Une dette à payer
Chapitre 2
I
Le plus frappant, à Milford, c’était cette impression de vide. Et de grandeur, aussi. Lorsque vous vous retrouviez seul, à pied, au beau milieu d’une bifurcation et que, en faisant un tour sur vous-même, tout ce que vous pouviez voir était ces quatre longues routes, désertes et qui semblaient assez larges pour que quatre voitures y roulent côte à côte, vous ressentiez une impression de petitesse très déstabilisante. Pour Jordan, qui s’était habitué à la foule et l’agitation de New-York, cela avait même quelque chose d’effrayant. Pourtant lorsque, après s’être garé sur le parking en face de l’hôtel de ville et être descendu de sa voiture, il regarda autour de lui, ce sentiment de vertige passa bien vite, remplacé par une impression de sérénité. Il y avait de la place, à Milford, de la place pour marcher et, surtout, de la place pour respirer. Il s’aperçut que, à ses yeux, rien ne valait le calme de cet endroit.
Immobile près de sa voiture, Jordan prit le temps d’observer ce qu’il se passait autour de lui, comme un homme regardant de vieilles vidéos avec une certaine nostalgie. Trois autres voitures étaient garées sur le parking, deux d’entre elles étant des pick-up à l’aspect fatigué. De l’autre côté de la large rue, une femme munie d’un sac à provision marchait sur le trottoir. Jordan la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle entre dans la boulangerie située à quelques mètres. Il reconnaissait cette boulangerie, c’était exactement la même que lorsqu’il était gosse, sauf que les murs étaient maintenant d’un bel orange vif, alors que de son temps la couleur ressemblait plus à un vieux jaune passé. Il se demandait si George Hannigan était toujours au comptoir ; il devait bien avoir dans les soixante-dix ans maintenant mais, ici, la notion de retraite était quelque chose d’assez vague. Deux jeunes d’une dizaine d’années jouaient au football dans un terrain vague non loin. Les terrains vagues n’étaient pas ce qu’il manquait, ici, bien que, de là où il se tenait, Jordan pouvait déjà remarquer que certain de ses anciens terrains de jeux avaient été remplacés par de nouveaux bâtiments. Les nouvelles maisons étaient faciles à reconnaître, avec leurs murets en briques rouges et leurs petits jardins proprets. Elles avaient d’ailleurs quelque chose de déplacé, ici, à ses yeux.
Alors que Jordan se demandait si l’on avait fini par construire quelque chose sur l’emplacement de la décharge qui avait été leur repère, à lui et sa bande, quelqu’un l’interpella :
– Vous cherchez quelque chose, monsieur ?
Jordan se retourna. Un vieil homme se tenait près du pick-up garé à deux places de sa voiture. Ses clefs à la main, il regardait Jordan avec curiosité. Sa question n’avait rien d’agressif, et Jordan ne s’y trompa pas un instant ; personne n’avait jamais rien eu contre les étrangers, ici, simplement, ils étaient très rares.
– Pas vraiment, fit-il avec un sourire, j’observais juste les environs. – Qu’y a-t-il de si intéressant à observer ? demanda le vieil homme. Jordan haussa les épaules.
– J’ai grandi ici, expliqua-t-il, mais je n’étais plus revenu depuis plusieurs années.
L’homme le regarda avec un intérêt accru.
– Ah, vraiment ? fit-il, et quel est votre nom, jeune homme ? – Jordan, répondit-il, Jordan James.
– James…dit l’homme, pensif, comme pour Ellen James ?
– C’était ma mère, acquiesça Jordan. Elle est morte il y a six ans. Le vieil homme hocha la tête.
– Une crise cardiaque, c’est ça ? dit-il.
Jordan acquiesça. Tout le monde restait toujours au courant de tout, ici, à ce qu’il voyait.
– Je m’appelle Harry Glover, dit le vieil homme en s’avançant pour tendre la main vers Jordan, j’ai vécu ici toute ma vie, alors si vous avez grandi ici, on a probablement dû se croiser.
– Certainement, répondit Jordan en serrant la main tendue. Il se remémora soudain ce fameux premier avril où ils avaient décidé d’offrir à tous les habitants un feu d’artifice personnel en lançant des pétards dans leurs jardins, et se demanda si Harry Glover avait eu droit au sien.
– Vous êtes de retour dans un but particulier, monsieur James ? demanda Harry Glover.
– Eh bien, disons que j’ai eu envie de renouer le contact, répondit évasivement Jordan.
– Je vois. Eh bien, je vous souhaite un bon séjour. – Merci, monsieur.
Jordan regarda le vieil homme monter dans son pick-up et démarrer. Alors qu’il quittait le parking, Harry Glover lui fit un petit signe de la main, auquel Jordan répondit. Incroyable comme les choses pouvaient être simples, ici. En apparence, du moins. Abandonnant sa voiture, il traversa la route, et se dirigea vers la ville.
