. Depuis ce qui est arrivé à Chuck, ça n’arrête pas de tourner dans un coin de ma tête, c’est comme si quelque chose en moi voulait m’obliger à y prêter attention. Mais Jordan il faut que tu saches que ça ne va pas être facile. À partir du moment où les gens ici comprendront ce qu’on fait – et ils finiront par comprendre, cette ville est trop petite pour qu’on puisse y être discret – ils vont tous se retourner contre nous. Ceux qui connaissaient Olivia haïssent Chuck de tout leur cœur, et ceux qui connaissaient Chuck se sentent trahis par lui, au point qu’ils le haïssent peut-être encore plus. Sans parler des Marshall, bien sûr. Gary avait plus à perdre que lui, Jordan en avait conscience ; il vivait ici, après tout, et en tant qu’adjoint du maire il était une figure importante de la communauté. En se mettant les gens à dos, il risquait de tout perdre. – Si t’as pas envie de t’en mêler, je comprendrai, finit par dire Jordan, moi, une fois cette histoire terminée, je rentrerai chez moi et je reprendrai ma vie, alors que toi…

– T’en fait pas pour moi, répondit Gary en balayant les mots de son ami d’un revers de la main, et puis, de toute façon, ça me ferait vraiment mal de rester à l’écart.

– OK, dans ce cas… Je songeais à aller rendre visite aux parents de Chuck. – Tu crois qu’ils pourraient avoir quelque chose à nous apprendre ? – Je ne sais pas, mais ce dont je suis certain, c’est qu’ils auraient bien besoin d’un peu de réconfort, en ce moment, de gens qui croient encore en leur fils…

Gary hocha la tête.

– C’est vrai. Je suis allé les voir deux-trois fois, notamment pour essayer de les convaincre de porter plainte contre ces imbéciles qui ont vandalisé l’épicerie… Ils sont vraiment anéantis.

Ils gardèrent tous deux le silence pendant plusieurs secondes, plongés dans leurs pensées.

– Bon, alors c’est décidé, reprit finalement Gary, on essaie de joindre Chuck, et puis on va rendre visite à ses parents. – C’est ça, dit Jordan.

Une lueur joyeuse brilla dans les yeux de Gary alors qu’il se penchait en avant et murmurait :

– Je sais que ça n’a rien de drôle en soi, mais tout ça, ça me fait penser au bon vieux temps, et à l’idée de replonger dans ce monde, je me sens assez impatient.

Jordan lui répondit par un sourire, mais en lui-même il se demandait si ce serait vraiment comme quand ils étaient gamins. Est-ce qu’ils ne feraient que jouer aux détectives pour sauver leur ami, le troisième membre de leur bande ? Ou bien des dangers bien réels, du genre de ceux qui avaient ôté la vie à Olivia et sa mère, les attendaient-ils au tournant ? Des dangers, ils en avaient déjà traversés ensemble. À l’époque, Jordan avait même dû faire face à ce qui était sans aucun doute la plus grosse frayeur de toute sa vie. Et ils l’avaient surmontée, ensemble. Est-ce que ce serait encore comme ça, ou est-ce que, tout comme eux avaient grandis, leur ennemi invisible – si tant est qu’il y ait bien un ennemi – serait pire encore ?

II

Ils se mirent d’accord : Jordan irait voir les parents de Chuck dans la matinée du lendemain, et Gary tenterait de passer un coup de fil à Chuck en début d’après midi. Il n’était pas certain que, dans sa position de condamné à mort, Chuck ait le droit de recevoir des coups de fils, mais Gary pensait pouvoir tirer quelques ficelles pour arranger cela, le cas échéant.

Vers neuf heures le lendemain matin Jordan sortit donc de sa chambre et descendit dans le restaurant, avec l’intention d’aller directement chez les Stall. Seulement, à peine sorti de chez Coleman, il se fit accoster par deux hommes qu’il n’eut aucun mal à reconnaître, bien que ne les ayant pas vus depuis longtemps.

– Alors c’était bien vrai ! s’exclama Lee Marshall d’un ton jovial, Jordan James est de retour en ville !

– On avait entendu les rumeurs, et on était très curieux de savoir si c’était vrai ou pas, compléta Jonas.

Les deux frères n’avaient pas vraiment changé, en dix ans ; ils se ressemblaient toujours comme deux gouttes d’eau, avec leurs cheveux noirs coiffés à l’identique et leur carrure élancée de basketteurs. Le ton d’arrogance et de mépris sur leur visage était, lui aussi, toujours bien présent. Les jumeaux détaillaient Jordan avec une attention qui ne lui plaisait pas beaucoup.

– Oui, c’est bien moi, répondit-il, ça faisait un bail, n’est-ce pas ?

Il s’était efforcé d’adopter un ton léger, désireux de montrer que de l’eau avait coulé sous les ponts, depuis leurs derniers accrochages, et qu’en ce qui le concernait tout cela était loin derrière lui.

