Une dette à payer
Chapitre 7.1
III
Cela faisait une dizaine de minutes qu’Erik les avait quittés lorsque le talkie-walkie grésilla dans les mains de Chuck. Entre-temps, ils avaient pu préparer leur riposte à l’aide des objets et des idées apportés par Gary. – Ils sont là, dit la voix d’Erik par-dessus le grésillement, ils viennent d’arriver.
– OK, répondit Chuck.
– Fais bien gaffe à ce que personne ne te voie parler dans ce truc, l’avertit Gary, faut pas se faire remarquer.
– Oui, je me suis caché, t’inquiète pas. On fait quoi maintenant ? – Maintenant, dit Gary, on attend.
Ils se trouvaient au premier palier de la cage d’escalier, postés de façon à pouvoir voir ce qu’il se passait dans le hall, en dessous d’eux. – Si jamais on se fait prendre par un adulte, dit Chuck en jetant un coup d’œil en bas, on est morts et enterrés.
– Il est deux heures de l’après-midi, Chuck, tempéra Gary, personne ne passe à cette heure.
– Mais quelle heure il sera quand les jumeaux vont arriver ? insista Chuck, s’ils viennent ce soir, alors il risque d’y avoir plein de monde en train de rentrer du boulot, non ?
Gary réfléchit une seconde, puis dit :
– On descendra, alors. Quand Erik nous dira qu’ils arrivent, on ira se planquer quelque part dehors. Comme ça on risquera d’être gêné par personne.
Chuck hocha la tête d’un air satisfait. Mais Jordan avait encore une autre inquiétude :
– Qu’est-ce qu’il se passera si jamais ils sont mieux préparés que nous ? Après tout, ils viennent dans l’intention de s’en prendre à toi. Et si jamais ils ne viennent pas les mains
vides ?…
– Je te l’ai dit, ils s’attendent à ce que je sois tout seul. Ça va très bien se passer, alors arrêtez de flipper comme ça, OK ? Ils hochèrent la tête, bien qu'encore loin d’être rassurés. Ils jouèrent aux cartes en attendant le début des hostilités, discutant de temps en temps avec Erik, qui avait le plus mauvais rôle puisqu’il était obligé de rester seul à s’ennuyer toute la journée. Mais, comme il le leur avait expliqué, il avait l’habitude. Finalement, à six heures et demie, Erik leur annonça la nouvelle qu’ils attendaient.
– Ils s’en vont.
– Tu peux les suivre ?
– Je vais essayer, mais… Attendez.
Les trois garçons obéirent et patientèrent, dans un silence complet, jusqu’à ce qu’Erik reprenne la parole.
– Il risque d’y avoir un problème, finit-il par dire. – Lequel ? le pressa Gary.
– Ils ne sont pas partis seuls. Il y a deux autres mecs avec eux, des costauds. Gary leva les yeux vers ses amis. Jordan se demanda si son visage reflétait la soudaine vague de panique qui venait de le submerger. Celui de Chuck, en tout cas, était assez éloquent.
– Pas de panique, dit Gary, on est toujours mieux préparés qu’ils ne s’y attendent.
Il prit le talkie-walkie des mains de Chuck et demanda : – Est-ce que tu peux les suivre, ou pas, Erik ?
– Non, impossible.
– Pourquoi ?
– Parce qu’ils sont montés dans une voiture et… Ils viennent de démarrer, Gary, ils arrivent !
– On devrait se planquer, dit Chuck d’une voix blanche, aller dans ton appartement, ça leur fera aussi une bonne leçon s’ils t’attendent et que personne n’arrive…
– Non ! le coupa Gary d’un ton sec.
Il tourna vers Chuck ses yeux brillants de hargne. – Si on fait ça, il se passera quoi demain matin, quand tu voudras sortir de chez toi ? Ou demain soir quand Jordan voudra rentrer chez lui ? Il se passera quoi chaque fois que l’un de nous sera seul dans la rue ? Vous voulez vraiment passer toute votre vie à crever de peur, les gars ? Ils ne répondirent rien, mais Jordan ressentait maintenant une certaine honte à avoir, lui aussi, songé à s’enfuir avant l’arrivée des Marshall. – T’as raison, dit Chuck en baissant les yeux, désolé. Gary donna une légère tape sur l’épaule de son ami, puis regarda dans le hall, sous eux.
– Bon, écoutez, dit-il, quoi qu’il arrive, on reste ensemble, OK ? – Les Trois Mousquetaires, fit Jordan à demi-voix. – Ouais ! reprit aussitôt Gary avec un large sourire, les Trois Mousquetaires. Tant qu’on est ensemble, rien ne peut nous atteindre. Et il avait parlé avec tellement d’assurance et de conviction que, à ce moment-là, ils le crurent.
IV
Ils sortirent de l’immeuble et allèrent se dissimuler derrière le muret qui prolongeait les marches, les yeux fixés sur la rue avec anxiété. Gary avait au préalable distribué à chacun un nombre équitable d’armes, et maintenant Jordan se sentait vraiment comme un soldat partant en guerre. Peut-être que c’était vraiment ça, après tout. Une guerre. – Vous avez bien compris ce que chacun de vous doit faire ? demanda Gary dans un murmure.
Quelques personnes étaient déjà passées non loin d’eux pour rentrer dans l’immeuble. Jusqu’ici, aucune d’elles n’avait fait attention à eux. – On a compris, dit Chuck, alors que Jordan hochait la tête. – Parfait.
Gary était bien le seul à être impatient que tout cela commence, songea Jordan. Quoi que, à force d’avoir peur que quelque chose arrive, on finit par être pressé que ce soit terminé, non ? Ils attendirent ainsi une dizaine de minutes, assez pour se dire que les Marshall allaient peut-être arriver seuls, finalement. Ou bien qu’ils allaient venir encore plus nombreux que ce qu’Erik avait dit.
Finalement, leur attente prit fin lorsqu’ils virent les jumeaux et leurs acolytes approcher de l’immeuble. Ils avaient probablement garé la voiture plus loin, parce qu’ils étaient à pied. Et ils étaient bien quatre, comme Erik l’avait dit. Les deux autres étaient des amis des Marshall qu’on voyait souvent traîner avec eux mais dont peu de gens connaissait le nom. Ils avancèrent jusqu’à l’immeuble, puis regardèrent autour d’eux. – Il faut qu’on trouve un endroit où se cacher, dit Jonas, en attendant qu’il arrive.
– Pendant combien de temps on va devoir poireauter ? demanda l’un des acolytes anonymes d’un ton d’ennui.
– Pas plus d’une demi-heure, fit Lee en regardant sa montre, chaque fois qu’on l’a observé il rentrait vers sept heures.
Observé. Ils les avaient observés. Jordan repensa à toutes ces fois où, au détour d’une rue, il avait été certain de se retrouver face aux Marshall, comme s’il sentait leur présence, et éprouva une bouffée de haine à leur égard.
– Il est temps, fit Gary entre ses dents, prêts ?
– Prêts, soufflèrent les deux autres en chœur.
Gary profita du fait que les quatre garçons lui tournaient le dos pour sortir de sa cachette. Il fit quelques pas vers eux.
– C’est moi que vous cherchez ? lança-t-il.
Les quatre autres se tournèrent vivement, surpris de le voir ici alors qu’il était censé arriver par l’autre côté.
– Ouah, fit Gary, quatre contre un, vous devez vraiment avoir peur de moi, alors.
– D’où tu viens, comme ça ? demanda Jonas d'un ton agressif. Gary haussa les épaules, puis dit :
– Au fait, j’ai jamais eu l’occasion de vous demander comment vos parents vous avaient accueillis, ce fameux jour, vous vous souvenez ? J’aurais donné cher pour voir leur réaction. Le visage des jumeaux se figea et leur regard se fit meurtrier. – Attrapez-le, ordonna Jonas d’un ton cassant. Les deux gorilles situés de part et d’autre des Marshall firent un pas vers Gary, l’air menaçant.
– C’est parti, dit Gary d’un ton léger.
C’était le signal qu’attendaient ses deux amis. À ce moment-là, Chuck et Jordan se redressèrent d’un bond, brandissant déjà leurs lance-pierre. Dedans se trouvait un ballon gonflable, de la taille d’une balle de tennis, et rempli de peinture.
– Feu ! hurla Jordan.
Les deux ballons fusèrent. Ayant déjà été victimes de ce genre d’attaque, les jumeaux réagirent vite : Ils se réfugièrent aussitôt derrière le mur de l’immeuble, et laissèrent leurs deux amis sous le feu des projectiles. Ces derniers poussèrent des cris de surprise en voyant les ballons éclater sur eux et déverser la peinture qu’ils contenaient. Ils firent un pas en arrière puis, furieux, s’avancèrent à nouveau vers les trois garçons. Hilare, Gary se jeta derrière le muret où étaient cachés ses deux amis, et attrapa l’arme qui lui était réservée. Non sans mal, ils étaient parvenus à remplir le pistolet à eau de peinture, en la mélangeant avec de l’eau pour éviter qu’elle ne sèche trop vite. Tandis que Chuck et Jordan rechargeaient leurs lance-pierre, Gary pointa le canon de son arme sur les deux gorilles. Ceux-ci hésitèrent. – Vos deux copains vous ont abandonnés, en profita pour lancer Gary, il reste plus que vous deux, les gars, et pourquoi vous prendriez à leur place ? Les deux garçons se regardèrent. Mais ils étaient trop fiers – ou trop stupides, peut-être – pour simplement en rester là. À vrai dire, les trois amis s’en doutaient, et ils étaient prêts. Alors que leurs deux adversaires recommençaient à avancer vers eux, deux autres ballons de peinture les atteignirent. Gary, lui, attendit qu’ils soient le plus près possible avant d’appuyer sur la gâchette de son pistolet. Ce n’était qu’un vieux jouet dont il avait plus ou moins oublié l’existence jusqu’ici, et pourtant Gary se rendit compte ce jour-là que, en dépit du nombre de fois où il avait dû servir, le pistolet fonctionnait encore parfaitement, et il possédait énormément de pression, pour un jouet. Le jet de peinture – jaune vif – partit droit sur l’anonyme de gauche, qui poussa un grognement de surprise, de mécontentement et de dégoût mêlés au moment où la peinture l’atteignit et commença à le recouvrir de jaune. Quelque part derrière eux, quelqu’un sortit de l’immeuble et les interpella, leur ordonnant d’arrêter leurs bêtises sur le champ, mais personne ne fit attention à lui.