Ses pieds le menèrent directement vers chez lui, sans même qu’il ait eu besoin d’y réfléchir. Après la mort de sa mère, il avait mis la maison en vente, et celle-ci appartenait désormais à un couple et ses deux enfants. Ils avaient repeint les murs en beige, et installé des volets roulants aux fenêtres. C’était toujours sa maison, celle dans laquelle il avait grandi, mais c’en était aussi une toute autre, comme une nouvelle réincarnation. Il y avait une balançoire dans la cour arrière, et même un petit coin de jardin. Lorsqu’il était enfant, sa mère accrochait son linge sur un fil qui traversait cette même cour, et interdisait à Jordan d’aller jouer là-bas de peur qu’il ne salisse ses draps.
Tandis que, depuis le trottoir d’en face, Jordan observait cette maison dont, il en était sûr, il connaissait encore tous les recoins, une voiture s’engagea dans la rue, et s’arrêta à sa hauteur. Le conducteur abaissa la vitre, et Jordan le reconnut aussitôt. Gary Baker n’avait pratiquement pas changé, ses traits étaient simplement devenus plus anguleux, plus matures en quelque sorte. Il y avait toujours cette même assurance dans son regard, et Jordan se souvint de cette lueur qui pouvait parfois se mettre à animer les yeux bleus de son ami, une lueur de défi qui semblait vouloir dire, si tout le monde pense que c’est impossible, alors faisons-le. À cet instant, Gary arborait un large sourire éclatant. – Bon sang, Jordan, j’étais sûr que c’était toi ! s’exclama-t-il. Jordan souriait lui aussi. Il était heureux de le voir, plus heureux qu’il n’aurait jamais pu l’imaginer.
– Salut, Gary, dit-il.
– Monte, proposa ce dernier, il faut absolument qu’on parle un peu. Jordan n’hésita pas une seconde. Il avait très envie de discuter avec Gary, de savoir ce qu’il était devenu, et de se remémorer le bon vieux temps. Et puis, il voulait aussi savoir ce qu’il pensait de ce qui arrivait à Chuck, lui qui vivait visiblement toujours ici. Jordan fit donc le tour de la voiture, ouvrit la portière du côté passager et s’engouffra dedans. C’était une BMW noire à l’air flambant neuf, et Jordan se fit la réflexion que Gary avait visiblement réussi dans la vie. À Milford, ce genre de voiture était une rareté, et que Gary en possède une montrait qu’il n’avait pas changé en grandissant : Il aimait toujours se faire remarquer. – Qu’est-ce qui t’amène ici ? demanda Gary en redémarrant, aux dernières nouvelles, tu vivais à New-York.
– C’est toujours le cas, dit Jordan, si je suis là, c’est pour… Il marqua un temps de silence, et ce fut comme si Gary avait lu dans ses pensées, parce qu’il hocha la tête.
– Il t’a appelé, toi aussi, hein ?
– Chuck t’a appelé ? fit Jordan avec surprise.
– Bien sûr, acquiesça Gary, je me doutais qu’il allait te contacter aussi. Après tout, cette promesse nous concerne tous les trois. Jordan garda le silence. Oui, il aurait dû s’y attendre, lui aussi. Chuck ne l’avait pas appelé lui à l’aide, il avait appelé son ancienne bande à la rescousse, il avait voulu ressusciter le passé.
– Tu crois qu’il a vraiment été piégé ? demanda Gary. – En fait, j’allais te poser la même question. Moi, j’étais loin, tout ça est un peu flou à mes yeux, mais toi…
– Ouais, moi, je vis ici, j’ai été quasiment témoin de ce qui est arrivé. Mais à dire vrai je crois que je suis aussi dans le flou que toi. Gary avait fait le tour du pâté de maisons, et était désormais de retour face à l’hôtel de ville, là où Jordan avait laissé sa voiture. Il se gara juste en face du bâtiment, coupa le moteur et se tourna vers Jordan. – Le problème, c’est que d’un point de vue strictement objectif, il n’y a pas photo. Chuck et sa femme étaient séparés, et puis un soir, on entend des cris, des bruits de lutte dans la maison. Les voisins appellent les flics, et quand ils entrent, c’est le carnage à l’intérieur. Olivia, la femme de Chuck, est étendue sur le sol du salon dans une mare de sang, et sa mère est assise sur le canapé, quasiment coupée en deux. Il y avait une hache par terre, tout près d’Olivia, la hache de Chuck en fait, celle qu’il gardait dans le jardin. Et Chuck lui-même, qui se trouvait debout, figé sur place au beau milieu de ce carnage, du sang plein les mains et l’air complètement sous le choc. D’après ce que j’ai entendu dire, il y avait ses empreintes partout, sur l’arme en particulier. La version de la police, tu as dû l’entendre à la télé : Chuck aurait pas supporté que sa femme le fiche dehors, et il serait entré dans la maison, armé de sa hache, pour en finir une fois pour toutes. Sa belle-mère n'était qu’un dommage collatéral, elle était là, alors il l’a tuée aussi.
Jordan hochait la tête. Il avait entendu cette histoire un bon nombre de fois déjà. Chuck avait été inculpé de meurtre avec préméditation, avait plaidé non coupable, et après un procès de plus de six mois, il avait été déclaré coupable de meurtre avec circonstances aggravantes, et condamné à la peine de mort.
