Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 20 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 15

 

I

Ils étaient revenus dans la pièce principale et Erik avait fait chauffer du café. Désormais assis autour d’une table, et tout en se réchauffant les mains contre leurs tasses de café, Jordan et Erik entreprirent de raconter à Gary ce qui était arrivé.

– Payer votre dette ? répéta Gary avec incrédulité, qu’est-ce que ça veut dire ?

– Aucune idée, répondit Jordan en haussant les épaules, mais j’imagine que ça confirme notre théorie de la vengeance.

Gary hocha lentement la tête.

– Vous n’avez pas reconnu sa voix, ça ne vous a rien dit du tout ? Ils secouèrent tous deux la tête.

– Le gamin à qui j’ai parlé, et qui m’a dit avoir vu ce type entrer et sortir, ne l’a pas reconnu non plus. D’après lui, il n’est certainement pas du coin. – Je suis d’accord, acquiesça Jordan, ces hommes ne sont que les hommes de main de notre ennemi.

Ils gardèrent le silence un instant, durant lequel Jordan avala une gorgée de son café, puis Gary reporta son regard sur lui.

– Et qu’est-ce que tu venais faire ici, d’ailleurs ? demanda-t-il. – Eh bien, je… bafouilla Jordan, prit par surprise. – Alice Vance, se souvint alors Erik, c’est d’elle qu’on parlait au moment où on s’est retrouvé enfermé.

Le regard de Gary alla d’Erik à Jordan, et il fronça les sourcils. – Tu lui as parlé de ça ? fit-il.

– J’ai pensé qu’il pourrait aider, se défendit Jordan, tu semblais connaître ce nom et, après tout, Erik aussi a grandi ici, alors j’ai pensé que… – Peu importe, le coupa Erik, l’important c’est que tu as eu raison de venir me voir, parce que je me souviens effectivement de cette femme. Gary lança un regard peu amène à Erik, mais finit par pousser un soupir. – OK, dit-il, qui est Alice Vance ?

– Elle vivait dans notre immeuble, tu t’en souviens ? Elle était enceinte. Gary réfléchit un instant, puis secoua la tête.

– Je m’en souviens peut-être, vaguement, je ne suis pas sûr… Qu’est-ce qu’elle est devenue, tu le sais ?

– Je n’en ai aucune idée, si ce n’est que j’ai l’impression qu’elle est partie soudainement, alors que je vivais encore chez mes parents. – Elle a dû déménager.

– Et maintenant, elle est de retour.

À nouveau, le silence s’étira, alors que chacun réfléchissait à ce que tout cela voulait dire.

– Il y a un lien qui se dessine, là, finit par faire remarquer Erik. Les deux autres le regardèrent, ils attendaient la suite. – Imaginons une seconde que ce qui est arrivé ce soir n’était pas uniquement tourné contre Jordan mais aussi contre moi, cela voudrait dire que je suis aussi dans la ligne de mire de cette personne, donc qu’elle veut se venger de nous quatre. Hors, quel est le seul moment où nous avons été tous les quatre ? Mis à part le tout dernier, bien sûr. Ils y réfléchirent une seconde, puis Gary lâcha : – Dans l’immeuble. Quand on était poursuivis par les Marshall. – Exact.

– Et Alice Vance habitait dans cet immeuble, à l’époque, ajouta Jordan, qui commençait à comprendre où Erik voulait en venir.

Ce dernier hocha la tête. Il souriait presque, emballé par la découverte qu’il venait de faire et cette impression que les portes s’ouvraient soudain dans sa tête. Gary avait les yeux brillants, lui aussi, et regardait Erik d’un air exalté ; leurs vieilles querelles semblaient, pour un temps, complètement oubliées.

– Elle vivait là, récapitula Gary, et nous avons traversé deux étages en courant comme des dératés, sans faire attention à ce qu’on faisait… – On aurait pu la bousculer, suggéra Jordan.

– Qu’on l’ait bousculée me semble un peu léger comme raison de se lancer dans une vendetta contre nous tous…

– Mais elle était enceinte, rappela Erik.

Gary tourna vers lui un regard emprunt de stupeur. – Tu crois qu’on aurait pu… la blesser ? Blesser son bébé ? – Mais on l’aurait forcément su ! rétorqua Jordan. Non ? – J’en sais rien, dit Gary lentement.