– Vous allez nous le payer, fit l’anonyme de droite d’un ton meurtrier. Gary reporta alors le jet sur lui, au moment où ses amis lâchaient deux nouvelles bombes dans sa direction. Les projectiles l’atteignirent en pleine poitrine, tandis que le jet de peinture de Gary se concentrait sur le seul endroit encore immaculé : Son visage. Le garçon poussa un cri étranglé et tenta de se protéger de ses mains.
– Arrêtez, arrêtez ! se mit-il à hurler.
– Vous vous rendez ? demanda Gary.
– Oui ! hurlèrent les deux garçons en chœur.
– Alors dégagez ! Rentrez chez vous !
Ils ne se le firent pas dire deux fois ; les deux garçons tournèrent le dos à leurs assaillants et prirent leurs jambes à leur cou sans demander leur reste. Gary éclata de rire, et il était vrai que la vue de ces deux titans couverts de peinture et fuyant à toutes jambes devant trois gringalets avait de quoi ravir. Cependant, la fête était loin d’être terminée, et ils ne tardèrent pas à en prendre conscience.
– Où sont les Mar… commença Chuck.
Avant qu’il ait pu finir sa phrase, les jumeaux sortirent de derrière le mur. Ils applaudissaient.
– Pas mal du tout, fit Jonas, qui arborait son sourire de travers, il faudra que vous nous expliquiez comment vous avez su qu’on arrivait, mais… – Cassez-vous ! ordonna Gary, si vous ne voulez pas finir comme vos deux copains.
– Oh, mais c’est qu’il nous menace, dit Lee d’un ton moqueur. Jordan commença à se sentir très mal à l’aise. Il y avait quelque chose d’anormal, les jumeaux semblaient trop confiants. En plus de ça, ils n’avaient quasiment plus de munitions, ils avaient presque tout usé sur les deux autres.
– Vous savez, fit Jonas en faisant un pas en avant, vous commencez sérieusement à m’impressionner, tous les trois. Vous êtes soit incroyablement courageux, soit totalement fous. – Je pencherais plutôt pour la deuxième option, fit remarquer Lee. Les deux frères firent un autre pas vers leurs ennemis. Ils arboraient tous deux le même sourire inquiétant.
– N’approchez pas ! fit Gary d’une voix forte, en levant son pistolet à eau vers eux.
– Tu nous prends pour des idiots ? demanda Jonas d’un ton amusé, avec tout ce que t’as balancé sur les deux autres tout à l’heure, je parie que ton joujou est quasiment vide maintenant. Et c’est pareil pour tes deux copains. Le regard de Gary trahit sa confusion, et Jordan comprit alors que Jonas avait raison : Ils étaient à sec.
– C’est une leçon que tu devras apprendre pour la suite, petit malin, dit Lee en enfonçant ses mains dans ses poches de blouson, ne jamais user toutes ses munitions sur la première ligne quand on sait que la deuxième est juste derrière à attendre son tour.
– Et justement, continua Jonas, je crois que maintenant, c’est notre tour. Les jumeaux sortirent tous deux les mains de leurs poches, et les trois amis comprirent qu’ils n’étaient pas les seuls à s’être bien armés. Dans les mains des deux frères, il y avait de gros cailloux effilés. D’un seul mouvement, Jonas et Lee lancèrent leurs projectiles de toutes leurs forces en direction des garçons. Ceux-ci plongèrent vivement à terre pour les éviter. L’un des cailloux fendit l’air juste au-dessus de la tête de Gary. Chuck, lui, ne fut pas aussi rapide que son ami : le deuxième caillou l’atteignit en plein front. Il poussa un cri et porta les deux mains à son visage. Jordan et Gary échangèrent un regard, et ce n’est qu’au moment où Jordan vit l’air désemparé sur le visage de son chef qu’il commença à avoir réellement peur. Quelques personnes s’étaient arrêtées et regardaient le combat, mais aucune ne semblait avoir envie d’intervenir. Bien sûr que non, parce qu’il s’agissait des Marshall. Ces derniers avaient déjà pris deux autres pierres dans leurs poches et s’apprêtaient à les lancer sur eux lorsque Gary prit enfin une décision.
– On se replie ! hurla-t-il.
D’un seul mouvement, il laissa tomber son arme et, tout en attrapant un Chuck encore étourdi par le bras, se mit à courir vers l’immeuble. Jordan suivit le mouvement, les bras au-dessus de la tête pour se protéger de la pluie de pierres.
– Bande de lâches ! hurla Jonas en ricanant.
Un caillou toucha Jordan à l’épaule et un autre à la jambe avant qu’ils n’atteignent enfin la porte de l’immeuble. Gary l'ouvrit à la volée et, bousculant au passage l’homme qui les avait réprimandés un peu plus tôt, et qui les regardait maintenant passer d’un air ébahi, il s’élança dans le hall, suivi de ses deux amis.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Jordan d’un ton essoufflé. – On a encore des munitions dans le sac, à l’étage, répondit Gary en se retournant.
– Mais…
Il s’interrompit. La vérité, c’était que Jordan n’avait pas très envie de continuer ce combat, mais comment dire cela à Gary sans passer pour un froussard, et un lâcheur ? Après tout, ce n’était pas devant chez lui que les Marshall avaient tendu une embuscade. Pas encore, du moins. Gary regardait vers la porte d’entrée, dans l’attente de voir si les Marshall les suivaient. Pour l’instant, il n’y avait aucun signe d’eux. Jordan prit Chuck par l’épaule pour le faire se tourner vers lui, et vit que le caillou lancé par les jumeaux avait creusé une belle entaille sur son front. Un filet de sang d’une épaisseur assez impressionnante s’en écoulait. – Est-ce que ça va ? demanda Jordan.
Chuck semblait encore sonné, mais il hocha la tête, puis tourna les yeux vers Gary.
– Il faut qu’on mette fin à tout ça, dit-il.
– Entièrement d’accord avec toi, acquiesça Gary en arborant un sourire féroce qui laissa penser aux deux autres qu’ils n’étaient pas tout à fait sur la même longueur d’ondes.
Gary commença à traverser le hall, et ses amis n’eurent d’autre choix que de le suivre. Il se dirigeait vers la cage d’escalier. – Gary, ils nous balancent des cailloux, fit remarquer Chuck d’un ton traînant qui ne lui ressemblait pas, je crois pas que nos bombes de peinture fassent encore le poids.
– Détrompe-toi, moi je suis sûr que si. En plus… Mais il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car, à quelques mètres sur leur gauche, une porte, celle de la sortie de secours, venait de s’ouvrir. Les jumeaux entrèrent à leur tour dans le hall. Gary s’immobilisa et leur fit face. Les deux frères lui adressèrent un large sourire. Derrière Gary, ses deux amis avaient du mal à ne pas montrer leur peur. – Alors ? fit Jonas, on joue à cache-cache, maintenant ? Il avait un caillou gros comme une balle de golf dans la main, et commença à le faire rebondir sur sa paume, sans les quitter des yeux. – Arrêtez vos conneries, rétorqua Gary, vous allez quand même pas lancer des cailloux à l’intérieur de l’immeuble. Vous savez que c’est interdit par la loi, de vandaliser les bâtiments ? Sans parler de lyncher des gens… – Je dirai que c’est vous qui avez commencé, dit Jonas avec un haussement d’épaules.
Et, prenant son élan comme un joueur de base-ball, il lança la pierre droit sur eux. Les trois garçons fuirent à toutes jambes dans les escaliers. Ils entendirent la pierre frapper le mur avec un bruit mat, puis Jonas cria : – Ascenseurs !
– Où on va ? demanda Jordan.
Sans répondre, Gary atteignit le palier du premier étage en un bond, attrapa son sac, et continua à courir. Chuck et Jordan échangèrent un regard, puis le suivirent. Il y avait du monde, dans le couloir, des gens qui n’étaient pas au courant de l’agitation de l’immeuble et qui ne s’étaient pas mis à l’abri. Gary bouscula une vieille femme qui cherchait ses clefs dans son sac, tandis que Jordan faisait un bon en arrière pour éviter de se prendre une porte en pleine figure ; les gens entendaient le tapage des trois garçons alors qu’ils traversaient le couloir en courant et sortaient de leurs appartements pour voir ce qu’il se passait.
– Gary ! hurla Jordan.
– On peut pas rester à cet étage, expliqua Gary sans ralentir. – Pourquoi ?
– Parce que c’est là que j’habite. Ils vont penser qu’on est là, et ils vont descendre ici.
– Et pourquoi ne pas aller dans ton appartement ? demanda Chuck, ils n’iront pas nous chercher là-bas.
