Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 21 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 16

 

I

La première chose que fit Jordan en se réveillant le lendemain matin fut d’appeler Gary. Il ne répondit pas, ce qu'il trouva plutôt préoccupant. Bien qu’il soit à peine huit heures, il était certain que Gary n’était pas en train de dormir. Après s’être préparé en vitesse, Jordan descendit de sa chambre avec dans l’idée de retrouver son ami. Mais alors qu’il traversait la pièce principale du restaurant, Harold Coleman l’interpella.

– Hé, Jordan ! fit-il, j’ai un message pour toi.

Jordan se retourna aussitôt, en songeant que Gary lui avait peut-être laissé un message ici pour qu’il sache où le rejoindre. Il s’approcha d’Harold, qui était occupé à passer le chiffon sur les étagères derrière le comptoir. – De qui ? demanda-t-il.

Harold frotta une dernière fois l’étagère en verre, tentant vainement de faire disparaître une tache particulièrement tenace, puis il abandonna et se tourna vers Jordan.

– De Jonas Marshall, répondit-il, il est passé ici tôt ce matin. – Vraiment ?

– Oui, mon père lui a dit que tu étais probablement encore couché, et qu’il était un peu tôt pour venir importuner les gens. Jonas aurait bien aimé monter te voir quand même, mais mon père lui a dit qu’à moins que tu sois accusé de meurtre, il ferait mieux de repasser plus tard. Alors Jonas nous a demandé de te délivrer un message.

– Quel message ? demanda Jordan, qui s’attendait déjà au pire.

– Il veut que tu te rendes au commissariat le plus tôt possible, expliqua Harold, et il a bien insisté sur le fait que tu devais venir seul. Jordan réfléchit un instant à cette nouvelle complication. Comme s’il n’avait pas déjà assez à faire, il fallait en plus qu’il subisse le harcèlement des Marshall.

– Tu penses que ça a un rapport avec l’enquête sur les types qui t’ont tabassé ? demanda Harold.

– Probablement, dit Jordan d’un ton distant.

– Tu ferais mieux d’y aller, tu sais, fit Harold, Jonas Marshall n’est vraiment pas le genre de type qu’on peut se permettre de mettre en colère. – Je sais, répondit Jordan en hochant la tête, ne t’en fais pas, je n’ai pas l’intention de me mettre le shérif à dos. Merci de m’avoir passé le message. – De rien.

Tout en sortant du restaurant, Jordan réfléchit à ses options. Deux choix s’offraient à lui : Soit il obéissait à l’ordre de Jonas et il se précipitait au commissariat séance tenante, soit il remettait à plus tard et tentait d’abord de savoir où était passé Gary, et s’il avait retrouvé Jo. Il ne lui fallut pas longtemps pour prendre sa décision.

II

Cette nuit là, Jonas Marshall avait fait un rêve. C’était un rêve particulièrement réaliste, et au réveil, à la différence des rêves ordinaires qui avaient tendance à s’évanouir dans le brouillard le matin venu, le rêve resta ancré dans sa mémoire avec précision. Plus que ça, il n’arrivait plus à se le sortir de la tête, son esprit ne cessait de revenir sur les images et les mots qui l’avaient composé. Il en finit même par se dire qu’il y avait là quelque chose d’important, quelque chose que son subconscient essayait de lui dire, peut-être.

Son rêve était à propos d’Olivia. C’était la première fois qu’il rêvait d’elle depuis sa mort, peut-être même la première fois qu’il rêvait d’elle tout court, pour ce qu’il en savait. Au début, Olivia était une petite fille, elle se trouvait dans la cour de leur maison et faisait de la corde à sauter. Enfant, elle avait eu une période durant laquelle elle ne pouvait passer un après-midi sans sauter à la corde, c’en était exaspérant. Dans son rêve – comme dans ses souvenirs – Olivia chantait une comptine tout en sautant, la corde rose transformée en un laser fluorescent qui tournait autour d’elle à une vitesse folle. Le rêve se déroulait ainsi pendant encore un certain temps puis, d’un coup, il changeait. Olivia était une adulte, maintenant, et elle était assise sur un banc. Jonas était assis à ses côtés et il l’observait avec ébahissement, parce qu’elle semblait tellement réelle ; il pouvait voir tous les détails de son visage, et elle semblait belle et bien vivante. Olivia avait les bras croisés sur ses genoux, et Jonas vit qu’elle tenait toujours la corde à sauter rose dans les mains, comme si elle était encore en train d’en faire il y avait quelques secondes.