Ils se regardèrent avec incertitude. Avaient-ils vraiment fait ça ? – On était avec les Marshall, finit par rappeler Jordan, ils couraient juste derrière nous, pourquoi se venger de nous et pas d’eux ? Et pourquoi s’en prendre à Erik alors qu’il n’était même pas avec nous ? Gary secoua la tête, aussi troublé que lui.

– Les Marshall aussi ont perdu quelque-chose dans cette histoire, finit-il par rappeler d’une voix morne.

– On devrait aller la voir, dit Erik après un silence, Alice Vance, on devrait aller chez elle et lui demander des explications. – Et si jamais ce n’est pas elle ? répliqua Gary, si jamais elle n’a rien à voir là-dedans ?

– On le verra tout de suite, si c’est le cas, fit Erik d’un ton assuré, et de toute façon je suis sûr qu’elle a quelque chose à voir dans tout ça. Je le sens. – Elle était en couple et sur le point d’avoir un enfant, dit Jordan doucement.

Erik tourna la tête vers lui.

– Oui, répondit-il.

– Et elle revient habiter ici célibataire, et visiblement sans enfant. Il fixa Gary d’un air sombre.

– OK, fit celui-ci, on ira lui rendre visite dès demain matin. Mais avant ça, il faut qu’on décide d’autre chose : Est-ce qu’on prévient la police ? – À propos de quoi ? demanda Erik.

– À propos de ce qui vous est arrivé. Quelqu’un a quand même tenté de vous congeler vivants, je vous rappelle.

– Oui, et quelqu’un a essayé de battre Jordan à mort, et peut-être même de te brûler vif, et le fait que la police ait été mise au courant n’a jamais semblé servir à quoi que ce soit, je me trompe ? Erik avait parlé plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu, et Gary le regarda un instant sans rien répondre. Puis il détourna les yeux et son regard se porta vers la fenêtre.

– J’ai juste un peu peur de ce qui arrivera si jamais on n’en fait encore qu’à notre tête, expliqua-t-il doucement, si on s'obstine à tout vouloir régler nous-mêmes. On n’est plus des gosses, maintenant, et d’ailleurs agir comme ça ne s’est jamais révélé très concluant.

Jordan observa son ami en silence. Il se demanda à quel moment de sa vie Gary était devenu aussi prudent. Peut-être était-ce après la mort d’Edward Spencer, après la destruction de la décharge, qu’il s’était aperçu que les plans géniaux qu’il concoctait finissaient toujours par mettre leurs vies en danger.

– On passe juste devant chez elle, proposa-t-il, histoire de vérifier que c’est bien l’Alice Vance à laquelle vous pensez, et pour voir si oui ou non elle a un enfant avec elle. Ensuite, on ira parler de tout ce qu’on sait à la police et on verra bien comment ils réagiront.

– Et si jamais ils ne réagissent pas ? demanda Erik, parce qu’il y a de fortes chances pour que ce soit ce qu’il se passe…

Jordan regarda Gary, qui semblait toujours absorbé par ce qu’il se passait dehors. Finalement, il finit par tourner la tête vers eux. – À ce moment-là, dit-il, il nous faudra nous débrouiller tout seuls.

II

Ils se séparèrent après avoir convenu de se retrouver le lendemain matin pour mettre leur plan en application. Malgré la mise en garde de Gary, aux yeux de Jordan tout cela ressemblait énormément aux vieilles stratégies élaborées en cachette alors qu’ils étaient gosses ; à ceci près que Chuck avait été remplacé par Erik. Trois semblait décidément être leur chiffre. Alors qu’Erik partait à pied dans la direction opposée, Gary et Jordan remontèrent tous deux la rue en direction de leur voiture. – Tu n’aurais pas dû le mêler à tout ça, fit remarquer Gary alors qu’il arrivait devant sa voiture.

– Très franchement, Gary, je trouve toute cette histoire entre vous deux assez ridicule, ça fait des années que ça dure ! De l’eau a coulé sous les ponts, depuis.

Gary ne répondit rien. Tête baissée, il fixait le toit de sa voiture et son air revêche suggérait qu’il ne partageait pas le point de vue de Jordan. – Écoute, reprit ce dernier d’une voix plus douce, tu veux savoir pourquoi je vous trouve à ce point ridicules, tous les deux ? Parce que je sais que tu ne lui en veux plus, je suis sûr que tu te souviens à peine de la raison qui t’as fait lui en vouloir au début…

Gary releva vivement les yeux, sur le point de rétorquer quelque chose, mais Jordan ne lui en laissa pas le temps.