– Tu rigoles ? Tu veux les laisser nous piéger dans notre terrier comme des rats ?
Ils atteignirent l’escalier du deuxième étage juste au moment où, en face, le voyant de l’ascenseur s’allumait, indiquant que les jumeaux arrivaient. Sans prendre le temps de regarder si les portes allaient s’ouvrir ou si les Marshall allaient continuer à grimper, les trois amis se mirent à monter les marches à toute vitesse.
– Ils sont là ! hurla Lee derrière eux.
Jordan n’avait jamais couru aussi vite de sa vie, et pourtant il avait bien conscience que ce ne serait pas suffisant. Les Marshall étaient plus grands qu’eux, ils allaient forcément plus vite, et dans la ligne droite du couloir, ils les rattraperaient. Après, quoi ? Il découvrit qu’il était terrifié à l’idée de bientôt connaître la réponse. Il n’y a aucune issue, par là, songea-t-il, on est en train de monter bêtement tout en haut de l’immeuble, mais il arrivera forcément un moment où il n’y aura plus d’autre étage où se réfugier. Jordan était juste derrière Gary, et Chuck le suivait de près. Il entendit un cri féminin derrière lui, suivi d’un vague « désolé Madame » venant de Chuck, et dût lui-même faire un écart pour éviter une femme qui venait de sortir la tête dans le couloir pour voir ce qu’il se passait. Ils traversèrent le couloir comme des flèches puis gravirent un autre escalier, pour se retrouver encore un étage plus haut. C’est alors que Jordan entendit Chuck pousser un cri perçant derrière son dos, et se retourna.
Les jumeaux les avaient finalement rattrapés.
Jonas tenait fermement Chuck par le bras, et celui-ci avait beau faire son possible pour se libérer, Jonas le retenait apparemment sans le moindre effort.
– Eh ben ! On peut dire que vous nous avez bien fait courir, fit Jonas d’un ton essoufflé.
– Lâche-le ! ordonna Gary.
– Toi d’abord. Lâche ton sac.
Gary baissa les yeux vers le sac, qu’il avait gardé à la main mais dont il avait presque oublié l’existence. Là-dedans, il y avait d’autres pots de peinture, mais à quoi bon ? Chuck avait raison, ils avaient dépassé le stade où la peinture pouvait être considérée comme une arme. Ce n’était plus un jeu, c’était bien réel. Gary jeta le sac loin de lui, les yeux fixés sur les jumeaux. Il ne montrait aucune peur, mais Jordan pouvait voir qu’il avait perdu beaucoup de son assurance.
– Bien, fit Jonas, maintenant approche un peu, petit malin. Gary hésita. Jordan aurait donné cher pour qu’un adulte apparaisse et fasse fuir les jumeaux. Même s’il s’était toujours considéré comme assez grand pour régler ses problèmes tout seul ; même s’il avait toujours pensé que c’était les insulter que d’intervenir pour les aider simplement parce qu’ils étaient des enfants, et que les adultes partaient toujours du principe que les enfants ne savaient pas se défendre. Il reniait totalement cette position aujourd’hui, seulement c’était inutile ; il n’y avait aucun adulte à cet étage, personne ne sortait de derrière les portes closes et personne ne montait ou descendait les escaliers. Ils étaient seuls.
– Alors ? s’impatienta Jonas, c’est toi le chef de la bande, non ? Est-ce que ce n’est pas le rôle du chef de la bande de venir récupérer les membres qui ont été faits prisonniers ?
Il secoua ironiquement le bras de Chuck, l’envoyant se cogner contre le mur. Chuck avait toujours semblé costaud aux yeux de Jordan, il avait quinze ans, un an de plus que lui et Gary, et c’était suffisant pour le faire presque paraître comme un adulte. Mais à côté des jumeaux il n’était rien de plus qu’un pantin dénué de force. Gary serra les poings et se mit à avancer vers les Marshall.
– Gary ! s’exclama Jordan.
Mais que pouvait-il dire ? De ne pas y aller ? De se montrer prudent ? Peut-être s’attendait-il à ce que son ami si malin trouve une nouvelle ruse pour les sortir de ce pétrin. De toute manière, Gary ne lui prêta aucune attention. Il s’arrêta juste en face des Marshall et leva la tête pour les regarder droit dans les yeux, d’une manière qui aurait forcé le respect de n’importe qui. – Lâchez-le, répéta-t-il en articulant soigneusement.
– Comme tu veux, fit Jonas.
Il projeta Chuck en avant et le lâcha. Celui-ci trébucha, emporté par son élan, et s’écroula sur le sol. Le regard des deux frères était fixé sur Gary, et Jordan ne put s’empêcher de frissonner en prenant conscience de cette lueur de bête sauvage dans leurs yeux.
– Alors, demanda Jonas, qui a gagné, cette fois, Gary ? Gary poussa un profond soupir, puis dit :
– Vous. C’est vous qui avez gagné.
Le sourire de Jonas s’élargit encore, ce que Jordan n’aurait jamais cru possible.
– Bien. La dernière fois, nous sommes repartis chez nous couverts de peinture à cause de toi, tu te souviens ?
Gary ne répondit pas, et Jonas n’attendait pas de réponse particulière, de toute manière.
– Comment devrions-nous te laisser repartir ? demanda lentement Jonas. – Je crois que je sais, répondit son frère, qui exultait. Brusquement, il tendit la main et attrapa Gary par le bras. Il l'attira brutalement vers lui et, de son autre main fermée en un poing serré, il lui donnait un violent coup dans le ventre. Gary se plia en deux avec un cri rauque qui fit se dresser les cheveux sur la tête de Jordan. À ce moment-là, il pensa quatre mots très distinctement : Ils vont nous tuer. Lee tira sur le bras de Gary pour le faire se redresser, et regarda son frère, un large sourire cruel aux lèvres.
– À ton tour, dit-il, je le tiens.
Jonas serra le poing droit et releva lentement sa manche, savourant la peur qui se lisait désormais dans les yeux de sa victime. Toujours figé au milieu du couloir, Jordan ne savait pas quoi faire. Tout, en lui, lui criait de s’enfuir, d’en profiter tant que les jumeaux ne s’étaient pas encore intéressés à lui. S’il fuyait maintenant, il pourrait peut-être trouver de l’aide, intercepter un adulte dans l’immeuble et le convaincre de monter ici. Oui, mais dans quel état auraient-ils mis Gary lorsqu’il aurait fini par trouver de l’aide ? Il n’était d’aucune utilité, c’est vrai, mais fuir en abandonnant ses amis… Jonas se lassa finalement de son petit jeu, et frappa à son tour Gary, exactement au même endroit que son frère. Gary poussa un autre cri, plus sonore, plus douloureux, et ses jambes lâchèrent sous lui. Lee le laissa s’écrouler à genoux devant eux. Comment personne n’avait-il pu entendre le cri de Gary ? Pourquoi personne ne venait-il ici, alors que tant de monde les avait vus monter, et avait vu qu’ils étaient poursuivis ? Ce sont les Marshall, répondit une petite voix dans sa tête, les gens d’ici sont tous pauvres et sans influence, ils ne veulent pas risquer un affrontement avec eux. C’était tellement injuste, tellement honteux, que Jordan sentit la colère lui envahir la tête, au point même d’écraser sa peur. – Arrêtez ça ! s’exclama-t-il.
Mais sa voix sonna moins forte et moins autoritaire qu’il ne l’aurait voulu ; elle parût faible, enfantine, même à ses propres oreilles. Les Marshall ne lui prêtèrent aucune attention, et cela ne le surprit pas. Ils étaient tous les deux focalisés sur Gary. Même Chuck ne sembla pas l’entendre ; toujours prostré sur le sol, contre le mur, il fixait les jumeaux et Gary, et Jordan se doutait qu’il faisait face au même dilemme que lui. – Je veux lui créer les mêmes problèmes que nous, la dernière fois, disait Jonas, on a dû rentrer chez nous couverts de peinture, et on a dû trouver une explication pour notre famille et pour tous ceux qu’on a croisé en chemin. – Et si on le faisait rentrer couvert de bleus ? proposa Lee, qui jubilait visiblement déjà rien que d’y penser.
– Oui, fit Jonas lentement, bonne idée, occupons-nous de son visage, et voyons voir si nous aussi on peut le faire changer de couleur.
– Non ! hurla Jordan en faisant cette fois un pas en avant. Les jumeaux levèrent enfin les yeux vers lui.
– Tu vas nous foutre la paix, oui ? fit Jonas d’un ton agacé, ou peut-être que tu veux subir le même sort que ton copain, c’est ça ? Jordan ouvrit la bouche pour répondre – il ne savait pas vraiment quoi, mais au moins, tant qu’ils parlaient avec lui, ils ne faisaient pas de mal à Gary – lorsqu’un bruit facilement reconnaissable se fit entendre ; celui de sirènes de police. Les visages des deux frères perdirent leurs sourires suffisants et affichèrent leur surprise.
– Merde, dit Jonas, quelqu’un a appelé les flics. – Qui a pu faire ça ? s’insurgea Lee.
Jonas ne répondit pas. Comme tout le monde dans ce couloir, il tendait l’oreille. Il n’y avait pas le moindre doute, les sirènes se rapprochaient. – Faut qu’on se casse, finit par dire Jonas, le shérif Tanner est un emmerdeur, et Papa sera furieux s’il doit payer une nouvelle fois pour nous. Lee laissa échapper une exclamation de dépit. Sa frustration à l’idée d’abandonner une activité aussi divertissante se lisait dans chacun des traits de son visage. Jonas se pencha vers Gary, l'attrapa par les épaules et approcha son visage tout près du sien.
