Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 4 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 3.1

VI

Les garçons avaient beau s’amuser, ils n’en avaient pas pour autant oublié la raison qui les avait poussés à se rassembler au départ, et, un samedi, alors que le ciel commençait à s’assombrir, Gary aborda à nouveau le sujet des jumeaux Marshall.

– Je crois qu’il est temps qu’on aille faire un tour chez eux, dit-il. Il était installé en tailleur sur le vieux canapé, qui était plus ou moins devenu son siège de prédilection. À sa droite, Chuck était assis sur le rebord d’une baignoire rouillée tandis que, face à lui, Jordan se trouvait sur une pile de pneus de voiture, les surplombant tous les deux d’une cinquantaine de centimètres.

– Qu’est-ce que t’entends par « faire un tour chez eux ? » demanda Chuck. – Aller voir, fit Gary d’un ton léger, en repérage. J’ai réfléchi, et je pense que comme leurs parents travaillent tous les deux, on devrait y aller un mercredi, en début d’après midi, comme ça on sera sûrs de ne pas se faire repérer.

– Tu n’as pas l’intention d’entrer dans leur maison, n’est-ce pas ? demanda Jordan avec inquiétude.

– Non, non, le rassura Gary, juste repérer les lieux. Il semblait affectionner cette expression, qui avait une sonorité un peu militaire.

– Tu crois qu’ils ont encore ton ballon ? demanda Chuck. Cela faisait plus d’un mois que l’incident entre Gary et Jonas Marshall avait eu lieu, et Jordan se demandait lui aussi si cela valait encore le coup. Pas question d’admettre ses doutes à Gary, cependant. – On verra bien, fit ce dernier en haussant les épaules. Vous êtes avec moi ou pas, les gars ?

– Bien sûr, dit aussitôt Jordan.

Chuck hésita une seconde ou deux, se montrant comme souvent moins impulsif que ses deux amis, mais il finit par acquiescer. – Ouais, dit-il, j’ai envie de voir ça.

– Cool ! dit Gary, avant de se tourner vers Jordan : Maintenant, j’aimerais vraiment savoir comment tu comptes descendre de là-haut sans te casser une jambe, Jordan.

Jordan baissa les yeux vers le sol. Il était grimpé en s’accrochant aux aspérités des pneus, et cela lui avait semblé facile, mais maintenant que Gary en parlait, il avait en effet du mal à s’imaginer redescendre de la même façon. En voyant son air ennuyé, Chuck éclata de rire, contaminant Gary au passage.

– Saute ! dit ce dernier en riant, c’est pas si haut que ça ! – Ouais, saute ! renchérit Chuck.

Maintenant qu’ils en avaient parlé, Jordan ne pouvait plus faire autrement, bien sûr, sinon il passerait pour un froussard. De toute manière, il n’avait pas peur, il n’avait jamais eu le vertige. Jordan s'appuya sur le pneu, prit son élan et sauta en avant. Il atterrit sur ses pieds sans dommage, mais la pile de pneus ne résista pas à la poussée qu’il avait exercée sur elle pour se projeter en avant et tomba en arrière en envoyant rouler les pneus dans tous les sens. Chuck et Gary s’esclaffaient bruyamment, et Jordan ne tarda pas à les imiter, se tordant littéralement de rire. Avec le recul, Jordan repensa souvent à ces instants comme les plus heureux de toute sa vie.

VII

La maison des Marshall était l’une des plus grandes de la ville, et elle était de loin la mieux entretenue. Monsieur Marshall était dans les affaires, c’était ainsi que les trois garçons avaient toujours entendu parler de lui et, même s’ils ne savaient pas exactement ce que cela signifiait, ils comprenaient en tout cas que cela impliquait qu’il était un homme riche et puissant. Il devait aussi être quelqu’un de très occupé, parce qu’on le voyait rarement en ville ; à ce qu’il paraissait il dirigeait des tas d’entreprises un peu partout. Madame Marshall était professeur de sciences physiques au collège, elle était aussi présidente du conseil de la ville, ce qui signifiait qu’elle était chargée de se renseigner sur les éventuels problèmes rencontrés en ville et d’organiser des réunions pour les corriger. En vérité ce poste lui permettait de faire entendre ses propres critiques quant au fonctionnement de certaines choses, et de proposer ses propres solutions, sans jamais vraiment se soucier de ce que les gens en ville avaient à dire. Mais c’était ainsi que les choses étaient censées fonctionner, ici, et les gens ne s’attendaient pas à ce qu’on leur demande leur avis. Certains se seraient même très certainement sentis très perturbés, si quelqu’un comme Ruth Marshall avait un jour frappé à leur porte pour leur demander si on pouvait faire quelque chose pour eux.