– Et, continua-t-il, lui non plus ne t’en veux pas. Non seulement il ne t’en a jamais voulu le moins du monde, mais en plus je crois qu’il t’admire encore. Vous avez grandi dans la même ville et il t’a vu devenir ce que tu es devenu aujourd’hui, et je crois qu’il a vraiment du respect pour toi. Vous êtes pareils tous les deux, vous êtes faits pour vous entendre, alors pourquoi ne pas cesser cette querelle sans queue ni tête ? La voix de Jordan avait pris un ton exaspéré, et il regardait maintenant son ami en haussant légèrement les sourcils, dans l'attente de voir ce qu’il avait à répondre. Gary lui rendit un moment son regard, l’air impassible, puis il finit par pousser un profond soupir.

– Tu dis qu’il m’admire, mais ce n’est pas ce que moi je vois, quand je le regarde. D’ailleurs, chaque fois que je le regarde, je ne vois qu’une chose : Un gamin, étendu sur le sol, désarticulé et en sang. Il me fait me sentir faible, comme s’il ouvrait un gouffre sous mes pieds. Il me rappelle à quel point je peux avoir tort, parfois, et à quel point je peux être con. Une certaine hargne s’était emparée de Gary alors qu’il parlait, probablement plus tournée contre lui-même que contre Jordan, qui s’en voulu néanmoins d’avoir abordé ce sujet délicat avec lui. – C’est pas la faute d’Erik, reprit Gary doucement, c’est moi, c’est moi le problème. Et je crois pas que j’arriverai à changer ça un jour. Et, sur ces mots, il ouvrit la portière et monta dans sa voiture. Avant même que Jordan ait pu songer à lui répondre, il avait déjà démarré sur les chapeaux de roues et disparu à l’angle de la rue.

III

À une allure un peu moins précipitée, Jordan conduisit lui aussi jusque chez lui. Il repensa longtemps aux paroles de Gary, et songea que, aussi solide qu’il puisse paraître à l’extérieur, son ami était décidément bien plus cabossé qu’il n’en avait l’air.

Arrivé chez Coleman, Jordan se prépara à prendre une douche bien chaude ; il regardait déjà avec envie les draps épais de son lit. Il n’était pas entré dans sa chambre depuis dix minutes, cependant, que son téléphone sonnait. Il le sortit de sa poche et eut la surprise de voir le nom de Gary s’afficher. Ils s’étaient quittés il y avait seulement quelques minutes, que pouvait-il bien avoir à lui dire ?

– Jo n’est plus là, lui annonça Gary sans préambule dès qu’il eut décroché, et je n’arrive pas à la joindre sur son portable.

Jordan ne sut trop quoi répondre à cela. À en croire le son de sa voix, Gary était visiblement inquiet, et il était vrai que l’heure était un peu tardive pour que Jo ait décidé d’aller faire un tour, mais…

– Calme-toi, Gary, finit par répondre Jordan, elle ne doit pas être bien loin. Gary poussa un léger soupir. Il garda le silence pendant plusieurs secondes, assez pour que Jordan commence à se demander s’il était toujours au bout du fil, puis il reprit la parole :

– Traite-moi de parano si tu veux, mais je suis certain qu’elle est allée suivre sa piste. Elle est restée plongée dans ses pensées depuis qu’on en a parlé et qu’elle nous a montré cette liste de noms, et je suis certain que c’est à ça qu’elle pensait.

– T’es pas parano, dit Jordan lentement.

Mais ne l’étaient-ils pas tous devenus un peu ? Après tout ce qui leur était tombé dessus, il était normal qu’ils se mettent à s’alarmer pour un rien. – Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

– Je vais aller voir Alice Vance, dit Gary calmement.

– Quoi ? Gary, il est plus de dix heures du soir et… – Je ne vais pas entrer chez elle, le coupa Gary, simplement faire un tour dans sa rue et vérifier si Jo n’est pas dans le coin. Jordan garda un instant le silence, puis il demanda : – Et si jamais elle n’y est pas ?

– Alors il ne me restera plus qu’à attendre, lâcha Gary. Mais quelque chose dans sa voix fit songer à Jordan que s’asseoir et attendre que sa petite amie refasse surface était la dernière chose que son ami avait en tête. Il s’agissait de Gary, après tout, et il n’était jamais à court d’idées. Qu’il semble ne pas vouloir les partager avec Jordan, cependant, n’était certainement pas très bon signe.

