Une dette à payer
Chapitre 6
I
Quatorze ans, probablement l’année de sa vie la plus mouvementée pour Jordan, et ce n’était pas peu dire. L’apparition du mystérieux Edward Spencer, qui repassa plusieurs fois chez eux mais de qui sa mère refusait farouchement de parler avec son fils, ne fut pas le seul élément perturbateur. D’abord, il y eut le retour des frères Marshall, lorsque l’été arriva et qu’ils rentrèrent de leur lycée privé pour les vacances. Lee et Jonas revinrent à Milford encore plus prétentieux qu’ils en étaient partis, ce que tout le monde aurait pourtant cru impossible. La ville leur appartenait, tout ce qui la composait et tous ceux qui y résidaient. Si la plupart se contentaient de baisser les yeux face aux deux garçons, parce qu’ils s’en fichaient ou parce qu’ils avaient peur d’éventuelles représailles, certains se refusaient à être aussi conciliants. Parmi eux, bien sûr, il y avait Jordan et sa bande. Les frères Marshall étaient loin d’avoir oublié leur humiliation de l’année passée, et les trois amis en avaient parfaitement conscience. Quelque part, les jumeaux préparaient leur revanche, c’était une certitude. – Il va falloir passer l’été à regarder par-dessus notre épaule, si vous voulez mon avis, dit un jour Chuck.
Il était environ six heures du soir, une petite brise était venue rafraîchir l’atmosphère et les trois garçons se trouvaient dans la décharge, installés en rond à discuter. Ce soir-là, comme souvent depuis le début de l’été, la discussion tournait autour des Marshall.
– On n’a pas à avoir peur d’eux, répliqua Gary, la dernière fois on s’en est très bien tiré.
– La dernière fois, on a eu de la chance, on était préparé. Si on n’était pas arrivé à temps, Dieu sait ce qu’ils auraient fait à Jordan. Assis sur la chaise à roulette qu’ils avaient trouvée un peu plus tôt dans la journée, Jordan remua un peu, mal à l’aise en repensant à cette fameuse journée. Il comprenait parfaitement ce que Chuck voulait dire : C’était vraiment amusant de jouer les héros sans peur lorsqu’ils étaient tous les trois mais, une fois seul, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine inquiétude à l’idée de tomber sur l’un des deux frères. – Peut-être qu’on devrait préparer une contre-attaque, au cas où… proposa-t-il.
– D’accord, dit aussitôt Gary, comme quoi ?
Jordan haussa les épaules. Il n’y avait pas réfléchi jusque-là. Mais il avait réussi à piquer la curiosité de Gary, que l’idée de préparer une contre-attaque semblait enthousiasmer.
– Ils vont tenter de nous prendre par surprise, dit-il, ce qu’il faut, c’est retourner la surprise contre eux.
– Comment on peut retourner quoi que ce soit contre eux si on ne sait pas ce que c’est ? demanda Chuck en haussant les sourcils. – Laisse-moi y réfléchir, dit Gary.
Mais à ce moment-là, un couinement aigu se fit entendre du côté des pneus sur lesquels était assis Chuck. Ce dernier se leva vivement, et deux rats gros comme des chatons sortirent de sous les pneus. C’était loin d’être les premiers rats qu’ils voyaient, la décharge en était infestée et ces vermines en étaient venues à représenter pour eux les seuls êtres avec qui ils se disputaient ce territoire.
– Encore vous ! s’exclama Chuck.
Gary se précipita en avant et attrapa le bâton qu’il utilisait chaque fois qu’il voyait un rat se faufiler d’un déchet à un autre, s’en servant comme d’une lance ou un javelot.
– À l’assaut ! hurla-t-il en bousculant Chuck au passage. Jordan éclata de rire, puis il se leva à son tour pour se lancer à la poursuite des rats. Les Marshall étaient, pour le moment, oubliés.
II
Deux agents de police les attendaient dans le hall de la mairie lorsque, leur conversation avec Chuck terminée, Gary et Jordan redescendirent au rez-de-chaussée. L’un d’eux, sans grande surprise, était Jonas Marshall.
– Bonjour, Gary, dit Jonas.
Il lui adressa un sourire qui lui fit ressembler à un chien montrant les dents. Jordan se rappela Harold Coleman lui disant que Gary et Jonas avaient failli en venir aux mains, au sujet de Chuck, et se demanda quand exactement avait eu lieu cette altercation. À en juger par la façon dont les deux hommes se fusillaient du regard, cela semblait en tout cas encore bien présent dans leurs mémoires.