– Est-ce que tu penses qu’il l’a fait ? demanda Jordan à demie-voix. Gary secoua lentement la tête, les yeux perdus dans le vague. – Au début, j’étais persuadé que ce devait être une erreur. Je connais Chuck depuis toujours, enfin, toi aussi tu le connais, comment on pourrait l’imaginer faire un truc pareil, hein ?
– Je vois parfaitement ce que tu veux dire, acquiesça Jordan. – Mais maintenant… J’en sais rien, je me dis qu’au bout d’un moment, lorsque toutes les preuves pointent vers le même homme, c’est qu'il doit être coupable, non ? Sans parler du fait que personne, à part Chuck, n’aurait eu de raison d’en vouloir à Olivia.
– Selon lui, c’était un piège, visant à l’envoyer où il est en ce moment… – Je sais, oui, il m’a parlé de ça, mais qui pourrait bien lui en vouloir au point d’être prêt à massacrer deux femmes pour le faire tomber ? Jordan haussa les épaules.
– Chuck n’avait pas d’ennemis, à ma connaissance. Au contraire, il était plutôt apprécié en ville. Tu sais comment il est, avec ses airs de nounours, il attirait la sympathie de tous. Il avait repris l’épicerie de son père, et s’en sortait plutôt bien. Pas de problèmes d’argent, ou d’alcool, rien de tout ça. Gary semblait consterné par cette histoire ; la tête baissée, il tapotait sur son volant d’un air distrait.
– Vous étiez restés en contact, tous les deux ? demanda Jordan. – On se croisait souvent, ce qui n’a rien d’étonnant ici. Ça nous arrivait de discuter, même si les années nous avaient un peu éloignés. Tu sais ce que c’est…
– Qu’est-ce que tu fais, maintenant ? voulut savoir Jordan. – Eh bien, je travaille ici, fit Gary avec un geste vers l’hôtel de ville, devant eux, je suis l’adjoint du maire.
Jordan émit un sifflement admiratif. À vrai dire, maintenant qu’il y pensait, cela n’avait rien d’étonnant, que Gary ait si bien réussi. Il avait toujours été le plus malin d’eux trois, même si étant gosse son génie se portait plutôt sur les bêtises qu’ils allaient faire que sur les études, et il avait toujours eu cette aisance à plaire aux gens qui avait dû l’aider à parvenir aussi haut. Un jour, nous serons les maîtres du monde, avait-il l’habitude de dire lorsqu’ils étaient gosses. Pour le monde, il ne savait pas, mais pour ce qui était de cette ville, il semblait très près de mettre la main dessus. – Oh je t’en prie, fait pas cette tête, dit Gary avec un sourire un rien embarrassé, pour tous les bouseux du coin, ça peut paraître une carrière en or, mais toi, tu n’es certainement pas dupe, monsieur l’écrivain de New-York !
Ce fut au tour de Jordan de se sentir gêné.
– J’écris des bandes dessinées, rectifia-t-il avec un petit rire, je ne suis pas exactement un écrivain.
– Tu écris des histoires, c’est ce qui importe, dit Gary. J’ai toujours su que tu avais un don pour le dessin, mais pour ce qui est des histoires, ça, ça m’a surpris. J’étais drôlement fier, quand j’ai vu tes BD en vente à la librairie. Gary arborait un sourire joyeux, et Jordan s’aperçut qu’il avait le même collé sur les lèvres. Pouvoir parler ainsi à quelqu’un qui avait tant compté pour lui par le passé lui procurait un sentiment indéfinissable, et de voir de la fierté dans le regard de celui qui avait été son chef de bande le rendait plus heureux qu’il n’aurait su l’expliquer.
– Et pour le reste ? demanda Gary, t’es marié ? – Nan, je… j’ai rien du tout de ce côté-là.
Gary hocha la tête, comme s’il comprenait parfaitement. Et le pire, c’était que Jordan pensait vraiment qu’il comprenait. – Moi non plus. Enfin, ça commence à devenir tout comme à vrai dire, je vis avec cette fille, depuis presque deux ans maintenant. Et bizarrement, plus le temps passe, et plus je me dis que je ne pourrais pas vivre sans elle. Étrange, non ? Alors qu’on dit que c’est plutôt le contraire… – C’est vrai, fit Jordan en riant. En tout cas, je suis content pour toi. Gary semblait sur le point d’ajouter quelque chose, mais il regarda soudain sa montre, et sa bonne humeur légère s’évanouit. – Merde, lâcha-t-il, j’ai un rendez-vous qui était censé commencer il y a exactement six minutes. Il faut absolument que j’y aille, mec. – Pas de problème, dit Jordan, je comprends.
– Écoute, fit Gary, à propos de Chuck… Il t’a demandé de faire des recherches, à toi aussi, n’est-ce pas ?
Jordan hocha la tête.
– Et si tu es ici, j’imagine que c’est parce que cette vieille histoire de pacte te taraude, toi aussi…
À nouveau, Jordan ressentit cette étrange sensation : son vieil ami semblait lire dans sa tête comme dans un livre ouvert.
– Pas mal de choses me taraudent, à vrai dire, dit-il. – Ouais… Tu vas t’installer chez Coleman ?
