Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 23 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 17.1

III

Alors qu’ils remontaient l’allée menant à la maison d’Alice Vance, Jordan se demanda s’ils n’étaient pas en train de faire une erreur. Après tout, ils n’avaient quasiment rien pour relier cette Alice Vance à leurs récents déboires, rien à part le fait qu’elle ait vécu à Milford durant leur enfance et qu’elle soit revenue peu avant que les incidents ne commencent. Cela semblait vraiment très mince. Pourtant il semblait être le seul à s’en rendre compte, Gary étant bien trop furieux et inquiet pour se poser encore la moindre question. Il les devança sur le chemin jusqu’à la maison, et frappa trois fois à la porte.

– Garde ton calme, Gary, murmura Jordan en le rejoignant, n’oublie pas qu’on est juste là pour poser des questions, pour l’instant. – Et qu’est-ce que tu t’attends à ce que je fasse d’autre ? demanda Gary, tout en faisant un pas de côté pour jeter un œil par la fenêtre. – J’en sais rien, je voulais juste m’assurer que tu te souvenais qu’on n’avait aucune preuve que cette femme ait quoi que ce soit à voir avec… – Je sais, Jordan, le coupa sèchement Gary, je sais. – Chut, intima Erik à côté d’eux, j’entends quelque chose. Ils tendirent l’oreille et, en effet, des pas approchaient depuis l’autre côté. Elle était chez elle. Quelques secondes plus tard, ils l’entendirent déverrouiller la porte, puis ouvrir. Alice Vance se trouvait en face d’eux, et les dévisageait d’un air vaguement interrogateur. – Bonjour, fit-elle.

Jordan sentit tout de suite que quelque chose clochait. Elle devait être âgée d’une trentaine d’années, pourtant les rides sur son front et les quelques mèches blanches au niveau des tempes auraient pu laisser penser qu’elle était bien plus vieille, sous une autre lumière. Ses longs cheveux noir-corbeau encadraient magnifiquement son visage, et rendaient ses yeux d’un bleu très foncé encore plus sombres. Le problème venait justement du regard qu’elle posait sur eux. Elle ne semblait pas surprise de les voir, pas vraiment, comme si elle avait su qu’ils arrivaient. Comme si elle les attendait.

– Alice Vance ? demanda Gary.

– Oui, c’est moi. Et vous, qui êtes-vous ?

Elle les regarda tour à tour, et Jordan décela quelque chose, dans ces yeux sombres, quelque chose qui lui donna l’impression que non seulement elle les connaissait, mais qu’en plus elle les détestait. Cette légère plissure inconsciente des lèvres ressemblait fortement à une grimace de dégoût, à ses yeux. Était-il paranoïaque ? Imaginait-il toutes ces choses, ou bien les autres les voyaient-elles aussi ?

– On aimerait discuter avec vous de quelque chose, expliqua Erik d’un ton posé, c’est assez important, en fait ce pourrait-être une question de vie ou de mort.

– De vie ou de mort pour qui ? demanda-t-elle d’un ton légèrement amusé. – Laissez-nous entrer, d’accord ? intervint Gary, d’un ton un peu trop brusque pour une simple requête.

Alice tourna ses yeux sombres vers lui et le fixa pendant plusieurs secondes sans rien dire. Gary ne cilla pas, un peu plus déterminé à chaque seconde qui passait que cette femme était la personne qu’ils recherchaient. Il y avait de la folie dans son regard. Finalement, Alice Vance recula et, retenant la porte, s’effaça pour les laisser passer.

– Entrez-donc, les invita-t-elle.

Gary ne se le fit pas dire deux fois, il s'engouffra dans la maison comme s’il s’attendait à trouver Jo assise dans le salon, pieds et poings liés. Erik le suivit, imité par Jordan. Alors que ce dernier passait devant Alice, il crut surprendre un léger sourire sur ses lèvres, et se demanda soudain s’ils n’étaient pas en train de plonger directement dans un piège. Mais il était trop tard pour s’en soucier ; Alice referma la porte derrière eux, et dit : – Avancez jusqu’au salon, et nous discuterons.