– Tu l’as dit, rétorqua Jonas, pourtant t’as vraiment pas changé, pas vrai, Lee ?

– Ouais, exactement le même qu’avant. Sauf pour le côté célébrité, j’imagine, ça, c’est nouveau pour nous.

Il y avait quelque chose d’agressif dans la bonne humeur exagérée qu’affichait Lee, et son sourire faisait plutôt penser à un animal sauvage montrant les dents. Bien sûr qu’ils sont furieux, pensa Jordan, la moitié de leur famille leur a été arrachée. Ils ont l’habitude d’avoir le contrôle sur tout ce qui les entoure, mais ils n’ont eu aucun contrôle sur ça. – Écoutez, dit Jordan en faisant un pas en arrière, c’était vraiment… génial de vous revoir, tous les deux, mais j’ai des choses à faire, alors… – Quel genre de choses, Jordan ? demanda Jonas, qu’est-ce qui a bien pu te donner envie de revenir dans un trou perdu comme celui-là, après tout ce temps ?

Jordan hésita, cherchant quelque chose de plausible à répondre. Il aurait dû se préparer à ce genre de questions, trouver une explication à l’avance ; mais il fallait bien avouer que, jusqu’ici, il n’avait pas vraiment réussi à prendre les avertissements de Gary au sérieux. Maintenant qu’il était face au regard scrutateur des jumeaux Marshall, c’était bien différent. Il voyait à quel point rien n’avait changé, ici. Les deux frères avaient beau être des adultes, maintenant, ils n’en avaient pas moins gardé leurs airs hautains et, semblait-il, leur goût pour la confrontation. Tout cela ajouté à la peine d’avoir perdu deux membres de leur famille pouvait créer un cocktail explosif.

– Je voulais juste… prendre quelques vacances, expliqua Jordan, j’avais besoin de m’éloigner un peu de chez moi, et j’ai eu envie de reprendre contact avec… avec le passé.

Peut-être pas la chose la plus intelligente à dire, car en l’entendant Jonas plissa les yeux, et fit un pas en avant.

– Je vais te donner un conseil, mon gars : ne viens pas foutre le bordel dans notre ville. T’es plus d’ici maintenant, ce qu’il se passe à Milford te regarde plus, OK ? Et pour ce qui est de…

Un éclair de haine brûlante passa dans les yeux de Jonas qui, l’espace d’une seconde, eut l’air d’un dément. Puis l’éclair disparut, et il reprit sans élever la voix :

– Pour ce qui est du reste, toi et ta petite bande, je vous ai toujours considérés comme de sales petits rats, et, apparemment, les rats ont tendance à se regrouper lorsqu’un truc leur tombe dessus, hein ? Une chose est sûre en tout cas, en ce qui me concerne vous êtes tous les mêmes, et je n’hésiterai pas une seconde à t’écraser comme une mouche si jamais tu t’avises de raconter des choses qui ne me plaisent pas. Jordan chercha quelque chose à répondre ; quelque chose de raisonnable et de conciliant, qui ramènerait cette conversation sur une base adulte et mature, mais il ne trouva rien. Ils étaient tous les trois des adultes maintenant, ils n’étaient plus des enfants se défiant dans la cour de l’école pour savoir qui était le plus fort, et pourtant la tension (et la peur ?) que ressentait Jordan à cet instant était la même qu’il avait ressentie, étant enfant, chaque fois qu’il s’était retrouvé face à une brute du genre de Jonas Marshall. Cette ville était-elle victime d’un sortilège, qui la gardait bloquée dans le temps, à l’époque où Jordan n’était qu’un enfant et où combattre pour obtenir ce qu’on recherchait était la seule façon de faire ?

En voyant que Jordan n’avait rien à répondre, Jonas finit par le contourner, le bousculant sans ménagement au passage, et par s’éloigner. Lee le suivit, non sans lancer à Jordan un regard mauvais tandis qu’il passait devant lui. Ce dernier resta un moment immobile sur le trottoir, puis il s’adossa au mur derrière lui, et poussa un léger soupir. Il venait de prendre conscience d’une chose tout sauf rassurante : Non seulement les Marshall étaient furieux, mais ils cherchaient aussi quelqu’un sur qui rejeter toute leur colère. Ils n’avaient jamais eu l’occasion de s’en prendre à Chuck, et cela devait être vraiment très frustrant pour eux. Alors, quel meilleur moyen de se défouler pour eux que de s’en prendre aux deux amis de Chuck, surtout si ceux-ci avaient le culot de défendre l’honneur de l’homme qui avait tué leur sœur et leur mère ? Jordan pensa alors à autre chose : C’était avec ces gens que la petite Juliette était destinée à grandir. Elle allait devoir vivre dans l’environnement de ces deux hommes violents et remplis de rage. Et que voyaient-ils, lorsqu’ils regardaient Juliette Stall ? Leur nièce, la réplique en miniature de leur défunte sœur, ou bien la fille de l’homme qui la leur avait enlevée, le fruit de l’union qui avait scellé le destin d’Olivia et sa mère ?

