Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 25 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 18.1

IV

Ricky descendait la rue à vélo, complètement plongé dans ses pensées de collégien, lorsqu’il aperçut la fille. Il se demandait avec une certaine inquiétude quelle note il aurait à ce contrôle de math que la prof était censée rendre aujourd’hui, et réfléchissait, avec bien plus d’inquiétude, à la façon dont il dissimulerait la fameuse note à ses parents si jamais elle était mauvaise. C’est alors qu’il l’avait vue ; la fille remontait la rue dans l’autre sens, elle marchait dans le caniveau et ce fut d’abord sa démarche qui attira le regard de Ricky et lui fit ralentir l’allure pour mieux l’observer. Elle ne marchait pas droit, un peu comme si elle était saoule, et elle écartait les bras pour garder son équilibre, comme si elle marchait sur une corde. Si Ricky avait connu le mot tituber, c’est certainement celui qu’il aurait employé pour décrire la démarche de la fille. Elle avançait en gardant la tête baissée et ses cheveux bruns coupés au carré lui retombaient sur le visage. Arrivé à sa hauteur, Ricky descendit de vélo et traversa la route dans sa direction. Il agissait sans réfléchir, obéissant à l’instinct qui le poussait, chaque fois qu’il voyait quelque chose d’anormal se produire, à s’en mêler. Sa mère disait qu’il était bien trop curieux pour son propre bien, et son père disait qu’il fourrait toujours son nez partout. Ricky pensait simplement qu’il avait un naturel à aller vers les autres lorsqu’ils avaient besoin d’aide. Qu’y avait-il de mal à cela ?

Alors qu’il arrivait devant elle, la fille s’arrêta de marcher et lança un regard perdu autour d’elle. Ricky put alors voir son visage, et il s’aperçut qu’il la connaissait. Elle ressemblait très fortement à la jeune institutrice qui habitait dans la rue où lui et ses copains se planquaient à l’heure du midi. Celle dont la maison avait brûlé.

– Madame ? l’appela timidement Ricky, est-ce que tout va bien madame ? Pendant un instant ce fut comme si elle ne l’avait pas entendu. Elle continuait de regarder la route devant elle d’un air distant, presque rêveur. Peut-être qu’elle est somnambule, songea soudain Ricky. Oui, c’était exactement l’effet que ça lui faisait. Il avait toujours entendu dire qu’il ne fallait pas réveiller les somnambules, et hésita à l’appeler à nouveau. Mais, à ce moment-là, la jeune femme tourna finalement les yeux vers lui. – Je dois aller au Chapeau Melon, dit-elle d’une voix lente et hachée, je dois…

Elle s’interrompit et fronça les sourcils, comme si elle avait oublié ce qu’elle voulait dire.

– Le Chapeau Melon ? répéta Ricky, le restaurant ? Elle se contenta de le regarder comme si elle ne voyait pas du tout de quoi il parlait.

– Je peux vous y conduire, dit Ricky, c’est à deux pas d’ici… Il se retourna et pointa le doigt en direction du restaurant, trois ou quatre mètres plus haut.

– Vous voulez que je vous y conduise ?

Elle le regarda encore un instant d’un air vaguement interloqué, puis hocha légèrement la tête.

– Oui, souffla-t-elle.

– OK, fit Ricky d’un ton décidé.

Oubliées les notes et oubliées les maths. Ses cours pourraient attendre un peu. Le garçon prit la main de la femme et la posa sur le guidon de son vélo. Elle se laissa faire sans opposer la moindre résistance, exactement comme si elle dormait.

– Suivez-moi, dit-il en commençant à faire rouler doucement le vélo.

V

Gary se trouvait assis à l’arrière de sa propre voiture, menotté. Au volant, Jonas Marshall se dirigeait à vive allure vers la sortie de la ville, son arme de service posée sur le siège passager, à portée de main. Alors qu’il regardait le reflet de Jonas dans le rétroviseur, Gary se demanda comment les choses avaient pu dégénérer aussi vite. Lui et Jonas ne s’étaient jamais appréciés, mais de là à ce que l’un d’eux en vienne à pointer une arme sur l’autre…

Au début, Gary avait cru que Jonas était réellement en train de l’arrêter, qu’il avait l’intention de l’accuser d’il ne savait trop quoi. Mais, alors que Jonas le faisait sortir de l’immeuble, il devint évident que tout cela n’avait rien d’une arrestation officielle.