IV

Un homme se tenait derrière le comptoir, et il salua Jonas d’un léger signe de tête lorsqu’il entra dans la boutique. Grand, mince et les cheveux en bataille, il lui fit tout de suite penser à une espèce d’épouvantail humain. Jonas lui rendit son salut puis parcourut la boutique du regard. C’était un vrai foutoir ; les étagères croulaient sous des bibelots poussiéreux, sans âge et dont, pour la plupart, Jonas ne voyait aucune utilité. Il se tourna vers les objets exposés en vitrine. Ce n’était pas la corde à sauter d’Olivia, évidemment, celle de sa sœur devait traîner quelque part chez ses parents, rangée dans un carton avec les autres vieux jouets de la famille. N’empêche, c’était exactement la même, et quelle drôle de coïncidence qu’il tombe là-dessus juste après avoir rêvé de cette corde à sauter…

– Vous êtes le shérif Marshall, n’est-ce pas ? demanda soudain le brocanteur.

– Oui, c’est moi, répondit Jonas en tournant les yeux vers l’homme. Évidemment, cela n’avait pas été bien difficile pour lui de deviner ça, compte tenu du fait que Jonas portait son costume et son badge. Alors qu’il plongeait son regard dans celui du brocanteur, Jonas eut soudain envie d’en savoir un peu plus sur cet homme.

– Ça fait longtemps que vous tenez cette boutique ?

– Oh, je la tiens depuis la nuit des temps, ou c’est en tout cas l’impression que cela me fait, parfois, répondit le brocanteur. Il lui adressa un sourire qui plissa encore plus ses yeux en amandes, le faisant un instant ressembler à un chat.

– Mais si vous vous demandez si cela fait longtemps que je la tiens ici, à Milford, la réponse est non. Je suis arrivé il y a un peu plus de six mois. Jonas hocha lentement la tête. Voilà la raison pour laquelle il n’avait jamais entendu parler de cette boutique.

– En vérité je pense que je ne vais plus rester très longtemps dans le coin, continua l’homme d’un ton songeur.

– Ah oui ? demanda Jonas, les affaires ne sont pas bonnes, ici ? – Oh, ce n’est pas le problème. Pour tout vous dire il se trouve qu’elles ont été plutôt bonnes, j’ai conclu quelques affaires assez… prometteuses, ici. Mais je suis un voyageur, je ne reste jamais bien longtemps au même endroit. Il fut un temps où les gens de mon espèce ne faisait que se déplacer de village en village, transportant leurs produits dans une simple caravane, ou une roulotte, vivant sans cesse sur les routes. Aujourd’hui, les temps ont changé, mais peut-être pas tant que ça. Il y a d’autres endroits, d’autres personnes que j’aimerais beaucoup pouvoir faire profiter de mes produits. Je pressens simplement qu’il sera bientôt temps pour moi de reprendre la route, vous comprenez ?

– Bien sûr, répondit Jonas, bien que n’ayant pas la moindre idée de ce que cet homme était en train de lui raconter.

À vrai dire, il commençait même à se demander pourquoi il était entré dans cette fichue boutique. Il avait des choses importantes à faire, des questions à régler, alors pourquoi diable perdait-il son temps ici ? – Elle vous rappelle des souvenirs ? demanda soudain le brocanteur. – Pardon ?

– La corde. Je vous ai vu la regarder depuis l’extérieur. Vous sembliez… sous le choc.

– C’est… c’est une longue histoire, marmonna Jonas. Le brocanteur hocha la tête. Son sourire ne quittait plus son visage. – Approchez un instant, shérif, vous voulez bien ? – En fait je dois… commença Jonas en relevant les yeux. Mais alors que son regard croisait celui de l’homme, il s’interrompit. Une étrange torpeur le saisit soudain, comme s’il venait de recevoir une injection de morphine. Toujours souriant, le brocanteur lui fit signe d’avancer. Jonas vit sa vision vaciller étrangement, et il crut qu’il était en train de s’évanouir, avant de s’apercevoir que ses pieds s’étaient mis en mouvement et qu’il avançait en direction de l’étrange antiquaire.

