Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 29 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 20.1

III

En voyant la voiture à deux doigts de tomber dans le vide en emportant Gary avec elle, Jordan fit la seule chose qui lui vint à l’esprit : Il accéléra.

– Gary ! hurla Jo à l’arrière.

– Jordan, tu fais quoi là ? demanda Erik d’un ton peu assuré. Bryce Tanner, lui aussi à l’arrière, avait pour sa part déjà compris ce que Jordan comptait faire.

– Attachez vos ceintures, conseilla-t-il en forçant Jo à se rasseoir correctement le temps de lui boucler la sienne. Sans ralentir, Jordan contourna le véhicule de police, qui s’était garée sur le côté, et fonça droit sur l’arrière de la voiture en train de chuter. Jonas et Lee le fixèrent un moment d’un air stupéfait alors qu’il leur fonçait dessus. Ils finirent par comprendre qu’il n’avait pas l’intention de s’arrêter et se précipitèrent vers le bas côté, évitant de justesse de se faire écraser. La voiture de Jordan frappa de plein fouet l’arrière de celle de Gary qui, sous le choc, décrivit un arc de cercle sur la route. Jordan pila et regarda la voiture de Gary se replacer face à la route, craignant qu’elle ne continue à glisser jusqu’à tomber dans l’autre sens. Mais après la poussée exercée par Jordan, la voiture ralentit rapidement. Lorsqu'elle finit par s’immobiliser, son coffre n’était qu’à une dizaine de centimètres du vide dans lequel elle avait failli tomber. Erik se tourna vers Jordan, les yeux ronds. – J’arrive pas à croire que t’aies fait ça, fit-il d’un ton stupéfait. – Fallait bien faire quelque chose, rétorqua Jordan en se massant les côtes. Durant le choc, elles étaient entrées en collision avec le volant de la voiture, et lui faisaient maintenant un mal de chien. Il entendit une portière s’ouvrir et tourna la tête. Jo sortait précipitamment de la voiture, suivie de Bryce Tanner, qui donna une tape sur l’épaule de Jordan en passant. – Bien joué, gamin.

Jonas et Lee se tenaient toujours sur le bas côté et regardaient tout autour d’eux comme s’ils avaient du mal à comprendre ce qu’il venait de se passer. Les deux agents de police semblaient eux aussi un peu dépassés par les événements et se demandaient s’ils devaient arrêter quelqu’un. Jo passa devant les jumeaux sans leur accorder un regard, alors qu’elle se précipitait vers la voiture de Gary. Elle essaya d’ouvrir la portière avant, mais la voiture était verrouillée. Elle s’aperçut alors que la portière arrière, celle qui s’était prise la voiture de Jordan de plein fouet, s’était ouverte sous le choc. Aussitôt, elle s’engouffra à l'intérieur. Gary était à l’avant, l’air un peu secoué après le tour de manège improvisé qu’il venait de vivre. Du sang coulait d’une blessure qu’il s’était faite à la tête, probablement en se cognant quelque part au moment du choc. Il se retourna et, lorsqu’il vit Jo, tout son visage s’illumina de soulagement.

– Jo, fit-il, tu vas bien ?

– C’est plutôt à moi de te demander ça, rétorqua Jo, qui le prit dans ses bras. Tanner avait suivi Jo jusqu’à la voiture. Après avoir vérifié que Gary allait bien, il se tourna vers les deux policiers.

– Messieurs, fit-il, arrêtez ces deux hommes.

– Tu rêves ! s’exclama aussitôt Jonas en faisant un pas en avant. Tanner se tourna vers lui et lui lança un regard froid. – Je ne suis pas au faîte de toutes les lois en vigueur, dit-il, mais je pense qu’une tentative de meurtre est un motif suffisant pour te démettre de tes fonctions de shérif.

– Tu rêves, répéta Jonas, t’es qui, exactement, pour donner des ordres à mes hommes ?

Jordan et Erik avaient rejoint tout le monde au milieu de la route. Jo et Gary, eux, étaient assis sur la banquette arrière de la voiture. Tout en serrant la main de Jo dans les siennes, Gary fixait sur Jonas un regard noir. – T’es fini, Jonas, intervint Erik, quand est-ce que tu vas l’admettre ? – Toi, la-ferme ! cracha Jonas en pointant un doigt rageur sur lui. Et alors même que les deux agents décidaient qu’il était plus qu’évident que leur chef avait perdu les pédales et sortaient leurs armes, Jonas sortit la sienne et la pointa en direction de Gary. Les deux flics mirent aussitôt Jonas en joue, imités par Tanner.

– Il a tué ma mère et ma sœur ! s’exclama Jonas, c’est si difficile de comprendre que je veuille le descendre, bon sang ? – Lâche cette arme, Jonas, fit Tanner.

– Tu me donnes pas d’ordre, rétorqua Jonas d’un ton un peu puéril, j’aurai ma vengeance, même si je dois pourrir en prison pour ça. – Jonas, pourquoi penses-tu que Gary a tué Olivia et Ruth ? demanda Jordan avec étonnement.

– Il en est persuadé, expliqua Gary, qui s’était levé pour se placer devant Jo, et il n’y a pas moyen de le lui retirer de la tête. – Je sais ce que je dis, fit Jonas d’un ton buté, il a aidé Chuck, et même toi, tu les as aidé, peut-être, ajouta-t-il en jetant un regard à Jordan. – Mais pourquoi est-ce que tu penses ça ? répéta Jordan. – On sait bien que vous faites tout ensemble, tous les trois, fit Lee, on sait que vous vous entraidez toujours. – Je saurai la vérité, gronda Jonas, je saurai ce qui est vraiment arrivé ou bien je tuerai tous ceux qui sont susceptibles d’avoir quoi que ce soit à voir là-dedans.