– Tu veux venir avec moi ? demanda Gary, à moins que tu ne préfères rester chez toi pour te reposer, il n’y a pas de…

– Je t’attends en bas, le coupa Jordan.

IV

Gary arriva devant chez Coleman à peine deux minutes plus tard ; Jordan avait tout juste eu le temps de descendre de sa chambre. Il freina dans un crissement de pneus pour laisser Jordan monter, puis redémarra tout aussi brutalement. Si la conduite de Gary reflétait son état d’esprit, alors il devait être extrêmement tendu. Jordan se demanda vaguement par quel miracle il ne s’était jamais fait arrêter par Jonas Marshall, qui semblait pourtant chercher toutes les excuses pour le traiter comme un criminel. La maison qui, d’après les notes de Jo – que Gary avait emmenées avec lui – appartenait à Alice Vance était parfaitement calme. Les volets des fenêtres étaient fermés et tout semblait sombre et sans mouvement à l’intérieur. Il n’y avait personne aux alentours, Jo n’était pas ici. Sans dire un mot mais l’air de plus en plus sombre, Gary remonta la rue en vue de faire demi-tour. Alors qu’ils repassaient dans l’autre sens, une lumière attira le regard de Jordan, qui tourna la tête.

– Attends ! fit-il.

Gary pila net, les faisant tous deux partir en avant. La ceinture de sécurité cogna douloureusement contre les côtes de Jordan, sans qu’il y prête attention.

– Quoi ? demanda Gary, tu l’as vue ?

Jordan ne répondit pas tout de suite. Il avait beau fouiller la rue du regard, impossible de retrouver la lueur qu’il avait vue briller du coin de l’œil. En revanche, autre chose avait attiré son attention : Ils étaient arrêtés juste devant une boutique d’antiquités.

– J’ai cru voir quelque chose… commença Jordan, mais regarde ça ; c’était quoi, cette autre adresse qu’avait relevée Jo, celle d’un antiquaire, non… ? Gary jeta un œil à la boutique face à laquelle ils étaient garés, puis prit le papier plié en quatre sur le tableau de bord pour vérifier l’adresse. – C’est bien ça, finit-il par dire, et d’ailleurs c’est étrange, parce qu’il n’y a pas le nom de la personne qui loue cet endroit, il n’y a aucune information sur elle.

Gary étudiait le papier en fronçant les sourcils, cherchant à comprendre la raison de cet oubli. Jordan, lui, s’intéressait surtout à la boutique. Le propriétaire n’était visiblement pas le seul à ne pas avoir de nom : Le magasin d’antiquité ne comportait aucune enseigne, seuls les objets exposés en vitrine permettaient de savoir de quel genre de magasin il s’agissait. La lueur qu’il avait aperçue provenait-elle de ce magasin ? Tout semblait sombre à l’intérieur, et l’écriteau sur la porte indiquait qu’il était fermé. Rien de plus normal, à cette heure…

– Ils habitent dans la même rue, fit soudain remarquer Gary. Jordan tourna la tête vers lui.

– Cette femme habite dans la même rue que l’antiquaire, et tous deux sont sur la liste de Jo, elle a très bien pu vouloir faire d’une pierre deux coups et venir voir jusqu’ici.

– Oui, répondit Jordan, mais… elle n’est pas là. Gary tourna les yeux vers lui. Une certaine détresse commençait à se lire dans son regard.

– Mais alors où est-elle ?

Jordan secoua lentement la tête. Que Jo ne réponde pas à son téléphone était ce qui lui paraissait le plus préoccupant. Où qu’elle soit, elle aurait dû être capable de répondre, non ? Il se souvint de sa propre incapacité à se servir de son portable, un peu plus tôt, alors qu’il était enfermé dans une chambre froide. Était-il arrivé quelque chose de similaire à Jo ? – Peut-être qu’on devrait prévenir la police, proposa Jordan. – Ils ne pourront rien faire de plus que ce qu’on fait, rétorqua Gary, et ils feront certainement moins.

– Tu n’as aucune idée d’un endroit où elle aurait pu aller ? Chez des amis, n’importe qui qu’elle connaisse ici, à Milford ? – Elle ne rend jamais visite à personne aussi tard, et de toute manière elle répondrait à son téléphone, elle m’aurait prévenu, ou bien elle aurait prévenu ses parents… – Gary poussa un soupir avant d’ajouter : Qu’est-ce que je vais dire à ses parents ?