V

– Vous habitiez ici avant, n’est-ce pas ? attaqua Gary sans préambule. Ils étaient tous réunis dans le petit salon d’Alice. Il y avait un canapé bleu pâle ainsi qu’un fauteuil, mais aucun d’eux ne s’assit. Ce n’était pas le genre de conversation qu’on avait autour d’une tasse de thé. – C’est exact, répondit calmement Alice.

Elle faisait face à Gary, et bien qu’elle ait conservé un masque d’amabilité, cette lueur mauvaise brillait toujours dans ses yeux, couvant Gary du regard comme si elle voulait le faire prendre feu. De son côté, Gary avait les bras croisés sur sa poitrine et l’observait d’un air dur. Il ressemblait à un flic interrogeant son suspect numéro un.

– Dans le même immeuble que moi, et Erik. Vous vous souvenez de nous ? – Est-ce que vous vous souvenez de moi ? rétorqua Alice. Gary ne trouva rien à répondre à cela. Jordan prit le relais.

– Écoutez, commença-t-il, tout ce qu’on veut savoir c’est si… nous voulons juste savoir la vérité.

Alice tourna les yeux vers lui.

– La vérité ? répéta-t-elle d’une voix hargneuse, celle que vous auriez dû connaître il y a dix ans, vous voulez dire ? Celle dont vous n’avez même pas eu conscience, parce que vous vous en fichiez ? – Si on arrêtait ce petit jeu, maintenant ? l’interrompit Gary d’une voix forte.

Comme celui d’un serpent, le regard d’Alice oscillait de l’un à l’autre, sa tête se tournant tantôt vers Jordan tantôt vers Gary. Lorsque ce dernier prit la parole, elle tourna aussitôt les yeux vers lui. Elle semblait si emplie de haine que Jordan s’attendait à tout moment à la voir cracher du venin, et pourtant elle restait tellement calme. Elle sourit à Gary et fit un pas vers lui. Seul le canapé les séparait désormais.

– Es-tu sûr de vouloir arrêter de jouer, Gary ? demanda-t-elle dans un murmure qui les fit tous frissonner, pourtant, tu aimes tellement les jeux… – Je ne vois pas de quoi…

– Bien sûr que si, tu vois, le coupa-t-elle vivement, je me suis renseignée sur vous depuis mon retour. Tant de petits jeux entre vous. Comme celui où Erik a failli mourir. Ou celui où ce truand a bel et bien perdu la vie. Et combien d’autres, encore, dont vous n’avez même pas conscience ? – Comme vous ? demanda Gary à voix basse.

Elle sourit.

– Qu’est-ce qu’on a fait ? demanda Jordan, qui n’était pas du tout sûr de vouloir le savoir.

– Ça n’a pas d’importance, répliqua Alice d’un ton haché. C’est trop tard maintenant. J’ai tout perdu à cause de vous quatre.

– Et c’est pour ça que Chuck est en prison, n’est-ce pas ? demanda Gary d’un ton dur, vous avez tout perdu, alors il a fallu que lui aussi perde tout ? Elle ne répondit pas et se contenta d’esquisser un petit sourire. Gary la dévisagea un instant sans rien dire puis, à demi-voix, il demanda : – Et moi ?

Alice resta une nouvelle fois silencieuse, l’air amusé. N’y tenant plus, Gary fit le tour du canapé et l’attrapa violemment par les épaules. – Où est-elle ? lui cria-t-il au visage, où est Jo ? Alice ne se laissa pas impressionner, elle ne fit aucun effort pour se dégager de la poigne de Gary et ne cilla pas un seul instant. Par réflexe, Jordan s’était élancé vers eux au moment où Gary avait empoignée la jeune femme. Il s’arrêta à une distance prudente, prêt à intervenir si jamais les choses dégénéraient.