Coleman était le propriétaire d’un petit restaurant – communément appelé Chez Coleman, on ne se creusait pas trop la tête par ici – qui louait aussi quelques chambres à ceux qui étaient intéressés. Jordan avait plus ou moins eu dans l’idée de s’installer là-bas, mais n’était jusqu’ici pas certain que le vieux Coleman tenait toujours son restaurant.
– C’est ce que j’avais songé faire, répondit-il donc. – Qu’est-ce que tu dirais si je venais te rendre visite là-bas, ce soir ? On pourrait boire un verre, se remémorer le bon vieux temps… Et parler un peu de Chuck, qu’est-ce que t’en dit ?
– Ça me paraît une excellente idée, répondit aussitôt Jordan. – Génial, fit Gary en ouvrant sa portière, à ce soir, alors ? Ils sortirent tous deux de la voiture, et tandis que Gary montait quatre à quatre les marches de l’hôtel de ville, Jordan revint lentement vers sa voiture. Alors qu’il était à mi-chemin, il se retourna juste à temps pour voir Gary ouvrir la porte de la mairie et s’engouffrer à l’intérieur. Il avait l’étrange impression d’avoir été victime d’une sorte de mirage, comme si son esprit avait du mal à accepter ce si brusque retour en arrière. Parce que c’était exactement ce que cela avait été, un retour dans le passé, pas seulement parce qu’il s’était retrouvé face à Gary, mais parce qu’il avait de nouveau ressenti tout ce qu’il ressentait, à l’époque, lorsqu’il était avec son ami. Toute cette joie simple d’être avec quelqu’un qui, il le sentait au plus profond de lui, le connaissait et le comprenait. Il s’était rappelé pourquoi il appréciait tant Gary, pourquoi, étant gosse, il ressentait cette sorte d’admiration pour lui. Parce que Gary était quelqu’un d’intelligent et que cela se sentait dès qu’il ouvrait la bouche, et aussi parce qu’il ne s’en faisait jamais, ne se posait jamais de questions. Lorsqu'ils étaient gamins, Jordan considérait Gary comme quelqu’un de bien, voir d’exceptionnel, malgré sa tendance au diabolisme lorsqu’il s’agissait d’inventer des divertissements, et aujourd’hui, après quelques minutes passées avec lui, Jordan savait que Gary était toujours quelqu’un de bien. Là, dans cette voiture, c'était comme si les dix années qui les séparaient s’étaient évanouies d’un coup, comme s’ils s’étaient vus la veille.
Arrivé à sa voiture, Jordan déverrouilla la portière et entra à l’intérieur tout en jetant un coup d’œil à sa montre. Il était presque trois heures, et la température commençait à se faire lourde. Il avait presque oublié cette sensation presque suffocante que l’on éprouvait, ici, lorsqu’on était au beau milieu de la journée. C’était comme si le soleil au-dessus de vos têtes vous avait pris pour cible et était bien décidé à vous griller sur place. Somme toute, c’était une sensation plutôt agréable, même si Jordan sentait déjà son tee-shirt commencer à lui coller à la peau. Cela rappelait de bons souvenirs, des souvenirs qui en étaient réduits à de simples sensations mais qui étaient peut-être plus forts encore que ceux qu’il gardait pleinement en mémoire. Jordan démarra la voiture et s’engagea sur la route en direction de Chez Coleman, inconscient du petit sourire qui flottait sur ses lèvres.
II
Le restaurant était sensiblement le même que dans ses souvenirs, et il en allait de même pour Coleman lui-même : à part quelques cheveux blancs sur les tempes, il n’avait guère changé. À la réflexion, songea Jordan tout en s’avançant vers le comptoir, quelque chose avait tout de même changé : la cigarette qui, autrefois, pendait toujours entre les lèvres de Coleman, était aujourd’hui absente. Jordan se demanda s’il avait arrêté de fumer ou s’il évitait simplement de le faire à l’intérieur, maintenant que la loi l’interdisait. L’un ou l’autre, cela n’avait pas dû être facile pour lui ; tout le monde avait l’habitude de dire qu’il était né avec une cigarette dans la bouche.
– Bonjour, Monsieur Coleman, dit Jordan en s’accoudant au comptoir. En ce début de matinée, le restaurant était pratiquement vide mis à part les habitués, des amis de Coleman qui ne quittaient quasiment jamais leur tabouret au bar. Jordan leur jeta un coup d’œil et eut l’étrange impression qu’ils étaient exactement les mêmes que la dernière fois qu’il avait regardé à travers la vitre du restaurant, comme s'ils étaient simplement restés assis là pendant dix ans. Coleman était occupé à essuyer des verres, et il leva un regard surpris vers lui en entendant prononcer son nom. – Bonjour, fit-il, est-ce qu’on se connaît, ou bien avez-vous simplement deviné mon nom à partir de celui de mon restaurant ? Jordan eut un sourire.
