Une dette à payer
Chapitre 8
I
– Erik ne ferait jamais ça, répéta Jordan à Gary. Ils venaient de se garer devant le fameux restaurant « Au Chapeau Melon », un très bel endroit, dont la façade rouge et or donnait un effet Empire Romain. Le restaurant n’existait pas du temps de Jordan ; lorsqu’il était gamin, il n’y avait qu’une boutique de fleurs aux murs décrépis, ici. Gary coupa le moteur, mais ne descendit pas tout de suite, ce qui soulagea Jordan ; il commençait à s’inquiéter de voir son ami s’élancer ainsi tête baissée vers toute personne susceptible d’avoir un lien avec l’incendie de sa maison.
– Erik n’est plus le même que quand on était gosses, dit calmement Gary en se tournant vers Jordan, c’est un adulte, maintenant. Et d’ailleurs, même étant gosse, je crois qu’il n’a plus jamais vraiment été le même, après l’accident. Il a toujours refusé de nous adresser la parole après ça, tu te souviens ? Il nous évitait comme la peste.
– Il avait des raisons de le faire, Gary, répondit Jordan à voix basse. – On était des gosses ! fit Gary en tapant sèchement sur son volant, on l’a pas poussé dans le vide, on jouait et il y a eu un accident, rien de plus ! D’ailleurs, c’est lui qui a insisté pour essayer, tu te souviens ? Jordan scruta le visage de son ami. Il se demandait si Gary s’en voulait encore pour ce qui était arrivé. Pour la façon dont ce jeu qu’il avait inventé avait si mal tourné.
– Je me souviens, répondit-il doucement, mais… il a failli mourir, Gary. Il était en mille morceaux, il a dû souffrir le martyr pendant des mois. Dieu sait tout ce qui a pu tourner dans sa tête pendant tout ce temps qu’il a passé tout seul dans son lit d’hôpital.
– Justement, acquiesça Gary, il a pu se mettre à nous en vouloir. À nous haïr, peut-être.
Jordan secoua lentement la tête. Il n’y croyait toujours pas. – Tu ne lui as jamais reparlé, depuis ? Jamais ? – Non, répondit Gary, comme je te l’ai dit, il habite à l’autre bout de la ville, il passe pas mal de temps à travailler, et moi je ne viens jamais au Chapeau Melon.
Jordan hésita, puis dit :
– Tu sais qu’on n’a jamais vraiment osé aller lui reparler, nous non plus. – C’est parce que c’était à lui de venir vers nous en premier, rétorqua Gary d’un ton buté.
Son ami poussa un soupir.
– Et maintenant, tu es prêt à aller lui parler ? Après tout ce temps ? Gary le regarda.
– Toi, tu es prêt à le faire ?
– Tout ça est loin derrière moi, maintenant, répondit Jordan après une infime hésitation.
Gary hocha brièvement la tête puis ouvrit sa portière, et sortit sur le trottoir. Jordan l’imita.
– Pourquoi maintenant ? lança-t-il, pourquoi chercher une vengeance après tout ce temps ?
– J’en sais rien Jordan. Mais peut-être qu’il y a une raison. Jordan abandonna. Il connaissait assez bien Gary pour savoir que, lorsqu’il avait une idée en tête, rien ne pouvait l’en sortir. Gary se dirigea vers l’entrée du restaurant, et poussa la porte. C’était un bel endroit, chaleureux avec ses murs ocre et son parquet en bois sombre. Des chapeaux melons de toutes sortes étaient accrochés un peu partout sur les murs, et cela rendait assez bien. Le Chapeau Melon était moins grand que Chez Coleman, mais cela lui donnait un côté intimiste pas désagréable du tout. Une seule des tables était occupée, par un couple qui se parlait droit dans les yeux, et qui ne fit pas attention à Jordan et Gary lorsqu’ils entrèrent. Les deux hommes du bar, en revanche, tournèrent la tête vers eux. L’un d’eux était Bryce Tanner, l’homme que Jordan n’avait jamais connu autrement qu’en tant que shérif de cette ville. Il les regarda sans paraître les reconnaître, puis plongea à nouveau les yeux dans son verre.
– Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? souffla Jordan à Gary alors qu’ils traversaient le restaurant.
Il se souvenait du shérif Tanner comme quelqu’un de charismatique et d’autoritaire, que peu de choses pouvaient impressionner. C’était aussi un homme juste, qui avait toujours tenu tête autant que possible aux Marshall et à leur dictature. Aujourd’hui, il devait être âgé d’une soixantaine d’années, et ses yeux avaient perdus de leur vivacité. Ils étaient lointains, probablement noyés dans l’alcool. Ses cheveux poivre-et-sel étaient un peu hirsutes, et une barbe de quelques jours recouvrait son visage. – Les Marshall, répondit Gary laconiquement. Ils étaient arrivés au bar. Gary s’y appuya et adressa un signe de tête au barman, qui vint à sa rencontre.
– Je voudrais voir Erik, dit-il.
– Il est à la cuisine, répondit le type.
– Vous pouvez lui demander de sortir une minute ? Le barman sembla hésitant. Il avait une vingtaine d’années et avait la tête du type qui panique pour pas grand-chose.
– Je sais pas s’il voudra, dit-il, il aime pas être dérangé pendant qu’il… – Allez le chercher, le coupa Gary, qui perdait patience, dites-lui qu’un vieil ami veut lui parler, je suis sûr que ça le fera sortir. Le type resta deux ou trois secondes sans bouger, à fixer Gary, un peu comme si quelqu’un venait de le débrancher, puis il hocha la tête. – OK, dit-il, je peux faire ça.
Il se détourna et disparut derrière une porte à battant. Jordan tourna les yeux vers Gary. Son ami semblait passablement sur les nerfs, et il espérait qu’il parviendrait à se contrôler une fois face à Erik. Malgré l’insistance de Gary, il ne croyait pas à la culpabilité d’Erik. Tout cela n’était peut-être, en fait, qu’un moyen de se défausser d’une vieille culpabilité, en imaginant qu’Erik lui avait rendu la monnaie de sa pièce et qu’ils étaient quittes. Alors que Jordan était plongé dans ses pensées, et que Gary tapotait distraitement du doigt sur le comptoir, Bryce Tanner prit soudain la parole à côté d’eux.
– Bonjour, monsieur l’adjoint au maire, dit-il d’une voix enrouée, comme s’il ne s’en était pas servi depuis longtemps.
Gary lui adressa un regard surpris. Tanner était assis à sa gauche, et n’avait pas levé le nez de son verre.
– Bonjour… shérif Tanner.
Tanner eut un petit rire.
– Oh, non, ce temps-là est fini depuis un bon moment. Tu peux m’appeler Bryce, si tu veux.
– D’accord, Bryce.
– Qu’est-ce que tu fais dans le coin, Gary ? C’est rare de te voir traîner de ce côté de la ville.
– J’ai des choses à régler, dit lentement Gary.
Tanner leva enfin les yeux vers lui. Ils avaient retrouvé cette lueur rusée qui allait naguère si bien avec son insigne.
– Oui, fit-il, ta maison, j’ai entendu.
Gary hocha la tête. Tanner l’observa un moment sans rien dire, puis eut un nouveau rire bref.