Après avoir dévisagé Gary pendant un peu trop longtemps, Jonas finit par se tourner vers Jordan.
– Je vois que la vieille équipe n’a pas mis longtemps à se reformer, dit-il d’un ton nonchalant.
Le deuxième flic semblait à peine assez vieux pour avoir le droit de vote, et, que ce soit à cause de l’attitude de son chef ou simplement le fait de se retrouver face à l’adjoint du maire, il semblait très mal à l’aise. – Voici l’agent Wilson, dit Jonas avec un vague signe de la main vers le jeune homme, et je ne pense pas avoir besoin de me présenter… – Si tu es là pour l’incendie de ma maison… commença Gary.
– Bien sûr que je suis là pour ça, quoi d’autre ? Et toi, est-ce que tu peux m’expliquer pourquoi tu as quitté la scène avant notre arrivée ? – J’avais des choses importantes à régler, répondit Gary entre ses dents. Jordan le vit serrer les poings, et comprit que la profonde antipathie qu’éprouvait Gary pour les frères Marshall ne s’était pas estompée au fil des années ; au contraire, elle semblait n’avoir fait que grandir. Jonas était devenu shérif – comment diable cela avait-il pu arriver ? – et Gary était l’adjoint du maire ; combien de fois leur soif de pouvoir respective était-elle entrée en collision au cours de ces années ?
– Des choses plus importantes que l’incendie de ta propre maison ? fit Jonas avec surprise, tu te fous de moi, là !
Gary crispa les mâchoires, mais lorsqu’il répondit ce fut d’un ton calme et posé.
– Si tu as des questions à me poser, pose-les-moi tout de suite. – OK, ça marche. Est-ce qu’il faut vraiment que ton ami reste là à tenir la chandelle ?
Jonas lança un regard narquois à Jordan, qui resta de marbre, tout comme Gary.
– J’aime autant qu’il reste ici. À dire vrai, je commence à craindre ce qui pourrait arriver si personne ne reste là pour me retenir. Jonas lui adressa un sourire carnassier, pas le moins du monde impressionné par la menace voilée de Gary. Jordan avait dans l’idée que ce genre de conversation avait dû finir par devenir monnaie courante, entre eux. – Bien, alors commençons par le plus évident : As-tu une idée de qui aurait pu vouloir mettre le feu à ta maison ?
– Pas la moindre.
– Vraiment ? Pourtant, on ne peut pas dire que tu n’aies que des amis, en ville, loin de là même.
– Est-ce que c’est un aveu ?
Jonas eut un petit rire.
– Tout ce que je dis, c’est qu’à un poste aussi important que le tien, on se fait forcément des ennemis. Non ?
– Peut-être. De toute manière, je ne sais pas qui aurait pu être assez cinglé pour mettre le feu à ma maison de cette façon. – C’est vrai que ça semble un peu… extrême, fit Jonas d’un ton songeur. – Comme tu dis. Est-ce qu’on en a fini, avec les questions ? – Pas tout à fait. Étais-tu assuré, pour la maison ? – C’est quoi cette question débile ?
– Je m’inquiète juste pour toi, Gary, j’imagine que des tas de choses précieuses ont dû être détruites dans l’incendie… – Beaucoup de souvenirs, aussi, et ça c’est pas une assurance qui va me les rendre.
– Bien entendu, dit Jonas d’un ton faussement compatissant, où étiez-vous, toi et ta copine, au moment où la maison a pris feu ? – On déjeunait chez Coleman. Avec Jordan.
– Évidemment, fit Jonas.
Son regard se porta un instant sur Jordan, avant de revenir sur Gary. Il semblait chercher quelque chose, et Jordan se demandait bien quoi, au juste. Peut-être simplement à causer des ennuis à Gary, ou bien peut-être à découvrir ce qu’ils manigançaient tous les deux. – Pas mal de gens vous ont vus traîner ensemble, depuis un ou deux jours, fit alors remarquer Jonas.
– Quel rapport avec l’incendie de ma maison ? rétorqua Gary un peu trop brusquement.
– Les gens ont tous leur petite hypothèse sur ce qui vous a réunis, après tant d’années où on n’a plus entendu parler de toi, Jordan, continua Jonas comme s’il n’avait pas entendu.