– Je ne vois pas de quoi vous parlez, finit par répondre Alice. – Ne me prenez pas pour un imbécile. Elle a disparu et je sais que ça a quelque chose à voir avec vous, alors dites-moi ce que vous lui avez fait ! – Si tu veux le savoir commence dont par me lâcher, ordonna Alice d’un ton sec.

Gary sembla hésiter un instant entre lui obéir ou bien serrer plus fort, jusqu’à lui faire mal et faire disparaître la lueur narquoise dans ses yeux. Mais la vie de Jo était peut-être en jeu, ce n’était pas le moment de se montrer impulsif. Il lâcha les bras d’Alice et fit un pas en arrière tout en la fixant d’un regard noir.

– Voilà qui est mieux, fit Alice.

– Où est-elle ? répéta inlassablement Gary.

– Ne t’inquiète pas, il ne lui est rien arrivé. Elle va bien, Gary, et si tu restes sage elle continuera à aller bien.

Gary serra les poings. Il respirait fort et il était évident qu’il faisait de gros efforts pour ne pas se jeter à nouveau sur Alice. Alors que Jordan observait la jeune femme, il crut la voir jeter un coup d’œil derrière l’épaule de Gary, mais avant qu’il ait eu le temps de comprendre ce qu’elle cherchait du regard, Erik prit la parole.

– Comment ? demanda-t-il, comment avez-vous été capable de mettre tout ça en place ?

Alice tourna les yeux vers lui. Alors qu’elle l’observait, son regard s’adoucit légèrement.

– Tu es comme moi Erik, dit-elle, tu es une victime toi aussi. Je ne l’ai appris que récemment, mais c’est le cas.

Elle fit un pas vers lui. Erik gardait un air impassible. – J’ai cru que tu étais comme eux, expliqua-t-elle, mais maintenant que je sais, il n’y a aucune raison pour que tu restes mon ennemi. Erik secoua lentement la tête.

– Vous êtes malade, dit-il, vous avez besoin d’aide. Dites-moi, comment avez-vous réussi à mettre tout ça en place toute seule ? Étiez-vous vraiment seule ?

Elle sourit à nouveau et une lueur rusée traversa ses yeux, mais elle ne répondit pas. Gary reprit la parole.

– Dites-moi ce que vous avez fait de Jo, demanda-t-il, si vous me le dites et que je la récupère saine et sauve, je… je témoignerai pour vous, je leur dirai que vous avez coopéré, à la fin, et que…

Il fut interrompu par un éclat de rire glacial. Alice revint vers Gary, la haine brillant à nouveau dans ses yeux.

– Je n’ai pas l’intention de me faire prendre, dit-elle dans un murmure. – Dans ce cas, quoi ? s’exclama Gary, qui perdait patience, que voulez-vous ? Qu’attendez-vous de nous, au juste ?

Alice pencha légèrement la tête sur le côté et, à nouveau, jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de Gary. Cette fois, Jordan vit ce qu’elle regardait : La petite pendule posée sur la table, à côté de la fenêtre. Elle attendait quelque chose. À nouveau, Jordan eut la désagréable impression d’avoir foncé dans un piège.

– Je vais vous dire où est Jo, finit par dire Alice. Elle observa un instant de silence, le temps pour Jordan d’échanger un regard avec Erik. Se demandait-il aussi où était le piège, là-dedans ? – Je vais vous le dire, reprit la jeune femme, parce que je veux que vous partiez. Tous les trois, je veux que vous fichiez le camp de ma maison, je vous ai assez vus.

– Très bien, s’empressa de répondre Gary, on va partir, dites-nous simplement…

– Ferme-la, ordonna Alice sans élever la voix. Gary obéit, la fébrilité le disputant à la colère sur son visage. Après s’être assurée que Gary avait compris qui devait parler et qui devait écouter, Alice reprit :

– Si je vous dis directement où est la fille, rien ne vous empêchera de vous séparer, l’un d’entre vous courra la récupérer pendant que les autres iront chercher la police. L’un d’entre vous aura peut-être même l’idée de rester avec moi pour m’empêcher de m’enfuir. Vous voyez, ce n’est pas du tout ce que je veux.

