Une dette à payer
Chapitre 19
I
Alors que Jonas venait juste de s’arrêter sur le bord de la route, son portable se mit à sonner. Il ouvrit la portière et passa une jambe dehors tout en décrochant. Gary ne pouvait détacher son regard du revolver, auquel Jonas tournait désormais le dos.
– Ouais ? fit Jonas à son interlocuteur.
Sûrement Lee, pensa distraitement Gary, en des moments aussi cruciaux que celui-là, il était rare de les voir l’un sans l’autre. – Où t’es, là ? demanda Jonas.
Le plus silencieusement possible, Gary se déplaça sur la banquette de manière à se trouver juste en face de l’arme. Il jetait de fréquents coups d’œil à Jonas, mais celui-ci était entièrement concentré dans sa conversation et ne faisait plus attention à lui.
– Je sais, disait Jonas, t’en occupes pas et fais-moi confiance, OK ?… Gary prit une grande inspiration, puis se jeta soudain en avant, les mains tendues vers le revolver. Jonas se retourna d’un coup et tendit lui aussi la main, mais il avait réagi trop tard : Gary referma ses doigts sur l’arme et la ramena vivement à lui.
De part et d’autre du siège conducteur, Jonas et Gary se faisaient face. Jonas avait toujours son téléphone collé à l’oreille.
– Dégage de ma voiture, ordonna Gary en pointant le canon de l’arme sur Jonas.
Jonas parut abasourdi pendant un instant, puis un sourire narquois lui barra le visage.
– Sinon quoi ? fit-il, tu vas me tirer dessus, Gary ? – Me tente pas, gronda ce dernier.
Jonas eut un petit rire et secoua la tête. D’un geste lent, il posa son téléphone portable sur le siège passager. Avait-il raccroché, ou bien Lee entendait-il tout ce qu’il se passait ?
– Tu le feras pas, fit Jonas d’un ton confiant, t’es trop lâche pour le faire. – Tu m’accuses d’avoir massacré ta famille et tu me crois incapable de te tirer dessus ? s’exclama Gary, qui sentait toute la tension nerveuse sur le point de se rompre en lui et de le submerger.
– Je t’accuse d’avoir proposé l’idée à cette brute de Chuck, rétorqua Jonas avec fureur, je t’accuse d’avoir fait ce que tu fais tout le temps, à savoir pousser les autres, Baker !
Tous deux se fixaient tels deux serpents prêts à mordre. Les doigts de Gary tremblaient, et il s’aperçut que Jonas avait probablement raison ; jamais il ne pourrait le tuer de sang froid. Sans cesser de pointer le revolver sur Jonas, il ouvrit alors sa portière.
– Qu’est-ce que tu fais ? demanda Jonas d’un ton moqueur. Sans répondre, Gary descendit de voiture. Aussitôt, Jonas le rejoignit. – On est à un kilomètre de la ville, Gary, rappela-t-il comme s’il parlait à un enfant, et personne ne passe jamais sur cette route. Qu’est-ce que tu crois faire, hein ?
Gary n’avait pas la moindre idée de ce qu’il voulait faire, une seule chose était sûre : Il devait s’éloigner le plus possible de Jonas. Si seulement il ne lui avait pas pris son portable, il aurait au moins pu appeler de l’aide. Le téléphone, voilà ce qu’il aurait été utile de voler, plutôt que ce stupide flingue.
Le revolver toujours pointé sur Jonas, Gary commença à reculer. Il s’attendait à ce que Jonas le suive, mais celui-ci ne bougea pas. Il se contentait de l’observer avec calme, l’air amusé. Quelque chose ne va pas, songea Gary. C’est alors qu’il entendit le moteur derrière lui. Il fit alors la chose la plus stupide qu’il ait jamais faite de sa vie : Il se retourna. Peut-être espérait-il voir arriver de l’aide, peut-être pensait-il que Jonas ne tenterait rien devant un possible témoin. Plus vraisemblablement, il avait simplement agi machinalement, comme toute personne entendant une voiture arriver à grande vitesse dans son dos.
Gary se rendit compte de son erreur presque aussitôt, mais Jonas ne perdit pas de temps ; une seconde après qu’il lui ait tourné le dos, un bras se plaqua contre sa gorge. Hoquetant, Gary tenta de se dégager, mais il avait toujours les mains menottées et cela réduisait grandement ses mouvements. L’autre main de Jonas se tendit devant lui alors qu'il cherchait à récupérer le revolver.
Se tordant et se débattant, Gary finit par réussir à donner un coup de pied dans le tibia de Jonas, qui poussa un cri de douleur et de colère mêlées. Il fit pivoter Gary vers la voiture et le projeta violemment contre elle. Gary heurta le coffre, se courba en deux et se cogna la tête contre la vitre arrière. Laissant le revolver lui échapper.
Avec un cri de frustration, il tenta de se jeter en avant pour le récupérer, mais cette fois Jonas fut le plus rapide. Il se pencha vivement vers le sol et attrapa le revolver puis, d’un même mouvement, se servit de la crosse pour frapper Gary en plein visage. Gary poussa un cri et s’écroula contre sa voiture. La vision brouillée, étourdi par le choc, il remarqua alors que la voiture qu’il avait entendue arriver était désormais garée juste en face de la sienne.
Respirant fort, luttant pour ne pas s’évanouir, Gary vit la portière du conducteur s’ouvrir, et quelqu’un en sortit. Il vit les jambes du nouvel arrivant contourner la voiture et avancer dans sa direction. Il leva les yeux et crut un instant qu’il voyait double, avant de comprendre. Tous deux debout face à lui, l’air gigantesques de son point de vue, Jonas et Lee Marshall étaient penchés en avant et le regardaient. Le même sourire triomphant étirait leurs lèvres.
II
Laissant derrière eux le jeune Ricky, qui aurait des tas de choses à raconter à ses copains, Jordan et Erik roulèrent jusqu’à la boutique d’antiquités. Erik avait argué qu’il aurait été plus utile d’aller d’abord voir Alice Vance, mais Jordan avait le pressentiment qu’il se tramait quelque chose, dans cette boutique. Les paroles de Jo, bien que confuses, désignaient très clairement le commerçant comme plus que suspect. – Tu veux que je vienne avec toi ? demanda Erik alors qu’ils se garaient non loin du magasin.