Arrivés devant chez les Marshall, les trois garçons levèrent les yeux vers la maison, intimidés malgré eux par l’impression d’autorité qui s’en dégageait. – On fait quoi ? demanda Jordan.

Personne ne répondit. Chuck avait tourné la tête vers Gary, parce que c'était évidemment à lui de répondre ; c’était son rôle, et puis, c’était lui qui les avaient amenés ici. Jordan se fit la réflexion qu’il n’aurait jamais pu être chef, ne serait-ce que parce que les chefs n’ont pas le droit de poser cette simple question : Qu’est-ce qu’on fait ? – Regardez, dit alors Chuck, il y a quelqu’un dans la cour. Il avait raison. Au milieu de la cour au gazon parfaitement tondu, et si vert qu’on aurait cru qu’il avait été peint, dans cette ville où la chaleur avait tendance à jaunir toute végétation, il y avait une petite fille qui jouait à la corde à sauter. Les garçons la connaissaient pour l’avoir déjà vue à l’école. – C’est leur petite sœur, dit Jordan, Olivia, je crois. – Allons lui parler, fit Gary.

Chuck tourna brusquement la tête vers lui.

– Quoi ? dit-il.

– Allons lui parler, répéta impatiemment Gary, elle sait certainement où ses frères planquent les trucs qu’ils volent.

– Mais elle va le répéter à ses frères, si elle nous voit, rétorqua Chuck, en plus, si elle est là, c’est qu’il y a forcément quelqu’un d’autre dans la maison, elle ne peut pas être toute seule chez elle ! – C’est Jenna Long qui fait la baby-sitter pour les Marshall, je la connais, c’est ma voisine, et elle m’a déjà dit qu’elle passait tout son temps au salon à regarder la télé sur leur super écran plat, elle ne nous verra pas. D’ailleurs, même si elle nous voit, je pourrai certainement la convaincre de ne pas en parler.

– OK, mais comment on convainc la petite de ne rien dire ? Gary haussa les épaules. Les inquiétudes de Chuck semblaient lui passer complètement au-dessus de la tête.

– On verra bien, dit-il.

Et, considérant la conversation terminée, Gary se détourna et commença à traverser la rue, sous le regard médusé de Chuck. Jordan regarda Gary, qui avançait vers la maison ennemie sans la moindre hésitation, puis il leva les yeux vers Chuck.

– On y va ? demanda-t-il.

Chuck poussa un soupir.

– Bien sûr qu’on y va, dit-il en s’engageant à son tour sur la route.

La petite Olivia ne les vit pas approcher, elle avait les yeux baissés sur ses pieds et était concentrée sur la corde qui filait sous ses pieds si vite que c’était comme si un genre de bouclier d’énergie rose fluo l’entourait. Ses cheveux blonds étaient coiffés en deux couettes qui sautaient en rythme de chaque côté de sa tête. Tout en approchant en longeant le grillage, Jordan songea à quel point cette activité devait requérir de la dextérité. De son point de vue, la corde semblait aller à une vitesse inouïe, bien trop rapide pour qu’il ait le temps de la voir venir et de sauter par-dessus. Et, comme si ce n’était pas suffisant, la petite fille alternait aussi parfois les sauts ; tantôt à pieds joints, tantôt sur un pied, puis sur l’autre, c’était comme une véritable chorégraphie.

Olivia finit par lever les yeux, et aperçut les trois garçons alignés derrière le grillage, les yeux fixés sur elle. Jordan crut que la surprise de les voir ici allait lui faire perdre le rythme, elle risquait même de s’emmêler les pieds et de tomber. Mais la petite fille se contenta de stopper le mouvement de la corde, et s’immobilisa calmement. Ses sourcils se froncèrent d’un air interrogatif.

– Vous voulez quoi ? demanda-t-elle.

Les trois garçons s’entre-regardèrent, puis Gary prit la parole : – Est-ce que tes frères sont là ? demanda-t-il.

– Non, dit Olivia, ils sont partis au terrain de basket. Maman leur avait interdit de sortir avant d’avoir terminé leurs devoirs, mais ils s’en fichent parce qu’elle n’est pas là pour vérifier.

Tout cela était sorti de sa bouche d’une traite, et l’on sentait au ton de sa voix qu’elle n’était pas une grande fan de ses frères. Ce qui était une bonne chose pour eux.

