Une dette à payer
Epilogue
Épilogue
Malgré la bizarrerie de toute cette situation, les nouvelles successives qui arrivèrent à Milford passèrent plutôt bien chez les habitants de la ville. D’abord, ils apprirent que Jonas Marshall, leur shérif depuis presque cinq ans maintenant, avait été arrêté, ainsi que son frère, pour tentative de meurtre sur la personne de l’adjoint du maire. Les gens, en apprenant la nouvelle, ouvraient de grands yeux étonnés, puis se mettaient à hocher la tête d’un air entendu. Évidemment, se disaient-ils, Gary Baker et Jonas Marshall se détestaient quasiment depuis qu’ils étaient nés, il fallait bien qu’un truc de ce genre finisse par arriver. Et puis, comme chacun le savait aussi, les Marshall se croyaient tout permis à Milford, et à force de se croire supérieurs aux autres il n’était pas non plus bien étonnant qu’un truc comme ça ait fini par se produire. Personne à Milford n’avait jamais porté les jumeaux dans son cœur, et peu de gens appréciaient le fait que l’un d’eux soit shérif, c’est donc avec un calme acquiescement qu’ils accueillirent Bryce Tanner, lorsqu’il annonça qu’à moins que quelqu’un ne s’y oppose, il reprendrait le poste. Tanner était fait pour ce job, disait-on, c’était l’évidence même.
La deuxième nouvelle à tomber sur la ville fit un peu plus de remous, parce que bien plus incroyable : Chuck Stall, condamné pour le meurtre de sa femme et de sa belle-mère, et que tout le monde avait copieusement arrosé d’insultes pendant des mois, était finalement innocent. Les deux hommes arrêtés chez Alice Vance, qui étaient bel et bien des tueurs à gages, anciens militaires et recherchés dans des tas d’autres endroits, ne s’étaient pas fait beaucoup prier avant d’avouer leurs méfaits. L’incendie de la maison de Gary, le tabassage en règle de Jordan et, surtout, les meurtres d’Olivia et de Ruth. Ils donnèrent des détails cruciaux sur la façon dont cela s’était passé, et cela fut suffisant pour faire innocenter Chuck. Les deux tueurs expliquèrent avoir été embauchés par Alice Vance pour exercer une sorte de vengeance dont ils n’avaient pas les détails. En revanche, s’ils se montraient bavards sur certaines choses, il y en avait d’autres pour lesquelles ils restaient obstinément muets. Comme, par exemple, leurs deux complices, puisqu’ils avaient été quatre à manquer de tuer Jordan à coups de poings. Tanner était persuadé qu’ils étaient aussi quatre lorsqu’ils avaient tué les deux femmes Marshall. Mais, quoi qu’on leur dise, les tueurs s’obstinèrent à protéger leurs deux collègues, ne délivrant aucune information à leur sujet.
Plus important encore, ils refusèrent de dire un seul mot à propos de l’antiquaire. Ce dernier était introuvable, sa boutique avait été entièrement vidée en un temps record. Pire, l’appartement du dessus, où cet homme était censé avoir vécu pendant six mois, et qui fut fouillé par Tanner, laissa à ce dernier la très nette impression que l’endroit était resté totalement inoccupé pendant tout ce temps, comme si l’antiquaire n’avait jamais mis les pieds ici, comme s’il n’y avait jamais vécu. Personne ne l’avait vu partir, il s’était tout bonnement évaporé dans l’air, semblait-il. Chaque fois que Tanner avait tenté, en vain, de questionner les mercenaires au sujet de cet homme mystérieux, il avait remarqué une lueur de crainte dans leurs yeux, une sorte de terreur superstitieuse, comme les enfants qui ont peur du croque-mitaine. Il comprit qu’il n’avait aucune chance de tirer quoi que ce soit d’eux concernant l’antiquaire, ils étaient trop effrayés pour parler. On chargea les deux tueurs à gages des meurtres, eux-mêmes commandités par Alice Vance. Lorsque le procès se mit en branle, il devint le sujet à scandale du moment, celui dont tout le monde parlait. Alors que les avocats de la défense plaidaient la peine de mort, il restait encore la possibilité que les deux hommes n’écopent que d’une peine de prison à vie, en plaidant coupable. Il se pouvait aussi qu’ils parviennent à un compromis intéressant s’ils se décidaient à dévoiler l’identité de leurs complices. L’affaire tourna court, cependant : Tandis que les délibérations du procès battaient encore leur plein, les deux mercenaires furent tués d’un coup de couteau par un autre détenu de la prison où ils attendaient le verdict. Jordan était de plus en plus persuadé que ces hommes avaient été engagés par l’antiquaire, et non par Alice Vance ; en fait, il était persuadé que tout, du début à la fin, avait été orchestré par cet homme étrange, et qu’Alice Vance, comme tous les autres, n’avait été qu’un pion dans son jeu. Lorsqu’il apprit la mort des deux assassins, un frisson le parcourut. L’antiquaire couvrait ses traces, et maintenant plus personne ne pouvait remonter jusqu’à lui.