– C’est pas fini, entre toi et moi. Ça le sera jamais. D'un geste, il envoya Gary valser en arrière, avant de suivre son frère, qui avait déjà atteint les escaliers.
Pendant plusieurs secondes, aucun des trois garçons ne bougea. Aussi idiot que cela puisse paraître, Jordan était persuadé que les Marshall allaient faire demi-tour, qu’ils allaient revenir et s’occuper d’eux trois, et que ce moment de soulagement n’était qu’une illusion. Mais ils ne revinrent pas. Chuck finit par se remettre sur ses pieds, mais il resta adossé au mur. Il regardait Gary comme s'il n'osait plus s'approcher de lui. Jordan savait exactement ce qu’il ressentait. Ils n’avaient pas été là pour leur ami. Ils n’avaient rien fait pour l'aider, et maintenant ils avaient trop honte pour oser le regarder en face.
– Faut qu’on s’en aille, dit Chuck d’une voix rauque, la police… La sirène était devenue presque assourdissante, maintenant, ils devaient être garés juste au bas de l’immeuble. Avaient-ils arrêté les Marshall ? Et eux, par où allaient-ils bien pouvoir sortir sans se faire attraper ? – Les gars, fit alors Gary, aidez-moi, vous voulez bien ? Ils se précipitèrent aussitôt vers lui, et le remirent sur ses pieds en le soulevant chacun par un bras.. Gary grimaça, puis il s'appuya sur la large épaule de Chuck et fit un tour sur lui-même dans le couloir, comme pour évaluer la situation. Il se tenait légèrement courbé, une main sur le ventre, et Jordan se demanda avec un frisson s’il n’avait pas des côtes cassées. Il avait lu dans un livre que les côtes cassées pouvaient vous perforer le poumon, et qu’ensuite vous pouviez mourir étouffé dans votre propre sang. – Faut qu’on descende, dit lentement Gary.
– Et les flics ?
– Les flics auront rien à nous dire, répliqua Gary en se tournant vers l’escalier menant à l’étage du dessous, c’est nous les victimes. Ils ne répondirent rien, mais échangèrent un regard inquiet. Ils avaient peut-être terminé en victimes, mais c’étaient eux qui avaient commencé la bataille, et Jordan craignait que la police n’apprenne cela, ou ne le sache déjà. Il s’imagina derrière les barreaux d’une prison, imagina sa mère qui venait le chercher, forcée de payer des dommages et intérêts pour ce que les Marshall avaient cassé en lançant leurs cailloux… C’est alors que, derrière eux, des bruits de pas précipités se firent entendre. Les trois garçons se retournèrent. Cela venait des escaliers menant à l’étage du dessus. Quelques secondes plus tard, à leur grande surprise, Erik apparaissait devant eux. Il était essoufflé, et paraissait alarmé.
– Les gars, qu’est-ce que vous foutez ? s’exclama-t-il, je vous ai cherché à tous les étages, il faut partir, les flics sont en train de monter en ce moment même !
– Erik qu’est-ce que tu fais là ? demanda Gary avec surprise. – Je suis venu aussi vite que j’ai pu, et quand je suis arrivé devant l’immeuble, il y avait plein de gens en train de discuter. J’en ai entendu dire que vous étiez montés dans les étages et que les Marshall vous poursuivaient. C’est à ce moment-là que les flics se sont pointés, alors j’ai fait le tour de l’immeuble jusqu’à la sortie de secours et j’ai pu monter jusqu’ici. Maintenant venez, vite !
Les trois garçons commencèrent à avancer. Gary s'appuyait toujours sur l’épaule de Chuck.
– Et pourquoi on monte alors qu’on veut descendre ? demanda Jordan d’un ton hésitant.
– Parce que les flics prennent les escaliers normaux. Tout là-haut, il y a une sortie de secours avec des escaliers de secours. Plus vite ! Erik se mit à courir et, après s’être regardés, les trois autres pressèrent le pas à leur tour. Gary lâcha l’épaule de Chuck pour se tenir à la rambarde de l’escalier.
– Est-ce que tu sais s’ils ont attrapé les Marshall ? demanda Chuck. – À mon avis, non. J’en ai entendu qui disaient que c’était injuste qu’ils puissent faire ce qu’ils veulent dans cette ville, mais c’est pas pour ça qu’ils ont tenté quoi que ce soit.
– Je déteste ça, marmonna Gary.
Ils arrivèrent sur le palier du dernier étage, et Erik se dirigea aussitôt vers une porte en fer, sur leur droite. Il l’ouvrit, laissant voir une série d’escaliers gris et très étroits.
– Je savais même pas qu’il y avait ça là, fit remarquer Gary alors qu’ils commençaient tous trois à descendre.
– Je l’ai découvert par hasard il n’y a pas très longtemps, dit Erik, et dire que c’est censé être une sortie de secours, à quoi ça sert si personne ne sait qu’il peut s’enfuir par là ?
Ils continuèrent à descendre les escaliers en courant, jusqu’à apercevoir une autre porte, identique à celle du haut des escaliers. Jordan se mit alors à imaginer que les Marshall les attendaient juste derrière, leur large sourire de requin aux lèvres. Il eut beaucoup de mal à s’ôter cette image de la tête. Erik sauta les deux dernières marches, s’élança en avant et ouvrit la porte. Il n’y avait personne, derrière, pas âme qui vive. Ils sortirent tous les quatre et se retrouvèrent sur un terrain en friche comme il y en avait partout à Milford. Un peu plus loin, ils pouvaient apercevoir un genre de jardin délimité par des barrières en bois. Là-bas non plus, il n’y avait personne. Après avoir fait un tour sur eux-mêmes, craignant tous la même chose mais sans oser l’avouer, les quatre garçons se regardèrent. Et éclatèrent de rire. Jordan avait bien conscience que c’était stupide, qu’il n’y avait absolument pas de quoi rire, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Pour lui, c’était plus comme un spasme nerveux qu’un vrai rire joyeux, c’en était même presque douloureux, et à en voir les grimaces que faisait Gary, incapable de s’arrêter pour autant, Jordan pensait ne pas être le seul. – Alors, demanda Erik une fois qu’ils se furent calmés, qu’est-ce qu’il s’est passé, là-haut ?
– Eh bien, pour résumer, dit Gary, on s'en est pris plein la figure. – Surtout toi, dit Jordan, je suis désolé, j’aurai voulu pouvoir… Gary l’arrêta d’un geste.
– C’est bon, les gars, vous pouviez rien faire, exactement comme moi. – Est-ce que ça fait vraiment mal ? demanda Chuck avec inquiétude. – Non, ça va. Je veux dire, ça fait mal, c’est sûr, et ça faisait encore plus mal tout à l’heure, mais maintenant ça commence déjà à aller mieux. – Tu saignes, fit remarquer Erik.
C’était vrai, un filet de sang avait perlé au coin de la bouche de Gary et coulé sur son menton. Cela rappela à Jordan l’histoire des poumons perforés, et il eut un nouveau frisson d’épouvante. Mais Gary porta une main à sa bouche et essuya négligemment le sang tout en expliquant : – Oh, ça, je crois que je me suis mordu la lèvre quand je me suis pris le premier coup de poing, faut dire que je m’y attendais pas. Rien de grave. Ma mère va me tuer en voyant ça, mais rien de grave. – T’es sûr ? insista Chuck, parce que si jamais t’as quelque chose de cassé…
– J’ai rien de cassé, assura Gary avec un sourire, mais merci de t’en faire pour moi, Chuck.
Chuck lui rendit un sourire hésitant. Jordan observa Gary et vit que, même s’il avait toujours la main droite posée sur ses côtes, il se tenait plus droit, et son sourire ne semblait pas forcé.
– Alors ça a loupé, fit Erik d’un ton déçu, tout notre plan… – Non, pas tant que ça, dit Gary.
Les deux autres lui lancèrent le même regard sceptique. Gary sourit, et ajouta :
– On les a quand même bien fait courir.
V
Ils décidèrent qu’il valait mieux s’éloigner le plus possible de l’immeuble, et partirent tous ensemble pour le lac, eux trois plus Erik. Jordan n’avait jamais compris pourquoi tout le monde appelait cet endroit « le lac » alors que pour lui, cela ressemblait plus à une grosse flaque d’eau sale, mais il faut croire que les gens aiment bien se bercer d’illusions, de temps en temps. Il n’y avait pas trop de monde ce soir-là, à peine cinq où six gosses. Les quatre garçons s’installèrent à l’écart. Gary poussa un léger soupir de soulagement alors qu’il s’asseyait sur un rocher, reposant enfin ses côtes endolories.
– Bon, dit-il, je crois qu’il est temps de faire un petit débriefing. – Sur notre défaite cuisante, tu veux dire ? fit Chuck d’un air sombre. – En fait, je pensais commencer par remercier Erik pour son aide. Erik leva un regard surpris vers Gary, puis prit un air embarrassé. – Oh, dit-il, c’était vraiment rien du tout.
– C’était vraiment plus que ça. Sans toi, je me serais retrouvé tout seul face aux Marshall, ce soir, ils auraient pu m’entraîner à l’écart et me mettre en pièce sans que personne ne se rende compte de rien. Et après ce qui s’est passé aujourd’hui je crois qu’ils auraient été parfaitement capables de vraiment me mettre en pièces.
Les deux autres hochèrent solennellement la tête. Erik les regarda tour à tour, puis baissa les yeux et haussa les épaules. – Ben, de rien, dit-il.
Gary le regarda un instant sans rien dire puis, brusquement, demanda : – Ça te dirait de faire partie de notre bande ?