– Non, fit Jordan en secouant la tête, quelqu’un doit rester surveiller Jo. Cette dernière était assise à l’arrière, contre la vitre de droite, et regardait dehors d’un air absent. Erik lui jeta un coup d’œil, puis acquiesça. – Ne sois pas trop long, je te préviens que si t’es pas sorti de là dans dix minutes tout au plus, je fonce dans la vitrine avec la voiture. Jordan sourit.
– Merci pour ton engagement, répondit-il en ouvrant sa portière, je ne serai pas long.
Alors qu’Erik regardait Jordan se diriger vers la petite boutique – remarquant au passage que, fait étrange, l’endroit n’avait même pas de nom, aucune enseigne – Jo prit la parole derrière lui. – Est-ce qu’on va retrouver Gary ? demanda-t-elle.
Erik se retourna. Elle avait les yeux baissés, et il n’était pas sûr qu’elle s’adressât à lui.
– Je suis sûr qu’on va le retrouver, répondit-il néanmoins, ne t’inquiète pas, Jo, Gary en a vu d’autres.
Elle hocha lentement la tête, puis reprit :
– C’est de ma faute. Il ne se serait jamais fait prendre s’il ne s’était pas lancé à ma recherche.
Erik ouvrit la bouche pour répondre, puis se figea. Elle avait raison, dans un sens. Et si le kidnapping de Jo avait été destiné à attirer Gary dans un piège, qu’en était-il de son retour, et du fait que ses dires les avaient attirés tout droit à cette boutique ? Erik jeta un regard anxieux vers le magasin, soudain très pressé de voir Jordan sortir de là.
III
La boutique était minuscule et encombrée, et un simple coup d’œil suffit à Jordan pour voir qu’il n’y avait rien de très grande valeur, ici. Juste un bric-à-brac hétéroclite, des tas d’objets pour la plupart anciens et abîmés. – Je peux vous aider ? fit une voix sur sa gauche. Jordan tourna vivement la tête. Derrière le comptoir se tenait un homme grand et mince qui, un instant, lui fit penser à un squelette. Probablement parce que son visage était à moitié dans l’ombre, et que cela en faisait ressortir les angles.
– Vous êtes le propriétaire de ce magasin ? demanda-t-il. – C’est exact, répondit l’homme.
Cette voix… elle lui disait quelque chose. Il l’avait déjà entendue. Jordan fit deux pas en avant, intrigué. Il put alors voir le visage de l’homme face à lui, et devant l’éclat de ces yeux verts et la blancheur éblouissante de ces dents, il eut soudain un mouvement de recul. Pour il ne savait quelle raison, la lueur au fond du regard de l’homme lui semblait malsaine, dangereuse. Tu accordes trop de crédit à ce que t’as raconté Jo, tenta-t-il de se rassurer. Mais n’était-ce vraiment que ça ?
Jordan s’éclaircit la gorge, et s’efforça de remettre de l’ordre dans ses pensées. Ce qu’il devait dire et demander à l’antiquaire lui avait semblé clair, avant qu’il n’entre dans la boutique, mais maintenant tout était un peu embrouillé.
– Je cherche mon ami, commença-t-il finalement, il s’appelle Gary Baker, vous ne l’auriez pas vu ici, par hasard ?
L’homme secoua lentement la tête. Son visage exprimait un léger trouble mais ses yeux, eux, riaient toujours.
– Désolé, fit-il, ce nom ne me dit rien, je ne crois pas l’avoir vu dans ma boutique.
Et soudain, alors que l’homme parlait, le déclic se fit. Cette voix grave, ce ton dégagé comme si rien n’importait vraiment, et cette façon de s’exprimer en prononçant chaque syllabe à la perfection, que Jordan associait aux personnes ayant eu un accent, il y a très longtemps. Il savait où il avait déjà entendu cette voix. Soudain, tout en lui cria d’être sur le qui-vive, de se méfier de cet homme. Pourtant, il fallait qu’il en sache plus, il fallait qu’il comprenne.
– Avez-vous toujours été antiquaire ? demanda-t-il brusquement. L’homme ne parut pas surpris par la question. Son sourire revint danser au coin de ses lèvres.
– Mon métier a eu beaucoup de noms, répondit-il, mais il a toujours été le même.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? voulut savoir Jordan, qui fit un pas de plus vers le comptoir.
– Je crois que vous savez ce que ça veut dire, Jordan. La bouche de Jordan s’ouvrit de stupéfaction. Comment connaissait-il son nom ?
– Il est vrai qu’il m’est arrivé, parfois, de prêter de l’argent à certaines personnes, parce que, vous voyez, c’était de ça dont elles avaient désespérément besoin, et je vis pour fournir aux gens ce qu’ils recherchent. Force est d’avouer que, de nos jours, tout en revient presque toujours à l’argent, malheureusement. Il m’est arrivé, aussi, de devoir presser un peu certaines personnes, qui traînaient à rembourser leurs dettes. À mon humble avis, on finit toujours par rembourser nos dettes tôt ou tard, ne croyez-vous pas, Jordan James ?
Jordan déglutit. Tout en cet homme le glaçait d’effroi, et il se remémora soudain ce que Jo avait dit de lui : Ce n’est pas un homme. Comme il voyait ce qu’elle avait voulu dire, à présent !
– Où est Gary ? demanda-t-il.
L’homme se mit à secouer lentement la tête, sans cesser de fixer Jordan comme une araignée qui fixe la proie prise dans sa toile. – Jordan, Jordan, Jordan, fit-il d’un ton mi-amusé mi-consterné, toujours si prompt à jouer les chevaliers servants. Tu as accordé à ta mère de nombreuses années paisibles de plus, par le passé, grâce à tes actes si… imprévisibles. Toi et tes amis m’avez épaté, à l’époque. J’ai connu très peu de gens capables de contrecarrer mes prévisions. J’avoue que c’est en partie pour ça que je me suis souvenu de Milford, après tout ce temps. Ça, et la sensation que certains torts devaient être redressés. – Où est Gary ? répéta Jordan, de plus en plus écœuré par cet homme à mesure qu’il parlait.