Gary ouvrit la bouche, mais un regard d’Alice lui intima de rester silencieux, aussi la referma-t-il sans rien dire.

– C’est pourquoi je vais vous donner trois emplacements, continua Alice, un chacun. Jo se trouve dans l’un de ces emplacements, mais il vous faudra aller aux trois pour la retrouver. Ça devrait vous occuper un moment. Un jeu tel que vous les aimez, les garçons, ajouta-t-elle avec un sourire.

Jordan n’aimait pas sa façon de parler, comme si elle récitait un texte. La question était de savoir qui avait écrit ce texte pour elle. – Est-ce que cette façon de faire vous convient ? demanda Alice. Gary hocha la tête.

– Donnez-nous vos adresses, répondit-il.

– Il est possible que Jo soit au Chapeau Melon, le restaurant où travaille Erik.

– Où, au Chapeau Melon ? voulut savoir Gary. – Ne posez pas de question, rétorqua sèchement Alice, tout ce que vous avez à savoir, c’est qu’elle sera très facile à trouver, une fois au bon endroit. Si Jo n’est pas au Chapeau Melon, alors elle sera peut-être dans l’autre restaurant de cette ville, communément appelé Chez Coleman. Ou alors… Elle les regarda tour à tour. Le sourire sur son visage montrait à quel point elle trouvait ce petit jeu divertissant.

– Ou alors elle se trouve dans l’immeuble, finit-elle par dire, celui où tout a commencé. Celui où mon bébé est mort.

Pendant une seconde, rien ne bougea, puis tous trois s’ébranlèrent en même temps. Jordan et Erik se tournèrent vers la porte, tandis que Gary contournait Alice.

– On n’en a pas fini, tous les deux, murmura-t-il entre ses dents alors qu’il passait devant elle.

Alice les suivit du regard alors qu’ils s’engageaient dans le couloir de l’entrée, puis ouvraient la porte pour sortir de sa maison. – J’espère bien que non, souffla-t-elle avec un léger sourire. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où se trouvait Jo, ni si elle était bien à l’un des emplacements qu’elle avait donné aux trois hommes. Cela n’avait pas la moindre importance pour elle. Elle avait fait exactement ce qu’Eldred attendait d’elle, les envoyant là où il voulait qu’ils aillent à l’heure exacte où il voulait qu’ils y soient. Elle faisait confiance à Eldred pour prendre soin du reste. Ce soir, vous serez vengée, lui avait-il promis. Elle avait hâte de voir ça.

VI

Une fois dehors, les trois hommes remontèrent l’allée de la maison avant de s’immobiliser devant la voiture de Gary, qu’ils avaient utilisée pour venir jusqu’ici.

– On fait quoi ? voulut savoir Erik.

– On vérifie les trois endroits qu’elle vient de nous citer, répondit Gary d’un ton décidé, et si jamais elle n’est à aucun de ces endroits, on revient et on la secoue jusqu’à ce qu’elle parle.

– Du calme, intervint Jordan, est-ce que c’est vraiment prudent de faire ce qu’elle nous dit de faire ? Et si c’était un piège ? – Comment veux-tu que ce soit un piège ? demanda Gary, qui était visiblement pressé de se mettre en route.

– Je n’en sais rien. Mais je l’ai vue lancer des regards à l’horloge. Elle attendait quelque chose, je ne sais pas quoi, mais ça ne me dit rien qui vaille. Elle manigance quelque chose, j’en suis sûr. – Et on sait de quoi elle est capable, ajouta Erik dans un murmure. Mais Gary était trop inquiet pour Jo pour pouvoir les écouter. Il dansait d’un pied sur l’autre, tendu à l’extrême. À cet instant, il n’avait qu’une seule envie, avoir Jo face à lui, et pouvoir s’assurer qu’elle était bien saine et sauve comme l’avait promis Alice. Pour le moment, c’était la seule chose qui importait.