– J’ai vécu ici dans mon enfance, expliqua-t-il, songeant qu’il allait souvent répéter cette phrase dans les prochains jours, je suis Jordan James, je ne sais pas si vous vous souvenez de moi…
– Si je me souviens ! s’exclama Coleman, vous avez repeint les vitres de mon restaurant avec des œufs deux Halloweens de suite, toi et tes copains ! Jordan se remémora le fameux incident, et se sentit soudain très gêné. Il se demanda si Coleman se sentirait rassuré s’il lui disait que, au départ, Gary avait pensé à de la peinture, mais qu’ils s’étaient rabattus sur les œufs au bout de trois rues après être tombés en pénurie. Combien de devantures de commerçants avaient-ils « repeintes », ces deux années ? La première fois, il y en avait eu une bonne dizaine, toutes recouvertes de jaune d’œuf. La deuxième fois, il y en avait eu moins, parce qu’ils s’étaient fait poursuivre à travers toute la ville par le boucher du coin, qui semblait bien décidé à les écorcher vifs. Réprimant un sourire, Jordan s’efforça de prendre un ton mortifié.
– Je suis vraiment désolé, Monsieur Coleman, je… – Bah, le coupa Coleman en secouant son torchon dans l’air, c’est du passé tout ça. J’imagine que je dois m’estimer heureux que ce n’ait pas été des cailloux. De nos jours, c’est ce que des gamins de votre âge feraient. Jordan lui adressa un sourire soulagé. Un instant, il s’était imaginé que Coleman refuserait de lui louer une chambre à cause de ce vieux grief, et qu’il serait obligé de passer ses nuits dans sa voiture. – Alors, Monsieur James, qu’est-ce qui t'amène par ici ? – Juste l’envie de me remémorer des souvenirs, répondit Jordan d’un ton léger.
– Hum. J’ai appris pour ta mère, bien sûr. C’était il y a combien, cinq ans ? – Six, corrigea Jordan.
– Ah, le temps passe si vite. En tout cas, mes condoléances, jeune homme. C’était une femme courageuse, Ellen, vraiment courageuse… Jordan hocha la tête. Sa mère l’avait élevée toute seule, elle travaillait toute la journée dans une blanchisserie et avait souvent du mal à joindre les deux bouts. L’argent avait toujours été un problème chez les James, et c’était l’une des principales raisons pour lesquelles il avait quitté les environs pour aller dans un bon lycée, puis qu’il était allé à l’université dès qu’il avait appris qu’il aurait droit à une bourse ; il avait toujours eu dans l’idée qu’ainsi il trouverait un travail stable, qu’il deviendrait riche et qu’il offrirait à sa mère tout ce qu’elle méritait. Seulement voilà, à peine avait-il eu le temps de finir ses études que, à seulement cinquante-huit ans, Ellen James avait été victime d’une crise cardiaque. Elle avait vécu assez longtemps pour pouvoir accrocher le diplôme de son fils dans son salon, mais pas assez pour lire sa première bande dessinée. – Je vous remercie, Monsieur, dit Jordan après un silence. Je me demandais si vous louiez encore des chambres…
– Bien sûr ! Je ne peux pas dire que ça m’ait beaucoup rapporté au fil des années, pas beaucoup de touristes dans le coin, mais puisque j’ai des pièces de libres autant en faire profiter ceux qui en ont besoin, n’est-ce pas ? – Parfaitement, acquiesça Jordan.
– Harold va s’occuper de te montrer ta chambre, dit Coleman. Il se détourna et ouvrit une porte derrière lui, avant d’appeler : – Hé, Harold ! Tu veux bien venir par ici, on a un client ! Il y eut un bruit de marches qu’on descend, puis un jeune homme roux à l’allure dégingandée arriva derrière le comptoir. – Tu te souviens peut-être de mon fils, fit Coleman en faisant signe à Harold d’approcher, il est un peu plus jeune que toi, mais… Jordan se souvenait, en effet, même si Harold était deux classes en dessous de lui et qu’ils n’avaient jamais vraiment été amis. Mais c’était une petite ville, ici, et tous les gosses finissaient par se retrouver à jouer au même endroit à un moment ou à un autre. Jordan se souvenait vaguement d’un match de football, où Harold s’était révélé très doué pour dribbler même les plus grands que lui.
– C’est Jordan James, expliquait Coleman à son fils, tu te souviens de lui, j’imagine ?
Harold regarda Jordan avec curiosité, et un sourire fendit ses lèvres. – Bien sûr, fit-il, ça alors, ça faisait une éternité ! Il tendit la main et Jordan la serra, songeant que, s’il fut un temps où Harold était vu par tous comme « le petit Harold », cela avait bien changé aujourd’hui ; il faisait bien deux têtes de plus que lui.
– J’ai lu tes BD, tu sais, disait Harold, une lueur d’admiration dans les yeux, elles sont en bonne place à la librairie, « le gamin du coin qui a réussi », qu’il y a d’écrit. C’est vraiment bon, j’ai adoré. – Merci, Harold, répondit Jordan avec un sourire. – Bon, intervint Coleman, et maintenant si tu montrais sa chambre à Monsieur James, tu veux bien Harold ?
– Bien sûr. Suis-moi, c’est par là.