L’antiquaire se pencha en avant par-dessus son comptoir, et plongea son regard dans celui de Jordan.
– Vous le retrouverez bientôt, n’ayez crainte, dit-il lentement, peut-être pas de la manière dont vous l’espérez, mais…
Son sourire s’élargit sur des dents effilées. Tandis que cet homme, cette chose le fixait de son regard hypnotique, une terreur sans nom envahit brusquement Jordan. Il sentait qu’on pouvait mourir d’une telle peur. – Sortez, maintenant. Si vous voulez retrouver votre ami, sortez avant que je ne vous dévore tout cru.
Jordan recula précipitamment vers la porte, conscient du ton moqueur de l’homme, conscient du fait qu’il se fichait de lui. Mais il avait vu ses dents, il avait vu la lueur inhumaine, immortelle, au fond de ses yeux, et il savait que le danger qui émanait de cette entité, quelle qu’elle soit, était tout sauf une plaisanterie.
– Ce fut un plaisir de vous rencontrer enfin, Jordan ! lança l’antiquaire derrière lui alors qu’il ouvrait la porte et se hâtait de sortir. Alors que la porte de la boutique se refermait dans son dos, il fut assailli par la chaleur de plomb de cet après-midi, ce qui lui fit s’apercevoir que, à l’intérieur, il faisait une fraîcheur inhabituelle. Pas le genre de fraîcheur que vous apporterait un climatiseur, non, c’était plutôt comme… comme dans une chambre froide. Ou une morgue, songea sombrement Jordan. Alors qu’il arrivait près de la voiture – qu’il avait garée un peu plus bas pour éviter à Jo d’avoir à revoir cette boutique qui l’effrayait tant – Erik en sortit, l’air inquiet.
– Ça va ? demanda-t-il en contournant la voiture, t’as l’air d’avoir vu un fantôme.
– Pas un fantôme, non, mais pas loin, répondit Jordan, ce type est tout sauf ordinaire.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
– Pas grand-chose de bien utile, fit Jordan en se retournant pour jeter un coup d’œil à la boutique, il ne m’a pas dit où était Gary, mais je suis sûr qu’il le sait. Il est impliqué là-dedans jusqu’au cou, c’est évident. – OK, alors on fait quoi, maintenant ?
– On suit la seule piste qu’on puisse encore suivre, répondit Jordan, celle d’Alice Vance.
Erik hocha la tête.
– Allons-y.
IV
– Tu crois que c’est la meilleure solution ?
– C’est la plus propre, la plus rapide et la plus sûre. – Ouais, mais si ce que tu dis est vrai, alors ce type a massacré Maman et Olivia à coups de hache. Il mérite pas une mort aussi rapide. On a déjà été privé de notre vengeance avec Chuck…
– Écoute, Lee, je suis d’accord avec toi, mais… Gary entendait ces deux voix au-dessus de sa tête, qui argumentaient sur son destin tandis qu’il gisait, assis sur le béton et à moitié dans les vapes. Il s’était même bel et bien évanoui, pendant quelques secondes, avant de revenir très lentement à lui. Il n’arrivait pas à lever la tête pour regarder les jumeaux Marshall, sans parler d’émettre le moindre mot. Il sentait le goût du sang dans sa bouche, et croyait bien avoir une dent cassée. Tout le côté gauche de son visage, là où Jonas l’avait frappé, n’était qu’un océan de souffrance. Il sentait un sang chaud lui recouvrir la joue. Jonas voulait en finir vite fait bien fait de manière à ne laisser aucune trace et ne prendre aucun risque de se faire prendre. Lee, lui, voulait faire durer les choses. Au début, Gary avait écouté cette conversation de manière distante, comme incapable de réaliser que c’était de lui qu’on parlait. Ces voix ne ressemblaient à rien de plus que celles de personnages de films, sortant d’une télévision. Mais, à mesure qu’il reprenait connaissance, il commença à prendre la mesure de ce qu’il se passait. Une onde de panique le traversa de la tête aux pieds ; son cerveau lui hurlait de faire quelque chose, n’importe quoi, avant qu’il ne soit trop tard. Gary fit un effort pour se redresser et poussa un grognement sourd. Il parvint à lever les yeux vers les jumeaux, et vit qu’ils le regardaient. L’indifférence dédaigneuse qui se lisait sur leur visage était saisissante – il n’était rien de plus qu’un insecte qu’il fallait écraser sous sa botte, pour eux. – Qu’est-ce qu’on fait, alors ? demanda Lee sans cesser de le fixer. – Commençons par le mettre dans la voiture. T’as amené un bidon d’essence ?
– Ouais. J’espère que personne n’ira se demander pourquoi j’ai acheté un truc pareil…
– C’est moi le flic ici, rappela Jonas, il n’y aura aucune enquête concernant l’accident de ce salopard, tu peux me croire.
Lee hocha la tête. Toujours assis sur le sol, Gary se sentait apathique ; il était incapable de bouger, et pour quoi faire, de toute façon ? Il était toujours menotté, ils étaient deux contre lui, Jonas était armé et ils étaient à des centaines de mètres de la civilisation. À moins d’un miracle, il était fichu.
Tandis que ces pensées désespérantes envahissaient la tête de Gary, Lee repartit à sa voiture, ouvrit le coffre et en sortit un bidon d’essence. Cela força Gary à réfléchir. Qu’avait dit Jonas, déjà ? Qu’il aurait un accident, qu’il quitterait la route au détour d’un virage… Et ma voiture va exploser, termina mentalement Gary, elle va exploser, et moi avec. Jonas se baissa vers lui et l’attrapa par le bras.
– Allez, debout, ordonna-t-il, c’est l’heure.
Gary s'appuya sur la voiture derrière lui et parvint difficilement à se remettre sur ses pieds. Jonas le tira en avant, et Gary remarqua qu’il avait glissé son arme à sa ceinture. À sa portée. Le croyait-il trop étourdi pour lui donner du fil à retordre ? Ou bien était-ce seulement la présence de son frère qui lui donnait de l’assurance ?