Chuck fut libéré de prison deux mois après l’arrestation des véritables assassins. De façon assez amusante, si le processus visant à faire condamner un coupable prenait parfois des années, celui ayant pour but de relâcher un innocent était relativement court. Comme si le système judiciaire en comprenant qu’il avait commis une erreur, s’empressait d’éjecter l’élément encombrant de ses rouages pour retrouver équilibre et harmonie. Et si, pendant tout le temps qui précéda la libération de Chuck, tout le monde fit des gorges chaudes de cet incroyable retournement de situation, au moment où le sujet de toutes les conversations arriva en ville les racontars se calmèrent subitement. Bien sûr, Chuck eut droit à son lot de regards en coin et de chuchotements sur son passage, mais personne ne lui fit la moindre remarque. C’était comme ça, à Milford, on ne se mêlait pas des affaires des autres, en tout cas pas ouvertement.
Pour le plus grand bonheur de tous, les Marshall quittèrent définitivement la ville durant le procès des jumeaux. Harry Marshall, le patriarche, mit sa maison en vente avant de prendre le large, emportant dans ses bagages sa belle-fille, Robin, désormais seul membre restant de sa famille. Il tenta bien de récupérer aussi sa petite-fille, mais le retentissement du procès de ses fils, ainsi que le statut de victime d’injustice de Chuck l’en dissuada rapidement, et il finit par partir sans un regard en arrière. Une grande partie de la ville lui appartenait toujours, mais il y avait tout à parier qu’il gérerait désormais ces affaires-là de loin en loin, et de manière indirecte, ce qui ravissait tout le monde. Dans l’esprit des gens, c’était un peu comme si le geôlier prenait le large en laissant à ses prisonniers les clefs de la prison, et le soin d’en faire ce qu’ils voulaient.
Un soir, environ une semaine après le retour de Chuck, le trio se retrouva en bordure de la ville, dans ce terrain vague qui avait été, autrefois, une décharge. Jordan arriva le premier et, alors qu’il soulevait la terre de ses bottes, les mains enfoncées dans les poches, des phares balayèrent le terrain vague. C’était Gary. Il avait fait réparer sa voiture, mais il n’avait échappé à personne qu’il conduisait de manière plus prudente, maintenant. Pas beaucoup plus, mais un peu. Il se gara derrière Jordan, et le rejoignit. – Où est…
C’est alors qu’ils entendirent un bruit de conversation, au loin. Plus précisément, la voix d’un homme et les babillages joyeux d’un enfant. Quelques secondes plus tard, Chuck débouchait d’une ruelle transversale, accompagné de sa fille, assise dans une poussette. Chuck sourit en les voyant, et leur fit un petit signe de la main. Juliette imita son père tout en regardant les deux hommes avec curiosité.
Tous trois se saluèrent chaleureusement, puis s’écartèrent l’un de l’autre pour mieux s’observer. Chuck n’avait pas bien changé, depuis la dernière fois que Jordan l’avait vu. Il avait toujours une tête ronde et sympathique au-dessus d’épaules larges. Des rides étaient apparues, soulignant ses yeux et lui creusant le front, probablement les traces indélébiles de toute l’horreur qu’il avait dû traverser, de l’assassinat de sa femme à son séjour dans le couloir de la mort.
– Merci, fit Chuck, qui avait attendu de revoir ses amis au calme pour enfin pouvoir le leur dire, merci beaucoup, les gars. Vous m’avez sauvé la vie, et c’est rien de le dire.
– Hé, on avait un pacte, non ? rétorqua Gary en lui donnant une tape sur l’épaule.
– Ouais, renchérit Jordan avec un sourire, c’est ce que font les amis. Chuck avait les yeux brillants. Un large sourire, le même qu’il y avait dix ans, illumina ses traits.
– Et on s’en est sortis ! s’exclama-t-il, encore une fois, on s’en sort tous les trois, pour finir.
Les deux autres hochèrent la tête. Ils savaient que Chuck pensait à Olivia, et que les larmes qu’il versait étaient pour elle. Juliette s’agitait dans sa poussette, elle tentait de décrocher sa ceinture pour descendre. Chuck essuya ses larmes et se baissa pour la détacher. – Comment vous allez ? demanda-t-il, pour vous non plus, ces dernières semaines n’ont pas été de tout repos…
– Tu peux le dire, fit Gary en souriant.