Les deux autres le regardèrent avec surprise. Erik avait ouvert grand la bouche, comme si sa mâchoire s’était soudain décrochée. – Qu’est-ce que vous en dites, les gars ? demanda Gary en regardant ses deux amis, vous êtes d’accord ?
– Ouais, fit Chuck après un court moment de réflexion, ouais, bien sûr. Il le mérite bien.
– C’est vrai, acquiesça Jordan.
– Alors ? fit Gary en reportant son regard sur Erik, qu’est-ce que t’en penses ?
– Ben, oui, je crois… Enfin je veux dire, bien sûr, évidemment que j’aimerais être dans votre bande !
Gary lui sourit.
– Cool. Dans ce cas, attends-moi à la sortie de l’immeuble demain matin, et on te préparera un petit parcours d’initiation.
Erik se mit à sourire. La joie se peignait sur son visage à mesure qu’il comprenait que ce n’était pas une blague.
– En attendant, continua Gary d’un ton léger, tu peux rester traîner avec nous, si tu veux. À moins que tu ne préfères rejoindre ton frère sur le terrain de basket, bien sûr…
– Oh non, sûrement pas ! S’il y a bien un endroit au monde où j’aimerais ne plus jamais avoir à retourner, c’est bien ce fichu terrain de basket ! Chuck éclata de rire, bientôt imité par les trois autres. – Alors on est les quatre mousquetaires, maintenant ? demanda-t-il entre ses rires.
– Exactement ! s’exclama Gary.
Il se remit debout, attrapa Erik par le bras et le leva en l’air en signe de victoire. Ses côtes endolories étaient oubliées, tout comme la raclée qu’il avait prise ; tout comme leur défaite et l’éventualité que les Marshall puissent revenir à la charge. Quand on est jeune, même les choses les plus graves ont cette tendance à s’effacer de la mémoire dès qu’on décide de les laisser derrière soi pour passer à autre chose.
VI
Lorsque Jordan arriva devant sa maison, environ une demi-heure plus tard – le temps avait filé, et il était déjà plus de huit heures du soir – sa mère ouvrit la porte pour l’attendre sur le perron. Ses bras croisés et son visage fermé ne laissaient aucun doute : Elle était sur le point de lui passer un savon. Jordan espérait que ce serait simplement pour être rentré un peu en retard, mais bien évidemment, ce ne fut pas le cas. – J’ai entendu de drôles d’histoires en rentrant du boulot, dit-elle alors qu’il arrivait devant elle.
Cette maudite ville, remplie de commérages. Jordan songea, ni pour la première ni pour la dernière fois, à quel point ce pouvait être une plaie de vivre dans un endroit où tout le monde connaissait plus ou moins tout le monde.
– Quelles histoires ? demanda-t-il innocemment. Ellen l’observa un instant d’un air dur, puis dit : – Rentre dans la maison, Jordan.
Il obéit, et dès que sa mère eut refermé la porte derrière lui, elle reprit : – Il se raconte qu’il y a eu une bagarre du côté de l’immeuble. C’est là-bas que ton copain Gary Baker habite, non ?
– Oui, répondit Jordan sans la regarder.
Il se détourna pour aller à la cuisine ; il mourait de faim. Ellen le suivit. – Il paraît que les jumeaux Marshall se sont battus avec trois garçons, plus jeunes.
– Je croyais que tu n’aimais pas écouter les racontars, Maman, dit Jordan, toujours sans se retourner.
– Sauf quand le nom de mon fils y est mentionné. Jordan se tourna enfin vers elle. Il la regarda dans les yeux, sans rien dire. – Est-ce que tu as conscience des ennuis dans lesquels tu aurais pu te fourrer ? dit Ellen.
– C’est eux qui ont commencé.
– Je m’en fiche ! s’exclama soudain sa mère, ces gars-là, il faut rester loin d’eux, tu m’entends, le plus loin possible !
Jordan la regarda avec stupéfaction. Il était aussi déçu, d’une certaine façon, parce que sa mère réagissait de la même manière effrayée et docile que tout le reste de cette ville. Comme des serviteurs dont les maîtres seraient les Marshall.
– Ils ne peuvent rien contre nous, Maman, dit-il d’un ton neutre, ils ne sont pas des Dieux.
– Ils ont de l’influence. Sur tout, dans cette ville et aussi en dehors. Tu sais que cette maison leur appartient ? Ils ont racheté l’agence qui me l’a louée il y a presque cinq ans maintenant.
Jordan ne répondit pas. Évidemment qu’il le savait. Certaines personnes disaient même que le vieux Marshall avait le projet de racheter toute la ville. Mais sa mère n’en avait pas fini avec lui : – Est-ce que tu sais que la blanchisserie où je travaille leur appartient aussi ? Il leur suffirait probablement de claquer des doigts pour que je me fasse virer, Jordan. Un autre claquement de doigts, et on serait à la rue. Tu sais depuis combien d’années j’économise pour t’envoyer dans un bon lycée, celui de ton choix, et pas celui par défaut où tout le monde va ? Je suis sûre que Monsieur Marshall a des tas de contacts dans des tas de lycées. Est-ce que tu comprends ce que je suis en train de te dire, Jordan ? Sa voix était partie dans les aigus, et on avait presque l’impression qu’elle allait se mettre à pleurer. Les yeux baissés, Jordan avait un peu honte, maintenant.
– Oui, marmonna-t-il.
Ellen se rapprocha et posa les deux mains sur ses épaules. Un peu à contrecœur, Jordan leva la tête vers elle. Elle avait les yeux brillants, et il y lisait une peur diffuse, presque superstitieuse.
– Je ne veux pas que tu gâches tout ton avenir simplement à cause de deux fils-à-papa pourris jusqu’à l’os, dit-elle. Ces garçons-là ne valent rien, rien du tout. Ils ne valent pas la peine de risquer tout ce qu’on a avec eux. Dis-moi que tu comprends, Jordan.
– Je comprends, Maman, dit Jordan dans un murmure. – Tu ne recommenceras plus, n’est-ce pas ?
Il secoua la tête, pas certain du tout de dire la vérité, mais comment expliquer à sa mère que les choses n’étaient pas si simples qu’elle semblait le penser ? Là, dehors, les règles étaient différentes, elle ne pouvait pas les comprendre. Ellen poussa un soupir de soulagement, et se redressa. – Bien, dit-elle. Maintenant monte dans ta chambre, pendant que je finis de préparer le dîner.
Il s'empressa de se détourner, impatient de pouvoir quitter la pièce. – Jordan ? le rappela cependant sa mère.
– Oui, Maman ?
– Personne n’a été blessé, n’est-ce pas ?
Il repensa à l’entaille sur le front de Chuck, et aux bleus qui devaient recouvrir le torse de Gary, et songea qu’eux auraient certainement beaucoup plus d’ennuis avec leurs parents que lui.
– Non, Maman, répondit-il finalement, tout le monde va bien. Elle hocha la tête. Jordan faillit lui demander si le shérif Tanner avait arrêté les Marshall, mais il se ravisa finalement. Les flics n’avaient probablement arrêté personne, et ils n’avaient très certainement pas l’intention non plus de faire une quelconque enquête. Une bagarre de gamins, et rien de plus, voilà comment ils verraient la chose. Une bagarre de gosses, même si deux des jeunes impliqués étaient majeurs. Personne n’avait été blessé, après tout, alors pourquoi risquer d’impliquer les jumeaux Marshall ? Non, l’histoire allait tomber aux oubliettes, très bientôt plus personne n’en parlerait. C’était comme ça que les choses se passaient, à Milford. On oubliait. On laissait couler.
VII
Le lendemain, tout le monde se retrouva au coin de la rue de l’immeuble plutôt qu’à la décharge. Après tout, Erik ne connaissait pas encore leur quartier général secret, et ils devaient être sûrs de pouvoir avoir confiance en lui avant de le lui montrer. Il était dix heures du matin, et tous les quatre étaient réunis, avec Gary au centre de l'attention. Il semblait que ce dernier avait déjà tout un plan en tête.
– On va à Tali Road, dit-il aux trois autres.
Jordan et Chuck échangèrent un regard. Ils se demandaient ce que Gary avait derrière la tête, cette fois. Tali Road était la route qui sortait de Milford par le nord, et qui remontait au-dessus du lac. Ce qu’il fallait savoir, c’était que Milford était construite dans une sorte de crevasse, et qu’elle était bien au-dessous du niveau des villes alentours. C’est pourquoi les routes la reliant à ces autres villes étaient très raides. Tali Road, en particulier, était bien connue des gens du coin. Elle formait une pente impressionnante en forme de courbe pendant une dizaine de kilomètres, puis elle redevenait droite. À ce moment-là, vous vous retrouviez en surplomb de Milford, que vous pouviez voir en entier comme s’il ne s’était agi que d’une maquette. Les gens n’empruntaient Tali Road que s’ils n’avaient pas d’autre choix, ou bien s’ils étaient en quête de sensations fortes. C’était une route dangereuse, parce que très étroite et composée de deux ou trois virages bien serrés. Si vous sortiez de la route du côté droit, vous vous retrouviez à dévaler une pente raide et escarpée sur une distance plus ou moins longue. Si vous aviez de la chance et que vous n’étiez qu’à quelques kilomètres de Milford alors vous ne faisiez que descendre une vingtaine de mètres avant de vous retrouver dans les ronces. Mais, si vous quittiez la route au détour du dernier virage, alors que vous étiez quasiment arrivé en haut et que Milford était devenue minuscule, en dessous… Jordan savait qu’il y avait déjà eu des jeux, là-bas, des gamins qui s’amusaient à dévaler en courant la courte pente située juste à la sortie de la ville, ou en roulant sur eux-mêmes, des choses de ce genre. Mais la plupart des parents interdisaient généralement à leurs enfants d’aller jouer là-bas. La mère de Jordan était du nombre, et il était quasiment persuadé que c’était aussi le cas pour Chuck et Gary. Certainement aussi pour Erik, si ses parents tenaient un tant soit peu à lui.