Il attendit une réponse de l’un ou l’autre, mais comme aucun d’eux ne réagissait, il continua :
– Cela les met un peu mal à l’aise, à vrai dire, parce que ça leur rappelle une époque où vous deux étiez inséparables, mais il n’y avait pas que vous deux, en fait.
Une lueur mauvaise était apparue dans les yeux de Jonas, qui semblait bouillir de colère chaque fois qu’une conversation s’orientait vers Chuck. Gary poussa un soupir.
– Pourquoi tu ne nous dirais pas plutôt directement où tu veux en venir, Jonas ? fit-il.
– Où je veux en venir ? C’est très simple, Gary, je veux parler de vous. Milford est une ville tranquille, vous savez, rien ne se passe jamais ici. Et pourtant, il y a eu ce taré quand vous étiez gosses, et le gamin qui s’est retrouvé à l’hôpital à cause de vous. Et aujourd’hui, il y a d’abord les meurtres et puis ta maison qui part en flammes. Et tout ça tourne toujours autour de vous. Alors je me pose des questions, Gary, et je suis pas le seul, crois-moi. Comment se fait-il que des merdes se mettent à arriver chaque fois que vous vous retrouvez ensemble, les gars ? Jonas avait déclamé cette tirade d’un ton de plus en plus rapide et enflammé, et maintenant il regardait Jordan et Gary tour à tour, l’air furieux. Gary garda un instant le silence après ces paroles exaltées, mais il ne baissa pas les yeux. Jordan, lui, ne savait trop comment réagir. La vérité était qu’il ressentait une certaine pitié pour Jonas. C’était un abruti, mais il avait perdu une partie de sa famille dans des circonstances atroces, et ce ne devait pas être une épreuve facile à surmonter. Au bout de quelques secondes, Gary finit par parler, et ce fut d’un ton bas et raisonné qui ne lui ressemblait pas beaucoup.
– Tu sais bien que nous n’avons rien demandé de ce qui est arrivé, dit-il. – Ah ouais, t’en es sûr ? Parce que, de mon point de vue, je dis que vous devez forcément le chercher. Vous étiez des emmerdeurs finis quand vous étiez gosses, toujours à chercher la confrontation avec tout le monde, surtout toi, Gary. Alors ouais, j’ai tendance à penser que tous vos problèmes, vous les cherchez.
– Est-ce que ça veut dire que tu ne vas rien faire pour retrouver celui qui a mis le feu à ma maison ?
– Bien sûr que je vais faire quelque chose. Enquêter, faire mon boulot. Mais ça ne m’empêchera pas de penser ce que je pense. Et ça n’empêchera pas les autres de le penser aussi. Maintenant écoutez mon conseil, tous les deux : Faites profil bas. Ne déterrez pas des choses dont personne ne veut se souvenir, et surtout, ne vous avisez pas de mêler ma famille à vos emmerdes. Suivez mon conseil, si vous ne voulez pas vous retrouver dans la même situation que votre copain, ou pire encore. Sur ces mots, Jonas fit volte-face et traversa le hall à grands pas, suivi de près par son collègue, qui aurait tout aussi bien pu être muet, pour ce qu’ils en avaient vu. Gary et Jordan les regardèrent partir sans bouger, jusqu’à ce que la porte se referme derrière eux.
– Comme tu le vois, dit alors Gary, mes relations avec les Marshall sont loin de s’être améliorées avec le temps.
III
Ils repartirent en direction de la maison de Gary. Cette fois encore, ce dernier conduisit en silence, et connaissant la tendance de son ami à s’absorber totalement dans ses pensées lorsqu’il avait un problème à résoudre, Jordan ne le dérangea pas. Il pensait que Gary allait rejoindre Jo chez la voisine, peut-être lui fournir enfin une explication pour ce qui était arrivé, et il commençait à se demander s’il ne serait pas mieux pour lui de les laisser seuls. Après tout, la relation entre Gary et Jo ne le regardait pas, il connaissait à peine la jeune femme et cela devait déjà lui faire assez bizarre que, soudainement, il soit partout. Jordan repensa à ce qu’avait dit Jonas un peu plus tôt, à propos des gens du coin qui se méfieraient d’eux, et songea que ce n’était finalement pas si difficile à croire. Surtout en ce qui le concernait, lui qui n’était pas revenu ici depuis des années et qui, à peine de retour, réussissait à se retrouver au premier plan d’un incendie hautement suspect. Les gens avaient du mal à ne pas se méfier des étrangers, ici, ils n’en avaient pas l’habitude. Et Jordan devait se rendre à l’évidence : Pour les habitants de Milford, c’était ce qu’il était aujourd’hui, un étranger. Arrivé à destination, Gary arrêta le moteur et descendit de voiture pour se diriger d’un pas lent vers les décombres de sa maison. Jordan le suivit. Il n’y avait plus grand monde aux alentours ; après avoir maîtrisé le feu, les pompiers étaient repartis, et les curieux avaient fini par se lasser du spectacle. Seules deux femmes étaient restées à bavasser sur le trottoir d’en face. En voyant Gary et Jordan approcher du sinistre, elles chuchotèrent quelques mots, puis s’éloignèrent en vitesse.