III

L’incident du ballon volé ne fut pas le seul qui opposa les trois garçons aux Marshall durant ces quelques années où ils sillonnèrent les rues de leur ville ensemble. Ils ne surent jamais vraiment comment, mais les jumeaux finirent par apprendre l’expédition des trois garçons jusque chez eux, et cela ne leur plût pas du tout. En réalité, ils semblaient l’avoir plus ou moins pris comme un affront personnel, et c’est une chose qu’ils ne leur pardonnèrent jamais.

Ce n’est que plusieurs mois après l’incident du ballon volé qu’ils entendirent à nouveau parler des Marshall. À croire qu’eux aussi avaient ruminé leur vengeance pendant des semaines dans quelque cachette secrète. Les vacances d’été avaient débuté, et Jordan marchait dans la rue en direction de la décharge, où il était censé retrouver ses deux amis. Il en avait été ainsi chaque jour depuis le début des vacances ; Jordan partait de chez lui en début d’après-midi et retrouvait Chuck et Gary, avec qui il jouait à des tas de jeux tous plus inventifs les uns que les autres. Il portait son sac à dos, dans lequel il avait mis les quelques sachets plastiques que sa mère avait accepté de lui donner.

– Qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? avait demandé Ellen James avec surprise lorsqu’il lui avait demandé s’il pouvait avoir quelques-uns de ces petits sachets refermables dans lesquels elle rangeait les aliments lorsqu’elle ne voulait pas qu’ils moisissent.

– C’est juste pour un jeu.

– Pas pour faire des bombes à eau, j’espère, je ne veux pas que tu rentres à la maison trempé comme une soupe…

– Non, Non, Maman, pas de bombes d’eau. Promis ! Elle l’avait regardé d’un air sceptique, mais avait quand même fini par lui donner ce qu’il demandait. Elle finissait toujours par le faire, et Jordan le savait bien. Il savait qu’elle se sentait coupable de passer ses journées à travailler en laissant son fils livré à lui-même, et elle s’en voulait aussi d’être trop pauvre pour pouvoir lui offrir de beaux cadeaux. Alors, lorsqu’il demandait des sachets en plastiques pour s’amuser avec, comment pouvait-elle refuser ?

À vrai dire, Jordan craignait que le jeu que Gary avait en tête lorsqu’il leur avait demandé de ramener des sachets plastique soit autrement plus salissant que s’il s’était simplement agi de bombes à eau, et c’était d’ailleurs la raison pour laquelle il avait aussi pris son imperméable avec lui, roulé en boule dans son sac. Il avait toujours trouvé ce truc en plastique jaune parfaitement hideux, et sa mère n’avait réussi à le lui faire porter que deux fois, l’année où une tempête était passée sur la ville et qu’il avait plu des trombes d’eau pendant plusieurs jours. Mais, cet été, l’imperméable avait semblé enfin trouver son utilité : Il était parfait pour protéger ses vêtements lorsqu’il s’amusait avec ses amis. D’ailleurs, eux aussi avaient réussi à se dégotter le même genre de protection, et maintenant, lorsqu’ils jouaient ensemble, ils ressemblaient à des astronautes en mission sur une planète toxique.

Gary était un peu le maître de cérémonie de leurs jeux, c’était souvent lui qui les trouvait et, même si Jordan trouvait qu’ils avaient tendance à prendre de plus en plus d’ampleur, lui et Chuck suivaient toujours sans discuter. Et ils s’amusaient toujours comme des fous. Ce jour là, Gary avait demandé deux choses : Des sachets plastique et de la peinture. Jordan n’avait pas de peinture chez lui, mais le père de Gary travaillait comme peintre en bâtiment, et leur garage était rempli de pots de peinture, surplus que le père de Gary ramenait chez lui mais qui ne lui servait pour ainsi dire à rien. Gary s’occuperait donc de la peinture, tandis que Jordan et Chuck ramèneraient les sachets en plastique. Il n’était pas difficile d’imaginer ce que Gary avait en tête, même s’il ne l’avait pas vraiment spécifié. Il avait sûrement dans l’idée de fabriquer des « bombes de peinture », et probablement avait-il l’intention de ne les lancer que sur des murs ou des objets inanimés, mais Jordan savait très bien où tout cela les mènerait immanquablement. Il avait vraiment bien fait d’apporter son imperméable. Plongé dans ses pensées, Jordan ne fit d’abord pas attention aux deux personnes qui arrivaient face à lui sur le trottoir. Ce ne fut que lorsque l’un d’eux haussa la voix qu'il leva les yeux. Il s’immobilisa aussitôt en reconnaissant les jumeaux Marshall.