– Tu marches normalement jusqu’à ta voiture, avait soufflé Jonas à l’oreille de Gary juste avant que celui-ci ne passe la porte d’entrée, je serai juste derrière toi alors ne t’avise pas de t’écarter de ta route, même d’un millimètre, sinon…

Le canon du revolver vint appuyer contre le bas de son dos, rendant inutile à Jonas de terminer sa phrase.

– Allez, avance.

Gary avait poussé la porte et était sorti, Jonas sur ses talons. Sur la gauche, deux femmes étaient occupées à discuter. Elles jetèrent un bref regard à Gary alors qu’il sortait de l’immeuble, puis reprirent leur conversation. Elles n’avaient pas vu le revolver, Jonas avait du le dissimuler sous quelque chose… Tout en continuant à avancer d’un pas lent, Gary jeta des regards autour de lui, cherchant une issue. Se retrouver sous les verrous était une chose, mais que Jonas ait complètement perdu les pédales et ait décidé de l’emmener il ne savait où pour lui faire il ne savait quoi, ça, c’était autrement plus préoccupant.

Une voiture passa sur la route, le conducteur ne leur jeta pas même un regard. Sur le trottoir d’en face, un homme sortait ses poubelles. Gary s’imagina se mettre soudain à courir, traverser la rue et trouver un abri où se cacher le temps d’appeler du secours. Jonas n’oserait certainement pas lui tirer dessus en pleine rue… n’est-ce pas ?

Avant qu’il ait pu se décider à faire quoi que ce soit, il arriva devant sa voiture. Après avoir vérifié que personne ne faisait attention à eux, Jonas retourna Gary face à lui. Le revolver se retrouva pressé contre son estomac. Comme il l’avait supposé, Jonas l’avait dissimulé sous sa veste, qu’il avait posée sur son bras, de sorte que seul le canon émergeait. Il pourrait me tuer là, tout de suite, et je ne suis même pas sûr que quiconque se rendrait compte de ce qu’il se passe, pensa Gary avec effroi. – Clefs, ordonna Jonas.

– Pourquoi ? demanda Gary, pour qui il semblait soudain primordial de gagner du temps, pourquoi ma voiture et pas la tienne ? Qu’est-ce que tu… – Ferme-la, cracha Jonas entre ses dents.

Le revolver appuya plus fort sur le ventre de Gary, qui se tût aussitôt. Il baissa les yeux et vit le doigt de Jonas trembler légèrement sur la gâchette. Saisi d’un léger vertige, il plongea la main dans sa poche et en sortit ses clefs, qu’il tendit à Jonas. Ce dernier les attrapa d’un geste brusque, et déverrouilla la voiture.

– Monte à l’arrière, ordonna Jonas.

Gary ouvrait la bouche pour répliquer – quoi, au juste ? – quand son téléphone se mit soudain à vibrer dans la poche de son jean. Il eut un léger sursaut de surprise, que Jonas remarqua. Il tendit l’oreille et ne mit pas longtemps à capter le son des vibrations du portable. Un sourire acerbe se dessina sur ses traits, et il tendit la main.

– Donne, fit-il.

Gary hésita un instant, puis poussa un soupir et sortit le téléphone de sa poche. Il eut le temps de voir la provenance de l’appel avant que Jonas ne lui arrache le portable. Jordan avait-il trouvé Jo ? En dépit de la situation dans laquelle il se trouvait, l’espoir gonfla sa poitrine. Si seulement il pouvait répondre à cet appel… Mais, après un bref coup d’œil au téléphone, Jonas rejeta l’appel et mit le téléphone dans sa poche. – Une bonne chose de faite, marmonna-t-il avant de fixer à nouveau son regard enflammé sur Gary, maintenant, monte. Et Gary avait été forcé d’obéir. Que pouvait-il faire d’autre ? Jonas avait visiblement totalement perdu la boule, et la dernière chose à faire était de le contrarier. Gary était donc monté dans la voiture. Après avoir refermé la portière derrière lui, Jonas était monté à la place du conducteur et s’était tourné vers lui, l’arme pointée sur son visage. Maintenant il va le faire, pensa Gary, paralysé, il a attendu qu’on soit à l’abri des regards et maintenant il va me tirer une balle dans la tête et je ne saurai jamais si Jo va bien… Mais, au lieu d’appuyer sur la détente, Jonas porta une main à sa ceinture et détacha les menottes qui y pendaient. – Tends les mains, ordonna-t-il à Gary.

Il obéit sans broncher, soulagé de voir que sa fin n’était pas encore arrivée, finalement.

– Est-ce que je peux savoir pourquoi tu fais tout ça ? demanda Gary du ton le plus neutre possible.