Une fois arrivé devant ce qui avait été sa maison, Gary s’immobilisa. Visiblement, il n’avait pas l’intention de rejoindre Jo tout de suite, pour finir.
– Incendier une maison, dit Gary à mi-voix, massacrer deux femmes à coups de hache, et trafiquer la scène de crime pour faire accuser un innocent. Personne ne peut faire tout ça. Personne. Pas ici. Il semblait se parler à lui-même, les yeux fixés dans le vide. Jordan se posta à ses côtés sans rien dire.
– C’est impossible, insista Gary. Impossible. On doit manquer quelque chose, il y a forcément un truc qu’on ne voit pas. Il commença à faire un tour sur lui-même, lentement, en regardant la ville autour de lui. La ville où tout semblait si calme, comme toujours. – Il y a quelque chose, là, tout près de nous, quelque chose dans cette ville. Quelque chose qui n’a rien à y faire. Si on le découvre, alors on saura enfin ce qu’il se passe.
Jordan ouvrait la bouche pour répondre – pour lui demander de quoi il voulait parler exactement, pour être exact, parce qu’il avait un peu de mal à suivre le déroulement des pensées de son ami – lorsque Gary sembla voir quelque chose.
– Ce gosse, dit-il avec un léger signe de tête en direction de l’angle de la rue, je l’ai déjà vu.
Jordan tourna la tête dans la direction indiquée par Gary, et vit un gamin d’environ quatorze ou quinze ans qui, adossé au mur d’une maison, semblait attendre quelqu’un.
– Il traîne souvent dans le coin, peut-être qu’il était là, ce midi, et qu’il a vu quelque chose.
– La police a probablement dû interroger tous les témoins éventuels… fit remarquer Jordan.
– Oui, tous les voisins, mais ce gosse ne vit pas dans cette rue, et s’il n’était pas dans le coin au moment où la police est passée… Gary ne termina pas sa phrase, il avançait déjà en direction du garçon, d’un pas vif, mais pas trop, pour ne pas lui faire peur. Jordan jeta un coup d’œil alentour, songeant aux dernières paroles de Gary au sujet de quelque chose qui était là et qui ne devrait pas y être. Et c’était exactement ça, exactement ce qu’il ressentait, comme lorsqu’il était gosse et qu’il s’attendait à chaque coin de rue à ce que les Marshall surgissent sur lui. Comme si, dans l’ombre, une bête était tapie ; comme si elle les observait sans cesse, et que son regard était la seule chose qu’ils puissent sentir. Réprimant un frisson, Jordan suivit Gary.
Le gamin avait une console de jeux à la main, et semblait complètement absorbé dans sa partie. Il ne releva pas la tête avant que Gary et Jordan ne se soient immobilisés devant lui. Ce dernier se rendit compte que le garçon était plus jeune qu’il ne l’avait pensé au départ, il était plus proche de treize ans que de quinze, à son avis. Il avait des cheveux bruns un peu trop longs et une peau tannée par le soleil. Jordan fut amusé de voir une once de soupçon percer dans ses yeux noisette alors qu’il les regardait tous deux. À cet âge, on se méfiait toujours plus ou moins des adultes. – Salut, dit Gary.
– Salut, répondit le gamin en fixant Gary du regard. – Tu passes pas mal de temps dans cette rue, n’est-ce pas ? – Et alors ? répliqua le garçon sur un ton de défi. – Alors rien. Je me demandais juste si tu étais dans le coin, lorsque ma maison a brûlé.
Les yeux du gosse s’agrandirent légèrement de surprise. Son visage s’anima et il se décolla du mur pour faire face à Gary.
– Alors c’était votre maison ? fit-il.
– Oui, malheureusement.
– Ouah… Je veux dire, c’est triste.