– Tu sais, quand je repense à mes années de shérif, je repense souvent à vous, les garçons. Cette histoire d’œufs sur les vitrines, sans parler de cette manie que vous aviez de balancer de la peinture dans tous les coins. Gary prit un air surpris. Ils s’étaient fait prendre pour les œufs, mais jamais personne n’était venu leur demander des comptes chaque fois qu’ils avaient peinturluré un mur ou un trottoir. Tanner sourit. – Qu’est-ce que tu croyais ? Je te connaissais, Gary, toujours à faire les quatre-cent coups avec tes copains. Et je connaissais ton père, aussi, c’est lui qui était venu repeindre mon bureau. C’était pas bien difficile de relier les fils entre eux.
– Pourquoi ne nous avoir jamais rien dit ? demanda Gary. – Parce qu’il y avait des choses plus importantes à régler dans cette ville. Je me suis toujours flatté de savoir reconnaître les gosses qui s’amusent des pommes pourries.
Tanner baissa un regard sombre dans son verre. – Visiblement, les pommes pourries ont fini par avoir le dessus sur moi. Il releva la tête et regarda Jordan. Son sourire réapparut. – Et j’ai appris le retour du fils prodigue, évidemment, dit-il. C’est bien, Jordan. Il faut savoir rester… soudés.
Jordan ouvrit la bouche pour répondre, très curieux de savoir ce que l’ancien shérif entendait par là, mais à ce moment-là, la porte de la cuisine s’ouvrit à nouveau. Erik apparut, ce bon vieux Erik, avec dix ans de plus. Il n’avait pas beaucoup changé, il était toujours aussi fin qu’une brindille et il y avait encore quelque chose de juvénile, presque enfantin, sur son visage pourtant affiné. Son regard alla de Gary à Jordan, puis revint vers Gary. – Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il. Il n’y avait pas d’agressivité dans sa voix, juste de la curiosité. Jordan regarda Gary, et comprit soudain quelque chose : La raison pour laquelle son ami n’avait plus revu Erik depuis toutes ces années, la raison pour laquelle il s’était efforcé de ne plus jamais le recroiser pendant tout ce temps, c’était qu’Erik le mettait mal à l’aise. Peut-être parce que, en le regardant, il se souvenait du petit garçon ensanglanté, étendu sur le sol, et de la certitude qui l’avait envahi qu’Erik allait mourir, et que ce serait de sa faute. Peut-être cette culpabilité-là ne l’avait-elle jamais quitté, et aujourd’hui, il devait se cacher derrière sa colère pour pouvoir regarder Erik en face.
– Ma maison a brûlé, dit Gary de but en blanc, t’es au courant ? Erik fronça les sourcils. Il regarda Gary comme s’il craignait pour sa santé mentale, puis se tourna vers Jordan.
– Il y a un problème ? demanda-t-il.
– Oui, il y a un problème, s’exclama Gary sans laisser à Jordan le loisir de répondre, et je suis justement venu jusqu’ici pour t’en parler. Le regard de Gary était glacial. Erik le dévisagea, et il était évident qu’il commençait à s’irriter de l’agressivité gratuite de Gary. – Très bien, finit-il par dire, alors parlons.
Il fit le tour du comptoir, et s’avança vers un coin de la salle où personne ne les entendrait. Gary et Jordan le suivirent.
– Tu devrais garder ton calme, souffla Jordan à son ami. – C’est ce que je fais, répondit Gary sur le même ton. Après quelques pas de plus, Erik s’arrêta et se tourna vers eux tout en croisant les bras sur sa poitrine. À cette distance, Jordan voyait la cicatrice sur son visage. Elle avait plutôt bien guéri, et n’était désormais plus qu’une rayure sombre parcourant sa peau, à demie dissimulée par les mèches blondes d’Erik. Malgré tout, il aurait fallu être aveugle pour ne pas la voir. – Alors ? demanda sèchement Erik.
Ses yeux étaient fixés sur Gary et il y avait dedans de quoi se demander si, finalement, ce-dernier n’avait pas raison de penser qu’il restait de la rancœur chez Erik.
– Qu’est-ce que tu foutais devant chez moi ce midi ? – Pardon ? fit Erik avec surprise.
– Pas la peine de jouer la comédie, je sais que t’étais dans ma rue ce midi, très peu de temps avant que ma maison n’explose, alors… – Attends une seconde, l’interrompit Erik, tu n’es pas en train de m’accuser d’avoir mis le feu à ta maison, là ?
Gary le fixa sans répondre. À leur grande surprise, Erik éclata de rire. – Non mais j’y crois pas ! dit-il en secouant la tête, tu as le culot de venir ici m’accuser, moi, après tout ce temps où t’as même pas osé me regarder en face !
– Oh je t’en prie, évite de noyer le poisson, d’accord ? Le pauvre petit Erik a failli mourir, d’accord, on est tous très tristes pour lui, mais c’est certainement pas pour ça que je vais fermer les yeux ! Ils avaient progressivement élevé la voix, et maintenant tout le monde dans le restaurant avait les yeux tournés vers eux.
– Fermer les yeux sur quoi ? Pourquoi diable aurais-je fait brûler ta maison ? Tu crois vraiment que je n'ai rien d’autre à faire ? – Dans ce cas, dis-moi ce que tu faisais…
Mais Erik ne le laissa pas finir sa phrase. Déjà, durant le peu de temps où ils s’étaient fréquentés, Erik avait été l’une des rares personnes à oser tenir tête à Gary, et aujourd’hui rien n’avait changé.
– Tu sais quel est ton vrai problème, Gary ? lança-t-il, ton problème c’est que t’as jamais pu oublier ce jour, parce que c’était ton jeu, ton idée, et parce que tu savais très bien à quel point c’était dangereux mais que tu m’as laissé essayer quand même. Et depuis ce jour, pendant toutes ces années, t’as pas pu t’arrêter de culpabiliser, et c’est pour ça que tu t’imagines que je pourrais avoir eu envie de me venger, parce qu’au fond de toi tu penses que j’ai des raisons de vouloir une vengeance !
Gary resta comme stupéfié. Il fixait Erik d’un air interdit, totalement paralysé sur place. Face à lui, Erik était légèrement essoufflé et le rouge lui était monté aux joues, ce qui faisait plus que jamais ressortir sa cicatrice. Le silence sembla s’étirer dans toute la pièce, formant une bulle dont le centre était Gary et Erik. Finalement, Gary reprit la parole. – Qu’est-ce que tu faisais devant chez moi ? redemanda-t-il d’une voix sourde.
Erik poussa un soupir.
– Ça te regarde pas, Gary, répondit-il d’un ton plus calme, si la police vient me demander, je répondrai, mais j’ai aucun compte à te rendre. Gary eut un sourire amer.
– La police, hein ? Alors tu es du côté des Marshall, maintenant ? Ton père serait vraiment fier de toi.
Les traits d’Erik se crispèrent, et juste au moment où Jordan comprenait ce qui était sur le point de se passer, il se jeta littéralement sur Gary, mains tendues en avant vers son cou. Gary recula contre le mur, donna un coup de pied, et cela aurait pu continuer jusqu’à ce qu’ils ne s’étripent si Jordan ne s’était pas élancé pour les séparer.
– Ça suffit, ça suffit ! s’écria-t-il.