– Écoutez, dit-il, j’ai besoin de votre aide, il faut que vous vous rendiez chacun à l’un de ces emplacements. Je pourrais le faire tout seul, mais ça prendrait trois fois plus de temps et, s’il s’avère que Jo n’est nulle part, cette folle risque d’avoir eu le temps de disparaître sans que je puisse lui faire dire où est réellement Jo. Il faut que vous m’aidiez. Jordan et Erik échangèrent un regard hésitant, puis Erik poussa un soupir. – Je vais au Chapeau Melon, dit-il, de toute façon, c’est là que je suis censé être à cette heure, alors…

– OK, dit Jordan, où veux-tu que j’aille ?

– Je vais me charger de l’immeuble, répondit Gary, tu n’as qu’à aller chez Coleman.

– Tu n’as pas l’impression que c’est exactement la répartition qu’elle s’attend à ce qu’on fasse ? demanda Jordan, mal à l’aise. – Peu importe, répliqua Gary avec impatience. Je prends ma voiture, vous pouvez y aller à pied ?

– Je crois pas qu’on ait trop le choix, fit remarquer Erik. – Très bien.

Erik haussa les épaules et commença à se détourner, mais Gary le retint par le bras.

– Je voulais te remercier, fit-il, d’être là, après… – Pas de problème, répondit Erik, c’est ce que font les amis n’est-ce pas ? Gary hocha la tête.

– Le premier qui retrouve Jo appelle les autres ? demanda Jordan. – On fait comme ça, acquiesça Gary.

– Et, les gars ? ajouta Jordan alors qu’ils étaient sur le point de se séparer, soyez prudents, d’accord ?

VII

– Je sais ce que vous cherchez, dit l’antiquaire.

Jonas se trouvait maintenant juste devant l’homme qui, les mains posées à plat sur le comptoir, se penchait vers lui comme s’il avait l’intention de l’avaler tout cru. À cet instant, il semblait à Jonas que cet homme faisait au moins deux mètres de haut.

– Vous cherchez votre revanche, vous cherchez à venger votre famille. Parce que personne n’avait jamais osé vous blesser aussi profondément jusqu’alors.

L’homme parlait d’une voix lente et grave, et cela avait quelque chose de presque hypnotique. À aucun moment Jonas ne se demanda comment cet inconnu pouvait en savoir autant sur lui, à aucun moment il ne songea à lui conseiller de se mêler de ses affaires. Il lui semblait que tout ce qui arrivait était tout à fait naturel, tout à fait normal.

– Mais j’ai déjà eu ma revanche, répliqua-t-il en fronçant les sourcils. – Vraiment ? demanda l’homme en penchant légèrement la tête. Le soleil se refléta dans ses yeux et la pupille se rétrécit, disparaissant presque complètement. Ce ne sont pas des yeux humains, pensa Jonas très calmement.

– Que vous a dit Olivia, Jonas ? demanda l’homme, que vous a dit votre sœur, dans le rêve ?

À nouveau, Jonas fronça les sourcils. C’était exactement ce qu’il avait en tête, avant d’entrer ici, mais maintenant tout semblait brumeux. L’antiquaire esquissa un sourire indulgent, puis il se pencha vers lui et murmura : – Ils sont encore là.

Jonas eut un mouvement de recul, parce que sous ce murmure, comme en écho à lui, c’était la voix de sa sœur qu’il avait entendue, très distinctement. Il sentit un frisson de peur lui hérisser les poils des bras et… – Du calme, Jonas, ordonna l’homme sans élever la voix.

Aussitôt, Jonas se sentit retomber dans cette douce torpeur, et toute inquiétude le quitta. Il regarda l’antiquaire et attendit qu’il reprenne la parole.

– Vous savez de qui elle parlait, dit l’homme.