– Ils sont là, lui dit Olivia d’un ton léger, ils sont partout. Jonas ouvrit la bouche pour demander à sa sœur ce qu’elle voulait dire par là, mais il était dans l’incapacité de parler. Olivia le regardait en souriant légèrement.

– Ils sont encore là, insistait-elle, comment peux-tu les laisser aller librement, Jonas ? Comment peux-tu, après ce qu’ils m’ont fait ? C’est à ce moment-là que Jonas s’était réveillé, mais le rêve ne l’avait pas quitté pour autant. Il était toujours dans sa tête, Olivia y était toujours, et elle répétait toujours les mêmes mots. Au point qu’il finit par se demander si cela avait une signification, s’il n’y avait pas là quelque message que son esprit chercherait à lui faire passer. Cela lui paraissait idiot, il n’avait jamais cru à toutes ces absurdités, et pourtant le rêve restait coincé dans sa tête, comme si c’était sa sœur elle-même qui le hantait. C’est avec ce sentiment d’avoir une partie de son esprit focalisée sur ce rêve que Jonas se rendit chez Coleman pour parler à Jordan. Il fallait qu’il fasse avancer son enquête, ou plutôt ses enquêtes, si l’on considérait que le passage à tabac de cet imbécile était lié à l’incendie de la maison de son imbécile d’ami. Comme à son habitude, Coleman s’était comporté comme un emmerdeur, l’empêchant de monter interroger Jordan sous prétexte qu’il avait besoin de repos et qu’il n’était pas en état de subir leur harcèlement. Cela avait passablement énervé Jonas, qui n’était pas d’humeur à ce qu’on lui résiste. Après plusieurs minutes à tenter de convaincre Coleman de le laisser monter, il avait fini par jeter l’éponge. Il aurait pu passer outre l’interdiction du vieux et faire comme bon lui semblait, mais il avait appris à se méfier des gens comme Coleman, qui savaient très bien comment fonctionnait le système et étaient toujours prêts à retourner les lois contre d’honnêtes gens comme lui. Milford était remplie de types dans son genre, ancrés depuis si longtemps dans cette ville qu’ils étaient persuadés d’avoir leur mot à dire sur tout. Mais ce n’était pas si grave ; il finirait bien par réussir à attraper Jordan. Il passait son temps à rôder en ville comme un vautour à la recherche de chair fraîche à déchiqueter, ces temps-ci, ce qui était d’ailleurs en partie la raison pour laquelle Jonas voulait lui dire deux mots.

Après s'être assuré que Jordan serait mis au courant de son désir de le voir, Jonas était retourné au commissariat et avait entrepris de s’atteler à ses tâches habituelles. Des tâches qui, à Milford, étaient bien plus monotones et ennuyeuses que ce qu’on pourrait attendre d’un shérif. Et, comme s’il avait toujours été plus ou moins là, tapi dans un coin de son esprit à attendre qu’il relâche son attention, le rêve revint à la charge. Jonas s’était enfermé dans son bureau, sous prétexte de remplir des dossiers importants. En vérité, cependant, il ne remplissait pas grand-chose, il ne faisait que tourner et retourner son stylo entre ses doigts d’un air absent, le regard posé sur un dossier ouvert devant lui, mais sans le voir. Il n’arrivait tout simplement pas à se concentrer. Il revoyait l’image d’Olivia jouant à la corde à sauter, il la revoyait adulte et assise sur ce banc à poser son regard lumineux sur lui. Il entendait les paroles qu’elle avait prononcées passer en boucle dans sa tête, presque comme si elle les lui murmurait à l’oreille. Pour finir, il décida de faire ce qu’il faisait toujours lorsque quelque chose le préoccupait : Appeler son frère.