Il attrapa les bras d’Erik et s’efforça de le faire reculer, mais ce dernier était plus fort qu’il n’en avait l’air, et il semblait vraiment furieux ; sans compter que Gary tentait encore de repousser Jordan pour s’en prendre à lui. Bryce Tanner apparut alors, et vint à la rescousse de Jordan en attrapant fermement Erik par les épaules pour l’éloigner de Gary. Jordan prit son ami par le bras et l’empêcha de repartir de plus belle. – Assez ! s’exclama Tanner d’un ton autoritaire, vous n’en avez pas assez de vous conduire comme des enfants, tous les deux ? Gary, tu devrais savoir que porter des accusations infondées sur les gens n’a rien de très malin, je t’ai connu plus fair-play que ça.
– C’est vraiment pas vos affaires, shérif Tanner, dit Gary d’un ton froid. – Je ne suis plus shérif, répliqua Tanner d’un ton sec. Maintenant si tu rentrais chez toi, Gary ?
Gary fixait toujours Erik d’un regard meurtrier. Ce dernier était tendu comme un fil de fer, l’air encore prêt à se jeter sur Gary à tout moment. Tanner en semblait d’ailleurs parfaitement conscient, puisqu’il maintenait toujours fermement Erik par le bras. Jordan regrettait amèrement de ne pas avoir empêché Gary de venir jusqu’ici. Et dire que, pendant un court moment, lui et Erik avaient été amis. Ils s’étaient respectés, admirés, l’espace d’un instant.
– Allez viens, Gary, fit-il en l'entraînant par le bras, on s’en va. – T’as jamais rien compris, Gary, lança Erik dans leur dos, tu t’es toujours cru si malin, mais t’as jamais rien compris.
Jordan sentit Gary se crisper à côté de lui, mais il continua de l’entraîner vers la porte, et tous deux sortirent sans regarder en arrière. Une fois dehors, Gary se dégagea de la poigne de Jordan et avança à grands pas vers sa voiture. Il ouvrit la portière du conducteur, mais ne monta pas tous de suite. À la place, il resta immobile, une main posée sur la portière, les yeux perdus dans le vide.
– Pourquoi avoir réagi comme ça ? demanda Jordan doucement.
Gary le regarda et, pendant un instant, Jordan crut qu’il allait retourner toute sa rage contre lui. Mais il finit par pousser un soupir, et détourna à nouveau la tête.
– Je n’étais pas le seul fautif, dit-il.
Jordan laissa passer deux secondes de silence, puis il dit : – Tout cela n’avait rien à voir avec ta maison, n’est-ce pas ? – Il nous a laissé tomber, dit Gary d’un ton lent, ignorant la remarque de Jordan, c’est lui qui s’est éloigné de nous en premier. Il ne voulait plus rien avoir à faire avec nous, et maintenant il vient me dire que c’est moi qui ai passé toutes ces années à l’éviter ?…
– Je crois qu’on s’est juste évités les uns les autres, dit Jordan. Gary hocha lentement la tête.
– Peut-être, dit-il, et peut-être que j’ai mal réagi. Peut-être même que je me suis comporté comme un vrai con, là-dedans, mais ça ne change rien au fait qu’il nous cache quelque chose. Il y a quelque chose qu’il sait et qu’il n’a pas voulu dire, j’en suis certain.
Jordan doutait sérieusement de cela, mais il dit néanmoins : – Si c’est vrai, et si Erik peut nous aider, alors il finira par le faire. Il est toujours notre allié, Gary, il y a des choses que tout le temps du monde ne peut pas effacer.
– Oui, dit Gary d’un ton pensif, oui, c’est vrai. Et, sur ces mots, il monta finalement en voiture. Jordan jeta un dernier regard vers le restaurant, puis le rejoignit.
II
Gary n’avait réellement évoqué l’accident d’Erik qu’une seule fois, durant l’année où il se produisit. C’était un mois après l’accident, autrement dit lorsque leur interdiction de sortie se termina enfin, à peine une semaine avant la reprise des cours. Ils s’étaient revus deux ou trois fois, déjà, tous les trois, mais avaient soigneusement évité le sujet Erik, qui était encore bien trop frais dans leur mémoire. En ce qui concernait Jordan, il passait déjà bien trop de temps à y penser lorsqu’il était seul chez lui pour vouloir en entendre parler lorsqu’il était avec ses amis. Tous les trois voulaient oublier, passer à autre chose, et dans l’ensemble ils y parvinrent. Sauf que, comme Jordan le réalisa ce jour-là, ce n’était pas si facile, d’oublier. Il devait être environ deux heures de l’après-midi, et Jordan venait d’arriver à la décharge. Chuck n’était pas encore là, seul Gary se trouvait à leur quartier général. Seulement, lorsque Jordan arriva au centre de la décharge, là où les trois garçons s’étaient aménagés un genre de salon privé au milieu des déchets, il eut la surprise de trouver Gary assis non pas sur le canapé, qui était un peu sa place privilégiée, mais par terre, adossé à celui-ci. Les genoux relevés sous le menton et les bras entourant étroitement ses jambes, il regardait droit devant lui d’un air absent.
Jordan s’arrêta à une dizaine de pas de lui. Il trouvait qu’il y avait quelque chose de bizarre dans la position de son ami, quelque chose de fragile, et de faible, qui ne lui ressemblait pas. Il resta un bon moment immobile à le regarder, ne sachant s’il devait aller le rejoindre ou bien repartir sans se montrer, en faisant semblant de ne jamais avoir été témoin de ce moment de faiblesse chez son chef. Mais il n’avait nulle part ailleurs où aller, et s’il y avait bien une chose qu’il n’aimait pas, en ce moment, c’était se retrouver tout seul. Et peut-être était-ce pareil pour Gary. Peut-être que tout ce dont avait besoin Gary, c’était de compagnie. Jordan finit par s’avancer vers son ami d’un pas lent, hésitant. Gary ne fit aucun mouvement, ne sembla même pas remarquer la présence de Jordan. Pourtant, quelques secondes après que ce dernier l’ait rejoint, il commença à parler :
– J’aurais dû l’en empêcher, dit-il d’une voix blanche. Jordan le regarda avec une certaine frayeur, parce qu’il savait exactement de quoi il était en train de parler.
– Tu as essayé, dit-il après un moment, on a tous essayé, mais il… – Non, dit Gary en secouant la tête, c’est ce qu’on se dit tous les trois pour se rassurer, mais c’est faux. C’est peut-être vrai pour vous deux, mais moi…
Il renifla, et Jordan s’aperçut qu’il pleurait. Des larmes silencieuses roulaient sur ses joues, et ses yeux reflétaient une tristesse que Jordan avait rarement vu. Il crut qu’il allait s’enfuir en courant, il crut qu’il serait incapable de faire face à l’émotion de son ami. Mais, plutôt que de se mettre à courir, il plia les genoux et s’assit dans les déchets, aux côtés de Gary.
– J’ai senti à quel point le vent était violent, continuait Gary, comment il semblait essayer de vous pousser dans le vide de toutes ses forces. Et j’étais certain qu’Erik était trop léger, que le vent l’emporterait comme une brindille, mais je n’ai rien dit. Il avait l’air si sûr de lui, et moi je pensais, c’est moi qui l’ai amené là-haut, et si je l’empêche de le faire c’est moi qui passerai pour une mauviette. C’est ma faute, Jordan. C’est moi qui aurais dû tomber et me retrouver à l’hôpital.
– Dis pas ça, Gary.
– J’en rêve la nuit, tu sais ? Je me repasse toute la scène, sauf que cette fois c’est moi qui tombe, c’est moi qui bascule en voulant vous montrer que c’est possible, et au moment où je sens le vide qui m'aspire, je me sens soulagé.
