Une dette à payer
Chapitre 9.1
IV
Elle entra dans la boutique sans prendre la peine de vérifier qu’il n’y avait aucun client à l’intérieur – il n’y en avait jamais de toute manière, c’était comme si elle était la seule à savoir que cet endroit existait. Il apparut de derrière le rideau, vint se placer au comptoir et la regarda approcher avec un sourire bienveillant. En tout cas, c’était comme cela qu’Alice le percevait.
– On dit qu’il s’est réveillé, dit-elle.
– Oui, c’est le cas, répondit Eldred d’un ton léger. – Alors…
– Ne vous en faites pas, Alice, tout est sous contrôle. Il posa les coudes sur le comptoir et se pencha en avant vers elle, la dévorant de ses yeux verts.
– Toutes ces personnes doivent encore payer. À moins que je ne me trompe, bien sûr ; pensez-vous qu’il est temps de s’arrêter, Mademoiselle Lance ? – Non, répondit aussitôt Alice en secouant vigoureusement la tête, non, il n’est pas encore temps.
Il sourit. Il savait qu’elle répondrait ça, évidemment. – Vous savez, dit doucement Eldred, en beaucoup de points la race humaine est semblable à des rats. Leur force est dans leur nombre et, si la plupart du temps ils se dispersent et s’occupent chacun de leur côté, lorsque arrive une perturbation, ils se rassemblent, immanquablement. C’est pareil pour les hommes, Alice. Face à l’adversité, ils se regroupent, pensant que cela les rendra plus forts alors qu’en fait, cela les rend encore plus faciles à abattre. Un sourire avait lentement éclot sur les lèvres de l’antiquaire, un sourire qui mit Alice mal à l’aise. Il lui fit songer que, si les humains ordinaires étaient des rats, alors lui était le lion, celui qui attendait qu’ils se rassemblent avec ce sourire cruel, qui attendait de pouvoir tous les dévorer d’un coup. Et puis, Eldred leva à nouveau les yeux vers elle, et cet air carnassier disparut de son visage, comme s’il n’avait jamais été là. À nouveau, il n’était que bienveillance et compassion pour Alice.
– Comment faites-vous ? demanda-t-elle avec curiosité. – Comment je fais quoi ?
Ses sourcils haussés reflétaient une incompréhension qui semblait sincère. Alice hésita. Plusieurs fois déjà elle s’était imaginée lui poser cette question, mais chaque fois elle n’avait pas osé, parce qu’aussi gentil que soit cet homme, il lui faisait peur, aussi. Il semblait être capable de faire n’importe quoi à n’importe qui, et ce sans bouger de derrière son comptoir. – Comment faites-vous pour… savoir, se décida-t-elle finalement, pour toujours tout savoir.
Il ne sembla pas s’offusquer de la question. Au contraire, son sourire s’élargit.
– Si je vous dis tous mes secrets, alors je n’aurai plus le moindre intérêt, vous ne pensez pas ?
Peut-être, mais au moins je saurai que vous n’êtes pas le Diable, songea Alice. Mais elle ne pouvait pas lui dire ça, il se moquerait d’elle. Et puis, voulait-elle vraiment savoir ? Il y avait certainement quelque chose de très simple, sous tout ce mystère, et si elle le découvrait, cela perdrait de son charme.
– Un jour, je vous le dirai, promit Eldred. Un jour, je répondrai à toutes les questions que vous pouvez vous poser. Mais pas aujourd’hui.
V
Il y eut une époque où les choses étaient beaucoup plus simples, et c’est le cas pour tout le monde ; quand on est jeune, prendre des décisions semble toujours bien plus facile. Ainsi, après avoir eu cette conversation pleine de révélations avec sa mère, Jordan n’avait même pas réfléchi à ce qu’il devait faire. C’était tellement évident qu’il n’avait tout simplement pas vu l’intérêt d’y penser. Il était sorti de chez lui, et était allé rejoindre ses amis à la décharge. Lorsqu’on est jeune, la solution à tous les problèmes semble se trouver dans le nombre rassurant des amis qui nous encadrent. – Oh oh, quelqu’un a oublié d’acheter des bonbons, fit remarquer Chuck en le voyant arriver.
– Il faut que je vous parle de quelque chose, dit Jordan, où est Gary ? – Présent ! fit ce dernier en sortant la tête d’une carcasse de voiture. La voiture en question était si vieille et rouillée que les portières étaient comme soudées par le temps, malgré tous leurs efforts il avait été impossible de les ouvrir. Pour entrer à l’intérieur ils devaient donc soit passer par les fenêtres ou le pare-brise – les vitres avaient disparu depuis longtemps – soit par l’ouverture du dessus. La voiture n’avait jamais été conçue pour être une décapotable, mais les garçons étaient parvenus à la transformer en sautant à pieds joints sur le capot rouillé, jusqu’à ce qu’il cède.
– Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Gary.
– Un truc important.
– Encore les Marshall ? fit Chuck.
Jordan secoua la tête. À ce moment précis, les Marshall étaient le dernier de ses soucis. Il ne les avait plus revus depuis un bon moment, depuis que l’année scolaire avait repris. Les jumeaux n’avaient visiblement pas l’intention de revenir au bercail pour les vacances de Pâques, et c’était très bien comme ça.
– Allons au salon, dit Gary.
Il s'appuya sur les bords escarpés de la voiture, se hissa à l’extérieur et sauta devant eux. Ce que Gary se plaisait à appeler le salon, c’était le petit coin, au milieu de la décharge, qu’ils s’étaient aménagés. Récemment, Chuck avait même trouvé un tapis pas trop moisi, qu’il avait réussi à ramener jusqu’ici en le faisant rouler.