– On va tous bien, dit Jordan, on va tous très bien. Et c’était vrai, même Jo s’était complètement remise de sa troublante mésaventure. Elle ne se rappelait toujours pas de cette fameuse nuit où elle avait disparu des radars et, d’après Gary, il lui arrivait de se réveiller dans son lit, terrorisée par un cauchemar dont elle n’avait aucun souvenir. Mais même cela arrivait de moins en moins souvent, et elle était redevenue la Jo que tous connaissaient, ce qui était un grand soulagement. – Je veux aller jouer là-bas, Papa, disait Juliette en tentant d’échapper à son père, je veux aller jouer dans le sable…
Elle pointait du doigt un petit monticule de terre, un peu plus loin. – Ce n’est pas du sable, chérie, répondit patiemment Chuck, c’est de la terre, c’est sale.
– Mais…
– Tu ne veux pas salir ta nouvelle robe, n’est-ce pas ? Juliette parut réfléchir, baissa les yeux sur sa robe jaune citron puis, les relevant sur son père, secoua la tête.
– Bien, fit Chuck.
Il la prit dans ses bras et se redressa. Juliette regarda à nouveau les deux hommes avec qui discutait son père. Elle reconnaissait Gary, qu’elle avait vu il n’y avait pas si longtemps, mais Jordan était un total inconnu pour elle.
– C’est qui, Papa ? demanda Juliette, avec un culot que seuls les enfants de moins de cinq ans possèdent aussi naturellement. – Ça, répondit Chuck avec un sourire, c’est Jordan James, chérie. Il est très, très célèbre.
– Ah bon ?
– Oh, oui, c’est la vedette de la ville. D’ailleurs, il va falloir que tu me dédicaces mes BD avant de partir. Je les ai toutes, tu sais. – Ça me fait plaisir de l’entendre, répondit Jordan en le remerciant d’un hochement de tête.
– Tu pars quand, au fait ? demanda Gary.
– La semaine prochaine, je pense. Je n’ai pas encore de date précise.
– T’as un truc sur le feu, dis-nous ? fit Chuck. Jordan eut un sourire énigmatique. Une nouvelle histoire commençait en effet à prendre forme sur le bureau de sa chambre, chez Coleman. Les images sans aucun lien qu’il avait griffonnées depuis son retour à Milford avaient fini par lui sembler revêtir un sens, assemblées dans le bon ordre. Une histoire qui avait un goût de nostalgie, un goût d’enfance, et qu’il trouvait bien propre à l’atmosphère qu’il sentait régner ici, à Milford. – Tu reviendras nous voir, n’est-ce pas ? demanda Gary en souriant. – Évidemment, répondit aussitôt Jordan.
– Les Trois Mousquetaires, fit remarquer Chuck, souriant mais néanmoins l’air sérieux.
Jordan acquiesça gravement. À vrai dire, il avait même songé, pendant un moment, à rester vivre à Milford. Qu’avait-il de si important à retrouver chez lui, après tout ? Mais il avait le sentiment diffus que la ville de son enfance devait rester la ville de son enfance, que s’il emménageait définitivement ici, elle perdrait ce côté précieux qu’elle avait, cette magie qui faisait qu’il avait l’impression de plonger dans un autre monde, lorsqu’il revenait ici. Ce n’était pas quelque chose qu’il pouvait expliquer à Gary et à Chuck, il avait déjà assez de mal comme ça à se l’expliquer à lui-même. Mais il reviendrait, oh ça oui, il n’était pas prêt à laisser cette ville derrière lui.
– Cet endroit, il mérite mieux, dit soudain Chuck en regardant tout autour de lui.
Gary hocha la tête.
– Je suis content que tu en parles, parce que j’ai décidé d’entamer des démarches pour faire construire un parc pour enfants, ici. – Super ! Qu’est-ce que t’en dis, Juliette, ça te plairait, un parc pour enfants ?
– Avec des toboggans ?
– Des tas de toboggans, acquiesça Gary, de toutes les couleurs. La petite fille eut un large sourire, qui n’était pas sans rappeler celui de son père. Un silence s’installa entre eux alors que chacun appréciait ce moment de calme retrouvé.
– Très bien, reprit finalement Gary, va et fais fortune, Jordan, pendant qu’on te regarde et t’encourage d’en bas !
Le ton inhabituellement – et peut-être involontairement – poétique de Gary les surprit tous, si bien qu’avant de pouvoir s’en empêcher Chuck éclata soudain de rire. Toujours aussi contagieux qu’il y avait dix ans, ce rire provoqua bientôt celui des deux autres. Les trois hommes s’esclaffèrent en chœur comme pour mieux exorciser les moments difficiles qu’ils venaient de vivre, formant un cercle au milieu de ce terrain vague qui, pour une fois encore, sembla retrouver toute sa magie.
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Annabelle Blangier