Jordan dévisageait son ami, désarçonné de voir soudain la faille dans une armure qu’il avait crue impossible à briser.
– J’en rêve aussi, finit-il par dire d’une petite voix, c’est normal, je crois. Mais il s’en est sorti, il y a eu plus de peur que de mal, comme dirait ma mère.
Gary hocha lentement la tête.
– Il y a eu du mal, murmura-t-il, beaucoup de mal. Il garda le silence un instant puis, d'un ton neutre, reprit : – J’ai croisé sa mère ce matin.
Cela devait finir par arriver, évidemment, vu que Gary vivait dans le même appartement qu’Erik, à seulement un étage de distance. Pour la première fois, Jordan prit conscience que cela devait rendre les choses encore plus difficiles pour Gary. Au moins, Jordan pouvait prétendre que l’accident d’Erik n’avait jamais eu lieu, et personne ne venait le lui rappeler. – Elle détourne la tête quand elle me voit. Avant, elle me disait toujours bonjour, vu que mon père connaît son mari. Mais maintenant elle m’ignore. C’est comme si ses yeux devenaient deux blocs de glace, et je suis sûr que si elle pouvait m’abattre d’un simple regard, elle le ferait. – Elle peut pas t’en vouloir pour ça ! s’exclama Jordan, c’était pas ta faute, c’était la faute de personne !
Il était impensable pour lui qu’un adulte responsable puisse ne pas comprendre qu’ils n’étaient pour rien dans l’accident. Ils étaient en train de jouer, c’est tout, et n’importe lequel d’entre eux aurait pu tomber. C’était en tout cas ce que la mère de Chuck avait dit à la sienne, lorsqu’ils étaient allés faire quelques courses à son épicerie. Gary haussa les épaules. – Elle m’en veut, c’est tout. Elle me pardonnera probablement jamais. Gary leva les yeux, et son regard se perdit dans le vague. Il y avait quelque chose de brisé dedans, quelque chose que Jordan ne vit jamais plus chez son ami, par la suite.
– Je me demande si moi je pourrai un jour me le pardonner, lâcha-t-il d’une voix morne.
III
– Je te ramène chez toi, dit Gary, il faut que je parle à Jo. Ils avaient repris la route et étaient maintenant à bonne distance du Chapeau Melon. Jordan était certain que Gary avait toujours en tête sa conversation avec Erik, et qu’il se torturait encore l’esprit à essayer de savoir ce que leur ancien ami pouvait bien cacher. Mais que pouvait-il y faire ? Il était certain que rien de ce qu’il pourrait dire ne pourrait ébranler les convictions de Gary.
– D’accord, acquiesça-t-il, du moment que tu promets de m’appeler si jamais tu as du nouveau, sur quoi que ce soit… – Pas de problème. On est ensemble sur ce coup, tu te souviens ? Comme c’était visiblement son habitude, Gary roulait bien plus vite que la vitesse autorisée, son assurance au volant renforcée par le fait que, à cette heure, alors que le soleil était haut dans le ciel, peu de gens se risquaient dehors. Il leur fallut moins de dix minutes pour arriver devant chez Coleman. Gary se rangea devant le restaurant, et Jordan descendit. Avant de fermer la portière, il se pencha en avant pour dire un dernier mot à son ami. – Et pour ce qui est d’Erik…
– T’inquiète pas, fit Gary, je vais pas retourner le voir. J’ai d’autres choses en tête, pour le moment.
Jordan hocha la tête et referma la portière, laissant son ami repartir en direction de sa maison, ou plutôt de ce qu’il en restait. Il se demanda où lui et Jo allaient vivre, maintenant. Ils trouveraient probablement quelqu’un pour les héberger, et, au pire, ils pouvaient toujours venir prendre une chambre à côté de la sienne… Jordan regarda sa montre. Il était à peine trois heures de l’après-midi. Qu’allait-il bien pouvoir faire de sa journée ? Une seule chose était sûre : Il ne pouvait rester dehors, en plein soleil. Il avait presque oublié à quel point l’air pouvait être suffocant, ici. Jordan fit volte-face, et rentra se mettre à l’ombre dans le restaurant. – J’ai entendu parler de ce qui est arrivé, lui lança Coleman alors qu’il passait devant le bar.
Jordan tourna la tête vers lui. Évidemment, qu’il avait entendu. Tout le monde devait être au courant maintenant.
– Il paraît que c’était pas accidentel… ajouta le vieil homme. Jordan hésita, puis s’approcha finalement du bar. De toute manière, s’il ne l’entendait pas de lui, Coleman l’entendrait d’un autre. – Non, dit-il en s’accoudant au comptoir, apparemment quelqu’un est passé en voiture et a balancé des cocktails Molotov par les fenêtres. Coleman poussa un profond soupir.
– Ce genre de choses n’est pas censé arriver chez nous, dit-il d’un air sombre, c’est plutôt un truc qu’on voit dans les grandes villes, comme la tienne, Jordan. Ou même dans tes bouquins… Coleman le regardait d’un air pensif. Jordan savait à quoi il songeait. Rien n’arrive jamais, ici, sauf à vous trois. Sauf quand l’un de vous est impliqué. – Jonas Marshall est venu fouiner ici, tout à l’heure, dit soudain Coleman. – Ah bon ? fit Jordan, surpris, pourquoi ?
– Il a dit qu’il avait des questions à poser. D’après lui, c’était en rapport avec l’enquête sur l’incendie de la maison de Gary, mais ses questions tournaient plus autour de toi.
– Qu’est-ce qu’il a demandé ? interrogea Jordan. – Oh, il a pas mal tourné autour du pot, fit Coleman d’un ton léger, mais ce qu’il essayait réellement de savoir, c’était pourquoi tu étais de retour en ville.
– Qu’est-ce que vous avez dit ? demanda lentement Jordan. – Qu’est-ce que tu crois ? Je lui ai dit la vérité ; que je n’en savais rien. J’ai dit que tu avais parlé de vacances que tu avais prises, et que tu avais certainement voulu en profiter pour revenir un peu au bercail. Ça n’a pas semblé le convaincre des masses.
Jordan baissa la tête et regarda ses mains, réfléchissant à ces nouvelles informations. Les Marshall allaient-ils être un problème pour lui ? Encore, après tout ce temps ?
– Ils n’ont rien perdu de ce pouvoir qu’ils détenaient sur la ville, n’est-ce pas ? demanda-t-il doucement, ils en ont même gagné encore plus, à ce qu’il semble.
Coleman ne répondit pas. Au lieu de ça, il se pencha en avant et murmura : – Je prendrais ça au sérieux, si j’étais toi. Les Marshall peuvent causer de gros ennuis aux gens qu’ils ont dans le collimateur. À l’extérieur de cette ville, ils ne sont peut-être rien, mais ici, mènent la danse. Ils détiennent tout à Milford, tout et tout le monde. Et ils vous détestent, ils vous ont toujours détestés, je me trompe ?
– Pas du tout, fit Jordan à voix basse.