– Ouvre la portière, Lee, fit Jonas en continuant de maintenir Gary debout contre la voiture.
– On devrait pas le mettre au volant ? fit remarquer Lee en s’exécutant. – T’inquiète pas pour ça, une fois que tout aura cramé ça aura plus la moindre importance.
En entendant cette phrase, Gary sentit un courant électrique le traverser, et il tenta de repousser Jonas. Ce qu’il ferait ensuite, l’endroit où il irait, tout cela n’avait plus aucune importance. La seule chose qui importait était d’échapper à ces deux hommes.
Jonas le maîtrisa sans aucun mal et le plaqua à nouveau contre la voiture. Pour faire bonne mesure, Lee lui envoya un coup de poing dans les côtes. Gary se courba en deux, la respiration bloquée et tout son corps agité de spasmes douloureux. Lorsqu’enfin il put reprendre son souffle, il cracha un long filet de sang qui lui parut d’un rouge surnaturel. – Ça te rappelle rien, sale rat ? railla Lee dans son oreille. Puis deux mains le saisirent brusquement par les bras, et il se retrouva projeté sur la banquette arrière de sa voiture. Pendant une seconde ou deux il resta simplement étendu sur le dos à regarder le toit de la voiture, puis il imagina tout l’habitacle se remplissant de flammes et de fumée, et il roula vivement sur le côté, avant de se redresser sur un coude. – Attendez ! cria-t-il, vous vous trompez, je n’ai tué personne, vous n’avez pas le bon coupable.
Sans lui prêter la moindre attention, Jonas referma la portière sur lui et utilisa les clefs pour l'enfermer à l’intérieur. Le petit bip-bip que fit la voiture en se verrouillant sembla résonner aux oreilles de Gary, comme s’il annonçait sa fin.
Il respirait difficilement, et ses côtes et son visage le faisaient souffrir, mais il ne s’en redressa pas moins dans la voiture pour regarder autour de lui de ses yeux agrandis par la panique. Il s’aperçut très vite avec effroi que rien ne pourrait l’aider, là-dedans. Il ne pouvait démarrer la voiture sans les clefs, et comme elle était entièrement automatisée il ne pouvait pas non plus ouvrir les portières ou les vitres sans mettre le moteur en route. À l’extérieur, Jonas et Lee s’étaient un peu éloignés et discutaient de la suite des événements. Gary distinguait leurs voix mais n’arrivait pas à comprendre ce qu’ils se disaient. Entre leurs pieds se trouvait le jerrican d’essence apporté par Lee. Pas besoin d’être un génie pour deviner ce qu’ils allaient faire : D’abord ils pousseraient la voiture dans le ravin – avec lui à bord, et ensuite ils descendraient mettre le feu. Avec l’essence et un briquet, ce serait rapide, et une fois la voiture réduite à l’état de cendres, personne ne pourrait plus vérifier quoi que ce soit. Ou peut-être que quelqu’un le pourrait, mais cela ne ferait plus la moindre différence pour lui, n’est-ce pas ? Gary fut prit d’une irrépressible envie de rire. Que faisaient Jordan et Erik, en ce moment ? Avaient-ils retrouvé Jo ? Mon Dieu, faites qu’elle aille bien, pria-t-il, faites que personne ne lui ait réservé le même sort qu’à moi. Il tentait de se rassurer en se disant qu’elle n’avait rien à voir dans cette histoire, qu’Alice n’avait aucune raison de tourner sa vengeance contre Jo. Jordan et Erik, par contre… Ses deux amis étaient autant en danger que lui ; faisaient-ils face au même genre de situation que lui, en ce moment même ?
V
Alors que Jordan se garait devant chez Alice Vance, il se demanda ce qu’ils feraient s’ils s’apercevaient qu’elle n’était pas chez elle. Elle avait très bien pu profiter du temps qui avait passé depuis leur première visite pour fuir la ville, et éviter ainsi d’être arrêtée pour ses crimes. Si elle n’était pas là, où devraient-ils aller, vers qui se tourner ? Ils n’avaient aucun indice leur permettant de deviner l’endroit où se trouvait Gary en ce moment ; tout ce qu’ils avaient, c’était Jo et sa certitude que leur ami était en grand danger.
Erik et Jordan descendirent tous deux de voiture, laissant la jeune femme à l’intérieur, et remontèrent l’allée de petits cailloux qui menait à la maison. Alors qu’ils étaient à mi-chemin, la porte s’ouvrit et Alice sortit sur le perron. Elle n’avait pas pris la fuite, finalement. Ils s’immobilisèrent. Elle ne paraissait pas le moins du monde surprise de les voir, au contraire, cela semblait plutôt la ravir. – Jordan, Erik ! lança-t-elle.
Il n’y avait plus aucun doute ; elle exultait.
– Quelque chose ne va p… commença Jordan à l’adresse d’Erik. Mais avant qu’il ait pu terminer sa mise en garde, deux hommes apparurent à l’angle de la maison. De véritables gorilles aux visages durs et fermés, que Jordan ne mit pas longtemps à reconnaître. Ces deux hommes faisaient partie du groupe qui avait tenté de le tuer. Les hommes de mains d’Alice vinrent se placer devant elle, comme s’ils avaient été ses gardes du corps. Derrière eux, la jeune femme émit un petit rire. – Allons-nous-en, fit Jordan en lançant des regards autour de lui. Évidemment, il n’y avait personne en vue, dans la rue. Et même si quelqu’un apercevait le spectacle par sa fenêtre, interviendrait-il ? Il en doutait sérieusement. Peut-être appellerait-il la police, avec un peu de chance. Peut-être. Jordan avait déjà fait un pas en arrière, mais il se rendit compte qu’Erik, lui, n’était pas encore prêt à partir. – C’est vous qui avez tué les deux femmes Marshall ? interrogea-t-il les deux mercenaires, quel genre de tarés vous êtes ? Impassibles, les intéressés s’avancèrent alors vers eux. Ils ne semblaient pas se presser, et pourtant la distance entre eux et les deux hommes se réduisit très vite.
– Erik ! le pressa Jordan.
Il attrapa Erik par le bras et, cette fois, avec réticence, Erik consentit à bouger.