Il ne voulait pas que Jonas sente le moindre reproche ou la moindre colère dans sa voix, de crainte que cela ne l’énerve encore plus qu’il ne l’était déjà. Il ne voulait pas non plus lui faire sentir sa peur. – Si tu sais pas pourquoi, rétorqua Jonas en refermant les menottes sur les poignets de Gary, c’est que t’es encore plus dégénéré que je le croyais.

Et, sur ces paroles absolument irréalistes aux oreilles de Gary, Jonas s’était retourné et avait démarré la voiture.

Cela faisait maintenant environ cinq minutes qu’ils roulaient, mais Jonas avait adopté la même conduite agressive que Gary et ils ne tardèrent pas à arriver en vue de la sortie de la ville. Pas la sortie Sud, celle que tout le monde prenait habituellement, mais la sortie Nord. Vers Tali Road, cette fameuse route étroite et en pente, flanquée à sa droite d’un vide sidéral. Gary aurait aimé pouvoir faire signe à quelqu’un par la fenêtre, mais à cette heure de la matinée les rues étaient quasiment vides, et puis à la vitesse où ils allaient, personne n’aurait eu le temps de capter ses signes. – Où va-t-on, Jonas ? demanda-t-il, tu peux au moins me dire ça, non ? Jonas secoua frénétiquement la tête.

– Tu poses pas les questions, répliqua-t-il, non, c’est pas toi qu’a l’avantage, cette fois.

Gary baissa les yeux, et son regard tomba sur le revolver posé sur le siège avant. Peut-être que s’il se décalait légèrement sur la gauche il pourrait ensuite essayer de l’attraper. C’était possible, en plongeant vers l’avant suffisamment rapidement ; Jonas n’aurait très certainement pas le temps de réagir…

– Tu sais, j’aurais dû m’en douter, fit soudain Jonas. Gary releva vivement les yeux, craignant un instant que Jonas ait compris à quoi il pensait. Mais son regard était toujours tourné vers la route, Gary pouvait le voir à travers le rétroviseur. Après quelques secondes de silence, Jonas reprit la parole :

– C’est vrai, après tout, vous êtes si amis, c’était évident que t’avais quelque chose à voir là-dedans. Et toutes les fois où on nous a rétorqué que le massacre était trop important pour que ce soit l’œuvre d’une seule personne ! Comment j’ai pu être assez idiot pour ne pas voir la vérité, à ce moment-là ?

Stupéfait, Gary finit par comprendre que Jonas lui parlait du meurtre de sa mère et de sa sœur. Était-il en train d’insinuer que c’était lui le coupable ? – J’ai aussi repensé à autre chose, continuait Jonas, dans votre petite bande, c’était toi le chef, n’est-ce pas ? C’était toi le petit malin qui trouvait les idées géniales, et les deux autres te suivaient comme des moutons. Alors j’ai une question pour toi, Gary : est-ce que c’est toi qui as eu l’idée, cette fois aussi ? Est-ce que Chuck est venu te voir pour te parler de ses problèmes de couple, comment il avait perdu Olivia et comment il se sentait frustré et en colère ? Est-ce que c’est à ce moment-là que tu as eu l’une de tes légendaires idées géniales, Gary ?

Gary fixait le rétroviseur d’un air effaré. Que quelqu’un, qui que ce soit, puisse le croire capable de telles horreurs avait quelque chose de profondément blessant, et il sut soudain quel calvaire devait endurer Chuck, lui que tout le monde croyait coupable.

– Qu’est-ce qui a pu te pousser à penser une chose pareille ? demanda Gary dans un souffle.

– Quoi, tu croyais que j’étais trop stupide pour comprendre, c’est ça ? s’exclama Jonas, tu croyais que je ne voyais rien ? Comme, par exemple, la façon dont toi et Jordan courez partout en ce moment, pour quoi faire, Gary ? Pour tenter de coller les meurtres sur le dos de quelqu’un d’autre et faire libérer Chuck ?

– Jonas, c’est ridicule…

– Réunir la bande à nouveau, c’est ça ? le coupa Jonas, dont la voix prenait des accents hystériques, je suis sûr que tous ces coups montés n’avaient que ce but-là, faire croire que quelqu’un avait piégé Chuck, quelqu’un qui vous en voulait. Alors comment ça c’est passé, dis-moi, est-ce que Jordan a mis le feu à ta maison, et qu’ensuite c’est toi qui l’as tabassé dans cette fichue ruelle ?