– Bien sûr que non. Et tu sais quoi ? Je crois même savoir pourquoi ils vous détestent tant : Vous n’avez jamais cessé de leur tenir tête, de tenter de les égaler ou de les surpasser, et le plus ironique c’est que vous y êtes arrivés. Quand Gary s’est présenté au poste d’adjoint du maire, ils ont tout fait pour saboter son élection, d’autant plus que c’était face à Ruth Marshall, leur mère, qu’il s’est présenté. Mais ils ont échoué dans leurs tentatives pour discréditer Gary, et Ruth a été poussée à la retraite tandis que leur éternel rival accédait à un poste qui le rendait virtuellement plus puissant qu’eux. Si on ajoute à ça l’histoire de Chuck, qui est parvenu à séduire leur petite sœur, et même toi, Jordan, qui est sorti de cette ville et a réussi à atteindre une certaine notoriété, une certaine importance grâce à tes bandes dessinées, il est évident que les jumeaux Marshall ont été dépassés, de loin, par vous trois. Ils sont peut-être partis dans la vie avec beaucoup plus d’atouts, mais vous, vous avez fait vos preuves. Jordan réfléchit un instant à ce que Coleman venait de dire. – Peut-être que vous avez raison, finit-il par dire, Chuck a trouvé le véritable amour, Gary a obtenu le pouvoir et le respect pour lequel il a travaillé, et moi… moi, j’ai gagné ma liberté, j’imagine. Mon indépendance de Milford.
Coleman sourit.
– Vous vous définissez peut-être comme un dessinateur, mais vous parlez comme un écrivain, jeune homme.
Jordan sourit à son tour, mais ce sourire fut bientôt remplacé par une expression d’amertume.
– Sauf que maintenant, Chuck a perdu celle qu’il aimait, en même temps que sa fille. Gary a été victime d’une attaque qui éveille pas mal de questions autour de lui, et moi… je suis de retour ici. Tous deux se regardèrent un moment sans rien dire, puis Coleman secoua lentement la tête.
– Vous croyez que tout ça tourne autour de vous, n’est-ce pas ? dit-il doucement.
– Pas vous ? Ça ne vous a jamais traversé l’esprit ? Pourtant, vous venez vous-même de le dire, les Marshall…
Mais Coleman continuait de secouer la tête, et une certaine compassion était apparue dans ses yeux. Jordan se tût.
– Les malheurs arrivent, Jordan, dit Coleman, ils arrivent à tout le monde, et plus les bonheurs qu’ils détruisent étaient éclatants, plus ils sont frappants, et douloureux. Chercher une autre raison à tout cela reviendrait à se battre contre des ombres, crois-moi.
– C’est vraiment ce que vous pensez ? demanda Jordan. Coleman eut un petit sourire.
– Oh oui, dit-il, le seul coupable pour tout ce qui a pu vous arriver, aujourd’hui ou par le passé, c’est le malheur qui s’abat sur nous. Et à force de lui courir après comme vous le faites, c’est lui qui risque de vous trouver.
Coleman lui adressa un petit hochement de tête puis se détourna, et retourna à ses clients à l’autre bout du bar. Troublé par les paroles du vieil homme, Jordan resta plusieurs secondes sans bouger, à méditer ces mots. Finalement, il fit volte-face et monta dans sa chambre. On avait rempli ses placards de draps propres durant son départ, et l’on avait aussi dû aérer la chambre, car elle sentait bon la fraîcheur. Sur la table de chevet se trouvait un bouquet de fleurs soigneusement disposées dans un vase. Un petit mot était posé contre ce dernier. Jordan s’approcha, et lut : Bon retour à Milford, Mr. James, et bon séjour parmi nous ! C’était signé Annie, la femme de John Coleman. Au dos du petit mot, elle avait griffonné, si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Jordan reposa le carton contre le vase. Il se demandait si toute cette sollicitude était due à sa célébrité d’écrivain local. Très sincèrement, il ne le pensait pas ; les Coleman étaient des gens bien, qui devaient prendre soin de tous leurs clients de la même manière.
Il se dirigea vers sa valise, qu’il n’avait toujours pas déballée. Puisqu’il avait la journée de libre, autant le faire tout de suite. Il n’avait pas emporté grand-chose, à vrai dire, juste le strict minimum. Une fois qu’il eut tout rangé dans les placards, il alla poser son ordinateur portable et sa pochette à dessin sur le petit bureau, sous la fenêtre. Sans vraiment y réfléchir, il s’assit alors au bureau, et ouvrit la pochette. Elle contenait du papier, des crayons, des gommes, et les autres accessoires essentiels à tout dessinateur. Alors qu’il regardait ces pages blanches, légèrement granulées, Jordan ressentit cette petite démangeaison qu’il connaissait si bien, celle qui se trouvait quelque part à l’arrière de son crâne. Cette envie de créer quelque chose, de tisser une toile à partir de rien, ou plutôt à partir de tout ce qui pouvait peupler son imagination, et que personne ne pouvait voir. Jordan se laissa aller contre le dossier de la chaise, sans quitter la feuille blanche des yeux. Tant de choses s’étaient passées en si peu de temps, tant de vieux souvenirs ramenés à la vie. Il repensa à Erik, revit la cicatrice qui courait sur sa tempe. Le malheur, comme disait Coleman ; le malheur qui s’abattait sur nous alors que tout allait si bien. Jordan se demanda ce qu’il serait advenu si seulement Erik n’était pas tombé dans ce ravin. Il était si courageux, ingénieux et téméraire. Il ressemblait à Gary, et, si leur amitié avait duré, qui sait ce que ces deux-là auraient pu faire ensemble. Et tout cela n’avait tenu qu’à un infime détail, à une simple bourrasque, qui s’était élevée au mauvais moment. Les choses ne tenaient-elles toujours qu’à un fil, ou bien le malheur s’évertuait-il simplement à frapper aux pires moments ? Qu’il prenne la forme d’un souffle de vent, ou d’une échelle rouillée…Jordan prit un crayon, se pencha sur sa feuille, et commença à noircir le papier. Au départ, il n’avait qu’Erik en tête. Le garçon étendu au pied d’un ravin, le corps désarticulé et ensanglanté. Et puis, d’autres images s’ajoutèrent à celle-là, d’autres histoires, d’autres malheurs.
IV
L’histoire d’Edward Spencer, par exemple, et de sa mère. Sauf qu’en vérité, il ne s’agissait pas tant de sa mère que de son père, comme il finit par l’apprendre. À partir du moment où Jordan eut intégré la bande, les Trois Mousquetaires, comme disait Chuck, il sembla qu’ils étaient voués à faire face à une crise majeure à chaque année qu’ils passeraient ensemble, ou presque. D’abord, il y eut la genèse de leur rivalité avec les Marshall. Puis il y eut Erik, et l’accident. Enfin, lors de leur quatrième année de collège, alors que les vacances de Pâques venaient tout juste de débuter, ce fut au tour d’Edward Spencer d’entrer en scène. Sauf qu’en fait il y était déjà depuis un bon moment, faisant des cercles lents et discrets autour d’Ellen James comme un requin qui sait que sa proie ne lui échappera pas. Chaque fois que Jordan avait aperçu Spencer dans les environs, ou qu’il était rentré à la maison pour le trouver en train de parler avec sa mère sur le porche, il avait tenté de la questionner à son sujet. Mais elle restait toujours résolument muette ou évasive, et à la longue, Jordan avait fini par abandonner. Il s’était plus ou moins habitué à la présence de Spencer, tout comme le reste du voisinage, probablement.