– Tiens, lança Jonas, mais c’est notre apprenti voyou, là-bas ! Lee et Jonas arboraient tous deux leur sourire sarcastique, et ils continuèrent à avancer vers Jordan tout en le fixant d'un regard mauvais. Le garçon songea un instant à faire volte-face pour s’enfuir en courant, mais cela aurait été se comporter comme un trouillard, et il ne voulait pas en être un. N’empêche que plus les jumeaux approchaient, plus ils avaient l’air grands et menaçants, et plus lui sentait ses genoux fléchir. Arrivés à une dizaine de pas de Jordan, les deux frères s’arrêtèrent. – Où tu vas, comme ça, le morveux ? Retrouver tes deux morveux de copains, c’est ça ?

– Je parie qu’ils se sentent très forts quand ils sont tous les trois, renchérit Lee, je parie qu’ils se prennent pour une véritable petite bande. – Ouais. Tellement forts qu’ils se permettent de venir chez nous pour voler des trucs.

Une onde glacée remonta le long du dos de Jordan. Ils savaient, mais restait à découvrir à quel point ils savaient. Avaient-ils simplement remarqué que des choses avaient disparu de leur cabane, ou bien quelqu’un avait-il vendu la mèche, leur sœur par exemple ?

– Je sais pas de quoi vous parlez, dit Jordan en s’efforçant de ne pas montrer sa peur, et je suis pressé, alors…

– Pressé d’aller où ? l’interrompit sèchement Jonas. Jordan ne répondit pas. Il prit conscience qu’ils n’étaient qu’à quelques mètres de la décharge, d’ailleurs il pouvait la voir, en regardant derrière les jumeaux. Si jamais les Marshall découvraient leur cachette secrète à cause de lui, ce serait catastrophique.

– On sait que t’es pote avec Gary Baker, finit par reprendre Jonas, en fait, il semble que vous soyez tout le temps fourrés ensemble, vous deux et cet autre type, le fils de l’épicier. Le truc c’est qu’on aimerait bien avoir une petite discussion avec Baker, et puisque vous êtes si proches, tu vas peut-être pouvoir nous dire où on peut le trouver… – Pourquoi vous voulez le voir ? demanda Jordan. – T’occupes. Dis-toi juste qu’on peut faire ça de deux manières, soit tu nous dis où est ton ami, et on considère que t’as rien à voir avec le vol de nos affaires, soit tu te tais, et alors on sera obligé de comprendre que t’es de mèche avec lui, puisque tu le protèges, et là… Jonas ne termina pas sa phrase, mais son sourire s’élargit, donnant à son visage un air carnassier bien assez éloquent.

– Je sais pas où est Gary, dit Jordan.

Jonas poussa un soupir, et lança un regard faussement consterné à son frère. Ce dernier tourna la tête vers Jordan et reprit la main. – Il paraît que vous passez vos journées ensemble, insista Lee, il paraît même que vous avez un endroit à vous, où vous vous réunissez, mais on a eu beau chercher, pas moyen de savoir où. Ce que je pense, moi, c’est que t’es en route pour rejoindre tes deux petits copains, là, que vous vous êtes donnés rendez-vous quelque part, je me trompe ? Jordan ne trouva rien à répondre. À vrai dire il aimait de moins en moins la tournure que prenait cette conversation.

– T’en penses quoi, Jonas ? finit par demander Lee, sans quitter Jordan des yeux.

– Je suis tout à fait d’accord, dit Jonas.

– Alors qu’est-ce qu’on fait ?

– Va falloir qu’on trouve un moyen de le faire parler.

Leurs sourires cruels en tous points identiques les faisaient ressembler à deux mauvais génies. Il avait beau faire au moins trente degrés, Jordan frissonnait à en claquer des dents.

– Je sais pas où il est, répéta-t-il néanmoins.

– T’as vraiment envie de prendre pour lui, abruti, fit Jonas, son ton se durcissant.

– Je sais pas ce que vous pensez qu’il a fait, tenta Jordan, mais vous vous trompez sûrement, il…

– Des affaires à nous ont disparu, le coupa Lee, des trucs que lui seul aurait eu intérêt à voler. Et puis, c’est tout à fait son style, ce gosse a tellement de culot que c’est à croire qu’il est suicidaire.

Jonas eut un petit rire à cette remarque, qui passait apparemment pour une blague chez eux, puis il enchaîna :

– Ton copain est un voleur, et les voleurs, ils vont en prison, surtout si c’est nous qu’ils volent. T’as peut-être envie d’aller en prison avec lui ? – C’est pas un voleur, ne put s’empêcher de répliquer Jordan. – Quoi ? dit Jonas, se penchant vers lui d’un air menaçant. Jordan dût faire un gros effort pour ne pas baisser les yeux, mais c’était de l’honneur de son ami qu’il en allait, un membre de sa bande, et très certainement le chef, même. Il y avait des choses pour lesquelles il fallait savoir se montrer courageux, et être prêt à prendre des risques. – Gary n’est pas un voleur, répéta-t-il lentement, c’est vous qui l’avez volé. Jonas se redressa. Il regardait Jordan d’un air choqué. – Il vient de nous traiter de voleurs, là ? demanda-t-il à son frère. – C’est ce que j’ai entendu, répondit Lee, son visage offensé étant la parfaite reproduction de celui de Jonas.