Jordan suivit Harold jusqu’au fond du restaurant, où une porte menait à un petit couloir, suivi d’un escalier en colimaçon. Ils débouchèrent dans un autre couloir, revêtu d’une jolie moquette beige. Harold s’arrêta devant la première porte, et sortit un trousseau de clefs de sa poche. – Tu ne seras pas embêté, dit-il en cherchant la bonne clef, aucune chambre n’est occupée en ce moment. En fait, elles le sont rarement. La dernière fois qu’on a eu un client, c’était il y a des mois. Une femme, qui est restée juste le temps de se trouver un endroit où loger. Ah, voilà ! Harold tira une clef du trousseau, celle portant le numéro 1 gravé dessus, et ouvrit la porte. Il la poussa puis s’effaça pour laisser entrer Jordan le premier. La chambre était simple et pas très grande, mais d’aspect douillet. Un lit en bois se trouvait au centre, parallèle à la porte. Sur le mur d’en face il y avait une fenêtre et, en dessous, un petit bureau qui avait l’air d’avoir au moins cent ans.
– Voilà, fit Harold en le suivant dans la chambre, là c’est le lit, il y a une armoire juste ici, avec des draps propres sur l’étagère du haut. Ma mère viendra faire le lit dans la journée, et elle apportera aussi tout ce qu’il faut pour la salle de bains…
Harold avait traversé la pièce, et il ouvrit la porte sur la gauche, invitant Jordan à le rejoindre.
– Ici, donc, c’est la salle de bains et les toilettes.
La pièce était minuscule mais propre, elle comportait simplement une cabine de douche et un siège de toilette coincé entre le mur carrelé et la douche. Un tapis au bleu passé mais à l’air moelleux était posé devant la douche.
– Normalement, tu as tout ce qu’il te faut, dit Harold, si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, il te suffit de descendre et de demander. – D’accord, dit Jordan, merci beaucoup, Harold. – Pour ce qui est de payer, il faudra que tu voies avec mon père, mais prends ton temps, y a rien qui presse.
Harold le regardait toujours avec cet air impressionné, et Jordan l’imagina racontant à tout le monde que Jordan James, le dessinateur de bandes dessinées, logeait chez lui.
– Dis-moi, commença le jeune homme, est-ce que, par hasard, quand tu te seras installé, ou plutôt quand tu auras un moment, est-ce que tu pourrais… me dédicacer l’une de tes BD ?
– Bien sûr, répondit Jordan en souriant, avec plaisir. Harold eut un sourire soulagé.
– Cool, merci. Je vais te laisser tranquille, maintenant, si tu as besoin de quoi que ce soit, surtout n’hésite pas.
Harold commença à refaire le chemin vers la porte, mais, au moment d’actionner la poignée pour l’ouvrir, il s’immobilisa. Lorsqu’il tourna à nouveau la tête vers Jordan, toute trace de bonne humeur avait disparu. – J’imagine que tu sais, pour ce qui est arrivé à Chuck Stall, dit-il d’un air sombre.
– Oui, acquiesça Jordan sur le même ton, je suis au courant. – Lui et toi, vous étiez proches, étant gosses, n’est-ce pas ? Jordan hocha la tête.
– Ça m’a fait un choc, d’apprendre ça, fit-il.
– Ouais, nous aussi. Je veux dire, qui aurait pu imaginer une seule seconde qu’il puisse faire une chose pareille…
– Et il n’y a aucun doute que ce soit lui ? demanda soudain Jordan, personne, ici, ne pense que, peut-être…
– Quoi, que c’est une erreur ? dit Harold avec surprise, si c’en avait été une alors quelqu’un aurait bien fini par s’en apercevoir, non ? Jordan haussa les épaules.
– Les erreurs judiciaires, ça c’est déjà vu.
– Oui, j’imagine…
Mais il n’y croyait pas ; ou plutôt n’avait pas envie d’y croire, et Jordan le comprenait très bien : Comment se sentir en sécurité tout en sachant que, du jour au lendemain, vous pouviez vous retrouver sur la chaise électrique pour un crime que vous n’aviez pas commis ?
– Écoute, finit par reprendre Harold, tout ce que je peux te dire, c’est que pas mal de gens n’y ont pas cru au début, mais que ce nombre s’est réduit à mesure que l’affaire prenait de l’ampleur, et qu’on entendait toutes ces horribles choses à la télé. Moi, je peux vraiment pas te dire, ça c’est passé à l’autre bout de la ville et j’ai rien vu rien entendu, en plus de ça j’ai jamais vraiment connu Chuck autrement que de vue. Maintenant, je sais que certaines personnes, ici, n’ont pas renoncé à le défendre bec et ongles, chaque fois que la conversation se tourne vers lui. C’est sa ville, ici, après tout, c’est bien normal.
Jordan se souvint de Chuck lui disant qu’il n’avait plus aucun ami prêt à se lever pour lui, et songea qu’il serait peut-être surpris d’apprendre que tout le monde n’avait pas encore fait une croix sur lui, ici. – Et qui sont-elles, ces personnes qui croient en l’innocence de Chuck ? demanda-t-il.
Harold haussa les épaules.