– Calme-toi, tenta de tempérer Jordan, il n’y a pas de raisons de s’alarmer, peut-être que… Peut-être qu’on devrait simplement attendre demain matin, et voir si elle ne réapparaît pas toute seule ?

Gary ne répondit rien pendant un moment ; les mains posées sur le volant et les yeux fixés droit devant lui, il semblait perdu dans ses réflexions. Finalement, il hocha la tête.

– T’as raison, dit-il, je vais te ramener chez toi.

– Gary…

– Non, je t’assure. Il n’y a rien d’autre que l’on puisse faire pour le moment, alors…

– Je peux très bien rester si tu veux, insista Jordan. Mais Gary avait déjà redémarré la voiture.

– Ça va aller, dit-il d’une voix soudain étrangement calme, tu viens de sortir de l’hôpital et il y a moins d’une heure tu étais en train de mourir de froid. T’as besoin de te reposer un peu.

Gary semblait déterminé, Jordan cessa donc d’insister. Il laissa son ami le déposer devant chez Coleman, puis repartir après lui avoir souhaité bonne nuit. Il était persuadé que Gary, lui, n’irait pas tranquillement se coucher sans plus se soucier de Jo, ne serait-ce que parce qu’il aurait alors à affronter les parents de la jeune femme, qui lui demanderaient pourquoi Jo ne rentrait pas.

Une fois de retour dans sa chambre, Jordan s’assit sur le bord du lit et tenta de réfléchir à la situation. Jo était-elle en danger ? Elle avait disparu juste après que leurs soupçons se soient tournés vers Alice Vance, et Gary était persuadé que c’était justement chez elle que la jeune femme s’était rendue… Mais Alice Vance, si c’est bien elle la coupable, ne fait pas son sale boulot toute seule, elle a ses mercenaires. Même si Jo s’était montrée à sa porte, jamais cette femme n’aurait osé tenter quoi que ce soit contre elle. N’est-ce pas ?

Après avoir retiré ses chaussures, Jordan s’étendit sur le lit et ferma les yeux. L’afflux de questions dans sa tête commençait à réveiller sa migraine. Il était persuadé qu’il n’arriverait pas à dormir, il s’inquiétait trop, se posait trop de questions sur Jo et sur l’endroit où elle pouvait bien être à ce moment précis. Mais, finalement, il sembla que Gary avait eu raison de penser que Jordan avait besoin de sommeil, car, avant même qu’il ne se rende compte qu’il était en train de s’assoupir, il dormait déjà comme un bébé.

V

De retour chez elle, Alice Vance s’émerveillait de voir à quel point elle n’avait pas peur. Elle avait une entière confiance en Eldred, lui confirait sa vie et son âme s’il le lui demandait, et n’avait pas douté un instant que ce qu’il avait fait à cette fille soit nécessaire. Nécessaire pour elle, puisque tout ce qu’il faisait, il le faisait pour elle. Il avait dit qu’elle se sentirait mieux, et c’était vrai ; chaque fois qu’elle imaginait ces hommes à qui elle devait son malheur en train de souffrir, elle se sentait plus légère. Elle était assise sur le canapé du salon, dans le noir complet, lorsque, par la baie vitrée, elle avait vu la voiture de Baker s’arrêter devant la maison. Pas difficile de reconnaître le véhicule hors de prix et au moteur ronronnant de l’adjoint du maire, il était très certainement le seul à avoir une voiture pareille à Milford. Et la façon dont il conduisait, mon Dieu, comme cela répugnait Alice de voir à quel point ce petit prétentieux de Gary Baker était resté le même, en grandissant, aussi inconscient, aussi dangereux pour les autres. Gary n’était pas seul dans la voiture, il était accompagné de son ami, Jordan James. Le célèbre Jordan James, qui avait si bien réussi sa vie et faisait aujourd’hui à Milford l’honneur d’une visite. Il suivait Gary partout comme un petit chien, depuis son retour, vraiment pathétique. Les deux hommes avaient détaillé longuement sa maison, mais, évidemment, ils ne l’avaient pas vue. Elle, en revanche, les avaient vus. À ses yeux, ils n’avaient pas changé du tout, elle les voyait encore comme ces enfants brutaux et insolents d’il y avait dix ans. Ces gosses aux sourires cruels qu’elle avait vu s’enfuir de l’immeuble par sa fenêtre. Elle s’en souvenait comme si c’était hier, elle se souvenait d’absolument tout. Elle avait eu l’intention de descendre faire quelques courses, parce qu’elle venait de se rendre compte qu’il n’y avait plus de lait, et elle était accro au lait. En tout cas, elle l’était devenue, ces derniers mois. Elle ne sortait jamais de chez elle à cette heure, mais ce jour-là, il avait fallu qu’elle déroge à ses habitudes. Et elle était tombée sur les gamins. Ou, plutôt, c’était eux qui étaient tombés sur elle. Elle se souvenait à peine de leurs visages ou même de leur nombre au moment où ils avaient déboulé par l’escalier et lui étaient passés sous le nez à toute vitesse, sans même lui lancer un regard. Elle était arrivée au niveau des escaliers quand l’un d’eux, en voulant la contourner, la bouscula durement. Alice était partie en arrière, avait entendu le garçon s’excuser sans un regard pour elle. Un instant, alors que deux autres garçons passaient devant elle en courant, visiblement sans même la remarquer, Alice avait presque réussi à se rattraper à la rambarde. Et puis le talon de sa botte s’était plié, sa cheville s’était tordue douloureusement, et elle était tombée.

