Une dette à payer
Chapitre 3
I
Milford était ce qu’on pouvait très facilement appeler une ville somnolente. Il était assez délicat, pour des enfants, de grandir dans une telle ville, un endroit où il était communément admis que les après-midi devaient être passés dans la fraîcheur de sa maison, à faire le moins d’activité possible jusqu’à ce que la chaleur se retire. Les enfants n’ont pas le même problème avec la chaleur que tous les adultes semblent avoir. En fait, c’est à peine s’ils y font attention, ou bien peut-être le temps d’une minute, avant de décider inconsciemment de faire avec, et de passer à autre chose. Pour Jordan et sa bande, ainsi que pour un bon nombre de gamins vivant à Milford, le défi était de tirer leur ville de sa torpeur. Ils étaient jeunes, et ils aimaient se faire remarquer, ils avaient envie de laisser une empreinte, en quelque sorte. Et lorsqu’on était en été, que c’était les grandes vacances et qu’il faisait plus chaud que jamais, Milford devenait un peu le Paradis des enfants. Les adultes, harassés par la chaleur, restaient cloisonnés derrière leurs rideaux fermés, et les rues devenaient le terrain de jeu des seuls capables de surmonter la température, à savoir tous les gamins entre sept et vingt ans, environ. Ce n’était pas le cas de tous, bien sûr, loin de là ; beaucoup avaient interdiction de sortir, et obéissaient, et d’autres encore n’avaient tout simplement pas envie de passer leurs journées à courir les rues. Ces choses étaient réservées aux plus aventureux, à ceux qui étaient trop pauvres pour trouver quoi que ce soit d’intéressant à faire chez eux, autre que regarder la télévision. À l’époque où Jordan avait une douzaine d’années, c’était comme si Milford était un monde à elle toute seule, elle était remplie de différentes bandes, qui avaient chacune leur point de rendez-vous et leurs habitudes en ville. Les enfants se baladaient en petits groupes en se faisant plus ou moins remarquer selon leur tempérament. C’était à l’époque où le temps semblait plus souple, comme élastique. Les étés semblaient durer des années entières, et, pourtant, une fois terminés, c’était comme si tout cela n’avait duré que le temps d’un battement de cil. Des étés comme ceux-là, en compagnie de Chuck et Gary, Jordan en avait passés trois, et chacun d’eux ressemblait à une vie antérieure.
II
Jordan et Gary étaient allés à l’école ensemble, dans la même classe, depuis la maternelle, mais ils ne s’étaient vraiment connus qu’à leur arrivée au collège, et ce grâce à un incident anodin qui les avaient réunis, lui, Gary et Chuck. Chuck avait douze ans, un an de plus qu’eux, mais il avait redoublé sa sixième, raison pour laquelle il se retrouvait, pour la première fois, dans leur classe. L’incident, sans surprise, avait été provoqué par Gary, qui avait commis l’imprudence de lancer son ballon de football droit sur une bande de quatrièmes, des types gigantesques et pas du tout sympathiques, qui n’avaient bien évidemment pas apprécié du tout de recevoir ce ballon. Ils étaient cinq et, là encore sans surprise, parmi eux se trouvaient les jumeaux Marshall.
Dans un périmètre d’environ quatre mètres, toute activité cessa dans la cour, et toutes les têtes se tournèrent vers la bande de quatrièmes. Avec un sourire sardonique, Jonas Marshall ramassa le ballon, et le leva devant lui. – Alors, à qui il est, ce ballon ? demanda-t-il en faisant le tour de la cour, est-ce que celui qui l’a lancé va venir le récupérer, ou bien est-ce qu’il est trop lâche pour ça ?
Il y avait eu quelques rires, venant principalement des amis de Jonas, et parmi les autres élèves quelques têtes s’étaient tournées vers Gary. Jordan se trouvait être tout près lorsque l’incident éclata, et il savait, tout comme quelques autres, que Gary était celui qui avait lancé le ballon. Il regarda dans sa direction et vit Gary serrer les dents en entendant l’insulte de Jonas. Sans hésitation, il s'avança vers la bande de quatrièmes, et son assurance – réelle ou feinte – provoqua les regards médusés de ceux qui l’entouraient. Jonas Marshall posa un regard plein de mépris sur Gary. – C’est quoi ton problème, le mioche ? On t’a jamais appris à viser ? – Désolé, dit Gary, qui ressemblait à un nain face aux trois autres, est-ce que je peux récupérer mon ballon ?