– On aimerait récupérer certaines choses, expliqua Gary, des choses que tes frères nous ont volées.

Les yeux de la petite fille s’agrandirent légèrement. – Volées ? répéta-t-elle d’un ton stupéfait.

– Ils m’ont pris mon ballon, et son skate aussi, ajouta Gary en montrant Chuck du doigt.

Olivia les regarda tous les deux, et la surprise laissa place à la curiosité. – Si vous voulez vous battre contre mes frères, dit-elle, il vaut mieux pas, parce qu’ils sont vraiment forts, et pas gentils. – Tout ce qu’on veut c’est récupérer nos affaires, intervint Chuck. – T’as une idée d’où elles pourraient être ?

Elle haussa les épaules.

– Maman veut pas de ballons dans la maison, et il y a pas de skate non plus, j’en ai jamais vu nulle part dans leur chambre. Tous ces trucs-là ils les rangent dans la remise, là-bas.

Elle se détourna et pointa le doigt vers une vieille cabane en bois, au fond de la cour. Les trois garçons tournèrent les yeux vers la remise. Comment l'atteindre ? Olivia les observa un moment, puis dit : – Vous voulez que j’aille chercher vos affaires ? Ils la regardèrent. Jordan avait l’impression que c’était une mauvaise idée, que, en fait, cela avait été une mauvaise idée dès le départ, de venir lui parler. Elle allait dire à ses frères que trois garçons étaient venus et les avaient traités de voleurs, ou bien elle le dirait à ses parents, ou à ses amies… Quoi qu’il en soit, cela finirait forcément par parvenir aux oreilles des jumeaux. Cependant, ils étaient là, maintenant, et quitte à se faire repérer, autant que ce soit pour quelque chose. Gary pensait visiblement la même chose que lui sur ce point, car il fit un pas en avant, jusqu'à se retrouver tout contre la clôture, et dit :

– Tu accepterais de nous aider ?

Olivia hocha énergiquement la tête.

– Bien sûr !

– Et est-ce que tu serais capable de garder le secret ? Sur le fait qu’on est venus ici, et qu’on a récupéré nos affaires ? Tu serais capable de n’en parler à personne, jamais ?

– Oui !

Gary lança un regard sceptique à ses deux amis. – Vous en pensez quoi, les gars ? Elle peut le faire à votre avis ? Chuck eut l’air interloqué, mais Jordan comprit immédiatement où Gary voulait en venir. Avec la même expression de doute, il secoua la tête tout en répondant :

– Je crois pas. Tu sais ce qu’on dit sur les filles ? Elles sont incapables de garder un secret.

– C’est faux ! s’indigna Olivia, je sais garder un secret, on m’en a déjà confié des tas, et je les ai jamais répétés à personne, même pas à Maman ! – Ah oui ? fit Gary, quels secrets ?

Olivia ouvrit la bouche, puis la referma soudainement et le fusilla du regard.

– Je sais garder des secrets, répéta-t-elle d’un ton buté. – Tu diras à personne que tu nous as vus ? insista Gary. – Non, promis juré !

– Même pas à tes parents ?

– Non !

– Même pas à ta meilleure amie ?

Elle hésita.

– On ne doit rien cacher à sa meilleure amie… Et voilà, songea Jordan. On en revenait toujours à ça, avec les filles. Tous ces trucs de confiance et de ne rien se cacher, qui finissaient toujours par répandre les informations comme une traînée de poudre.

– Ça, c’est différent, dit fermement Gary, si tu peux pas le cacher à ta meilleure amie, alors dis-le tout de suite, et on oublie le deal. Olivia prit un air déçu.

– Oh, s’il te plaît, elle le répétera pas, elle répète pas les secrets, elle non plus…

– Je peux pas faire confiance à quelqu’un que je connais pas, dit Gary d’un ton sans appel.

Elle hésitait tout en les regardant tour à tour, l’air presque au supplice devant le dilemme que Gary lui imposait.

– Tes frères doivent pas être faciles à supporter, hein ? intervint alors Chuck.

Olivia le regarda, et secoua vigoureusement la tête. – Non, ce sont des idiots, tous les deux. Ils se prennent pour les rois, ils croient qu’ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent et je déteste comment ils me regardent parfois, comme s’ils étaient plus malins que moi alors que ce ne sont que des imbéciles !

– Ouais, je suis bien d’accord, dit Chuck avec un sourire, des imbéciles. T’as pas envie de leur rendre la monnaie de leur pièce, parfois ? De pouvoir savoir quelque chose qu’ils ignorent, de manière à pouvoir les regarder et savoir que c’est toi la plus maligne, en vérité ? Elle hocha une nouvelle fois la tête, plus lentement cette fois, l’air sérieux et concentré.