Gary alla s’asseoir en tailleur sur le canapé, et fit signe à Jordan de s’asseoir à son tour. Ce dernier prit place sur le siège de voiture calé entre une machine à laver et un frigo, tandis que Chuck s’installait directement sur la machine à laver.
– Alors, dit Gary, on t’écoute Jordan, qu’est-ce qui t’arrive ? Et il le leur raconta. Il ne cacha rien, passant de l’erreur qu’avait commise son père avant de mourir, jusqu’au retour d’Edward Spencer en ville, et la façon dont il harcelait sa mère pour récupérer son argent. Lorsqu’il eut fini, le silence tomba entre eux. Les yeux baissés, Gary réfléchissait au problème de Jordan, et celui-ci attendait avec espoir qu'il y propose une solution. Même après ce qui était arrivé à Erik il y avait bientôt deux ans, il avait encore une confiance totale en son ami et en ses idées géniales. – Ce qu’il faut, finit par dire Gary, c’est trouver un moyen de se débarrasser de ce type, de le faire partir sans que ta mère ait à lui payer un seul centime, c’est bien ça ?
– Ma mère n’a aucune raison de lui payer quoi que ce soit, dit Jordan, qui sentait qu’il était important que ce point soit bien compris de tous, c’est Spencer le voleur, pas elle.
– Je sais, Jordan, j’avais bien saisi.
– Pourquoi ne pas aller prévenir le shérif Tanner ? proposa Chuck, après tout, si ce type la harcèle depuis des mois, il doit y avoir quelque chose qu’il puisse faire.
– Je ne crois pas que ma mère ait envie d’impliquer la police, dit Jordan lentement, après tout, techniquement, il lui a bien prêté de l’argent… – Ouais, on risquerait de faire pire que mieux en impliquant Tanner, acquiesça Gary, il faut qu’on trouve une autre solution. Jordan esquissa un sourire. Que Gary s’implique dans la recherche de la solution sans même poser de question, simplement comme si cela allait de soi, cela le réconfortait plus que tout. Au moins, il n’était pas seul. – Qu’est-ce qu’on peut faire, alors ? demanda Chuck. – Il sort de prison, n’est-ce pas ?
– Oui, apparemment.
– Eh bien dans ce cas, c’est facile.
Un sourire apparut sur le visage de Gary, le genre de sourire que ses amis connaissaient bien, mais qui n’était pas toujours bon signe. – Il suffit de le faire retourner d’où il vient.
Jordan et Chuck échangèrent un regard indécis. – C’est-à-dire ? demanda Chuck.
– Les gens qui sortent de prison, il suffit de pas grand-chose pour qu’ils y retournent. On ne peut pas l’y renvoyer en disant la vérité à Tanner, parce que ça risquerait de causer du tort à la mère de Jordan. Mais on peut trouver un autre moyen. L’accuser de quelque chose, par exemple. – Tu veux qu’on mente à la police ? s’exclama Chuck. – Pas forcément. On peut très bien provoquer quelque chose. – Je crois qu’il est en plein délire, glissa Chuck à Jordan sur le ton de la confidence.
Jordan sourit et regarda Gary, sans répondre. Il ne pensait pas que son ami délirait. Gary était simplement en train de mettre un plan en place, du genre de ceux qu’il avait inventé durant leurs confrontations avec les Marshall. Et c’était rassurant, parce que tout semblait soudain plus simple, une fois que vous aviez un plan. Il ne lui vint pas à l’esprit, à ce moment-là, que le dernier plan concocté par Gary pour piéger les Marshall n’avait pas tourné si bien que ça.
Un peu plus tard, ce jour-là, Jordan avait pris Gary à part pour s’assurer que son ami était vraiment prêt à s’impliquer dans leurs problèmes, à lui et sa mère.
– Ce n’est pas rien, on pourrait avoir des ennuis, ou être en danger, lui dit-il, je comprendrais si tu préférais ne pas t’en mêler. Gary prit un air choqué.
– Comment tu peux croire que je voudrais pas m’en mêler ? s’exclama-t-il, on est amis, Jordan, entre amis ont doit s’entraider. – Mais ce sont les problèmes de ma mère, précisa Jordan. Son ami le regarda un instant en silence. Chuck, qui était occupé à courir après un rat dans la décharge, était revenu vers eux, et écoutait sans rien dire.
– Ma mère a une tumeur au cerveau, finit par lâcher Gary. Jordan fut tellement stupéfait par cette révélation abrupte qu’il fut incapable de répondre quoi que ce soit. Cette nouvelle était à la fois tellement soudaine et tellement horrible qu’il en resta sans voix. Il tourna les yeux vers Chuck, qui semblait aussi choqué que lui. Gary haussa les épaules d’un air fataliste.
– Ses migraines. Les médecins ont toujours dit que ce n’était rien de grave, jusqu’à ce qu’ils découvrent que si, finalement. – Est-ce qu’ils vont l’opérer ? demanda doucement Chuck. Gary secoua la tête. Il gardait les yeux baissés, et évitait leur regard. – Ils disent que… ils disent qu’il n’y a plus rien à faire. Il releva soudain la tête et planta son regard dans celui de Jordan. Une volonté farouche y brillait, plus forte que jamais.
– C’est pour ça que je comprends, Jordan, je comprends que tu veuilles aider ta mère et éloigner le danger. Si moi, je pouvais faire disparaître le danger qui menace ma mère, je le ferais quoi qu’il en coûte.
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