– Ne les laissez pas s’enfuir ! hurla Alice d’une voix éraillée de sorcière alors qu’ils commençaient à reculer vers leur voiture, attrapez-les ! Les deux hommes ne lui prêtèrent pas attention. Une lueur sauvage s’était mise à briller dans leurs yeux fixés sur Jordan et Erik. Alors qu’ils arrivaient au niveau du trottoir, ces derniers firent demi-tour dans l’intention de se précipiter dans la voiture. C’était ce qu’avaient attendus les deux hommes : Qu’ils leur tournent le dos. Presque aussitôt après s’être tourné vers la route, et alors qu’il avait parcouru à peine un mètre, Jordan sentit deux bras énormes l’enserrer, l’un autour de la taille et l’un autour du cou. Le souffle coupé, Jordan tenta de se dégager, mais l’homme serra plus fort, lui comprimant la trachée en même temps qu’il faisait hurler ses côtes, déjà endolories, de souffrance. Jordan jeta un coup d’œil sur la gauche et vit qu’Erik était sensiblement dans la même position que lui ; le deuxième gorille le maintenait fermement immobile.
– On va rentrer dans la maison, murmura l’homme qui tenait Jordan à son oreille, on sera plus au calme.
Du coin de l’œil, Jordan vit Erik commencer à se débattre, mais il était loin de faire le poids face à son adversaire.
– Si vous voulez qu’elle n’ait pas d’ennuis, continua l’homme en les faisant regarder en direction de la voiture, suivez-nous sans faire d’histoire. Jo leur tournait le dos. Toujours adossée à la vitre, elle ne bougeait pas et semblait endormie. Si jamais elle les entendait et qu’elle sortait de la voiture, que lui feraient ces deux types ? Les deux hommes se retournèrent vers la maison, forçant leurs prisonniers à faire de même. De nouveau face à Alice Vance, Jordan vit un sourire radieux étalé sur son visage. Cela la rajeunissait de dix ans, et elle aurait pu être somptueuse sans cet éclat de folie pure dans son regard.
– Vite, vite, faites-les entrer ! pressa-t-elle les mercenaires. Ils vont nous tuer, pensa Jordan, une fois à l’intérieur, où personne ne pourra rien voir, ils nous tueront comme ils ont tué Olivia et Ruth. Mais, alors même que cette pensée pour le moins accablante lui traversait l’esprit, il entendit le son le plus inattendu et bienvenu qu’il ait probablement jamais entendu de sa vie : Des sirènes de police. Son attention détournée, l’homme qui le retenait prisonnier desserra légèrement son étreinte, ce qui permit à Jordan de respirer un peu plus que de minces filets d’air. Sans le lâcher, l’homme se retourna. Jordan vit alors une voiture de police déboucher au coin de la rue et s’approcher à toute vitesse, avant de piler au beau milieu de la route. Trois hommes en sortirent. Deux d’entre eux portaient des uniformes de police, le troisième n’était autre que Bryce Tanner. – Lâchez ces hommes ! cria Tanner en se précipitant en avant. Prenant la mesure de la situation les deux autres flics – des agents assez âgés et provenant probablement de l’ère du Shérif Tanner – sortirent vivement leurs armes et les pointèrent en direction des deux assassins. Ces derniers échangèrent un regard. Ils semblaient conscients de l'impasse dans laquelle ils se trouvaient acculés. D’un commun accord, ils relâchèrent Jordan et Erik pour lever les bras en l’air.
– Non ! hurla aussitôt Alice, non vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas ! – C’est fini, Madame, dit celui qui tenait Jordan, on n’a pas été payés pour se faire descendre.
Alice les regarda tour à tour et serra les poings de rage. Sitôt libérés, Jordan et Erik se mirent à l'abri sur le côté et laissèrent les deux policiers s’avancer vers les mercenaires pour leur passer les menottes. – Ça va, vous deux ? demanda Tanner, qui, planté au milieu de l’allée, ne quittait pas Alice Vance des yeux.
– À merveille, répondit Jordan tout en se massant la gorge. – Vous êtes arrivé juste à temps, Shérif, fit remarquer Erik, vous nous avez sauvé la peau.
– Et c’est pas la première fois, renchérit Jordan. – Je ne suis pas le shérif, dit Tanner avec un rictus.
VI
Alors que Jordan et Erik discutaient avec l’ex-shérif Tanner, et que les deux hommes engagés pour elle par Eldred se faisaient passer les menottes d’un air résigné, Alice Vance trépignait en silence sur le perron de sa maison. Cela ne pouvait pas se terminer comme ça, oh non, pas après tout ce qu’elle avait fait pour se venger, pas si près du but ! Eldred avait bien dit que tout se terminait aujourd’hui, et elle avait parfaitement compris ce que cela voulait dire : Après ça, c’était fini, elle n’aurait plus aucune aide à espérer de sa part. Autrement dit, c’était sa seule et unique chance d’obtenir la vengeance qu’elle attendait depuis dix ans.
Elle jeta un coup d’œil aux trois flics, qui étaient tous accaparés ailleurs, puis passa un bras dans son dos. Heureusement, elle avait paré à toutes les éventualités ; heureusement, elle s’était préparée à ce que les choses ne se passent pas aussi bien que prévu.
VII
– Comment nous avez-vous trouvés ? demanda Jordan à Tanner. – Facile, je vous avais entendu prononcer le nom de cette Alice Vance, alors que vous vous prépariez à partir. Il m’a suffi de quelques petites minutes pour retrouver son adresse. Ensuite je n’ai plus eu qu’à convaincre ces deux hommes – des anciens, qui se souviennent encore de ce que c’est que d’être un bon flic – de m’accompagner jusqu’ici.
– Et comment saviez-vous que nous avions besoin d’aide ? voulut savoir Erik.