Gary eut un petit rire amer, puis retrouva son sérieux. – Alors, dit-il, est-ce que, par hasard, tu étais là, au moment du feu ? Le garçon sembla hésiter, et ses yeux s’étrécirent légèrement alors que, à nouveau, la méfiance traversait son regard.
– À cette heure, dit-il, j’étais à la cantine du collège. – Ah oui ? Tu veux dire que c’est là où tu étais censé être, n’est-ce pas ?
Il ne répondit rien, mais ne baissa pas les yeux, son impertinence était sa seule arme contre le raisonnement des adultes. – Écoute, reprit Gary, je n’ai pas l’intention de te causer le moindre ennui, d’accord ? Tout ce que je veux savoir, c’est si tu as vu quelque chose, quelque chose qui pourrait m’aider.
– Vous voulez retrouver celui qui a mis le feu à votre maison ? demanda le garçon avec une certaine admiration.
Gary lança un regard à Jordan. Ce dernier savait à quoi il pensait : Le garçon savait que le feu n’était pas accidentel, et il y avait peu de chances pour que les rumeurs soient déjà parvenues jusqu’à lui. – Qu’est-ce que tu as vu ? demanda Gary.
Le gosse le regarda sans rien dire pendant une seconde ou deux, comme s’il le jaugeait, puis il finit par parler :
– Mes parents croient que je mange à la cantine tous les midis, dit-il, ils paient pour que j’y mange, et s’ils apprennent que, parfois, je vais acheter des sandwichs avec des copains, et qu’on les mange sous le vieil arrêt de bus tout en jouant à la PSP, ils vont probablement me tuer. Et je plaisante pas ; ils me tueraient, c’est sûr, on plaisante pas avec l’argent gaspillé, chez moi.
Gary et Jordan esquissèrent tous deux un sourire ; l’attitude du garçon leur rappelait quelque chose.
– Je sais même pas comment tu t’appelles, fit remarquer Gary, comment est-ce que je pourrais te dénoncer ? En plus, j’ai grandi ici, et je sais à quel point la nourriture de la cantine peut être infecte, éviter d’y aller de temps en temps est certainement la meilleure chose que tu puisses faire pour ta santé.
Le gamin sourit, puis se mit à rire. En une seconde, toute trace de méfiance avait disparu.
– J’ai pas vu la maison prendre feu, finit-il par dire, parce qu’on était là-bas, sous l’arrêt de bus.
Il pointa le doigt derrière lui, après le virage que prenait la route. De cet endroit, il lui était effectivement impossible de voir la maison de Gary. – Mais on a entendu la voiture, reprit-il, elle roulait vraiment vite, plus vite que la plupart des voitures, dans le coin, et le moteur faisait un bruit comme dans les films, vous savez, comme les voitures de courses, ou les voitures très chères.
– Je vois, acquiesça lentement Gary, qui écoutait les mots du garçon avec attention.
– On s’est levé et on a fait quelques pas dans la direction du bruit, parce qu’on voulait la voir, on se demandait à quoi une voiture qui faisait un bruit pareil pouvait bien ressembler. Mon copain Vince disait que ce devait être une voiture comme dans Fast and Furious, mais en fait non. Elle a débarqué dans le virage au moment où on arrivait, et heureusement qu’on était tous bien sur le trottoir, pas trop près du bord, sinon je pense qu’elle nous aurait écrasé tellement elle a pris le virage vite. Les pneus ont crissé sur la route et, une seconde, j’ai cru que la voiture allait foncer droit dans le mur, mais non, elle est restée sur la route, et elle a disparu sans ralentir une seconde.
– Est-ce que tu as pu voir le conducteur ?
L’enfant secoua la tête.
– Les vitres étaient teintées. Toutes les vitres, même le pare-brise. – C’était quel genre de voiture, à quoi elle ressemblait ? – Elle était grosse, et noire, elle ressemblait à aucune voiture que je connais. Pas vraiment un quatre-quatre, mais une grosse voiture. Une voiture qui coûte cher.
Gary hocha la tête. Il fronçait les sourcils et réfléchissait à ces nouvelles informations.
– C’est sûrement pas quelqu’un de la ville, dit le garçon d’un ton pensif, personne n’a ce genre de voiture, ici, n’est-ce pas ? – C’est vrai, acquiesça Gary d’un ton absent.
– Mais alors, pourquoi quelqu’un qui ne vit même pas ici aurait envie de venir brûler votre maison ?