La chute avait été très rapide, elle n’avait même pas eu le temps de pousser le moindre cri. Avant de se rendre compte de ce qui lui arrivait, Alice s’était retrouvée assise au pied des escaliers, étourdie et hébétée. Elle avait lancé un regard autour d’elle, mais il n’y avait personne. Évidemment, ici les gens se cachaient comme des souris dans leur trou lorsqu’il semblait y avoir du grabuge.

Très lentement, Alice se remit debout. Elle avait laissé tomber son sac à main, qui gisait près de sa main droite, et elle le ramassa avant de se redresser. Un élancement sourdait dans sa cheville tordue, mais rien de plus. À cet instant, elle n’avait mal nulle part ailleurs. Elle leva les yeux vers les marches qu’elle venait de dévaler, avant de décider de remonter par l’ascenseur. Elle craignait de se retrouver à nouveau face aux enfants, si jamais elle retraversait le couloir. Lentement – il semblait qu’elle ne soit plus capable de faire les choses autrement que lentement, pour le moment – elle se dirigea vers l’ascenseur, et y monta. Un étage plus haut, elle descendit et se dirigea vers son appartement. Aucune pensée n’avait traversé son esprit durant ce temps, c’était un peu comme s’il était sur pause.

Au moment où elle arrivait devant la porte de son appartement, Alice ressentit pour la première fois cette sensation de tiraillement. Elle posa instinctivement une main sur son ventre, et baissa les yeux. Mais il n’y avait rien d’anormal. Elle sortit ses clefs et rentra dans l’appartement. Oublié, le lait, elle agissait machinalement, sans vraiment réfléchir à ce qu’elle faisait. Cette impression d’engourdissement paralysait toujours son cerveau. Elle avait laissé tomber son sac à main sur la table basse – à ceci près que, comme elle s’en apercevrait plus tard, le sac était tombé un bon mètre à côté de la table – et s’était dirigée vers le salon. Elle envisagea de s’asseoir sur le canapé, fronçant légèrement les sourcils parce qu’elle n’arrivait plus à se situer dans le temps, et à se souvenir de ce qu’elle était censée faire, à ce moment de la journée. C’était comme si un mur s’était soudain dressé devant elle, l’empêchant de suivre le cours de sa vie selon le schéma habituel. Elle se demanda vaguement si elle n’était pas devenue amnésique, puis le tiraillement se fit sentir de nouveau. Plus fort, cette fois, plus douloureux. Elle porta à nouveau une main à son ventre, et se courba légèrement en deux sous le choc.

Alice attendit un instant, mais rien d’autre ne se passa, alors elle se redressa et alla jusqu’à la cuisine. Elle fit couler l’eau du robinet et se servit un verre d’eau. Elle le but très, très lentement, tout en regardant par la fenêtre. Elle se demandait de manière distante si elle s’était cognée la tête en tombant, ce qui expliquerait cette impression de flotter dans un rêve et d’être très, très loin ; elle se demanda si elle n’avait pas un traumatisme crânien. À aucun moment elle ne pensa à son bébé durant ces longues minutes. C’était comme si son esprit refusait d’y faire allusion, refusait de sous-entendre quoi que ce soit à son sujet. C’était comme si un mur s’était construit autour de lui aussi.