– Eh bien, commença Tanner en baissant la voix, j’ai appris des choses un peu étranges au commissariat…
Mais avant qu’il ait pu terminer sa phrase, un hurlement de rage se fit entendre. Tous trois se retournèrent, pour voir Alice Vance se précipiter dans leur direction, un long couteau de cuisine dressé devant elle. – Je ne vous laisserai pas vous en sortir ! hurlait-elle, je ne vous laisserai pas…
C’est alors qu’un coup de feu retentit. Alice Vance s’immobilisa d’un coup, ses paroles s’étranglant dans sa gorge. Elle baissa les yeux sur sa poitrine, où une fleur rouge s’épanouissait lentement, puis les releva et les posa sur Jordan et Erik, son regard empli d’étonnement et de haine mêlés. Elle laissa tomber son couteau et, une seconde plus tard, s’écroula dans l’herbe, face contre terre.
Jordan resta un instant sous le choc, à fixer le corps sans vie d’Alice Vance, étendu à moins de deux mètres de lui. Puis il se retourna lentement vers Bryce Tanner qui, son revolver toujours pointé devant lui, semblait aussi surpris que lui. Tanner regarda son arme comme s’il se demandait ce qu’elle faisait dans sa main, puis il regarda tour à tour Jordan et Erik, qui l’observaient d’un air interdit. Enfin, il tourna les yeux vers les deux flics qui, eux non plus, ne cachaient pas leur étonnement. Le geste d’Alice Vance avait été si rapide qu’aucun d’eux n’avait eu le temps de faire le moindre mouvement.
– Mon ancienne arme de service, finit par expliquer Tanner, je n’ai jamais pu m’en séparer. Et quand j’ai vu cette folle avec son couteau – il haussa les épaules avant de conclure – un vieux réflexe, j’imagine, je n’ai même pas eu le temps de me rendre compte de ce que je faisais. – Bénis soient vos réflexes, dit Erik d’un ton admiratif.
VIII
Les deux hommes de mains furent installés à l’arrière de la voiture de police, et on recouvrit le corps d’Alice Vance d’un drap trouvé chez elle. Alors que Jordan regardait une dernière fois le visage de la jeune femme, il ressentit une certaine compassion pour elle. Ce qu'il lui était arrivé était affreux, vraiment, et il se demandait encore si elle était réellement responsable des derniers événements ou bien si elle n’avait été qu’un pion de plus sur l’échiquier d’un seul homme. On paye tous nos dettes, tôt ou tard, n’était-ce pas ce que le brocanteur avait dit ? Il semblait, en tout cas, qu’Alice Vance venait de payer les siennes, et au prix fort. – Viens, Jordan, fit Tanner en le prenant par le coude, on a encore du pain sur la planche.
Jordan se détourna de la jeune femme et suivit l'ancien shérif. Ils rejoignirent Erik, qui se tenait près de sa voiture et vérifiait que Jo allait bien. Une fois qu’ils furent réunis, Tanner entreprit de leur raconter ce qu’il avait appris au commissariat.
– Pour commencer, Jonas Marshall n’était pas là-bas, expliqua-t-il, c’est à lui que je voulais parler, mais il semble que personne ne sache où il peut bien être depuis sa prise de bec avec vous au Chapeau Melon. Jordan et Erik échangèrent un regard. Jonas comptait-il parmi leurs ennemis ? Si Alice Vance avait été encore en vie, peut-être aurait-elle pu les éclairer sur le sujet.
– Et il y a autre chose, dit alors Tanner, si personne ne semblait savoir où était Jonas, plusieurs personnes ont aperçu Gary, ou plutôt sa voiture, un peu plus tôt dans la journée.
– Vraiment ? fit aussitôt Jordan, où ça ?
– Eh bien, c’est cette commère de Luna Caine qui m’en a parlé, la standardiste du commissariat. Elle m’a dit qu’elle était dehors à fumer sa cigarette avec deux amies lorsqu’elles ont vu la voiture de Gary passer devant elles à toute vitesse. Elle a dit qu’elle s’en souvenait bien, vu qu’elle et les autres se sont offusquées de l’allure ultra dangereuse adoptée par Gary dans une rue proche des écoles.
– Il allait vers où ? demanda Jordan, que les grands airs de la standardiste n’intéressaient guère.
– Toujours d’après Luna, il s’est dirigé vers la sortie de la ville. La sortie Nord.
Jordan dévisagea Tanner. Un instant, il fut certain que cette Luna avait fait une erreur, ce ne pouvait pas être Gary qu’elle avait vu sortir de la ville. Pourquoi s’en irait-il alors qu’il n’était même pas au courant que Jo avait été retrouvée ? Et puis…
– Ce ne devait pas être lui, fit Erik, en écho à ses pensées, pourquoi serait-il parti ?
– Surtout en utilisant cette route, renchérit Jordan, il déteste la vue de cet endroit.
– Oui, acquiesça Erik, s’il y a bien une personne qui n’emprunterait jamais Tali Road, c’est lui.
– Et pourtant c’était sa voiture, fit Tanner, elle est suffisamment singulière, à Milford, pour qu’il ait été impossible de s’y tromper. Jordan lança un regard indécis à Erik. Avait-il lui aussi l’impression grandissante que quelque chose d’anormal était en train de se passer ? Cela fait des jours que des choses anormales se passent coup sur coup, songea-t-il.
– On va y aller, décida-t-il, rendons-nous sur cette route. Tanner acquiesça.
– Ça me paraît une bonne idée, fit-il avant de se retourner. Une deuxième voiture de police était arrivée sur les lieux et les nouveaux arrivants étaient en pleine discussion avec les deux agents déjà présents. – Eh ! Vous quatre ! les interpella Tanner.
Ils se retournèrent aussitôt.
– Que deux d’entre vous ramènent les prisonniers au commissariat, et les deux autres, montez dans cette voiture et dirigez-vous vers Tali Road. Allumez vos sirènes.
Les quatre policiers ne se concertèrent même pas avant de hocher fermement la tête. L’autorité naturelle qui émanait de Bryce Tanner rendait ridicule toute idée de lui faire remarquer qu’il n’était plus shérif. Sans hésiter, les hommes se mirent en branle pour obéir aux ordres de Tanner. Ce dernier se tourna vers Jordan et Erik.
– On va les suivre avec votre voiture, expliqua-t-il, s’il se passe quelque chose d’anormal là-haut, alors espérons que la sirène de police fera peur à nos éventuels ennemis.