On disait que les jumeaux étaient liés par le lien le plus fort qui soit, comme si, au fond, ils ne formaient qu’une seule et même personne. Jonas ne savait pas pour les autres jumeaux, mais il savait que pour lui et son frère, cette hypothèse était très proche de la vérité. Leur relation ne pouvait être définie en termes d’affection, de complicité ou même de confiance, c’était tout simplement plus fort que tous ces mots, ils étaient chacun l’ombre de l’autre, et se regardaient comme on regarde dans un miroir. Ils se connaissaient l’un l’autre autant qu’ils se connaissaient eux-mêmes, tout simplement parce qu’il n’y avait pas la moindre différence entre eux. On ne pouvait même pas dire qu’ils avaient chacun leur vie, cela donnait plutôt l’impression d’une seule vie séparée en deux, de manière plus ou moins équilibrée. C’était comme ça que Jonas avait toujours vu les choses, et il savait sans même avoir jamais eu besoin de le lui demander que Lee pensait comme lui ; Jonas avait hérité de la réussite professionnelle, et Lee de la réussite familiale. Jonas était tombé amoureux de Robin, la femme de Lee, dès leur première rencontre, mais il acceptait le fait que Lee l’ait eue et pas lui, il l’acceptait sans aucune jalousie. Après tout, Lee lui avait laissé la place, lorsqu’il avait brigué le poste de shérif, et pourtant Jonas savait très bien que son jumeau aurait apprécié cette position autant que lui. Les choses avaient été ainsi toute leur vie ; deux hommes, une seule vie, scindée en deux parties.

– Allô ? fit la voix de Robin après deux ou trois sonneries. – C’est moi, Jonas, est-ce que Lee est là ?

– Oui, il est dehors avec Juliette. Je vais le chercher. Lee était presque tout le temps chez lui ces derniers temps. Leur père l’avait nommé PDG de l’une de ses entreprises, et bien que Lee ait jusqu’alors régulièrement honoré l’entreprise de sa présence, il s’y rendait de moins en moins, depuis ce qui était arrivé. Il souffrait de l’amputation qu’avait subi leur famille. Il souffrait, plus que tout, de la brutalité avec laquelle c’était arrivé, et de cette impression qu’ils étaient totalement impuissants à arranger les choses. Jonas le savait, parce que c’était exactement ce que lui ressentait.

– Jonas ? fit Lee d’un ton essoufflé, après quelques secondes d’attente. – Tu viens de courir un marathon ? demanda Jonas avec surprise. – Non, je jouais au ballon avec Juliette. Elle est vraiment douée à ça. Tout va bien, Jonas ?

Une légère inquiétude s’était glissée dans sa voix, comme si, sans même que son frère ait eu à dire un mot, Lee avait soudain compris que quelque chose n’allait pas.

– Eh bien, c’est difficile à dire… commença Jonas. Il se détourna du bureau, avança lentement vers la fenêtre et regarda dehors. Le soleil était déjà haut dans le ciel, et Jonas imagina la petite Juliette qui courait dans la cour de la maison de Lee, ses boucles blondes étincelant au soleil. Cela le fit immanquablement repenser à Olivia, et à son rêve.

– J’ai fait un rêve, finit-il par dire, se sentant un peu idiot de prononcer cette phrase.

Un court silence suivit ses paroles, puis Lee demanda prudemment : – Quel genre de rêve ?

– Un rêve à propos d’Olivia.

Il entendit son frère prendre une inspiration soudaine et fronça les sourcils, saisi d’un pressentiment soudain.

– Quoi ? demanda-t-il.

– Elle faisait de la corde à sauter ? dit Lee, et ensuite elle était adulte, elle était assise sur ce banc et…

– Toi aussi, lâcha Jonas d’une voix blanche.