Un moment après – comment savoir combien de temps exactement ? – elle vit les gamins qui l’avaient bousculée traverser le terrain sous sa fenêtre en courant. Quatre garçons, deux blonds et deux bruns. L’un d’eux semblait plus grand que les autres, un autre semblait plus jeune. Elle remarqua toutes ces choses de la même manière que tout le reste depuis qu’elle était tombée : avec distance, et détachement. Un nouveau tiraillement se fit sentir dans son bas ventre, à ceci près que, cette fois, cela lui fit plutôt penser à quelque chose qui se déchirait. Elle se courba une nouvelle fois en deux et poussa un petit cri de douleur. Son verre explosa sur le sol avec un fracas qu’elle n’entendit pas, et Alice se raccrocha à l’évier d’une main alors que de l’autre elle agrippait son ventre.

L’un de ces gamins était le fils de l’épicier, elle l’avait déjà vu… Elle poussa un autre cri, plus fort, plus désespéré que le premier. Elle avait l’impression de s’être fait poignarder, et, lorsqu’elle baissa les yeux, elle vit qu’elle saignait bel et bien, une large tâche de sang recouvrait le haut de sa jupe et elle sentait le liquide couler sur ses jambes avant de former une flaque sur le sol, sous ses yeux.

Une nouvelle vague de douleur l’assaillit, aussi stridente que les cris d’un bébé à l’agonie, et elle ferma les yeux très fort dans un autre cri étranglé. Alice savait pertinemment ce qui était en train de lui arriver, et pourtant, alors qu’elle s’écroulait finalement sur le sol de sa cuisine, courbée en deux par la douleur, c’était encore à ces gosses qu’elle pensait, ces gamins qui l’avaient fait tomber, et dont l’un, elle en était sûre, s’appelait Stall. Les spasmes de douleurs durèrent plusieurs minutes, des minutes qui semblèrent des heures à Alice. À un moment, elle était parvenue à retrouver assez de sens pour ramper jusqu’au salon et, au prix d’intenses efforts, avait réussi à attraper le combiné du téléphone posé sur la table basse. Elle avait composé le numéro de Bill, son fiancé, et n’avait prononcé que deux phrases :

– Viens, s’il te plaît. Elle est en train de mourir. Elle l’avait entendu demander qui, et avait voulu répondre Mary, parce que c’était le nom qu’ils avaient décidé de lui donner, mais à ce moment-là de grosses fleurs noires avaient écloses devant ses yeux, et elle avait laissé tomber le combiné avant de s’écrouler, inconsciente. Alice s’était réveillée à l’hôpital, et lorsqu’ils lui avaient annoncé qu’elle avait perdu son bébé, elle était devenue hystérique. Pendant plus de deux semaines, elle avait refusé de se nourrir, et ils avaient dû la mettre sous perfusion. Lorsqu’elle avait tenté de les arracher, ils lui avaient administré des médicaments pour la faire dormir, et elle avait dormi. Elle avait dormi des siècles, lui semblait-il. De cette époque elle n’avait que des souvenirs flous, pâles et distants. Des gens étaient venus lui rendre visite, mais elle ne se souvenait plus de qui. À part Bill, bien sûr. Bill avait été aussi effondré qu’elle, mais il s’était remis plus vite. Comment avait-il pu ? Il avait tenté de la supporter dans cette tragédie, mais il s’était vite fatigué de l’état tantôt dépressif tantôt hystérique d’Alice, il s’était lassé de ne voir qu’amertume et ressentiment dans ses yeux chaque fois qu’elle le regardait. Elle lui en voulait de l’avoir laissée seule pour travailler ce jour-là, elle lui en voulait de n’être pas arrivé plus tôt après son coup de fil, parce que peut-être, alors, Mary aurait-elle pu être sauvée. Elle lui en voulait, plus que tout, pour s’en être remis alors qu’elle souffrait toujours tellement. Finalement, il avait fini par cesser de venir. Alice ne se souvenait plus vraiment comment c’était arrivé – avaient-ils réellement rompu, ou bien avait-il simplement jeté l’éponge, sans même l’en avertir ? – elle savait juste que, à un moment donné, Bill avait simplement cessé de l’aimer. Elle ne lui en voulait pas. Ce n’était pas de la faute de Bill, et ce n’était pas de la sienne non plus. Pourtant, il fallait bien que ce soit la faute de quelqu’un, n’est-ce pas ?