– Jonas, on connaît déjà les coupables du meurtre de ta famille, lâcha alors Tanner d’un ton calme.

Pour la première fois depuis qu’il avait sorti son arme, Jonas détacha complètement son regard de Gary, pour fixer Tanner avec étonnement. – Quoi ?

– Nous les avons arrêtés il y a moins d’une heure. Deux types, et il y en a vraisemblablement deux autres dans la nature, qu’on va tout faire pour attraper. Les mêmes types qui ont incendié la maison de Gary et qui ont failli tuer Jordan.

– Ces types… hésita Jonas, ces types-là existent ? – Évidemment, puisque je te dis qu’on en a deux sous les verrous à l’heure où je te parle. Ils ont avoué, Jonas, ils ont tout avoué, y compris être entrés chez Olivia ce fameux soir, et les avoir tuées, elle et ta mère. – Pourquoi ? demanda Lee, pourquoi faire ça ? Qui sont ces hommes ? Tanner haussa les épaules.

– Ça, dit-il, on le découvrira au procès. Une seule chose est certaine, ils ont voulu faire porter le chapeau à Chuck, qui n’avait rien à voir là-dedans. Tout comme Gary et Jordan, évidemment.

Jonas reporta son regard sur Gary. Sa rage avait disparu, remplacée par un léger trouble.

– Ils… ils ont avoué ? demanda-t-il, ils ont avoué pour Olivia et ma mère ? – Oui, acquiesça Tanner sans une hésitation.

Jonas se mordit les lèvres. L’arme trembla dans sa main, puis il la baissa enfin. Aussitôt, les deux policiers se précipitèrent sur lui et lui prirent l’arme des mains, sans que Jonas ne fasse un geste pour les en empêcher. Ils entreprirent ensuite de passer les menottes à leur chef, ainsi qu’à son frère. Les jumeaux ne bronchèrent pas, bien conscients, cette fois, que la partie était terminée.

– Bien joué, shérif, fit Erik avec une admiration non dissimulée. Lui et Jordan se dirigèrent vers Tanner, qui s’était tourné vers Gary et Jo. – Ça va, vous deux ? demanda-t-il.

– Beaucoup mieux, d’un seul coup, répondit Gary. – Ils ont vraiment avoué ? voulut savoir Jordan, les deux mercenaires… Tanner tourna vers lui un regard pétillant.

– Je n’en sais rien, répondit-il, mais si ce n’est pas déjà le cas, cela ne saurait tarder, n’est-ce pas ?

Jordan eut un sourire épaté.

– Eh, Jordan, tu me dois une voiture, fit remarquer Gary. – Et la mienne, alors ?

– Bon, intervint Erik, si on descendait de cette route de malheur et qu’on retournait chez nous ? Je vous invite tous à déjeuner. Ils acquiescèrent tous en chœur. Derrière eux, les deux policiers avaient fait entrer Jonas et Lee à l’arrière de leur voiture et attendaient de nouveaux ordres.

– Cette fois j’espère que c’est bien la dernière fois que je prends cette fichue route, fit Gary.

– Il vaut mieux laisser ta voiture là, Gary, fit remarquer Tanner, c’est une pièce à conviction.

– Vous en faites pas pour ça, même si je m’étais senti en état de conduire, j’en aurais été incapable, vu que c’est Jonas qui a gardé les clefs. – On va tous prendre ma voiture, dit Jordan.

– Shérif ? Vous venez ? demanda Erik, l’invitation tient aussi pour vous… – C’est très gentil, Erik, mais j’ai du boulot qui m’attend. Le commissariat de Milford n’a jamais accueilli autant de criminels en même temps, et avec l’un d’eux étant le shérif lui-même, je sens que ça va être le bazar. – Je suis certain que vous parviendrez à mettre tout ça en ordre, répondit Erik avec un sourire.

Tandis que Bryce Tanner rejoignait ceux qui se considéraient déjà à nouveau comme ses hommes près de la voiture de police, Erik, Jordan, Gary et Jo se dirigèrent vers la voiture de Jordan. Elle était salement amochée à l’avant, l’une des ailes complètement écrasée, mais elle roulait encore, c’était le principal. Ils redescendirent la route et se rendirent au Chapeau Melon pour y fêter le fait d’être toujours tous en vie. Chacun d’eux avait au fond de lui la sensation diffuse d’avoir triomphé de quelque chose, d’avoir vaincu le destin lui-même, peut-être. Seul Jordan pouvait réellement mettre un visage sur cette entité qui avait joué contre eux depuis des mois. L’antiquaire, bien sûr, l’antiquaire qui n’en était pas un. Il avait pour la première fois entendu sa voix il y avait dix ans de cela, alors qu’il se trouvait dans une posture des plus délicates, et aujourd’hui, il lui avait fait face pour de bon. Les deux fois, cet homme avait failli causer sa mort. Et alors que la nuit était bien avancée et qu’il était étendu dans son lit, cherchant le sommeil, il se prit à prier intérieurement pour que cette fois soit la dernière ; pour que cet homme, qui qu’il soit, ne s’approche plus jamais de lui.

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