Ils allaient le frapper, maintenant, Jordan en était certain. Peut-être même qu’ils allaient essayer de le tuer ?… À ce qu’on disait, ils étaient tellement riches qu’ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient, est-ce que cela incluait de tuer des gens ? Mais, plutôt que de lui donner un coup de poing, Jonas tendit la main en avant, et tira sur la bretelle du sac à dos de Jordan. – Y a quoi, là-dedans ? demanda-t-il.

– Quoi ? Rien, juste…

Avant qu’il ait pu terminer sa phrase, Jonas le fit se retourner et lui arracha sans ménagement le sac.

– Hé, non ! s’indigna Jordan.

Il tendit les mains pour essayer de récupérer son sac, mais Lee le repoussa avec la même facilité que s’il n'avait été qu’une mouche. – Il y a peut-être quelque chose d’intéressant, là-dedans, disait Jonas en ouvrant la fermeture du sac, un truc qui pourrait remplacer ce que Baker nous a volé, qu’est-ce que t’en dis ?

– Rendez-le-moi ! s’exclama Jordan en s’élançant à nouveau vers les jumeaux.

– Tu vas dégager, oui ! fit Lee avec impatience. Il attrapa Jordan par le bras et le repoussa une nouvelle fois en arrière, beaucoup plus violemment cette fois. Jordan sentit, l’espace d’une seconde, ses pieds se décoller du sol, et tomba à la renverse. Ses coudes raclèrent douloureusement le trottoir alors qu’il s’effondrait, et il passa à deux doigts de se cogner la tête contre le mur de brique à sa droite. Il leva un regard mauvais vers les deux frères, qui avaient éclaté de rire. – Regarde-moi ça, dit Jonas entre ses ricanements, ça se prend pour un gros dur, et c’est même pas capable de donner un seul coup avant de tomber à terre !

– Une bande de microbes, voilà ce que vous êtes, ajouta Lee d’un ton plein de mépris.

Jordan sentit ses joues s’enflammer, alors qu’un vif sentiment de honte le submergeait. Ils avaient parfaitement raison, il ne pouvait rien contre eux : Ils étaient plus âgés, plus grands, plus forts et plus nombreux que lui. Se voir aussi seul et impuissant lui donnait presque envie de pleurer de frustration. Mais alors que le désespoir l’envahissait et qu’il se résignait à devoir subir les brutalités des Marshall, une voix s’éleva dans le dos des jumeaux.

– Hé ! C’est moi que vous cherchez, bande de nuls ? Le simple fait d’entendre cette voix fit oublier à Jordan l’humiliation qu’il venait de subir. Soudain, il se sentait plus léger, il se sentait fort. Il n’était plus seul. Jonas et Lee se retournèrent d’un seul bloc. Entre leurs jambes, Jordan pouvait voir Gary et Chuck, côtes à côtes, faisant bravement face à leurs ennemis. Chuck avait l’air déterminé, tandis que Gary, lancé en mode provocation, souriait de toutes ses dents.

– Tiens, tiens, voilà que les rats se rassemblent, dit Jonas. Il jeta derrière lui le sac de Jordan, pour lequel il avait perdu tout intérêt. – Deux contre un, c’est vraiment très courageux, fit calmement remarquer Chuck, mais c’est vrai que c’est généralement comme ça que vous faites. Jordan ne put voir la réaction des jumeaux face à cette insulte, mais il les vit serrer les poings et devina qu’elle avait touché au but. Un sourire ravi apparut sur son visage.

– Vous êtes entrés chez nous, n’est-ce pas ? demanda Jonas, dont on sentait qu’il s’efforçait de conserver un ton léger, vous savez que c’est un crime d’entrer chez les gens par effraction ?

– Tu sais que c’est un crime de voler les affaires des autres ? rétorqua Gary du tac au tac.

– Pour qui tu te prends pour nous parler comme ça ? gronda Lee, furieux, on pourrait t’écraser comme un insecte et personne se rendrait compte que t’es plus là, tu sais ça ?

Gary souriait toujours, et Jordan commença à se demander s’il y avait un plan derrière cette attitude téméraire. Les jumeaux Marshall étaient furieux après eux, et ils n’étaient pas du genre à se laisser insulter par des gamins sans rien dire. En fait, ils avaient la réputation d’être très violents, certaines rumeurs disaient qu’ils avaient failli se faire renvoyer de l’école plusieurs fois, mais que leur père était intervenu à chaque fois pour l’empêcher. Vrai ou pas, il était évident à cet instant qu’ils étaient à deux doigts de se jeter sur Gary et Chuck pour leur refaire le portrait, et ils avaient beau être trois contre deux maintenant, ce serait encore loin d’être suffisant pour faire la différence.