Gary secoua lentement la tête. Jonas avait-il vraiment tissé cette histoire abracadabrante tout seul, ou bien quelqu’un la lui avait-il soufflée ? Quelqu’un comme Alice Vance.

– Jonas, fit-il, Jordan n’était même pas en ville à ce moment-là, comment tu peux croire qu’il ait quoi que ce soit à voir là-dedans ? – Peut-être ou peut-être pas, dit Jonas d’un ton léger, après tout comment je peux savoir où était Jordan James cette nuit là, moi, hein ? Il a très bien pu revenir pour vous aider. Il est bien revenu, en ce moment, n’est-ce pas ? – Jonas je t’assure que tu te trompes, je n’ai pas fait de mal à ta famille, aucun de nous n’a fait ça.

– Menteur, rétorqua Jonas, d’un ton presque jovial. Gary poussa un soupir consterné. À nouveau, son regard fut attiré par le revolver, dont la crosse dépassait légèrement du dossier du siège. Si seulement il pouvait rassembler assez de courage pour simplement se pencher en avant et attraper l’arme…

Ils venaient de sortir de la ville, il n’y avait désormais plus rien d’autre que des hautes herbes desséchées autour d’eux. Tali Road s’étalait devant eux, la voiture entamait sa montée de la route, et Gary sentait que son temps commençait à être compté.

– Est-ce que c’est Alice Vance qui t’a mis toutes ces idées dans la tête ? demanda-t-il, tentant le tout pour le tout.

Jonas lui lança un regard interloqué à travers le rétroviseur. Un regard qui semblait tout à fait sincère.

– Alice Vance ? répéta-t-il, qui c’est, celle-là ? Ce fut au tour de Gary d’être étonné. Finalement, ce ne serait qu’une coïncidence ? La crise de folie de Jonas n'aurait rien à voir avec les plans de la jeune femme ? Ou bien ils ont tous raison, et j’attire les ennuis. – Où est-ce qu’on va, Jonas ? demanda-t-il à nouveau. Jonas se mit à rire. Un rire caquetant, démentiel qui lui fit froid dans le dos. – T’as pas encore deviné ? demanda-t-il une fois qu’il eut fini de rire, cet endroit, tu le connais bien, pourtant.

Gary jeta un coup d’œil par la fenêtre. En effet, il connaissait cet endroit, c’était là qu’Erik avait failli mourir, sauf qu’ils avaient dépassé le point où il était tombé. Ils étaient plus haut sur la route, et le précipice à leur droite était bien plus profond.

– Tout le monde en ville sait que tu conduis comme un dingue, reprit Jonas, alors ça n’étonnera personne d’apprendre que tu t’es jeté dans un ravin au détour d’un virage un peu trop serré. Ils seront tristes pour toi, c’est sûr, mais pas étonnés.

Il éclata à nouveau de rire. Gary avait soudain la bouche très sèche. – J’imagine déjà ce qu’ils diront tous, pas toi ? continuait Jonas, ce pauvre Gary, c’est bien triste pour lui, mais en même temps, il l’a bien cherché, non ?

Gary se rendit compte que la voiture était en train de ralentir. C’est le moment ou jamais, pensa-t-il en fixant le revolver.

VI

Erik fixait Tanner, hésitant sur la réponse à lui fournir, lorsque quelqu’un poussa la porte du restaurant. Il regarda par-dessus l’épaule de Tanner et vit d’abord un jeune garçon qu’il avait déjà aperçu dans le quartier, puis, derrière lui…

– Jo ! s’exclama-t-il.

Tanner se retourna. En fait, tous les clients regardaient les nouveaux arrivants désormais. Il y eut quelques chuchotements alors que l’enfant traversait la salle, entraînant la jeune femme avec lui. Jo semblait complètement déboussolée, elle se laissait guider par le garçon sans réagir, la tête baissée et les épaules basses. Erik contourna Bryce Tanner et se précipita à leur rencontre.

– Jo, qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda-t-il.

– Je l’ai trouvée comme ça dans la rue, expliqua le garçon, elle disait qu’elle devait aller au Chapeau Melon. Le regard d’Erik se tourna vers l’enfant, puis revint à Jo. Elle avait levé les yeux et regardait Erik d’un air troublé.

– Je vous connais ? demanda-t-elle d’une voix lente. – Oui, enfin non, mais moi je vous connais. Je suis un ami de Gary. – Gary… répéta Jo.

Elle fronça légèrement les sourcils et, durant un horrible instant, il crut qu’elle ne se souvenait pas de lui, qu’elle ne se souvenait plus de rien. Puis une lueur s’alluma dans son regard, et elle regarda à nouveau Erik, d’un air plus réveillé cette fois.