Gary regarda l’enfant d’un air sombre.
– C’est ce que j’aimerais bien découvrir, dit-il. Jordan était aussi désarçonné que Gary. Un tel acte était forcément personnel, on ne venait pas lancer des cocktails Molotov dans la maison d’un inconnu, à moins d’être complètement dingue. Ou à moins d’avoir été payé pour le faire, peut-être.
– Dis-moi, lança alors Jordan, tu n’aurais pas vu d’autres personnes traîner dans le coin, avant que la maison ne brûle ?
Le garçon regarda Jordan sans comprendre. Gary semblait lui aussi ne pas voir où son ami voulait en venir.
– Tu n’as pas remarqué quelqu'un, qui serait passé dans la rue ? reprit Jordan, à pied, ou bien en voiture ?
Le gamin réfléchit un instant à la question, puis commença à secouer la tête. – Il n’y a pas beaucoup de circulation, par ici, c’est justement pour ça que mes copains et moi on a choisi cet endroit pour… Le garçon s’arrêta soudain à la fois de parler et de secouer la tête. – Quoi ? demanda Gary.
– Maintenant que j’y pense, il y a bien une voiture qui est passée, peut-être dix minutes avant l’incendie. Moins d’une demi-heure en tout cas, ça, c’est sûr. Je me souviens que moi et mes copains on s’est demandé ce qu’il faisait là, parce qu’on commence à être habitués aux gens du coin et qu’on les reconnaît quand ils passent…
– Qui c’était ? le pressa Gary.
– Ben, je suis pas sûr, mais je crois bien que c’était le cuisinier du Chapeau Melon.
– Le quoi ? fit Jordan.
Mais apparemment, Gary, lui, comprit aussitôt de quoi il s’agissait, car il reprit la parole avant que l’enfant n’ait eu le temps de répondre : – Il est passé dans ma rue ce midi ? Tu en es sûr ? – Je vous l’ai dit, je suis pas certain. Mais je crois que c’était lui. C’est là-bas que j’achète mes sandwichs, j’habite dans la même rue, et sa voiture, un genre de pick-up rouge, est toujours garée devant. Gary leva lentement la main pour la porter à son front, comme s’il venait soudain de comprendre quelque chose de primordial. – Quoi ? demanda Jordan, frustré de ne plus rien comprendre à ce qu’il se passait, qu’est-ce qu’il y a, Gary ? C’est qui, ce cuisinier, tu le connais ? – On le connaît tous les deux, Jordan, fit Gary, le cuisinier du Chapeau Melon, c’est Erik Pacey.
IV
Après avoir remercié le garçon du coin de la rue pour ses informations, Gary et Jordan retournèrent à la voiture. Ils avaient connu Erik étant gosses, et Jordan n’avait plus entendu parler de lui depuis bien longtemps.
– Pourquoi Erik viendrait se balader dans ma rue, alors qu’il habite à trois pâtés de maison d’ici ? demanda Gary en ouvrant sa portière.
– C’est forcément une coïncidence, tempéra Jordan, qui ne voyait vraiment pas ce qu’Erik Pacey venait faire dans cette histoire. – Peut-être, ou peut-être pas, dit Gary.
Ils montèrent tous deux en voiture, et Gary démarra. – Je crois que je vais aller lui rendre une petite visite, tu viens avec moi ? – Pourquoi pas ? répondit Jordan en haussant les épaules. Après tout, ce n’était pas comme s’il avait autre chose à faire. Ils roulèrent en silence pendant une minute ou deux puis, se décidant à poser la question qui lui brûlait les lèvres, Jordan demanda :
– Pourquoi tu penses qu’Erik pourrait avoir quoi que ce soit à voir là-dedans ? Est-ce que vous vous êtes revus, depuis… – Pas vraiment. Comme tu le sais, il a fait son possible pour nous éviter, après l’accident, et ça n’a pas changé maintenant que nous sommes adultes. C’est pour ça que cela me semble si étrange qu’il se soit retrouvé dans ma rue cinq minutes avant que ma maison n’explose… – Mais il n’aurait aucune raison de faire une chose pareille, Gary. – T’en es bien sûr ? Après tout, il n’a peut-être pas digéré ce qui est arrivé il y a toutes ces années. Quand on y pense, il est même le mieux placé pour nous haïr, tous les trois. Nous avons failli le tuer, Jordan, c’est pas le genre de trucs qu’on oublie.
À cela, Jordan ne trouva rien à répondre.
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