Jonas commença à secouer la tête, mais s’interrompit en se rendant compte que ce n’était pas une question. Il baissa les yeux sur le comptoir et remarqua distraitement que les mains de l’antiquaire n’avaient rien d’humaines, elles non plus ; les doigts étaient biens trop longs, on aurait dit de monstrueuses serres. Quelque chose affleura sa mémoire. Il savait, en effet, ou, du moins, soupçonnait, l’identité de ce « ils ». – Chuck Stall a déjà été arrêté pour les meurtres, rappela l’homme, comme désireux de l’aider à en venir au fait.

Jonas hocha la tête, entièrement concentré dans ce que l’antiquaire disait. – Il a été jugé coupable, doutez-vous de sa culpabilité ? – Non, répondit aussitôt Jonas.

Cela, au moins, était parfaitement clair pour lui. – Bien. Alors, si Chuck n’est pas l’unique coupable, à votre avis qui sont les autres ?

Jonas leva la tête vers l’homme. Ses yeux s’agrandirent, et sa bouche s’entrouvrit. Il commençait à comprendre, pourtant il ne dit rien, pas encore.

– Laissez-moi reformuler, dit l’homme de sa voix basse et onctueuse, qui, dans cette ville, aurait eu à cœur d’aider ce cher Chuck dans sa sale besogne ? Qui aurait considéré comme un devoir d’aider son ami, quelle que soit la nature de ses actes ?

Le regard plongé dans celui de l’homme qui n’en était pas tout à fait un, Jonas sentit son souffle s’accélérer, alors que sa mâchoire se crispait et ses poings se serraient. Il comprenait, maintenant, il comprenait parfaitement. Le sourire de l’antiquaire s’élargit démesurément. – Et si je vous disais que je sais précisément où ils se trouvent ? lâcha-t-il.

VIII

Cinq minutes après le départ – pour le moins précipité – de Jonas, Eldred se rendit dans l’arrière boutique et décrocha son téléphone. Après avoir composé le numéro, il porta le combiné à son oreille. Alice Vance répondit aussitôt.

– Oui, fit-elle.

– Tout c’est bien passé.

Ce n’était pas une question, il tenait simplement à rassurer Alice sur sa prestation auprès des trois hommes.

– Oui, répéta la jeune femme, et maintenant, qu’est-ce qu'il va se passer ? – Tout est en place, répondit Eldred avec douceur, bientôt, vous serez vengée, Mademoiselle Vance.

Il l’entendit pousser un soupir.

– Merci, murmura-t-elle, merci beaucoup Eldred. L’antiquaire esquissa un sourire, révélant une rangée de dents aussi effilées que celles d’un requin.

– Tout le plaisir est pour moi, Alice, répondit-il, tout le plaisir est pour moi. Après avoir raccroché, il revint dans sa boutique, et la parcourut des yeux. Il était temps de faire ses bagages, sa tâche serait bientôt achevée et cette ville n’aurait plus besoin de lui. Un dernier petit rendez-vous l’attendait, cependant, un rendez-vous qu’il ne voulait pas rater, tant il l’avait attendu depuis son arrivée ici. Ensuite, il pourrait partir, s’évanouir dans la nature comme s’il n’était jamais venu.

Eldred ne doutait pas une seconde que son plan visant à venger Alice Vance fonctionnerait. C’était son métier, après tout, un métier qu’il exerçait depuis très, très longtemps. Il venait en aide aux âmes damnées, oubliées de tous. Il leur apportait ce qu’elles recherchaient. Voilà des mois qu’il tissait les cordes qu’il avait maintenant passées autour du cou des trois hommes. Dans un court moment, la corde se resserrerait d’elle-même autour de leur gorge, et les étoufferait.

IX

Lee ne posa pas la moindre question à son frère, lorsque celui-ci l’appela pour lui demander de l’aide. Il sentit tout de suite que Jonas était dans tous ses états, quelque chose était visiblement arrivé qui l’avait fortement ébranlé. Mais le temps n’était pas aux questions. – J’ai besoin de ton aide, avait dit Jonas.

Et, sans la moindre hésitation, Lee avait répondu : – Que veux-tu que je fasse ?

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