– On devrait leur donner une bonne leçon, tu crois pas, Lee ? – Je suis d’accord, acquiesça Lee.

– J’ai pas peur de vous ! dit Gary.

Son ton était presque jovial, et il avait quelque chose d'un peu fou, aussi. Tels deux taureaux prêts à charger, les deux frères firent un pas en avant. C’est alors que Gary et Chuck se baissèrent d’un seul mouvement. Jordan remarqua alors pour la première fois le sac posé entre eux. Les jumeaux ne l’avaient visiblement pas remarqué non plus, jusqu’ici, car ils marquèrent un moment d’hésitation. Gary et Chuck se regardèrent, puis, sortant les mains du sac, ils lancèrent ce qu’ils y avaient pris de toutes leurs forces en direction des frères Marshall. Il y eu un bruit d’éclaboussures, et les jumeaux poussèrent un cri de stupeur. Jordan baissa les yeux et vit le trottoir recouvert de bleu et d’orange aux pieds des Marshall. Des bombes de peinture, évidemment. Gary et Chuck avaient visés les genoux, et les deux frères gardèrent un moment les yeux baissés vers leur jean dégoulinant de peinture, l’air pétrifiés. Face à eux, Chuck éclata de rire. Gary ne tarda pas à le rejoindre, et bientôt Jordan les imita. Seuls les jumeaux semblèrent rester insensibles à la contagion.

– Je vais les tuer, gronda Lee en faisant un pas vers les deux garçons face à lui.

Mais Gary avait eu le temps de prendre une autre de ses bombes artisanales dans la main, et il la leva d’un air menaçant, forçant Lee à stopper net. – Pour l’instant, dit-il, vos jeans sont les seuls à être fichus. Si j’étais vous, je m’efforcerai d’épargner le reste de mes vêtements, sans parler de votre visage, et de vos cheveux…

– Imaginez un peu la tête que feraient les gens en vous croisant dans la rue, ajouta Chuck, qui souriait jusqu’aux oreilles.

Les deux frères échangèrent un regard indécis. Lee semblait sur le point de s’élancer quand même sur les garçons, mais Jonas le retint par le bras. – On les aura plus tard, dit-il, ça n’a pas d’importance, puisqu’ils ne peuvent aller nulle part, de toute façon.

Lee hocha la tête.

– Vous entendez ça, bande de rats ? dit-il d’un ton véhément, et un rien délirant, on vous aura. Cette ville sera jamais assez grande pour que vous puissiez vous y cacher.

– Et on vous fera payer ça, termina Jonas.

Tenant toujours son frère par le bras, il commença à reculer en direction de la route. Il semblait surveiller Chuck et Gary avec attention, comme s’il craignait que l’un d’eux ne leur envoie un nouveau projectile. Finalement, une fois arrivés de l’autre côté de la route, les jumeaux firent volte-face et disparurent dans une ruelle.

– On vous aura ! eut le temps de répéter Lee une dernière fois. Gary et Chuck baissèrent les bras et reposèrent leurs bombes dans le sac qu’ils avaient apporté, puis ils se tournèrent vers Jordan, qui était toujours assis par terre. Gary émit un long sifflement.

– Eh ben, on a eu chaud, dit-il.

– Plus que ça, dit Jordan en se remettant debout. Il pouvait voir la lueur exaltée qui brillait toujours dans les yeux de son ami. Tout le monde disait que Gary adorait se bagarrer, mais Jordan comprit à cet instant que ce n’était pas ça, pas exactement ; ce qu'il aimait, c'était prendre des risques. Il aimait l’odeur du danger. – Ils vont tout faire pour avoir leur revanche, fit remarquer Chuck. Les trois garçons se regardèrent. Aucun d’eux n’était effrayé ; inquiets, oui, vaguement, mais à cet instant ils se délectaient trop de leur victoire pour que quoi que ce soit puisse assombrir leur humeur. Ils avaient gagné cette partie. Alors que tous les auraient donnés perdants, alors que personne n’aurait même jamais osé tenir tête aux jumeaux Marshall, eux l’avaient fait. Peu importait que ce ne soit que partie remise, ou de savoir que les Marshall finiraient forcément par inverser la tendance, parce qu’au moins, rien qu’une fois, ils avaient été les plus forts.

– Comment vous avez su que j’avais des ennuis ? demanda Jordan. – On t’attendait à la décharge, expliqua Chuck, mais en te voyant pas arriver on a trouvé ça bizarre, alors on a décidé de faire le chemin jusque chez toi pour voir si tout allait bien.