Ce printemps-là, les visites surprise d’Edward Spencer s’accrurent sensiblement. Alors que, ces dernières années, Spencer leur avait rendu visite une fois tous les trois ou quatre mois, il sembla soudain apparaître à leur porte à des intervalles bien plus rapprochés. Assez pour que Jordan se remette à se poser des questions. Il envisagea même l’idée qu’il puisse être un genre de prétendant de sa mère. Peut-être même qu’ils sortaient déjà ensemble en cachette, qui sait ? Il savait que c’était impossible, ne serait-ce que parce qu’il avait vu la manière dont sa mère regardait cet homme, comme s’il s’était agi d’un cafard sur son porche. Elle le méprisait, c’était évident, raison pour laquelle elle ne cessait de le repousser ; il n’avait d’ailleurs jamais franchi la porte. Jordan avait bientôt seize ans, à l’époque, et il était assez vieux pour se poser de toutes nouvelles questions sur cet homme. Comme, par exemple, si sa mère l’envoyait sur les roses à chaque fois qu’il venait la voir, pourquoi continuait-il d’insister ? Est-ce que ce n’était pas ça, qu’on appelait du harcèlement ? Cet homme semblait toujours tellement mielleux, tellement gentil, avec elle ou avec lui, mais dans ses yeux, il n’y avait jamais rien. Ses yeux étaient froids, morts. Toutes ces idées avaient commencé à tourner dans la tête de Jordan, mais lentement, insidieusement, sans qu’il s’en rende vraiment compte, au début. Et puis, un jour, il avait entendu une conversation qui avait tout fait remonter à la surface. Il était à la boulangerie, et comme, en plus de la baguette de pain pour sa mère, c’était son tour de ramener le sachet hebdomadaire de sucreries à la décharge, il était allé au fond de la boutique, là où se trouvaient les bonbons. Il prenait un sac en plastique pour le remplir de tous leurs bonbons préférés, lorsqu’il entendit deux femmes qui parlaient à voix basse quelque part derrière lui. Au début, il n’y fit pas vraiment attention, il écoutait sans vraiment écouter, tout en remplissant son sachet. Mais, au fur et à mesure que les deux femmes parlaient, il commença à prêter l’oreille plus attentivement. – Ça fait deux fois ce mois-ci qu’on le voit passer dans notre rue, disait la première, on le reconnaît toujours, avec cette voiture cramoisie qu’il a… – On n’a pas de voitures comme ça, chez nous, acquiesça l’autre. – Exact.
Elles devaient se trouver de l’autre côté du magasin, à faire la queue pour payer leur pain. Elles ne pouvaient pas voir Jordan, car le côté sucreries était caché du reste du magasin par un présentoir rempli de viennoiseries. La main de Jordan s’était immobilisée au-dessus des bonbons acidulés ; la mention de la voiture cramoisie l’avait interpellé sans qu’il puisse dire pourquoi.
– Est-ce que c’est vrai, ce qu’on raconte à propos de lui ?
– On raconte des tas de choses à propos de lui, dit l’autre du ton hautain de celle qui est au courant de tous les ragots, mais une seule est vraie. – Laquelle ? demanda la deuxième avec curiosité. L’autre baissa la voix, mais Jordan n’eut pour autant aucun mal à comprendre ce qu’elle disait.
– Elle lui doit de l’argent, chuchota-t-elle, beaucoup d’argent. Apparemment, ça remonte au temps où elle n’était pas encore veuve, avant qu’elle ne vienne s’installer à Milford. Si ça se trouve, c’est même pour ça qu’elle est venue ici. Pour se cacher, et ne pas avoir à rembourser. – C’est affreux, dit l’autre, avec dans la voix plus d’excitation que d’effroi. L’autre renifla avec dédain.
– Si vous voulez mon avis, elle ferait mieux de repartir d’où elle vient, on veut pas de ses problèmes, nous, sans parler du fait que son fils est un sale petit voyou, que pourrait-on espérer d’autre, quand on sait que, lorsqu’elle n’est pas à la blanchisserie, elle passe son temps à faire le ménage chez les autres ? Si elle croit que c’est en le laissant livré à lui-même en permanence qu’on élève un enfant…
C’est à ce moment-là que Jordan s’aperçut qu’il serrait les poings si forts qu’il en avait mal. Il ouvrit les mains et vit huit petits croissants imprimés profondément dans ses paumes. Il laissa tomber le sac de bonbons sur le sol, et sortit de la boulangerie en courant. Les deux commères tournèrent les yeux dans sa direction, il ne sut jamais si elles l’avaient reconnu. Une fois dehors, Jordan continua à courir. Des larmes de colère et de honte mêlées lui brûlaient les yeux. Il courut sans même réfléchir à la direction à prendre, à ce qu’il comptait faire, ou même à ce que les deux femmes de la boulangerie avaient dit. Il courut simplement le plus vite possible et, lorsqu’il s’arrêta enfin, il était devant chez lui.
V
C’était le jour de repos d’Ellen James, ce qui voulait dire qu’elle ne partirait qu’à cinq heures du soir, pour faire la tournée des maisons chez qui elle faisait le ménage. Lorsqu’elle vit Jordan débarquer dans la cuisine sans la baguette de pain qu’elle l’avait envoyé chercher, elle fronça les sourcils. Mais sa mine sévère laissa très vite place à l’inquiétude, alors qu’elle voyait l’expression sur le visage de son fils.
– Jordan ? Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda-t-elle en faisant un pas vers lui.
– Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas.
Il était essoufflé par sa course, et le trouble profond qui l’animait s’entendait nettement dans sa voix. Ellen le scruta du regard. – Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’étais pas censé aller à la boulangerie pour… – J’y suis allé, la coupa Jordan, j’en reviens, en fait. Ellen était de plus en plus perdue. Elle garda le silence et attendit que son fils reprenne la parole. Après quelques secondes durant lesquelles Jordan reprit son souffle, il dit :
– Est-ce que c’est vrai qu’on doit de l’argent ? Les yeux de sa mère s’agrandirent légèrement de surprise. – Qui t’as dit ça ? demanda-t-elle doucement.
– Personne. Est-ce que c’est vrai, Maman ? Est-ce que c’est pour ça que ce type vient tout le temps chez nous ? Celui que tu dis être un ancien ami de Papa ? Est-ce que c’est vrai qu’on est venu vivre ici parce que tu voulais te cacher ?
Les sourcils d’Ellen se froncèrent.
– Cette maudite ville et tout ses ragots, marmonna-t-elle.
– Eh bien moi j’aime bien ces ragots, explosa soudain Jordan, heureusement qu’il y a les ragots, parce que sinon je n’aurais jamais su ce qu’il se passait, vu que tu refuses toujours de me parler de quoi que ce soit ! Sa mère le dévisagea d’un air choqué. Jordan pensa qu’elle allait se mettre en colère, comme toutes les autres fois où le sujet de cet inconnu leur rendant visite avait été évoqué, et se promit que quoi qu’il arrive il n’irait pas dans sa chambre, il ne sortirait pas de cette cuisine avant de connaître enfin le fin mot de l’histoire.
Ellen ne s’énerva pas. À la place, elle poussa un profond soupir, et fit un geste vers la table.
– Assieds-toi, dit-elle.
Il y avait une telle lassitude, un tel épuisement dans la voix de sa mère que cela doucha un peu la fureur de Jordan. D’un pas raide, il se dirigea vers la table, tira une chaise, et s’y assit. Ellen se laissa tomber sur une chaise face à lui, croisa les bras sur la table, et le regarda plusieurs secondes sans rien dire. Finalement, elle baissa les yeux, et commença : – Edward Spencer était bien un ami de ton père. S’il y a une chose sur laquelle je ne t’ai pas menti, c’est celle-là.
– Sur quoi tu as menti, alors ?