Durant son séjour à l’hôpital, Alice s’était plusieurs fois surprise à répéter le même nom, la plupart du temps trop droguée pour se souvenir de ce qu’il signifiait. Stall, répétait-elle, il s’appelle Stall. Un mois environ après son admission à l’hôpital, et quelques semaines après que Bill eut abandonné la partie, ce fut au tour des médecins de jeter l’éponge. Alice fut envoyée dans un hôpital psychiatrique. Dépression, disaient les psychiatres, hystérie, perte de la réalité. Tout cela n’était que des mots sans aucun sens, pour Alice, et tout le charabia que lui débitaient les psys n’avait aucun intérêt pour elle. Elle était heureuse et avait une vie parfaite, et désormais elle n’avait plus rien. Pour cela elle n’avait que quatre personnes à blâmer, les quatre garçons qu’elle avait aperçu par sa fenêtre alors même que son bébé mourait dans son ventre. Son esprit était devenu plus clair maintenant que les médecins de l’hôpital ne la droguaient plus en permanence, et elle se souvenait avec plus de clarté de ce qu’il s’était passé. Elle revoyait les visages des quatre enfants dans son esprit tous les soirs, pas tant parce qu’ils la hantaient mais parce qu’elle voulait se souvenir d’eux, elle voulait les garder précisément en mémoire. Elle souffrait trop, il lui fallait une image sur laquelle reporter toute sa peine. L’un d’eux s’appelait Stall, il était le fils des épiciers. Les autres ? Elle les avait déjà vus, bien sûr, mais ne connaissait pas leurs noms. Cela n’avait pas d’importance, pas besoin de nom quand tout ce qu’il lui fallait était une image sur laquelle projeter sa haine.

Lorsque, dix ans plus tard, les psychiatres avaient décidé qu’il était temps pour Alice Vance de retrouver la liberté – plus parce qu’elle avait atteint la date limite que parce qu’elle était guérie, de l’avis d’Alice – elle n’avait pas beaucoup hésité avant de se décider à revenir. Parce qu’elle avait gardé la même image dans la tête pendant toutes ces années, la chérissant et la haïssant tout à la fois. Parce que cette image l’avait gardée en vie tout autant qu’elle avait versé du sel sur ses blessures, et que maintenant qu’elle était libre, elle pouvait enfin trouver un peu plus qu’une image mentale pour guérir ses plaies. Des noms, par exemple. Elle voulait savoir ce qu’il était advenu des quatre garçons, à quoi ils avaient passé ces dix années et ce qu’ils étaient devenus.

C’était tout ce qu’elle avait en tête, du moins consciemment, et jamais rien d’autre ne lui serait jamais venu à l’esprit s’il n’y avait pas eu Eldred. Il l’avait aidée à voir ce qu’elle désirait vraiment, ce qu’elle voulait sans pour autant y songer parce qu’elle savait bien que cela lui était impossible. Eldred l’avait aidée à le comprendre, et il l’avait rendu possible pour elle. Il lui avait donné les noms qu’elle cherchait, et connaître le destin des quatre garçons avait été comme lancer de l’huile sur le feu. Jordan James était devenu un écrivain de bandes dessinées et était relativement célèbre, Gary Baker était l’adjoint du maire et tout le monde à Milford l’admirait et le respectait, Erik Pacey était cuisinier dans un restaurant de Milford. Mais le pire, le pire de tous, c’était Chuck Stall. Chuck qui était marié et avait une fille. Une jolie petite fille pleine de joie de vivre et d’insouciance, un peu comme l’aurait été Mary, si elle avait eu la chance de venir au monde. Chuck et ses amis avaient privé Mary de cette chance, ils avaient privé Alice du bonheur d’être parent, et aujourd’hui lui l’était. C’était injuste. Et c’était ce qui l’avait décidée. Elle voulait sa vengeance, elle voulait que les garçons aient ce qu’ils méritent, elle voulait que leur bonheur leur soit enlevé, comme ils lui avaient enlevé le sien. Assise dans la pénombre de son salon à observer les visages vieillis de Jordan et Gary, Alice sentit sa rage et son amertume remonter à la surface. Oui, songea-t-elle, ils paieront pour Mary, et pour moi et Bill. Bientôt Chuck sera mort et, bientôt, ce sera leur tour aussi. Elle était plus que décidée, maintenant : Pour qu’enfin sa fille repose en paix, ils devaient tous mourir. Il était temps d’arrêter les petits jeux et d’en finir une fois pour toutes.

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