Il se tourna vers Jo, qui était adossée à la voiture de Jordan et regardait toute l’agitation devant elle d’un air vaguement intéressé. Jordan ne savait même pas depuis quand elle était descendue, son attention avait été focalisée ailleurs, ces dernières minutes.
– Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de l’emmener, fit remarquer Tanner avec un signe de tête vers la jeune femme. – On n’a pas vraiment le choix, répondit Jordan, on ne peut quand même pas la laisser ici, elle est bien trop chamboulée pour retrouver toute seule le chemin de sa maison.
– Si on la déposait chez ses parents en passant ? proposa Erik. Tanner ouvrait la bouche pour répondre lorsque la voix de Jo se fit entendre derrière eux.
– Non, fit-elle d’un ton tranchant.
Ils se tournèrent vers elle. Elle avait fait un pas dans leur direction et les regardait avec plus d’énergie et d’intensité qu’elle ne l’avait fait depuis sa réapparition. Son air buté donna envie de sourire à Jordan, car il était caractéristique de la Jo qu’il connaissait, et qu’il avait eu peur d’avoir perdu.
– Non, répéta Jo, je veux venir avec vous. Si vous allez retrouver Gary, alors je viens aussi.
Jordan regarda Tanner, qui sembla y réfléchir un instant, avant de capituler. – OK, dit-il, de toute manière on n’a pas le temps de discuter. On est déjà en retard.
Il se tourna vers les deux agents qui attendaient son ordre à côté de leur voiture – ceux qui transportaient les prisonniers avaient déjà quitté les lieux – et leur fit un geste de la main.
– C’est parti, les gars, tous en selle !
Imitant les deux agents de police, Jordan, Erik et Bryce Tanner se hâtèrent vers leur voiture. Direction Tali Road songea Jordan en démarrant, en espérant que cela se termine mieux que la dernière fois.
IX
Après avoir discuté pendant environ cinq minutes, les jumeaux Marshall se séparèrent. Lee remonta dans sa voiture, tandis que Jonas se dirigeait vers celle de Gary. Il ouvrit la portière et s’assit derrière le volant. Aussitôt, Gary se pencha en avant et s’appuya de ses mains menottées sur le siège passager. Il avait abandonné l’idée de s’attaquer aux jumeaux pour leur échapper, mais pas celle de leur faire retrouver un semblant de bon sens. Après tout, les Marshall n’avaient jamais été cinglés, et il ne pensait pas non plus qu’ils soient des tueurs. Ils étaient prétentieux, parfois méprisants et souvent cruels, mais ils n’étaient pas fous. Quelqu’un leur avait tourné la tête, et il devait y avoir un moyen de les faire s’en rendre compte.
– Je n’ai jamais tué personne, commença Gary, cherchant à attirer l’attention de Jonas.
Ce dernier ricana tout en mettant le moteur en route. – Allons, Gary, c’est certainement le pire des mensonges que t’aies jamais proféré. Ce truand que tu as écrabouillé comme une crêpe sous une tonne de décombres doit se retourner dans sa tombe.
Gary marqua un temps de silence.
– OK, concéda-t-il finalement, alors laisse-moi reformuler : Je n’ai jamais tué personne d’innocent. Je n’ai jamais tué ta mère ni ta sœur, Jonas, tu le sais très bien !
Jonas attendait que Lee ait déplacé sa voiture de manière à lui laisser suffisamment de marge de manœuvre. Lorsque Lee eut garée sa voiture un peu plus haut, il commença à déplacer celle de Gary pour la placer en travers de la route, face au vide.
– Tu veux dire que tu n’as pas agi toi-même, c’est ça ? demanda Jonas tout en manœuvrant, que tu as simplement délivré le plan à ton ami Chuck, et que tu l’as laissé faire le sale boulot ensuite ?
– Non ! rétorqua Gary, consterné par l’entêtement de Jonas, ce que je veux dire c’est que je n’ai rien à voir là-dedans. Jonas émit un claquement de langue avant de lâcher : – Je te crois pas.
Gary poussa un profond soupir. À travers le pare-brise, il voyait la ville en contrebas, et, s’il baissait les yeux, la brusque coupure opérée dans le sol alors qu’il descendait soudainement à pic. Ils étaient trop hauts pour que les murets de pierre placés ici par la défunte mère des jumeaux ne soient encore là pour le protéger du vide. En effet, ils n’étaient plus à Milford, et les murets de protection si controversés ne couvraient que le tronçon de route qui faisait partie de la ville proprement dite. Gary n’aurait jamais cru qu’il approuverait un jour quoi que ce soit d’initié par Ruth Marshall du temps où elle travaillait à la mairie, mais cette idée de murets lui semblait désormais la meilleure au monde. Dommage, cependant, qu’elle n’ait pas protégé ainsi la route entière. Question de budget, peut-être. Si je me sors de ce bourbier, pensa Gary, je jure que je m’occuperai de sécuriser cette fichue route correctement.
Alors que, laissant tourner le moteur, Jonas ouvrait sa portière, Gary lança sa dernière carte.
– Je sais qui est réellement coupable, Jonas.
Ce dernier s’immobilisa et lui lança un regard soupçonneux. – Qu’est-ce que c’est encore que ces conneries ? lança-t-il. – Écoute-moi, se hâta de dire Gary tant qu’il avait l’attention de Jonas, tout ce qui arrive découle du fait que tu ne croies pas qu’un homme ait pu à lui tout seul causer le carnage qui a eu lieu chez ta sœur ce soir-là. Et tu as raison, il n’y avait pas un seul homme, il y en avait plusieurs, et aucun d’eux n’était Chuck.
– Conneries, cracha Jonas.
– Je t’assure que c’est vrai. Ces hommes, ce sont ceux qui ont incendié ma maison, et qui ont tabassé Jordan.
Jonas secoua lentement la tête.
– Et tu trouvais que ma version était abracadabrante ? fit-il. Il lâcha un rire incrédule et sortit de la voiture. – Jonas, attends ! tenta de le rappeler Gary.
Mais Jonas n’écoutait plus. Il avait cherché pendant des mois une personne sur qui porter sa colère, et maintenant qu’il l’avait trouvée, il n’était pas question qu’il la lâche. Il se tourna vers son frère, qui lui tendit le bidon d’essence.