– Où est-il ? demanda-t-elle.

– Il vous cherche, expliqua Erik, je vais l’appeler tout de suite pour lui dire que…

– Non, l’arrêta Jo en attrapant les poignets d’Erik, non, il faut le retrouver ! Elle semblait soudain très agitée, au bord de la panique. Elle a l’air d’être devenue complètement folle, pensa Erik, effaré. – Pourquoi ? demanda-t-il, que se passe-t-il ?

– Il va arriver quelque chose, expliqua-t-elle, ils lui veulent du mal, ils vont s’en prendre à lui, ils vont… ils vont…

Jo sembla soudain perdre le fil, et porta une main tremblante à son front. Des larmes de frustration brillaient dans ses yeux alors qu’elle se trouvait incapable d’expliquer ce qu’elle savait. Erik la fixa un moment, puis il se tourna vers Bryce Tanner.

– Vous pouvez rester avec elle le temps que j’appelle les autres ? demanda-t-il.

– Bien sûr. Mais après, il va falloir que vous m’expliquiez ce qu’il se passe. – Marché conclu.

– Et moi ? demanda alors l’enfant qui avait amené Jo jusqu’ici. Erik se tourna vers lui.

– Comment tu t’appelles ?

– Ricky.

– Tu nous a beaucoup aidé, Ricky, si tu pouvais rester avec Jo aussi, ce serait vraiment gentil. Elle a l’air de bien t’aimer. En effet Jo, l’air toujours aussi confuse et littéralement perdue dans ses pensées, avait posé une main sur l’épaule du garçon qui lui avait servi de guide jusqu’ici. En entendant la demande d’Erik, Ricky eut un large sourire. – Bien sûr, répondit-il, avec plaisir, monsieur ! – Merci, Ricky, fit Erik, qui commença à s’éloigner puis ajouta : commandez tout ce que vous voulez au comptoir, c’est moi qui offre. Il se détourna ensuite du trio et sortit son téléphone portable de sa poche pour composer le numéro de Jordan. Il aurait bien appelé Gary, mais il venait de s’apercevoir qu’il n’avait pas son numéro. Ce n’est pas bien grave, Jordan le préviendra pour moi. Mais, alors qu’il portait le téléphone à son oreille, les mots de Jo lui revinrent à l’esprit, et un sentiment d’urgence s’empara de lui. Ils lui veulent du mal, avait-elle dit. Qui était ce « ils » ? Il n’était pas bien difficile de le deviner.

VII

En arrivant devant l’immeuble, Jordan sut tout de suite que Gary n’était pas là, tout simplement parce que sa voiture n’était nulle part en vue. Il alla tout de même jeter un œil à l'intérieur, mais ne fut pas surpris de constater que Gary n’y était pas. Où est-il ? Il était censé vérifier cet endroit, avait-il décidé de se rendre à un autre emplacement en constatant que Jo n’était pas ici ? C’était tout à fait plausible, après tout c’était ce que lui avait fait. Mais cela ajouté au fait que Gary ne répondait plus à son téléphone avait de quoi l’inquiéter sérieusement. C’est à ce moment-là que son téléphone vibra dans sa poche, coupant court à ses réflexions. Contrairement à ce qu’il avait espéré, ce ne fut pas le nom de Gary mais celui d’Erik qui s’afficha.

– Oui ? fit-il en décrochant.

– Jo est ici, au restaurant.

Une onde de soulagement traversa Jordan lorsqu’il entendit cette nouvelle. – Comment elle va ?

– Eh bien, physiquement, elle a l’air d’aller bien, mais elle semble un peu… déboussolée.

– Déboussolée ? répéta Jordan en fronçant les sourcils. – Oui, tu ferais mieux de venir me rejoindre. Et appelle Gary pour le prévenir, moi j’ai pas son numéro.

Jordan sentit une boule se former dans son ventre alors que son inquiétude pour Gary grandissait encore.

– Alors il n’est pas avec toi, fit-il.

– Qui ça, Gary ? Non, pourquoi ?

– Il ne répond pas au téléphone. Et il n’est pas à l’immeuble, j’y suis en ce moment.

– Attends, dit lentement Erik, t’es en train de me dire que… – Que c’est au tour de Gary d’avoir disparu, oui. Il y eu un instant de silence total à l’autre bout du fil, comme si Erik retenait son souffle, puis il lâcha :

– Ramène-toi ici, Jordan. Il fait pas bon rester tout seul, ces temps-ci.

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