Elle ne leva pas les yeux, mais prit une grande inspiration, comme si elle s’apprêtait à sauter d’un plongeoir.
– Sur à peu près tout le reste, dit-elle. Et tu as raison, il est temps que tu saches la vérité, parce que tu es assez grand pour l’entendre, maintenant, mais surtout parce que tu mérites mieux que d'écouter toutes les inepties qui peuvent circuler dans la rue à propos de nous.
Jordan remarqua que sa mère avait les mains serrées l’une contre l’autre, comme si elle avait besoin de se raccrocher à quelque chose. Il songea à quel point il avait été aveugle, jusqu’ici, pour ne pas voir que quelque chose n’allait pas dans leur famille. Que sa mère n’était pas tranquille. – Nous ne sommes pas venus à Milford pour nous cacher de qui que ce soit, Jordan, nous sommes venus ici pour prendre un nouveau départ. Parce que je voulais ce qu’il y a de mieux pour toi, et parce que j’ai pensé que tu serais heureux, ici. J’ai grandi dans une toute petite ville, moi aussi, et j’ai toujours pensé que c’était le meilleur des environnements pour un enfant. – On est venu après la mort de Papa… dit lentement Jordan, qui voulait garder sa mère sur le sujet qui le préoccupait.
– Oui. Après la mort de ton père. Et c’est là, que je t’ai un peu menti, au moins par omission. Quand tu avais six ans tu m’as demandé ce que ton père faisait comme travail, et j’ai dit qu’il était dans les assurances. Ce n’est pas exactement un mensonge, sauf que quand il est mort, ton père avait perdu ce job depuis plus de deux ans.
Jordan regardait sa mère sans comprendre.
– Alors quoi, Papa était au chômage ? Quelle importance ça peut avoir ? – L’important, c’est qu’on avait besoin d’argent. Tu étais un bébé, et je ne pouvais pas travailler, il fallait que je m’occupe de toi. Ton père a cherché un autre travail, évidemment, mais… Il a commencé à traîner avec ces types, le mauvais genre de personnes. Il m’a dit qu’ils lui donnaient de petits boulots de temps en temps, qu’ils tenaient un bar et qu’ils lui faisaient faire le ménage ou tenir le comptoir quand ils n’étaient pas là, ce genre de choses. Je n’aimais pas beaucoup ces types, mais quand ton père revenait à la maison avec des liasses de billets, et que je devais payer le loyer le lendemain sous peine qu’on soit tous expulsés, je n’avais pas vraiment d’autre choix que d’utiliser cet argent en essayant de ne pas trop me demander d’où il venait. Et puis, tu grandissais, tu avais besoin de nouveaux vêtements, de tout un tas de choses… Je m’attendais plus ou moins à ce que quelque chose finisse par mal tourner, mais rien n’est arrivé, et ça a marché comme ça pendant un an, puis deux… J’ai fini par me faire à ce train de vie et à ne plus me poser de questions quant à ce que faisait mon mari de ses journées, et comment il pouvait parfois me rapporter l’équivalent d’un mois de travail alors qu’il avait passé la moitié de son temps à la maison, devant la télévision. Ça marchait comme ça, alors je fermais les yeux. Et puis, ton père est mort en tombant de cette fichue échelle, et plus rien n’a marché. Edward Spencer, l’homme que tu as déjà vu devant la maison, est venu m’apprendre que ton père lui devait de l’argent, et j’ai compris que tout ce que nous avions dépensé ces deux dernières années n’était pas un salaire mais un prêt. Emprunter, c’était tout ce que ton père avait fait pendant tout ce temps. Spencer lui avait promis qu’il n’y aurait aucun intérêt et aucun délai de remboursement, il lui avait même dit que, si un jour, durant les nombreuses parties de poker qu’il s’était mis à disputer avec Spencer et ses amis, il réussissait à regagner ce qu’il avait emprunté, alors ils seraient quittes. Ton père n’a jamais regagné les prêts, évidemment, tout ce qu’il gagnait il le reperdait la fois suivante. Tout ce temps, nous avions cette énorme dette qui s’accumulait au-dessus de notre tête, et je n’étais au courant de rien.
Ellen s’interrompit un instant. Son fils la dévisageait, sous le choc. Il n’avait quasiment aucun souvenir de son père, mais jamais il n’aurait pu l’imaginer comme quelqu’un d’assez bête pour faire couler toute sa famille de cette façon. Ellen dût voir la colère dans les yeux de Jordan, car elle dit : – Tu ne dois pas haïr ton père pour ça. Je l’ai haï pendant un bon moment, je l’ai maudit, même. Mais la vérité c’est qu’il a fait tout ça pour nous, parce qu’il ne supportait pas de nous laisser dans la pauvreté. – Il a creusé ces dettes et ensuite il te les a toutes laissées sur le dos, murmura Jordan.
– Oui, mais il ne pouvait pas savoir. Il ne pouvait pas savoir qu’il allait mourir. Peut-être qu’il se disait que, lorsque viendrait le temps de rembourser, il trouverait une solution. Peut-être qu’il espérait retrouver un travail et régler tout ça. Tu vois, c’est exactement pour ça que je ne voulais pas que tu saches. Je ne veux pas que tu haïsses ton père. Jordan détourna le regard un moment, puis tourna à nouveau les yeux vers sa mère.
– Alors si on est venu vivre à Milford, c’est pour ça ? demanda-t-il, pour échapper à ce Spencer…
– Non, dit Ellen en secouant la tête, je te l’ai dit, nous n’avons pas fui. Nous n’en avons pas eu besoin, parce qu’à peine un mois après la mort de ton père, la police a fait une descente dans ce bar que possédait Edward Spencer, et ils ont arrêté tout le monde. Il se trouve que Spencer était un adepte des prêts sous le manteau. Et que, lorsqu’on ne le remboursait pas à temps, il pouvait devenir très violent. Je ne connais pas tous les détails, tout ce que je sais, c’est qu’il a écopé de huit ans de prison, et que j’ai cru être libérée.
– Mais maintenant il est sorti, dit doucement Jordan, qui comprenait enfin. Sa mère hocha la tête d’un air lugubre.
– Oui, Jordan, il est sorti. Et il veut récupérer son argent. – Combien ?
– Trop, beaucoup trop. Ce qui nous a fait vivre, tous les trois, pendant deux années. L’équivalent du loyer, du prêt de la voiture, de la nourriture et de tous les à côtés dont nous avions besoin.
– Tu lui as dit que tu n’avais pas l’argent ? demanda Jordan. – Je le lui ai dit et répété chaque fois qu’il vient frapper à ma porte, ou qu’il se montre lorsque je sors du boulot, ou quand je suis dans la rue… Elle poussa un soupir, puis ajouta :
– Il s’en fiche. Il me propose de payer en plusieurs fois. Il me dit qu’il m’accorde une faveur en faisant ça, mais je sais que si je commence à le payer maintenant, je le ferai pour le restant de mes jours. – Alors qu’est-ce que tu vas faire ?