– Ses parents, ça c’est sûr. Pour les autres, je pourrais pas dire. Tu dois savoir que le sujet est devenu un peu tabou, ici, d’ailleurs je te conseille de pas trop poser de questions tant que t’es en ville. – Pourquoi ?
– Parce que Chuck n’est pas le seul dans l’histoire. Olivia Marshall et sa mère sont mortes cette nuit là, et elles aussi avaient de la famille dans le coin. Olivia avait deux frères, qui ont promis que si un jour Chuck remettait les pieds ici, ils le tueraient. Ils ont vandalisé l’épicerie où travaillait Chuck, et ont bien fait comprendre à tout le monde qu’ils ne voulaient plus entendre prononcer son nom. Il paraît même que Gary Baker a failli en venir aux mains avec Jonas Marshall. Tu connais Gary, il ne perd jamais une occasion de faire ce qu’il ne faut pas…
Jordan hocha la tête. À aucun moment, jusqu’ici, il n’avait songé à ce problème, il avait été tellement occupé à se demander si son vieil ami Chuck était capable de commettre un meurtre qu’il n’avait pas pensé une seconde aux victimes. Et il les connaissait, il s’en était aperçu la première fois qu’il avait entendu leur nom complet, à la télévision. Plus exactement, il avait connu Lee et Jonas Marshall, des jumeaux qui avaient deux ans de plus que lui et qui, lorsqu’ils étaient gosses, se plaisaient à jouer les brutes épaisses. Le souvenir qu’il gardait d’Olivia était celui d’une petite fille aux cheveux blonds attachés en couettes, une petite fille éblouissante dont le tempérament n’avait rien à voir avec celui de ses frères. Tenter d’imaginer cette même petite fille devenue adulte, se mariant avec Chuck puis se séparant de lui, pour finir aussi tragiquement, lui donnait le tournis. – T’es pas venu simplement ici pour prendre des vacances, n’est-ce pas ? demanda doucement Harold.
Jordan leva les yeux vers lui. Cela semblait n’être qu’une question rhétorique, parce que Jordan voyait bien dans les yeux du jeune homme qu’il connaissait déjà la réponse.
– Tu sais, je sais pas exactement pourquoi t’es venu ici, mais je te le dis, tu devrais laisser tomber. Cette histoire, c’est bien trop… complexe, c’est comme de la glu, tu vois ce que je veux dire ? Plus on essaie d’y comprendre quelque chose, et pire c’est. Et c’est dangereux, aussi, parce que je ne sais pas quel souvenir tu gardes des Marshall, mais je peux te dire qu’ils ne sont pas des gens qu’on a envie de se mettre à dos. Et pour cette fois, on ne peut même pas franchement leur en vouloir, parce qu’il s’agit de leur mère, et de leur petite sœur.
Jordan hocha lentement la tête. Il comprenait, il comprenait parfaitement. Mais il s’agissait aussi de Chuck, et il commençait à ressentir un sentiment étrange : Un membre de sa bande avait été attaqué, et maintenant tous le monde en ville pensait les pires choses de lui. N’était-ce pas à lui de défendre son ami, comme Gary semblait le faire ? De se battre contre les brutes de cette ville, comme au bon vieux temps ? – Pour Chuck, je suis désolé de te dire ça, mais c’est trop tard. C’est trop tard pour lui, tout comme c’est trop tard pour Olivia. Du gâchis, en fait, parce que ces deux là semblaient le couple parfait, et avec la petite qui va maintenant se retrouver orpheline…
– La quoi ? s’exclama Jordan en redressant subitement la tête. Harold le regarda avec surprise.
– Leur fille, répéta-t-il, Juliette. Tu n’étais pas au courant ? – Tu es en train de me dire que Chuck a une fille ? – Ben, oui, je pensais que tu le savais… Mais maintenant que j’y pense, c’est vrai qu’ils n’ont pas parlé d’elle, à la télé, c’est l’avocat des Marshall qui en a donné l’ordre, sa famille voulait qu’elle reste le plus possible en dehors de tout ça…
– Quel âge a-t-elle ?
– Deux ans, je crois. Peut-être trois, maintenant. D’après ce qu’on raconte, Olivia serait tombée enceinte quelques mois à peine après avoir commencé à sortir avec Chuck. Alors ils se sont mariés et ont tenté de fonder une famille, mais… Tu connais la suite.
– C’est pas croyable, murmura Jordan, où est-elle, maintenant ? – C’est Lee qui l’a recueillie, lui et sa femme. Les parents de Chuck ont bien essayé de faire valoir leurs droits, mais au vu des circonstances… Jordan fronça les sourcils. Il lui semblait que, lorsqu’un enfant devenait orphelin, les premiers désignés pour le récupérer étaient les grands-parents, et non les oncles et tantes. Mais, comme Harold l’avait si bien dit, cette histoire était très complexe, et le fait que les Marshall soient la famille la plus riche de Milford, tandis que les Stall n’étaient que de simples épiciers, avait dû pas mal peser dans la balance. Jordan était persuadé que les Stall n’avaient même pas essayé de combattre pour récupérer leur petite fille, tout comme ils n’avaient pas porté plainte lorsque leur épicerie avait été vandalisée, parce qu’ici les gens avaient tendance à avoir conscience, et à accepter, la hiérarchie entre les différentes familles. Lorsque vous étiez épicier et que le propriétaire de la moitié des habitations de la ville vous demandait quelque chose, vous le lui donniez, peu importe à quel point cela vous brisait le cœur.