Nouveau silence, plus long cette fois, alors que les deux frères réfléchissaient à ce que cela pouvait bien vouloir dire. Ce n’était pas la première fois qu’ils faisaient le même rêve, étant enfants il leur était déjà arrivé deux ou trois fois de s’apercevoir, en se racontant leurs rêves, qu’ils avaient fait sensiblement le même. Mais ils n’en avaient jamais partagé d’aussi perturbant, d’aussi énigmatique.

– Tu en penses quoi ? voulut savoir Jonas.

– J’en sais trop rien. Je t’avoue que ça m’a un peu intrigué, et j’ai eu du mal à me le sortir de la tête.

– T’as de la chance, parce que moi j’ai toujours pas réussi à me le sortir de la tête.

– Tu crois qu’il pourrait vouloir dire quelque chose de spécial, ce rêve ? – Pourquoi pas ? Si seulement je savais ce que les mots d’Olivia signifiaient…

– Ils sont encore là, et tous ces trucs ?

– Ouais, un truc comme ça. Et…

Jonas s’interrompit, sa phrase aussitôt reprise par Lee :

– … et elle semblait me demander quelque chose. Elle parlait de gens qui lui auraient fait quelque chose.

– Elle nous demandait de la venger, dit doucement Jonas. Il prit soudain conscience du ridicule de cette conversation. Lui et son frère parlaient d’un événement qui n’avait eu lieu qu’en rêve, et réagissaient comme si c’était réellement leur sœur qui avait prononcé ces mots, alors que de toute évidence il ne s’agissait que de leur propre subconscient, ou quel que soit le nom qu’on donnait à ce qui nous faisait rêver. – Ça a l’air complètement dingue, dit Lee, comme en écho aux pensées de son frère.

– Tu l’as dit, soupira Jonas, mais… on sait jamais, hein ? Mieux vaut rester sur nos gardes. Si jamais tu penses à quelque chose, à propos de tout ça, dis-le-moi, d’accord ?

– Pas de problème. Pareil de ton côté.

– OK. Embrasse Robin et Juliette de ma part, d’accord ? – D'accord, Jonas. Et une dernière chose…

– Quoi ?

– Si c’est vraiment ce que ça voulait dire, qu’Olivia attend de nous une vengeance, de qui est-ce qu’elle peut bien vouloir qu’on la venge ? Le type qui lui a fait ça est dans une cellule à attendre la mort, en ce moment, ce n’est pas suffisant, comme vengeance ?

Jonas n’en savait vraiment rien, et c’est ce qu’il répondit à son frère. Cependant, plusieurs minutes après ce coup de fil, et alors qu’il était retourné à ses dossiers, une phrase revint lui trotter dans la tête, à la fois dérangeante et révoltante : Ils sont encore là.

III

Il était un peu plus de neuf heures du matin lorsque, en passant en voiture dans la rue où habitaient Lee Marshall et sa femme, Gary aperçut la petite Juliette, visiblement seule dans la cour. Sans vraiment réfléchir à ce qu’il faisait, Gary se rangea non loin de la maison – mais pas en face, il ne voulait surtout pas que Lee l’aperçoive par la fenêtre de sa maison – et descendit de voiture.

Il avait passé toute la nuit à parcourir la ville de long en large et, lorsque le jour s’était levé, il était allé rendre visite à quelques-uns des amis de Jo, pour savoir s’ils n’avaient pas eu de ses nouvelles. Personne n’avait pu l’aider ; pour autant qu’il en savait Jo s’était évanouie dans l’air. Il était épuisé, et ne savait plus quoi faire. La vue de la petite Juliette assise sur la pelouse l’avait momentanément distrait de ses préoccupations, ce qui était une bénédiction.