– Ils voulaient que je les mène jusqu’à vous, expliqua Jordan, jusqu’à toi, Gary. Apparemment ils ont remarqué que ton ballon n’était plus dans leur cabane, et ils se sont douté que t’y étais pour quelque chose. – Et toi t’as rien dit, dit Gary avec sérieux, t’as pas parlé même sous la menace.

Jordan haussa les épaules.

– C’est ce que font les amis, répondit-il modestement. Ils conservèrent un instant le silence, puis Gary eut un large sourire.

– Vous avez vu la tête qu’on fait ces deux abrutis quand les bombes de peinture leur ont explosé dessus ?

Lui et Chuck éclatèrent tous deux de rire.

– J’ai rien vu, moi, dit Jordan, ils me tournaient le dos. – Je t’assure que t’as raté quelque chose ! Pendant un instant, c’était comme s’ils ne comprenaient absolument pas ce qu’il venait de leur arriver ! Tordus de rire en se tenant par les épaules, ils se dirigèrent vers leur cachette secrète, inconscients du fait qu’ils venaient de démarrer une guerre qui n’était pas prête de se terminer.

IV

Ed et Martha Stall reconnurent immédiatement Jordan lorsqu’il frappa à leur porte, et le jeune homme crut même voir une lueur de soulagement dans les yeux de l’épicier, qui le serra dans ses bras avec affection. Ils invitèrent Jordan à boire un café dans leur salon, et ce dernier put y voir des photos encadrées de Chuck et d’Olivia, enlacés et souriants, ressemblant au plus heureux des couples. Avec ses longs cheveux blonds, ses yeux verts émeraude et son sourire éclatant, Olivia était vraiment une jolie fille, très certainement l’une des plus jolies que Jordan ait jamais vu. Tout en examinant ces photos, il se demanda comment réagiraient les Marshall s’ils les voyaient. Sûrement pas très bien. Il y avait aussi quelques photos de deux jeunes filles brunes qui se ressemblaient beaucoup, et qui étaient très certainement les deux sœurs aînées de Chuck. Mais la personne que l’ont voyait le plus souvent, c’était fillette qui avait les mêmes cheveux blonds et bouclés que sa mère.

– Juliette, notre petite fille, dit Martha en voyant que Jordan avait pris l’un des cadres dans sa main pour l’examiner.

Martha Stall avait parlé d’un ton fier et attendri, mais il y avait aussi une ombre, sous la surface, comme une bulle pleine de larmes et prête à éclater. – Elle est magnifique, dit Jordan en reposant le cadre à sa place. Les photos semblaient retracer toute la vie de Juliette, du temps où elle était encore un nouveau né dans les bras de sa maman émerveillée, jusqu’au bébé potelé qui faisait ses premiers pas en direction de son père. Sur certaines photos, Juliette était seule, sur d’autre elle était dans les bras de l’un ou l’autre de ses grands-parents, et d’autres fois encore ses deux parents étaient réunis autour d’elle. Tous souriaient en permanence, sur ces photos. Et Jordan remarqua autre chose : À l’exception d’Olivia, aucun des Marshall n’apparaissait nulle part.

– Olivia était une fille extraordinaire, dit Ed alors qu’ils étaient tous trois rassemblés à la table du salon, elle avait du cœur. Ce qui est arrivé c’est… c’est plus que l’on ne peut en supporter.

Jordan n’avait aucun mal à le croire, il lui suffisait de les regarder. Ils semblaient tous deux proprement éreintés, comme s’ils avaient déjà vécus des centaines d’années, et qu’ils n’en pouvaient plus. Quelque part dans leurs yeux, il y avait aussi cette expression un peu hébétée, comme s’ils se demandaient encore ce qu’il leur était arrivé, au juste. – Chuck, n’a pas fait ça, dit Martha calmement. Elle avait parlé sur le ton de l’évidence, pas comme quelqu’un qui cherche à faire admettre quelque chose à quelqu’un d’autre, ni comme si elle cherchait à défendre ses intérêts. Pour elle, c’était une certitude, ni plus ni moins.

– Je… je veux y croire, moi aussi, répondit Jordan. Elle leva les yeux vers lui, légèrement surprise, comme si elle avait perdu l’espoir que quelqu’un rejoigne son point de vue depuis longtemps.

– Est-ce que Chuck avait des ennemis ? demanda-t-il, ou bien Olivia, peut-être…

– Les seuls ennemis qu’avait cette famille, dit Ed, c’étaient les Marshall, et ce sont de terribles ennemis, mais pas au point de se rendre responsables d’une chose pareille.

Jordan hocha lentement la tête. On en revenait toujours au même problème. – Olivia voulait à tout prix leur échapper, vous savez, dit Martha, elle ne supportait pas l’ambiance qui régnait, dans sa famille, elle disait qu’ils étaient froids, hautains, que lorsqu’elle était adolescente toute cette avidité et toute cette prétention lui donnaient envie de vomir. Elle rêvait de partir loin d’ici, de s’installer ailleurs avec Chuck et Juliette. Mais Chuck… Elle s’interrompit, les traits crispés par la tristesse. – Chuck ne pouvait quitter Milford, expliqua Ed, toute sa vie était ici. Il n’a jamais pu se résoudre à laisser ce monde-là derrière lui, ça l’a toujours effrayé.