– Je ne sais pas, répondit Ellen en secouant la tête, je n’en sais rien du tout. Au début, je croyais qu’à force il finirait par se lasser, et par comprendre qu’il n’y avait rien pour lui ici. Mais maintenant, je commence à croire que…
Elle ne termina pas sa phrase. Jordan pouvait voir toute la détresse dans ses yeux, et il imaginait aisément ce qu’elle devait ressentir. L’impression d’être piégée, qu’il n’y avait aucune issue possible. Toute sa vie elle avait travaillé dur, deux fois plus dur que n’importe quelle autre mère que Jordan avait rencontré, pour qu’il ait tout ce dont il avait besoin, pour que jamais il n’ait le sentiment d’être pauvre. Et maintenant, ce criminel venait lui réclamer son argent durement gagné, sous prétexte que pendant deux ans son argent sale, probablement volé à d’autres, leur avait permis de vivre ? Jordan fit glisser sa main sur la table et la posa sur celle de sa mère. Elle leva vers lui des yeux surpris.
– On va s’en sortir, Maman, dit-il avec toute la conviction qu’il possédait, on va trouver un moyen. On se débarrassera de ce type, d’une manière où d’une autre.
– Oh, Jordan… commença-t-elle.
Il entendit le tremblement de sa voix, et vit les larmes perler à ses yeux. – Tu es un bon fils, dit-elle en serrant sa main dans la sienne, tu es le meilleur fils qu’on puisse rêver d’avoir.
Jordan lui sourit. À la vérité, il n’avait pas vraiment le sentiment d’être un bon fils. Plutôt d’avoir été négligeant, insouciant et aveugle. Il s’était réveillé un peu tard, mais maintenant il était bien décidé à faire tout ce qui était en son pouvoir pour aider sa mère à se sortir de ce mauvais pas.
VI
Lorsque Jordan s’arrêta de dessiner, le ciel s’était assombri de l’autre côté de la fenêtre. Cinq feuilles noircies de croquis et de dessins divers étaient étalées sur le bureau. Jordan reposa le crayon sur la table, et se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Il mourait de faim. Sous ses yeux se trouvait un dessin représentant un lieu rempli de déchets de plastiques ou de métal, de vieilles carcasses à moitié ensevelies. Cet endroit chaotique qui avait fini par prendre forme dans l’esprit de Jordan et ses amis, la forme d’un foyer. Là-bas, ils avaient été à l’abri du monde, à l’abri de ses malheurs et de sa cruauté. La décharge n’existait plus, aujourd’hui, tout comme le secret précieux qu’elle représentait. Après ça, ils avaient dû grandir, laisser leurs rêves de côté et apprendre les règles du monde réel. Non pas qu’ils n’en aient pas déjà fait la douloureuse expérience. Jordan reprit son crayon, et dessina trois petites silhouettes au pied des montagnes de déchets. Trois garçons éclairés seulement par les flammes du feu qui brûlait au milieu de leur cercle. Pour toujours, avait dit Gary, pour toujours, on s’en prend à l’un de nous, on s’en prend aux trois. Jordan reposa lentement le crayon, les yeux fixés sur son croquis. Puis, d’un mouvement un peu brusque, il se leva de sa chaise et se dirigea vers la porte. Il fallait qu’il prenne l’air.
VII
Il y avait un peu plus de monde dans les rues, maintenant que le soleil était sur le point de disparaître, mais personne ne prêta attention à Jordan, et lui-même ne prit pas la peine de scruter les visages qu’il croisait pour tenter d'y déceler l’ombre d’une personne qu’il avait connue dans le passé. Il avait des tas de choses en tête, se demandait, par exemple, la vraie raison de son retour ici, et qui pouvaient bien être ses vrais ennemis dans cette ville. Étaient-ce les Marshall, encore et toujours ? Tout semblait se rapporter toujours à eux, à Milford. Mais Juliette et Ruth étaient des Marshall, et elles étaient mortes. Qui blâmer, alors ? Simplement le destin, le malheur, comme disait Coleman, ou bien y avait-il autre chose ? Chuck n’est pas le coupable, et je ne peux pas croire qu’un inconnu ait pu venir massacrer ces deux femmes innocentes totalement par hasard. Les choses n’arrivent pas sans raison. Il se rendit compte qu’il parlait comme l’un des personnages de ses bandes dessinées le ferait. Les choses n’arrivent pas sans raison, il n’y a pas de coïncidences… Sauf que si, justement. Dans la vraie vie, c’était généralement ce qui arrivait.
Jordan prit soudain conscience de l’endroit où ses pas l’avaient mené. Il s’arrêta et leva la tête. Il s’attendait tellement à voir les hauts grillages de la décharge, avec ses milliers de déchets s’amoncelant en piles désordonnées, que pendant un instant il la vit presque. Mais la décharge n’existait plus, aujourd’hui, il ne restait plus qu’un large terrain vague, une terre tellement imprégnée de déchets en tous genres qu’aucune herbe n’y avait repoussé depuis. Lorsque Jordan était parti pour le lycée, Ruth Marshall parlait de faire construire des maisons, ici, mais sa mère lui avait dit que le projet avait été abandonné, principalement parce que l’idée de vivre à l’emplacement d’une ancienne décharge ne plaisait à personne. Jordan resta un long moment immobile, à fixer le vide. Comme il avait été facile, de tout faire disparaître, alors que pendant trois années, cet endroit avait fait figure de monde à part entière pour trois gamins.
Il était perdu dans ses pensées depuis plusieurs minutes, déjà, lorsqu’il entendit des bruits de pas dans son dos. Il se retourna, mais ne vit personne. Personne, c’était le mot. Il y avait quelques minutes, alors qu’il marchait dans la rue, il y avait du monde autour de lui, mais cet endroit de la ville était somme toute assez reculé, et maintenant il n’y avait plus personne en vue. Une bourrasque s’éleva et le fit frissonner. Il ne faisait pas froid, pourtant, loin de là.
Soudain, Jordan sentit un malaise inexplicable le saisir. Il fit volte-face et commença à repartir dans l’autre sens. Mais à nouveau, des pas se firent entendre, et cette fois il vit à qui ils appartenaient : À cinq ou six mètres devant lui, quatre larges ombres étaient apparues, lui barrant la route. Jordan fit deux ou trois autres pas en avant, puis s’arrêta en voyant que les quatre inconnus ne semblaient pas vouloir bouger. Il les regarda plus attentivement et vit qu’ils portaient tous trois des sweaters noirs, avec la capuche relevée sur la tête. Ils formaient comme une barrière devant lui, leurs épaules massives les unes contre les autres. Jordan se demandait que faire lorsque celui du milieu fit un pas vers lui, très vite imité par les trois autres. Même s’ils n’étaient désormais plus qu’à trois pas de lui, il ne parvenait toujours pas à voir leurs visages, car ils gardaient tous soigneusement la tête baissée.
Jordan sentit comme de l’électricité grésiller sous son crâne, un peu comme si toutes ses synapses s’activaient d’un coup pour lui signifier un seul message clair : Sauve-toi. Au moment où il faisait un pas en arrière, avec dans l’idée de faire volte-face et de s’enfuir, l’un des quatre inconnus parla : – C’est pas ton jour de chance, mon pote, dit-il d’une voix grave et rocailleuse.
Tout en parlant, il avait sorti la main de sa poche, et avant que Jordan ait pu faire un seul mouvement, l’homme leva un poing massif et l’abattit sur sa mâchoire. Ce fut comme si toute une moitié de son visage explosait en un million de petites étoiles, et Jordan fut projeté sur le côté. Il tomba à genoux dans le caniveau, complètement sonné. Les quatre ombres formèrent un cercle autour de lui, et en levant les yeux Jordan crut voir des sourires, des tas de sourires éclatants, gigantesques. Les poings se levèrent, puis s’abattirent, et tout disparut dans un tourbillon de ténèbres.
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