Gary s’avança vers la grille et s’arrêta à quelques mètres pour observer la petite fille. Était-elle heureuse, ici ? Les Marshall prenaient-ils soin d’elle ? Elle semblait aller bien, en tout cas, ses jolies boucles blondes étaient coiffées en queue de cheval, et elle s’amusait à faire rouler un ballon rose devant elle. Bien sûr qu’elle va bien, songea Gary, les Marshall ne sont pas des monstres. À ce moment-là, la petite fille releva soudain la tête et aperçut Gary. Elle l’avait déjà rencontré deux ou trois fois, mais c’était il y avait presque un an, avant que Chuck ne se fasse arrêter. Juliette n’avait pas plus de deux ans, à l’époque, elle devait avoir oublié. Pourtant, la petite fille fronça les sourcils en le voyant, et Gary se demanda si, finalement, elle ne se souvenait pas. Et de Chuck ? Se souvient-elle de son père ? – Salut, dit Gary en lui adressant un sourire.

Elle le regarda un instant sans rien dire, puis, timidement, répéta : – Salut.

Puis, comme si Gary avait soudain perdu tout intérêt pour elle, elle baissa les yeux et recommença à jouer avec son ballon. Gary continua à l’observer un instant tout en repensant à cette autre fois, il y avait longtemps, où il s’était retrouvé à discuter avec une petite fille blonde comme les blés à travers la grille d’une cour.

– Tu connais ma Maman ? demanda Juliette en relevant soudain les yeux vers lui.

La question était arrivée de manière si inattendue que, un instant, Gary resta sans voix. Il prit conscience du fait qu’il se trouvait à moins d’un mètre de la maison de Lee, et que si jamais ce dernier le voyait parler à sa nièce, il serait probablement fou de rage. Alors barre-toi. – Oui, répondit-il cependant, je connaissais ta Maman. Elle le regarda avec un intérêt renouvelé. On lisait de l’intelligence, dans ses yeux bleus, et de la curiosité, aussi, beaucoup de curiosité. J’ai tous les droits d’être là, songea Gary tout en souriant à Juliette, je suis l’ami de son père, je suis plus ou moins son parrain non officiel. J’ai tous les droits de parler avec elle.

– Les méchants hommes sont venus chez nous, dit Juliette. Elle parlait d’un ton dégagé, comme si elle venait de faire une remarque sur la météo, mais en même temps Gary voyait à ses sourcils légèrement froncés qu’elle tentait de se souvenir, comme si la vue de Gary lui avait soudain rappelé certaines choses auxquelles elle n’avait plus repensé depuis longtemps.

– Quels méchants hommes, Juliette ? demanda Gary avec intérêt. – Les méchants, répéta-t-elle en haussant les épaules. Elle baissa la tête et recommença à jouer avec son ballon. Les hommes, songeait Gary, au pluriel. Comment peut-elle en être aussi sûre ? Pourtant, ces paroles devaient bien s’appuyer sur quelque chose, elle ne pouvait pas l’avoir simplement imaginé, si ? Les hommes. A-t-elle répété ça à la police, lorsqu’ils l’ont interrogée ? Mais Juliette n’avait que deux ans au moment des faits, qui prendrait en compte le témoignage d’une fillette de deux ans, qui n’était même pas dans la même pièce au moment du crime ? Personne. Surtout si ce témoignage va à l’encontre des conclusions de l’enquête. Au bout de quelques secondes, Juliette reprit :

– Tonton Lee il veut pas que je parle de ça. Il veut plus que j’y pense, alors je lui dis pas quand ça revient.

– Quand ça revient ?

Elle hocha la tête, toujours sans le regarder.

– Quand je dors, expliqua-t-elle, ça revient quand je dors. Elle en rêvait. Juliette était dans la chambre juste au-dessus pendant que sa mère et sa grand-mère se faisaient massacrer, et il semblait qu’elle avait vu, ou entendu, quelque chose, parce que maintenant ça la hantait. Gary songea à lui demander ce dont elle se souvenait, exactement, avant de se raviser. Juliette était déjà bien assez traumatisée comme ça, pas la peine de la forcer à revivre ces instants. Il aurait dû partir, maintenant, en profiter tant que la petite fille ne faisait plus attention à lui, mais il ne put résister à l’envie de poser une dernière question :

– Dis-moi, Juliette… commença-t-il, est-ce que tu te souviens… de ton père ?