– Nous ne voulions pas qu’il parte, nous non plus, fit remarquer Martha, nous voulions qu’il reste auprès de nous, pourtant si nous l’avions un peu plus poussé à faire ce qu’Olivia voulait, si seulement ils étaient partis d’ici, alors peut-être… peut-être…

Des larmes silencieuses s’étaient mises à couler sur ses joues, et elle enfouit son visage dans ses mains.

– Cela n’aurait peut-être rien changé du tout, finit par dire Ed à demi-voix. Jordan aurait voulu pouvoir détourner la conversation, trouver quelque chose de moins douloureux pour eux, seulement il était venu ici pour une raison précise, et il avait besoin de réponses. Ainsi, après avoir laissé quelques secondes au couple pour se reprendre, il dit : – Chuck résidait chez vous, la nuit où c’est arrivé, n’est-ce pas ? Ed Stall hocha la tête.

– Il avait l’intention d’y retourner, dit-il, il voulait s’excuser, c’était toujours lui qui finissait par s’excuser…

– Jamais il n’aurait fait ça, intervint sa femme en regardant Jordan d’un air farouche, jamais, et je t’interdis d’y songer ne serait-ce qu’un instant. Je ne sais pas qui a pu faire ça… mais pas lui.

Jordan hocha lentement la tête. Il réfléchissait, mais il avait de plus en plus le sentiment de ne pas disposer d’assez d’informations pour juger. Il ne savait rien du meurtre, à part ce que les personnes avec qui il en avait parlé lui avaient dit. Et à part ce qui avait été raconté aux infos, bien entendu. – Au début, dit alors Ed, j’ai pensé que c’était dirigé contre les Marshall. Après tout, ce sont eux les victimes, et lorsque on accumule autant d’argent on se fait forcément quelques ennemis. J’étais persuadé que c’était ça, jusqu’à ce que la police révèle qu’ils avaient trouvé des preuves accablantes contre Chuck, ses empreintes partout dans la maison… – C’était sa maison ! s’exclama sa femme. – … et sur l’arme du crime, termina Ed, ce à quoi Martha n’eut rien à répondre.

Ed se pencha en avant et fixa Jordan avec intensité, l’air soudain bien plus conscient de tout ce qui se jouait autour de lui. – Chuck m’a assuré qu’il n’a pas touché à cette foutue hache, dit-il, presque dans un murmure, il est entré dans la maison et, en voyant Olivia étendue sur le sol dans une mare de sang, il s’est précipité vers elle, s’est agenouillé et l’a prise dans ses bras. Lorsque la police est arrivée, seulement quelques minutes plus tard, il était toujours dans cette position. Ce n’est pas lui qui les a appelés, personne ne sait qui l’a fait. Chuck était hébété, sous le choc, il n’a pas compris ce qu’il se passait lorsqu’ils l’ont arrêté. Il était couvert du sang de sa femme – et les analyses ADN ont prouvé que ce sang était celui d’Olivia seule, et en aucun cas celui de sa mère – mais jamais il n’a touché à cette hache. C’est ce qu’il m’a juré, et je le crois. – Or ses empreintes ont été trouvées sur la hache, dit lentement Jordan. Ed hocha lentement la tête.

– Tu sais ce que ça veut dire, n’est-ce pas ? Quelqu’un a placé les empreintes de mon fils sur cette hache dans le but de le faire accuser de ces horribles meurtres. Ce n’est pas aux Marshall qu’on a voulu s’en prendre, c’est à Chuck. Et j’aimerais vraiment savoir quel genre de malade pourrait haïr mon fils au point de commettre de telles atrocités.

V

Alors que les Stall le raccompagnaient jusqu’à la porte, Jordan pensa soudain à quelque chose.

– Et la petite fille ? demanda-t-il, Juliette ? Où était-elle lorsque tout cela a eu lieu ?

– Elle était là-bas, dit Ed d’un air sombre, elle dormait dans sa chambre, à l’étage. Apparemment, elle dit n’avoir aucun souvenir de cette nuit là, elle dit avoir dormi jusqu’à ce que la police vienne la chercher dans sa chambre. Je ne sais pas si c’est vrai, ou bien si elle a entendu quelque chose, mais qu’elle ne veut pas s’en souvenir.

– Oui, bien sûr, dit Jordan en hochant la tête.

Il se disait que ce serait certainement intéressant d’avoir une discussion avec Juliette, tout en sachant pertinemment que cela n’arriverait jamais. De toute manière, qui était-il pour se permettre de faire revivre à une enfant de quatre ans ses souvenirs traumatisants ?

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