Jordan imagina cette petite fille grandissant avec Lee Marshall comme figure paternelle, imagina toutes les horreurs que cet homme pourrait raconter sur son véritable père. La petite Juliette grandirait en étant persuadée que son père avait assassiné sa mère, elle croirait Lee Marshall lorsqu’il le dépeindrait comme un monstre, et elle le détesterait. Voilà une chose qui vaut la peine que je me batte pour elle, songea-t-il alors.
III
Après être allé chercher sa valise dans sa voiture pour la mettre dans sa chambre, Jordan décida d’aller faire un tour en ville, histoire de voir ce qui avait changé et ce qui était resté comme dans ses souvenirs. En remontant la rue principale, il put se rendre compte que, en l’espace de dix ans, pas mal de nouveaux commerces étaient apparus, dont un salon de coiffure, un centre vétérinaire et une boutique qui semblait vendre un peu tout et n’importe quoi. Au bout de la rue Ouest, là où il n’y avait auparavant qu’un grand terrain vague où les jeunes de son âge venaient jouer, un tout nouveau lotissement avait poussé, rempli de ces petites maisons aux murets de briques et à l’allure si proprette.
Alors qu’il tournait à l’angle – il commençait à suer à grosses gouttes, bien qu’il ait prit soin d’enlever sa chemise avant de partir – Jordan se retrouva face à une vision qui lui souleva le cœur. La petite épicerie des Stall où sa mère, comme la plupart des gens du coin, avait l’habitude de faire ses courses toutes les semaines, était fermée. De grandes planches de bois recouvraient les vitres, et les tentatives pour recouvrir les diverses insultes écrites à la bombe sur les murs n’étaient pas très concluantes. Jordan se demanda comment allaient les parents de Chuck ; il se demanda si quelqu’un ici s’en souciait. C’étaient des gens bien, humbles, discrets et travailleurs. Il n’osait imaginer à quel point ils devaient être dévastés par ce qui arrivait à leur fils. Il faudrait que j’aille les voir, songea Jordan, qui ne pouvait détourner le regard de l’épicerie défigurée, si quelqu’un peut m’en dire plus sur ce meurtre, c’est bien eux. Mais il ne se sentait pas capable de le faire maintenant ; il allait avoir besoin d’un minimum de préparation avant de pouvoir faire face au chagrin de ces parents, ces gens qu’une partie de la ville semblait avoir pris pour cible, faute de mieux, et qui devaient être maintenant emmurés dans leur tristesse pour laquelle personne ne voulait compatir.
Jordan se détourna de l’épicerie et continua son chemin, redescendant la rue d’un pas un peu plus vif qu’il y avait une minute. La ville était déserte, évidemment ; il était trois heures de l’après-midi, la température était au plus haut et l’air si lourd que l’on s’engluait presque dedans. C’était ainsi, à Milford ; l’après-midi, les gens ne sortaient pas de chez eux, ce qui laissait le champ libre à tous les gosses assez téméraires pour braver les rayons du soleil.
Mais, en général, les gosses sont téméraires par nature. Jordan se retrouva bientôt face à l’école municipale. Maternelle, primaire et collège étaient rassemblés au même endroit dans ce que certains se plaisaient à appeler le campus. Les trois écoles étaient en vieilles briques rouges, la primaire et le collège partageant la même cour de récréation. Le collège faisait face à la route, tandis que primaire et maternelle se faisaient toutes les deux face, séparées par une allée qui, du temps de Jordan, était en terre, mais qui avait été pavée depuis. Un passage piéton avait aussi été ajouté, ainsi que des barrières sur le trottoir de manière à protéger les enfants des voitures. À part ça, rien n’avait changé. Jordan avait été dans ces trois écoles, et les souvenirs qu’il en gardait, comme la plupart des gens, concernaient plus les moments de rigolade entre copains que les cours auxquels il avait assisté.
Milford n’avait pas de lycée, c’était pourquoi, après la troisième, la bande s’était quelque peu désolidarisée alors que chacun suivait sa voix. Jordan était allé au lycée de Beaver, assez éloigné de Milford mais qui avait la meilleure réputation du coin. Gary, qui, contrairement à Jordan, n’avait bénéficié d’aucune bourse, alla au lycée de Marysvale, et Chuck partit à Circleville, la ville voisine de Milford, pour rejoindre l’équipe de base-ball. Ensuite, Jordan ne savait pas vraiment ce qu’il leur était arrivé, mais visiblement ses deux amis avaient fini par rentrer à la maison, contrairement à lui.
C’était amusant de voir avec quelle facilité les vieux souvenirs, qui étaient jusqu’ici enterrés quelque part au fond de lui, ressurgissaient maintenant qu’il était de retour. Comme s’ils n’avaient attendus que ça pour se rappeler à lui. Il n’avait qu’à se tenir là, debout face à son ancienne école, pour que tout lui revienne en mémoire.
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