Elle leva un regard perplexe vers lui et, pendant un instant, il fut certain que la réponse était non. Puis elle répondit, presque dans un murmure. – J’ai pas le droit d’en parler non plus. Tonton il veut pas que j’en parle. Jamais.

Cela mit Gary en colère. Ils voulaient la forcer à oublier l’existence de Chuck, ils lui avaient interdit de parler de lui, au point qu’elle avait même peur de l’évoquer. Son propre père, et bientôt elle ne se souviendrait probablement même plus d’en avoir eu un.

– Juliette ? fit-il, tu n’as pas le droit d’en parler, mais tu peux toujours penser à lui, n’est-ce pas ?

Elle lui lança à nouveau ce regard perplexe, puis finit par hocher lentement la tête, d’un air hésitant.

– Bon. N’arrête pas de penser à lui, alors. Juste dans ta tête, tu comprends ? C’est ce que lui, il fait.

Juliette ouvrit de grands yeux. Elle était sur le point de dire quelque chose quand la porte de la maison s’ouvrit soudain. Lee apparut sur le porche. Lorsqu’il tourna les yeux vers Juliette, son visage reflétait une très forte affection, qui étonna et rassura Gary tout à la fois. Il l’aimait. Peu importait qui était son père, il aimait Juliette, et c’était l’essentiel. Alors que Lee apercevait Gary, cependant, toute trace de sympathie disparut d’un coup de son visage, comme si un nuage sombre et orageux passait au-dessus de sa tête.

– Qu’est-ce que tu fous ici, toi ? lâcha-t-il tout en s’avançant à grands pas vers Juliette.

Gary leva les mains en l’air et commença à reculer vers sa voiture. – Je lui disais juste bonjour, Lee, je voulais juste… – T’as pas à lui parler, cracha Lee en prenant Juliette dans ses bras, t’as pas à lui adresser la parole ni à t’approcher d’elle, c’est clair ? – Lee… commença Gary.

– Tais-toi, le coupa ce dernier d’un ton brusque, disparais, Gary, je t’assure que ça vaudrait mieux pour toi.

Gary voyait que les yeux de Lee lançaient des éclairs, et qu’il aurait très certainement fait plus que hausser le ton si Juliette n’avait pas été là. Lui aussi aurait aimé dire ses quatre vérités à Lee. Lui dire, par exemple, qu’il n’avait aucun ordre à lui donner, qu’il n’avait aucun droit de l’empêcher de voir la petite fille qu’il avait tenue dans ses bras à la naissance, et qu’il avait vue grandir. Mais mieux valait laisser couler, pour l’instant. Dire ces choses ne ferait rien d’autre que créer de nouveaux problèmes, et il y en avait déjà bien assez comme ça. Mieux valait laisser tomber, donc, pour le moment du moins.

Après un dernier regard à Juliette qui, dans les bras de son oncle, le regardait toujours avec curiosité, Gary se détourna de la maison et repartit vers sa voiture. Il sentait presque le regard de Lee lui brûler le dos.

IV

En sortant de chez Coleman, Jordan se rendit directement au Chapeau Melon. Il avait espéré croiser la voiture de Gary sur son chemin, mais il ne la vit nulle part. Il ne devait pas être bien loin, pourtant ; cette ville était trop petite pour qu’on puisse s’y cacher bien longtemps. Sauf si quelqu’un s’en est pris à lui aussi, susurra une voix perturbante dans sa tête. Mais Jordan refusa de l’écouter. Rien n’était arrivé, ni à Gary ni à Jo. Il se gara devant le Chapeau Melon et entra à l’intérieur. Il n’y avait quasiment personne ; Tim le barman passait le balai et un vieil homme buvait un café à l’une des tables près de la fenêtre.