– Ils seront furieux s’ils apprennent ce que vous avez fait, vous savez ? dit-elle.

– C’est exactement pour ça que tu ne dois le dire à personne, dit Chuck avec un sourire léger, quand on y réfléchit, nos vies sont un peu entre tes mains, Olivia.

Elle parut surprise qu’il connaisse son prénom, peut-être même un peu flattée, car elle lui adressa un petit sourire.

– D’accord, finit-elle par dire, je vous aide et je le dis à personne, même pas à ma meilleure amie.

– Promis ? demanda Gary.

– Promis juré.

– Croix de bois croix de fer ?

– Si je mens, je vais en enfer, acquiesça Olivia. Elle avait parlé d’un ton solennel assez comique ; pour un peu, on se serait attendu à la voir faire le salut militaire.

– OK, alors c’est parti.

Olivia laissa tomber sa corde à sauter sur le sol, et s’élança vers la cabane. Les trois garçons longèrent la clôture jusqu’au fond de la cour tout en regardant autour d’eux pour vérifier qu’aucun curieux ne les espionnait. Une fois arrivée devant la remise, Olivia en ouvrit la porte et regarda à l’intérieur.

– Il y a trois ballons… Non, quatre.

– Comment ils sont ? demanda Gary, qui ne pouvait pas voir à l’intérieur de la remise, de là où il était.

– Il y a un ballon de basket…

– C’est pas celui-là. Le mien, c’était un ballon de football, un blanc. – Il y a deux ballons blancs, et un blanc et noir. – Sors les deux blancs, dit Gary, puis, se rendant compte qu’il avait peut-être été un peu trop autoritaire, il ajouta : s’il te plaît. Olivia était déjà entrée dans la remise. Cinq secondes plus tard, elle ressortait, un ballon dans chaque main. Il n’y avait pas grande différence entre les deux, mis à part que l’un était plus propre que l’autre.

– Il y a une inscription sur celui-là, dit Olivia, qui étudiait les deux ballons, je crois que c’est un G, ou un C peut-être.

– C’est le mien, dit Gary, ma mère m’avait fait marquer la première lettre de mon prénom dessus pour que je puisse le récupérer plus facilement au cas où je l’oublierai quelque part.

Olivia s’avança vers la clôture et tendit le ballon à Gary. – Merci beaucoup, dit Gary en le récupérant.

La petite fille alla remettre l’autre ballon dans la remise. – Il y a trois skates, leur lança-t-elle depuis l’intérieur, les deux qui sont pareils doivent être à mes frères, ils l’avaient eu en cadeau pour leur anniversaire, il y a quelque temps. L’autre…

Ils entendirent des bruits sourds à l’intérieur, puis Olivia ressortit. Elle tenait un skate-board noir avec une unique rayure rouge au-dessous dans les mains.

– L’autre doit être à toi, termina-t-elle en regardant Chuck. – Oui, acquiesça ce dernier en souriant, c’est le mien. Chuck récupéra son skate-board, et le glissa sous son bras. – Voilà, fit la petite fille, autre chose ?

Elle semblait tout excitée par ce qu’elle venait de faire, et assez fière d’elle, aussi. Jordan n’était toujours pas certain de pouvoir lui faire entièrement confiance pour ne pas leur attirer d’ennuis, mais il était persuadé que, si elle le faisait, ce serait sans le vouloir. Elle n’avait absolument rien en commun avec ses deux frères.

– T’es quelqu’un de courageux, Olivia, lança Gary alors qu’ils s’apprêtaient à partir, si, dans quelques années, tu as envie de faire partie d’une bande, tu pourras toujours frapper à notre porte.

– Une bande de garçons ? fit Olivia d’un air dégoûté, ça, pas question ! Mais à la lueur joyeuse de ses yeux, et à la légère rougeur de ses joues, on pouvait voir que la proposition de Gary l’avait flattée. – Au revoir, Olivia, dirent les trois garçons en chœur alors qu’ils s’éloignaient de la maison.

– Au revoir !

Elle les regarda s’éloigner, un sourire sur le visage. Ce fut la seule et unique fois dans leur enfance où la petite Olivia Marshall fut associée à la bande. Mais peut-être cela avait-il suffi pour lier son destin à celui de Chuck, peut-être cette rencontre avait-elle été l’étincelle de leur relation future. Et de sa fin tragique.

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