– Qu’est-ce que tu veux qu’on aille faire là-bas ? demanda Chuck. – On va préparer un examen d’entrée à Erik, expliqua Gary, un test, histoire de vérifier s’il mérite vraiment d’être des nôtres. – Quel genre de test ? demanda Erik avec une certaine appréhension. Gary lui sourit. Il semblait assez emballé par son idée, mais c’était toujours le cas, avec lui ; il arrivait vers ses amis avec en tête un jeu fabuleux qu’il avait concocté la veille et qu’il était impatient de tester, et tout ce qu’il lui restait à faire, c’était convaincre les autres de le suivre. Non pas que cela ait jamais été très compliqué, pour lui. Il était difficile de ne pas suivre Gary lorsqu’il montrait un tel enthousiasme.
– T’as pas à t’en faire, rassura-t-il Erik, c’est juste pour s’amuser, rien de compliqué. Juste un jeu.
– OK, acquiesça Erik, je suis partant.
– Cool ! On y va.
Et c’était parti. Tous les quatre remontèrent la rue vers le nord, en coupant par le parking du supermarché pour éviter de passer devant le terrain de basket, et se retrouvèrent bientôt hors de Milford, à marcher sur la route étroite qui les mènerait à leur terrain de jeu du jour. Ça montait vraiment raide, et Jordan se sentit bientôt essoufflé, alors qu’ils marchaient à une allure plutôt lente.
– Alors, dit Chuck pour passer le temps, comment vos parents vous ont accueillis, l’autre soir ?
– Ma mère était au lit avec un de ses maux de tête, expliqua Gary, mais quand elle s’est levée pour préparer à dîner et qu’elle a vu ma lèvre enflée, elle a littéralement sauté au plafond.
La mère de Gary souffrait de migraines, depuis des années d’après lui. C’était la raison pour laquelle elle passait certaines de ses journées enfermée dans sa chambre, dans le noir, avec rien d’autre à faire que d’attendre que le mal passe.
– Oui, dit Chuck en hochant la tête, moi ça a été pareil avec mes parents quand je suis revenu avec tout ce sang sur le front. À vrai dire, je m’étais pas rendu compte que c’était aussi moche avant de me regarder dans la glace.
Il eut un petit rire, mais il sonnait un peu faux et, pour une fois, personne ne le reprit.
– Ma mère avait entendu parler de ce qui s’est passé, dit Jordan. Les deux autres hochèrent la tête.
– Je parie que vous avez eu droit au sermon « Ne contrarie pas les Marshall, ne joue pas à ça avec eux sinon tu auras de gros ennuis ». – Exactement ! dit Chuck. Je crois que mes parents sont littéralement terrifiés par eux, ça fait un peu peine à voir.
Jordan hocha la tête. Gary avait l’air amer.
– Ils ont raison, vous savez, finit par dire Erik, vos parents. Les Marshall sont vraiment dangereux. Leur père n’a qu’à claquer des doigts pour détruire la vie d’une personne, quand elle vit à Milford. Et il ferait n’importe quoi si c’était ses enfants qui le lui demandaient. Ma mère dit que c’est sûrement parce qu’il est rarement chez lui et que c’est la seule façon qu’il a de s’occuper de sa famille.
Il y eut un temps de silence, durant lequel on n’entendit plus que leur souffle, puis, d’un ton sec, presque rageur, Gary dit : – Jamais je me mettrai à genoux devant eux.
Jordan et Chuck secouèrent la tête, mais ne dirent rien. Ils avaient tous deux à l'esprit les avertissements de leurs parents, leur regard grave et effrayé. Après ça, ils ne parlèrent plus beaucoup. Il fallait dire que la route commençait à devenir sérieusement ardue, et le soleil sérieusement agressif. Ils se mirent bientôt tous à suer abondamment, tandis que leurs chevilles tiraient douloureusement à chaque pas. Finalement, et au soulagement de tous, Gary finit par s’arrêter, signifiant par là qu’ils étaient arrivés à un emplacement qui lui convenait. Ils se trouvaient environ au milieu de la pente, d’après Jordan. Pas à l’endroit où le ravin était le plus profond, mais pas non plus là où il l’était le moins. Il y avait du vent, ici, une brise assez forte qui apportait une fraîcheur bienvenue.
– Eh ben, souffla Chuck en s’asseyant dans l’herbe du bas côté, je voyais pas ça si long.
– Ni si haut, ajouta Erik.
Il se tenait face à la ville, et regardait les maisons et les rues de Milford d’un air émerveillé.
– Regardez, dit Jordan en pointant du doigt, ce serait pas ta sœur, Chuck ? Tina, la sœur aînée des Stall, était une grande brune qui semblait passer tout son temps libre à faire les magasins. Le doigt de Jordan pointait vers un groupe de trois filles qui marchaient sur le trottoir en direction d’un magasin de vêtements.
– Peut-être, fit Chuck en plissant les yeux, c’est difficile à dire, de cet angle. – Tu crois qu’elle nous entendrait si on l’appelait ? demanda Gary avec un sourire.
– Ça va pas, non ? fit aussitôt Chuck, horrifié, pour qu’elle répète à ma mère que je suis monté ici ?
Gary tapa sur l’épaule de Chuck avec un petit rire. – C’est bon, calme-toi, dit-il, je rigole.
Il se détourna et alla se poster au beau milieu de la route ; il regardait au loin, à l’opposé de Milford. Les trois autres suivirent son exemple et tournèrent eux aussi leur regard dans ce sens. Il n’y avait personne en vue, d’aussi loin qu’ils puissent voir la route était déserte. Quasiment personne ne passait par ici.
– Je pense qu’on devrait être au calme, fini par décréter Gary en se détournant.
– Qu’est-ce qu’on fait, alors ? demanda Jordan. Sans répondre, Gary s’approcha à nouveau du bord de la route, du côté de la pente. Mais cette fois, au lieu de se porter vers la ville, son regard se baissa et il étudia la pente elle-même, jusqu’au sol. Ensuite, il fit quelques pas, vers le léger virage que prenait la route à cet endroit. Silencieux et interloqués, les trois autres le regardaient faire sans bouger. Au niveau du virage, un fin muret en pierre avait été érigé de manière à empêcher les conducteurs imprudents de sortir de la route et de dévaler la pente. Cette initiative avait soulevé pas mal d’objections ; certaines personnes pensaient en effet que le fait de s’écraser contre un mur de pierre risquait de causer encore plus de dégâts que de faire des tonneaux le long d’une pente. Mais l’idée était venue de Ruth Marshall, et elle n’était pas du genre à changer d’avis. Des murets en pierres avaient donc été installés tout le long de Tali Road, au niveau des virages. Pour l’instant, l’utilité des murets – ou leur dangerosité – n’avait pas été prouvée ; aucun accident n’avait eu lieu à ce niveau depuis qu’ils avaient été installés. Gary posa une main sur le muret, qui lui arrivait un peu au-dessous des hanches, et leur adressa un sourire. Ils ne voyaient toujours pas où il voulait en venir.
– Voilà en quoi consistera le test d’entrée, expliqua Gary, Erik devra monter sur ce muret et marcher d’un bout à l’autre, sans tomber. Jordan et Chuck se regardèrent. Gary souriait toujours, comme s’il venait de trouver l’idée de l’année, mais ses deux amis ne partageaient pas son enthousiasme.
– T’es sûr ? demanda Jordan tandis que tous trois s’approchaient du muret, je veux dire, c’est pas un peu… dangereux ?
– Bien sûr que non, regardez : Le muret est bien assez large pour tenir dessus.
Jordan posa une main sur le muret. En effet, il était assez large, à peu près aussi large que les poutres sur lesquelles les filles faisaient de la gym, au collège. N’empêche, Jordan n’avait qu’à lever légèrement les yeux pour voir le ravin, juste derrière, et rien que d’imaginer qui que ce soit grimpant là-dessus et se tenant ainsi au-dessus du vide lui donnait des frissons. – Je suis pas sûr que ce soit une bonne idée, dit Chuck, qui regardait lui aussi de l’autre côté du muret, en fait, je suis quasiment sûr que c’est une mauvaise idée.
– Mais pas du tout ! s’agaça Gary, qui n’appréciait pas beaucoup le manque de foi de ses amis, ce n’est pas dangereux. En fait, c’est une question de courage, et pas de danger. La question c’est de savoir si t’as le cran de le faire, ou si t’as trop peur.
Gary regardait ses deux amis, il attendait un signe de leur part, n’importe quoi montrant qu’ils étaient partants. Avec le recul, Jordan s’était dit que ce que Gary recherchait vraiment, à ce moment-là, c’était leur approbation ; il voulait les entendre dire qu’ils pensaient comme lui, peut-être pour se conforter lui-même. Mais ni Jordan ni Chuck ne lui offrirent le moindre hochement de tête, et leur doute se lisait sur leur visage. Gary poussa alors un soupir excédé, et marcha jusqu’au bout du muret. Il n’était pas très long, environ trois ou quatre mètres, peut-être. En faisant des grands pas, le parcourir ne devait pas prendre très longtemps. Gary se hissa sur ses mains et commença à grimper sur le muret.
– Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda Jordan. – Franchement, ajouta Chuck, c’est très haut, Gary, et il y a du vent, en plus.
– Vous pensez que c’est impossible, dit Gary, qui se mettait précautionneusement debout sur le muret, je vais vous prouver le contraire ! – Si tu tombes… commença Chuck.
– Je vais pas tomber ! le coupa sèchement Gary en le fusillant du regard, je peux le faire, je le sais.
Une lueur entêtée brillait dans ses yeux. Plus que tout, il refusait d’admettre que, aujourd’hui, le jeu qu’il avait inventé pour ses amis était irréalisable. Et peut-être ne l’était-il pas, après tout, peut-être Jordan et Chuck étaient-ils simplement trop froussards. Il vint à l’esprit de Jordan que, si au moment où il avait intégré la bande, Gary lui avait demandé un truc de ce genre, il n’aurait certainement jamais été admis. Gary était debout sur le muret, maintenant, il se tenait bien droit, un pied devant l’autre, et regardait le bout du mur, face à lui, d’un air concentré. Le vent soufflait autour de lui et soulevait ses cheveux, mais Gary ne semblait pas en être gêné ou déséquilibré. Tout en écartant légèrement les bras pour garder son équilibre, Gary commença alors à avancer, sous les yeux à la fois fascinés et appréhensifs de ses camarades. Il fit d’abord un grand pas, son pied se balançant au-dessus du vide pendant deux secondes, puis un autre. En cinq pas, il était arrivé à l’autre bout. À aucun moment il n’avait vacillé, il avait semblé parcourir ce chemin avec une facilité déconcertante. Et, Jordan l’avait remarqué, il s’était toujours abstenu de regarder sur le côté, vers le vide. Une fois arrivé au bout, Gary se baissa et sauta sur la route, face à ses amis médusés. Un large sourire de triomphe lui barrait le visage. – Alors ? dit-il, vous voyez que c’est possible ! Et même pas difficile en plus. C’est bien ce que je disais, tout ce qu’il faut, c’est avoir le cran de le faire. Qui est volontaire ?
Une vague d’hésitation traversa le groupe. Jordan regarda les visages des autres et y vit la même ombre inquiète. Le sourire ne quitta pas le visage de Gary, se faisant néanmoins plus résigné qu’autre chose. – OK, comme vous voulez. Au moins, maintenant, on sait pourquoi c’est moi le chef.
– Je vais le faire, dit alors Erik.
Gary tourna les yeux vers lui.
– T’es pas obligé, dit-il, personne ne va te forcer à quoi que ce soit. C’était juste un jeu. T’es admis dans notre bande, de toute façon. Mais Erik garda son air sérieux et grave.
– Tu as dit que tout ce qui comptait, c’était d’être assez courageux. Moi, je suis courageux, même si tout le monde pense le contraire. Je veux qu’au moins vous, vous le sachiez.
– Tu as pris le risque de nous aider contre les Marshall, rappela Chuck, on sait que t’es courageux.
Mais Erik n’en démordait pas. Une détermination farouche animait son regard, qu’il fixait sur Gary.
– Je veux essayer, répéta-t-il.
Gary sembla hésiter. Sentait-il que c’était une mauvaise idée ? Il avait eu beau paraître totalement serein en effectuant le parcours, peut-être s’était-il rendu compte que son test était finalement plus ardu qu’il ne l’avait pensé. Peut-être aurait-il secrètement préféré qu’ils en restent là, mais sans avoir à avouer à ses amis qu’il avait fait une erreur. Il finit par hausser les épaules. – OK, si tu insistes, je vois pas pourquoi je t’en empêcherais. Erik s’autorisa enfin à sourire. C’était un sourire de gratitude, comme s’il n’avait toujours attendu qu’une chose : Que quelqu’un lui laisse sa chance. – Super ! s’exclama-t-il.
Il s’avança vers le muret, et se hissa dessus. Il était plus petit que Gary, mais aussi plus léger et agile, visiblement, car en moins de deux secondes, il était déjà debout sur le mur. Cela aussi, Jordan y repensa beaucoup, durant les longues nuits qui suivirent ce jour, et à la réflexion, peut-être qu’Erik était tout simplement plus téméraire que Gary. Une chose que Jordan n’aurait jamais crue possible, tant il adulait son ami, et pourtant Erik l’avait déjà tant de fois impressionné, durant les quelques jours où il l’avait côtoyé, que ce n’était pas si invraisemblable que ça. Écartant lui aussi les bras, Erik baissa les yeux vers le vide et émit un sifflement. – Ouah ! fit-il, ce que c’est haut !
Il souriait, et ne semblait pas le moins du monde effrayé. Il ne connaissait certainement pas le mot vertige, à en voir son attitude. – Tu devrais pas regarder en bas, dit Gary calmement, ça va te déséquilibrer.
Ou t’effrayer, pensa Jordan. En réponse au conseil de Gary, Erik se contenta de rire. Plus il l’observait, plus Jordan sentait son estomac se nouer. Erik était un garçon assez frêle, ce qui expliquait pourquoi il faisait deux ans de moins que son âge réel, et perché sur ce mur il semblait que son corps tout entier oscillait au gré du vent, oscillait vers le vide. Avec précaution, Erik fit un pas en avant, puis un autre. Une soudaine bourrasque s’éleva, et il vacilla légèrement, mais très visiblement.
– Attention, dit Gary avec un sourire, il n’y a rien de pire que la gravité. Il souriait, oui, mais Jordan pouvait voir que lui aussi était tendu. Gary n’avait jamais eu une aussi mauvaise idée de toute sa vie, et il en prenait pleinement conscience maintenant. Toujours souriant, Erik fit un autre pas en avant. À nouveau, il vacilla un peu, du côté de la route cette fois. Jordan se prit à prier intérieurement pour qu’il tombe, qu’il se retrouve étalé sur la route, devant eux, et que cela marque la fin de ce jeu idiot. Mais Erik ne tomba pas, il reprit son équilibre et fit un autre pas. Il était presque arrivé au bout, maintenant.
– Alors, qui c’est le plus brave ? demanda Erik. Il avait ce large sourire exalté, un peu hébété, qu’ont les gens dans les grand-huit. Ils sourient tous jusqu’aux oreilles alors qu’arrive la grande descente et qu’ils sentent une peur panique leur comprimer les entrailles et leur geler le cerveau. Ils sourient parce qu’ils sont morts de trouille, et que cela a quelque chose de complètement grisant. Sauf que là, il n’y avait ni rail ni ceinture de sécurité ; s’il tombait dans le vide, il tombait dans le vide. – C’est sûrement toi, répondit Gary, qui ne pouvait plus cacher à quel point il était impressionné, t’es comme un fétu de paille qui avance à contresens du vent.
Erik éclata de rire. Sous leurs yeux inquiets, il effectua enfin son dernier pas. Désormais au bout du muret, Erik tourna la tête et leur adressa un sourire rayonnant.
– Je l’ai fait ! dit-il, je l’ai vraiment fait !
– Bravo ! fit Gary, qui avait soudain retrouvé tout son enthousiasme, cette fois on peut vraiment dire que tu mérites de faire partie de la bande, Erik ! – Maintenant descends de là, dit Chuck, dont le sourire était un peu crispé, tu commences à me donner sérieusement le vertige. – T’inquiète, fit Erik, j’ai pas l’intention de…
Ils ne surent jamais quelle blague Erik s’apprêtait à faire, car c’est à ce moment-là, alors qu’il avait fait le plus dur et réussi l’épreuve, qu’Erik bascula dans le vide.
VIII
Jordan ne savait pas très bien ce qu’il s’était passé, bien qu’il se soit repassé ce moment dans la tête des centaines de fois. Erik avait voulu se détourner du bord du muret pour leur faire face, et descendre sur le trottoir. Mais, d’après Gary, il s’était emmêlé les pieds, et s'était plus ou moins fait un croche-pied à lui-même. Les trois garçons le virent vaciller en arrière, et peut-être aurait-il réussi à reprendre pied, comme les autres fois, si le vent n’avait pas choisi cet instant pour lancer une nouvelle bourrasque. À ce moment-là, ce fut comme si le vent lui-même faisait un croche-pied à Erik. Jordan eut le temps de voir ses yeux s’écarquiller de stupeur, puis il disparut.
La scène se passa à une vitesse effarante, une seconde il était là, devant eux, à plaisanter, et la seconde d’après, il n’était plus là. Pas de ralenti tragique à la Hollywood, pas de pause en gros plan sur son visage ou d’instant interminable durant lequel il serait resté suspendu au-dessus du vide. Rien de tout cela ; le temps que les trois garçons comprennent ce qu’il se passait, Erik était déjà quasiment tout au bas de la pente. Chuck fut le premier à réagir. Avec une exclamation de stupeur, il se précipita en avant vers le muret et se pencha. Pendant un instant Jordan fut persuadé que Chuck était parvenu à rattraper Erik. Il avait semblé réagir si vite, il était impossible qu’Erik soit allé plus vite encore à tomber ! Mais Chuck resta là, à fixer le vide, les yeux écarquillés, et fut bientôt rejoint par Gary, qui se pencha à son tour par-dessus le muret. Après encore quelques secondes de paralysie totale, Jordan finit par les rejoindre. Plus tard, Chuck leur dirait qu’il était arrivé à temps pour voir Erik dévaler une partie de la pente en roulant sur lui-même, et que cela lui avait fait penser à une poupée de chiffon.