– Bonjour, commença Jordan alors que Tim levait les yeux vers lui, est-ce que…

– Eh, Jordan !

Erik venait tout juste de sortir de sa cuisine et lui faisait signe de le rejoindre.

– T’aurais pas vu Gary ? demanda Jordan en s'approchant du comptoir. – Pas depuis hier soir, pourquoi ?

– Parce que je ne sais pas où il est.

Et, baissant la voix, il ajouta :

– Jo a disparu depuis hier soir.

– Elle a disparu ? répéta Erik avec stupéfaction. Jordan acquiesça gravement. Erik l’observait d’un air effaré. – Tu crois que quelqu’un aurait pu…

– Je n’en ai pas la moindre idée, mais j’ai bien l’intention de le découvrir. Tu es libre, là, tout de suite ?

– Oui, fit Erik en jetant un regard derrière lui, je pense que je peux me libérer, mais tu ne veux pas d’abord attendre de voir si Gary n’arrive pas ? On s’était donné rendez-vous ici, après tout… – Le problème c’est que je ne suis pas sûr du tout qu’il vienne. Après ce qui est arrivé j’ai peur qu’il décide de se rendre chez cette Alice Vance tout seul pour trouver des explications, c’est pour ça que je veux m’y rendre le plus vite possible.

Erik ouvrit la bouche pour répondre, mais à ce moment-là quelqu’un poussa la porte du restaurant dans le dos de Jordan, attirant son attention. Jordan se retourna pour suivre le regard d’Erik.

– Enfin je te retrouve, Jordan, fit Jonas Marshall en s’avançant vers lui, et encore une fois, tu es en train de faire des messes basses. Jonas semblait ravi d’avoir réussi à mettre la main sur lui, ce qui ne disait rien qui vaille à Jordan. Pourquoi voulait-il à ce point lui parler ? – Comment se fait-il que vous ayez l’air d’avoir été pris sur le fait chaque fois que je vous rencontre, toi et ta petite bande ? demanda Marshall alors qu’il arrivait à leur hauteur.

Jordan ne répondit pas et se contenta de lui lancer un regard noir. – Peut-être que tu confonds simplement ça avec notre immense joie de te voir, Jonas, rétorqua Erik à sa place.

Il arborait un air dur, et Jordan se rappela à quel point il détestait les Marshall. Peut-être même plus que lui et Gary. Le regard de Jonas passa de Jordan à Erik, à qui il adressa un sourire narquois. – Qu’est-ce que vous foutez ensemble, tous les deux, pour commencer ? Comment peux-tu traîner avec l’un des types qui a failli te tuer, Erik ? – Qu’est-ce que tu veux, Jonas ? demanda Jordan. Mais Jonas l’ignora. Toute son attention était focalisée sur Erik, qui le regardait d’un air impassible.

– C’est vrai, non ? insista-t-il, je me souviens très bien de l’histoire, tout le monde ici s’en souvient. Et c’est pas comme si c’était la seule fois où leur bande a mis des vies en danger, c’est leur spécialité. Les problèmes semblent les suivre où qu’ils aillent ; à moins que ce ne soit eux qui les causent, à moins qu’ils ne soient tous…

Jonas s’interrompit soudain. Ses traits se figèrent, comme s’il venait d’avoir une soudaine prise de conscience. Plus que ça, son visage laissait penser qu’une véritable révélation venait de se faire jour en lui. Jordan et Erik échangèrent un regard déconcerté.

– Où est Gary ? demanda Jonas d’un air absent. – Pourquoi ? voulut savoir Jordan.

– Où est-il ? répéta Jonas en élevant si soudainement la voix que Jordan eut un mouvement de recul.

- Je suis là, fit alors la voix de Gary.

Jonas se retourna d’un bloc. Gary venait de pousser la porte et d’entrer dans le restaurant. Il semblait épuisé, mais cela n’empêchait pas la fureur et la haine d’imprimer ses traits alors qu’il plongeait son regard dans celui de Jonas. Mauvais, pensa aussitôt Jordan. Si ces deux-là ne pouvaient s’empêcher de se sauter à la gorge lorsqu’ils étaient dans leur état normal, que se passerait-il alors qu’ils semblaient l’un comme l’autre à cran ? – Qu’est-ce que tu me veux ? demanda Gary.