– Mets-en bien partout, conseilla Lee, plus la bagnole sera brûlée moins il y aura de risque qu’on trouve quoi que ce soit d’anormal. Jonas hocha la tête et dévissa le bouchon. Une odeur d’essence s’échappa aussitôt du bidon et parvint jusqu’à Gary. Jonas se pencha par la portière et commença à arroser généreusement le tableau de bord et les sièges. – Ferme-les yeux, Gary, dit-il en se tournant finalement vers lui, ça risque de piquer.
Gary recula vivement, mais ne put empêcher la gerbe d’essence d’asperger son jean. Une odeur âcre lui envahit les narines, et une vague de nausée le saisit. Après avoir lancé encore quelques gerbes d’essence à l’arrière, Jonas se redressa.
– Et maintenant ? demanda Lee en reprenant le bidon. – Facile, répondit Jonas.
Il se pencha à nouveau dans la voiture, prit le volant, et commença à la pousser vers le vide. Gary regarda devant lui et se sentit envahi par une soudaine torpeur, qu’il associa à de la résignation. Il avait tenté de fuir, il avait tenté de les raisonner, que pouvait-il faire d’autre, à présent ? Rien ne les empêcherait de faire ce qu’ils avaient prévu de faire, et lui-même ne pouvait rien contre ça.
Immobile à l’arrière de la voiture, il regarda la pente abrupte approcher de plus en plus, comme s’il vivait un accident au ralenti. La chute seule risquait de le tuer en le projetant contre le pare-brise ; la voiture avait beau rouler très lentement, une fois qu’elle aurait amorcé sa chute cela ne ferait plus grande différence. Et dire que c’est ici, un peu plus bas, que j’ai failli tuer Erik, pensa Gary, tout se paye, finalement. Oui, peut-être méritait-il ça, après tout le mal qu’il avait causé autour de lui. La voiture cahota un peu lorsque les roues avant quittèrent la route pour s'engager sur la bande de terre caillouteuse, puis les roues se retrouvèrent dans le vide et la voiture partit brusquement en avant. Par le pare-brise, Gary pouvait désormais voir le tapis de roches et de hautes herbes, au-dessous, là où il finirait bientôt sa course.
Alors qu’il se demandait s’il valait mieux mourir pendant la chute ou au moment où Jonas et Lee balanceraient une allumette sur lui, il entendit quelque chose qui lui fit tourner brusquement la tête. Était-ce vraiment ce qu’il croyait, ou bien son esprit à bout de nerf lui jouait-il des tours ? Le bruit se rapprochait vite, et devenait de plus en plus strident. Des sirènes. Des sirènes de police, bon sang ! Comment était-ce possible ? Il n’en savait rien et n’avait pas le temps de s’en soucier. Gary tourna la tête vers les jumeaux Marshall et, en voyant leurs regards préoccupés fixés en direction de la ville, il sut qu’il n’imaginait pas ce son.
– Jonas… commença Lee.
– Dépêchons-nous, fit Jonas en allant à l’arrière de la voiture, on a encore le temps.
– Mais les flics…
– Je me fous des flics ! cracha brusquement Jonas, je suis les flics ! Il a perdu l’esprit, pensa Gary avec effroi. Il se pencha en avant et regarda Lee par la portière avant restée ouverte.
– Vous n’aurez pas le temps de fuir, Lee, lança-t-il, si tu suis ton frère, ou si tu le laisses faire, vous finirez en prison.
– Ferme-la, répliqua Lee, mais il semblait avoir perdu de son assurance. – Fuyez tant que vous le pouvez, insista Gary.
– Lee, réfléchis un peu ! s’impatienta Jonas, qui avait recommencé à pousser difficilement la voiture dans le vide.
Lee fit ce que lui conseillait son frère, et releva bientôt les yeux sur Gary. – Tu nous dénonceras, dit-il, si tu restes en vie, on va en taule de toute manière.
– Ce sera pire si vous me tuez.
– Ce sera mieux si on ne va pas en prison du tout. Lee, aide-moi ! Après un dernier regard vers Gary, Lee rejoignit son frère. Gary jeta un regard désespéré vers la route. Il ne voyait rien, le bruit des sirènes avait beau se rapprocher, aucune voiture n’était encore en vue. Ils vont arriver trop tard, pensa-t-il soudain avec certitude. Il se jeta sur la portière ouverte, mais Jonas le vit venir et, en deux pas, il était devant lui à le fixer de son regard dément.
– Tu restes là-dedans, ordonna-t-il en lui envoyant un coup de pied.
Gary esquiva à temps pour recevoir le coup dans l’épaule plutôt qu’en plein visage, mais partit tout de même en arrière pour aller s’étaler sur le siège passager. Jonas referma la portière et verrouilla les portes. Il alla ensuite rejoindre son frère qui, les mains posées à plat sur le coffre de la voiture, la poussait du mieux qu’il pouvait. La voiture commençait à basculer, il le sentait maintenant.
Gary se redressa sur le siège et regarda devant lui. Il était désormais aux premières loges pour assister à sa chute, et il n’aimait pas ça du tout. La pente était si raide qu’elle descendait quasiment à angle droit, en tout cas c’était l’impression qu’il en avait, vu d’ici. Il imagina, avec une netteté surnaturelle, la voiture partir vers l’avant, toutes ses roues quittant le sol pendant un instant, comme si elle allait s’envoler. Puis la chute, à la verticale, vers le sol dix mètres plus bas. Le nez de la voiture s’écraserait comme une boite de conserve, puis la voiture tomberait sur le dos. Il n’y avait aucun moyen pour lui de survivre à ça.
Les sirènes se rapprochaient, mais elles semblaient aller bien trop lentement, et Gary sentait son espoir fondre comme neige au soleil. Ironie du sort, les secours arriveraient probablement à temps pour prendre Jonas et Lee sur le fait, mais pas pour le sauver.
Alors que la voiture était à deux doigts de basculer, Gary les vit enfin : D’abord la lumière rouge des gyrophares, puis la voiture de police, qui arrivait à toute vitesse dans leur direction. Un sourire de soulagement apparut sur ses lèvres.
C’est alors que la voiture bascula.
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