Lorsque Jordan regarda en bas, il vit Erik étendu sur le sol, tout en bas. Il était sur le dos, mais son visage était tourné vers la ville. Du sang maculait tout le côté de son visage qu’ils pouvaient voir. Son tee-shirt était déchiré et il y avait des traces de sang partout dessus, comme si Erik s’était fait attaquer par un animal sauvage qui aurait décidé de le déchiqueter. Il avait les bras en croix, son poignet droit formait un angle très bizarre et sa jambe droite était pliée au niveau du genou, mais dans le mauvais sens, d’une manière qui donna à Jordan une violente envie de vomir. Il aurait probablement vomi, s’il n’avait pas été aussi pétrifié. À cet instant, il fut persuadé qu’Erik était mort. Il savait qu’il n’était pas le seul. – Il faut… appeler les secours, dit lentement Gary, d’une voix hachée. – Comment ? demanda Chuck.
À cette époque, les téléphones portables n’étaient pas aussi répandus qu’ils le seraient quelques années plus tard. Dans une ville comme Milford, c’était le genre de truc qu’on ne voyait que dans les films, un peu comme les voitures de luxe.
– Il faut redescendre en ville, dit Gary, il faut qu’on se dépêche. Aucun d’eux ne semblait pouvoir détacher son regard d’Erik. Alors qu’il intervenait, Jordan se rendit compte qu’il en était en effet complètement incapable.
– Mais le temps qu’on redescende… dit-il d’une voix tremblante.
– On descend par là, alors, décida Gary.
Il s'anima soudain, passa par-dessus la rambarde et s’accroupit, s’apprêtant visiblement à descendre la pente.
– T’es malade ! s’exclama Chuck, tu veux finir comme Erik ? – On a déjà assez perdu de temps ! répliqua Gary, alors toi, Chuck, tu redescends par la route en courant le plus vite possible, et moi et Jordan on descend par là, d’accord ?
Jordan fit un effort surhumain pour détacher son regard du corps inerte d’Erik, et regarda Gary dans les yeux. Il était aussi effrayé que lui, mais son regard était direct, et déterminé. Il fallait faire quelque chose, et seul Gary pouvait décider quoi. Jordan hocha résolument la tête. – D’accord, fit-il, entreprenant à son tour de passer par-dessus le muret. Chuck, lui, s’en détacha et se prépara à redescendre par la route. Il était le plus athlétique des trois, bien mieux bâti pour courir vite et loin que pour faire de l’alpinisme, et c’était la raison évidente pour laquelle Gary lui avait demandé à lui de passer par la route. Chuck regarda vers Gary, mais ce dernier avait déjà commencé à descendre la pente, il se détourna donc et se mit à courir en direction de Milford. Jordan s’accroupit et, en s’accrochant aux herbes et aux rochers qu’il avait sous la main, il commença à descendre à son tour dans le ravin.
Ce ne fut pas facile, la pente était abrupte, le sol glissant et n’offrant pas beaucoup de prises. Les deux garçons descendirent la plupart du chemin sur les fesses, les doigts enfoncés dans le sol pour ne pas perdre le contrôle. Chaque fois que les mains de Jordan se posaient sur un rocher pointu affleurant du sol, chaque fois que ses vêtements s’accrochaient à des ronces et que des épines lui griffaient le visage et les bras, il imaginait Erik passant par ces mêmes endroits, son corps se cognant et rebondissant contre tous ces obstacles. Arrivé à la moitié du chemin, il se rendit compte que, malgré la sueur poisseuse qui lui collait au corps, il s’était mis à frissonner de manière irrépressible.
Au bout de ce qui parut toute une vie à Jordan, mais qui n’avait dû être que cinq ou dix minutes, ils arrivèrent en bas de la pente. Leur difficile avancée les avait fait dévier sur la droite, les éloignant d’Erik, et une fois enfin arrivés sur un terrain plat, ils s’élancèrent tous les deux vers leur ami en traversant des herbes aussi hautes qu’eux sans même sentir les griffures qu’elles leur infligeaient. Arrivés devant Erik, ils s’immobilisèrent, aucun d’eux ne sachant quelle attitude adopter. Ils avaient appris à l’école, lors d’un stage de secourisme, qu’il ne fallait surtout pas déplacer un blessé, ni lui donner quoi que ce soit à boire ou à manger. Appeler les secours, et rester auprès de lui en attendant qu’ils arrivent, voilà ce qu’il fallait faire. Lui parler, pour le rassurer. Mais Erik ne semblait pas en état d’entendre leurs paroles, il semblait inconscient, si ce n’est pire. Gary lança un regard à Jordan, un regard dans lequel il vit se refléter toute l’horreur et la consternation que lui-même ressentait. Puis son ami s’accroupit devant Erik et, très doucement, il posa deux doigts sous son menton. Jordan regardait les blessures d’Erik, qui de si près semblaient soudain affreusement réelles. Lorsque vous voyiez ce genre de choses à la télé, c’était différent, il ne savait expliquer comment ni pourquoi, mais c’était totalement différent. C’était comme si votre cerveau gardait sans cesse à l’esprit que ce n’était pas réel, que c’était du cinéma ; et là, il tentait de faire pareil, sauf que c’était bien réel.
– Son cœur bat encore, dit Gary.
Jordan sentit un soulagement infini l’envahir, et c’était comme s’il sortait d’une longue, très longue apnée.
– Il faut qu’on aille chercher du secours, dit-il.
– Oui, répondit Gary, je reste avec lui, d’accord ? Toi, cours en ville aussi vite que tu peux, et va directement au cabinet du docteur Lang, explique-lui que c’est très urgent et qu’il doit venir jusqu’ici. Chuck devrait pas tarder à arriver là-bas lui aussi, s’il n’y est pas déjà.
Jordan hocha la tête, déjà prêt à partir. Il ne doutait pas de pouvoir convaincre le docteur Lang, seul médecin de Milford, que c’était un cas d’extrême urgence. N’importe qui le croisant sur le chemin jusqu’au cabinet le comprendrait probablement après un seul coup d’œil sur son visage. Alors que Jordan s’apprêtait à s’élancer, Erik reprit soudain un semblant de conscience, marmonnant quelque chose d’incompréhensible. Les deux garçons tournèrent vivement les yeux vers lui. – Erik ? fit Gary, ça va aller, Erik, les secours arrivent, ils vont s’occuper de toi.
Erik avait toujours les yeux fermés, mais maintenant son visage s’animait ; ses sourcils se fronçaient et une grimace de douleur déformait sa bouche. À nouveau, il murmura quelque chose.
– … échoué, crut comprendre Jordan.
Gary lança un regard indécis à Jordan, puis se pencha en avant vers Erik. – Je voulais faire partie de la bande, murmura alors Erik. Il toussa, et du sang vint rougir ses lèvres. Il va mourir, pensa à nouveau Jordan, avec une certitude glaçante.
– Tu fais partie de la bande, Erik, le rassura Gary, t’as pas à t’en faire pour ça, tu fais partie de la bande. Pour toujours.
Erik ne répondit rien, mais un petit sourire se dessina sur ses lèvres l’espace d’une seconde, avant de disparaître. Il s’était à nouveau évanoui. Gary se tourna vers Jordan.
– Allez, dépêche-toi ! s’exclama-t-il.
Jordan se mit à courir.
IX
Erik passa deux mois à l’hôpital, et encore cinq autres mois avec la jambe dans le plâtre. Jordan et les autres ne lui reparlèrent plus jamais. À partir de ce moment, Erik les évita consciencieusement, et les trois garçons culpabilisaient beaucoup trop pour tenter de reprendre le contact. Il fallait dire qu’ils avaient eu pas mal de problèmes, après ça. Jordan se souvenait encore de l’air horrifié de sa mère lorsqu’elle avait appris ce qu’il s’était passé, comment toutes les couleurs avaient soudain quitté son visage, à part deux tâches roses sur les pommettes. Ce fut sensiblement la même chose pour Chuck et Gary, et tous trois furent punis de sortie pendant un mois entier. En pleines vacances d’été, cela aurait dû les mortifier, mais à vrai dire ils étaient déjà tellement remués par ce qui était arrivé qu’ils s’en fichaient un peu. Il aurait pu mourir, ne cessait de répéter Ellen quand elle avait appris la nouvelle, n’importe lequel d’entre-vous aurait pu mourir. Jordan savait déjà très bien tout cela, à tel point qu’il aurait voulu pouvoir lui hurler de se taire.
Pendant plusieurs semaines, ils ne surent rien de l’état d’Erik, et Jordan passa des nuits blanches à imaginer le pire. Finalement, ils apprirent qu'il était hors de danger. De ce qu’ils avaient pu glaner, les dégâts se résumaient à une jambe cassée, un poignet cassé, une (légère) commotion cérébrale qui avait tout de même laissé Erik dans le coma pendant quatre jours, des côtes cassées et un poumon perforé. Pendant un temps il s’était murmuré qu’Erik allait peut-être perdre sa jambe, puis qu’il allait très certainement boiter pendant le restant de ses jours, mais finalement les choses s’arrangèrent. Jordan se souvenait du moment où il avait revu Erik pour la première fois après l’accident. C’était le jour de la rentrée, Erik avait encore sa jambe dans le plâtre, et il se frayait difficilement un chemin parmi les autres élèves, en s’aidant de ses béquilles. Il avait l’air épuisé et déprimé. Une balafre courait sur son visage, partant au-dessus de son œil droit et descendant en traversant la tempe. Jordan avait eu envie de le rejoindre, de l’aider à marcher et de lui demander s’il allait bien. Mais, au lieu de ça, il avait fait volte-face et s’était perdu dans la foule.
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