Il s’avança vers Jonas d’un pas si vif que Jordan craignit un instant qu’il ne s’arrête pas et fonce simplement tête baissée sur lui. Mais, alors qu’il était à deux pas de Jonas, Gary s’immobilisa. Pendant une seconde les deux hommes ne firent que se dévisager sans rien dire, s’évaluant et se défiant l’un l’autre.

– Je veux que tu me suives, finit par dire Jonas, j’ai des questions à te poser. – Quelles questions ?

– Tu verras bien.

– Je vais nulle part avec toi, rétorqua Gary d’un ton brusque, j’ai autre chose à faire. Abandonne ton enquête sur ma maison si tu veux, j’en ai rien à faire…

– C’est pas à propos de ta maison, l’interrompit Jonas. Gary fronça les sourcils, l’air troublé.

– C’est à propos de quoi, alors ? demanda-t-il. Jonas ne répondit pas tout de suite, il prit d’abord quelques secondes pour fixer Gary d’un air proprement meurtrier. Quelque chose était différent, chez lui, son attitude avait changé du tout au tout. Il avait toujours détesté Gary, mais à cet instant il semblait y avoir encore plus que ça. – Je crois que tu le sais, finit par répondre Jonas en détachant soigneusement chaque syllabe.

Gary secoua lentement la tête. Il ne voyait visiblement pas du tout où Jonas voulait en venir.

– Je ne sais pas ce qu’il te prend, répondit-il, mais je te le répète : Je ne vais nulle part.

– Soit tu me suis de ton plein grès soit je te traîne jusqu’au commissariat, gronda Jonas, est-ce que c’est clair ?

Gary serra les poings.

– Me traîner ? répéta-t-il d’un ton sarcastique, tu peux toujours essayer. Jonas sourit, comme si c’était exactement la réponse qu’il attendait, mais alors qu’il allait visiblement se jeter lui, Erik le contourna et vint se placer aux côtés de Gary.

– T’es sûr de vouloir faire ça ? prévint-il Jonas. – Je vous ferai tous mettre en taule, bande d’abrutis, cracha Jonas, c’est moi le shérif de cette ville, vous avez oublié ? Continuez à me tenir tête et vous le regretterez !

– On n’a pas peur de toi, Jonas, intervint Jordan, qui vint à son tour soutenir Gary.

Jonas les regarda un à un, puis sourit.

– Vous l’aurez voulu, fit-il, vous êtes fichus, les gars. Après un dernier regard particulièrement haineux vers Gary, Jonas les contourna, traversa vivement le restaurant, et sortit en claquant la porte derrière lui. Tous trois restèrent une seconde sans faire le moindre geste, puis Erik poussa un soupir.

– Je sais pas ce que tu lui as fait, cette fois, dit-il en se tournant vers Gary, mais il a l’air de t’en vouloir à mort.

– Je ne lui ai rien fait du tout, répondit Gary d’un air interloqué, rien de nouveau en tout cas…

– Il lui est arrivé un drôle de truc, tout à l’heure, expliqua Erik, comme s’il se souvenait soudain de quelque chose…

– Ou qu’il comprenait soudain quelque chose, ajouta Jordan. Le regard de Gary alla de l’un à l’autre.

– Mais quoi ? demanda-t-il.

Ils haussèrent tous deux les épaules.

– Comment savoir ? fit Jordan.

– Bon, vous savez quoi ? Peu importe, finit par dire Gary en secouant la tête, j’ai d’autres chats à fouetter. Je suis venu pour voir si vous étiez toujours partants pour rendre visite à Alice Vance, c’est le cas ? Jordan et Erik échangèrent un regard, puis hochèrent tous deux la tête. – Allons-y, fit Jordan.

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