Des petits rires moqueurs éclatèrent derrière Jonas. Ce dernier arbora à nouveau son sourire sarcastique, qui faisait comme une barre en travers de sa bouche.
– Vous entendez ça, les gars ? Est-ce que je peux récupérer mon ballon ? Il avait pris une petite voix de fillette qui fit rire encore plus de monde. Devant toute cette attention soudaine, Jonas exultait. De là où il se tenait Jordan songea que, à la place de Gary, il aurait très certainement souhaité pouvoir s’enfoncer dans le sol jusqu’à disparaître. Pourtant, Gary tenait bon, refusant de détourner son regard de celui de Jonas. – T’as pas l’air de comprendre comment ça marche, ici, finit par dire Jonas, ici, quand un microbe dans ton genre fait l’imbécile, il est puni. Et tu veux savoir ce que c’est, ta punition ?
Le sourire de Jonas s’élargit, et il lança un regard à son frère, derrière lui. Le rictus qu’affichait Lee Marshall était la réplique parfaite de celui de Jonas. Lee et les autres firent un pas en arrière. Jonas leva alors le bras et lança le ballon aussi fort qu’il le pouvait, dans la direction de Gary. Les deux garçons étaient à moins de deux mètres l’un de l’autre, et le choc entre le ballon de football et la tête de Gary sembla résonner dans la cour pendant plusieurs secondes. Le ballon rebondit, et Gary fut projeté trois pas en arrière, avant de tomber sur les fesses. Un silence total régna pendant trois bonnes secondes, puis Jonas et Lee éclatèrent de rire, et tous les élèves présents, ou presque, firent de même. Sous ce feu de moqueries, Gary resta immobile, l’air encore étourdi par le coup qu’il avait reçu. Une fois qu’il en eut assez de rire, Jonas se baissa et ramassa le ballon de football, qui avait roulé à ses pieds.
– Je garde ça, dit-il, j’aime bien les trophées de chasse. Sans cesser de rire, les cinq garçons s’étaient détournés et éloignés. Au bout d’un moment, les autres spectateurs se désintéressèrent eux aussi de Gary pour retourner à leurs occupations. C’est à ce moment-là que, pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Jordan eut envie d’aller vers Gary. Il s’avança vers lui alors qu’il se remettait lentement sur ses pieds. – T’as eu du cran, fit-il remarquer.
Gary leva les yeux vers lui, puis haussa les épaules. – Pour ce que ça a servi, bougonna-t-il.
Et ces mots auraient pu être les seuls échangés entre eux, si Chuck n’était pas intervenu lui aussi, scellant le ciment de leur amitié à venir. – Ils font tout le temps ça, dit-il derrière le dos de Jordan. Les deux garçons tournèrent la tête vers Chuck, surpris qu’un redoublant vienne leur adresser la parole. Les mains enfoncées dans les poches, Chuck s’approcha d’eux.
– Les Marshall. Ils se prennent pour des princes, ils croient que toute l’école leur appartient. Leur père est super riche, et il paraît que la plupart des bâtiments de cette ville lui appartiennent à moitié, alors ils se croient supérieurs à tout le monde.
– C’est qu’une bande de crétin, lança Gary d’un ton de défi.
Chuck rit. Le rire de Chuck arrivait toujours de façon inattendue, et c’était à la fois pour cette raison et par son côté explosif qu’il était si communicatif. Jordan rit à son tour, et même Gary esquissa un sourire, qui se transforma en grimace alors qu’il frottait la bosse en train de grossir sur son front. – Ça, tu l’as dit, fit Chuck une fois qu’il eut retrouvé son sérieux, et une belle bande de voleurs, aussi. Ils m’ont pris mon skate, l’année dernière. – Ici ? demanda Jordan, qui ne savait pas qu’on pouvait apporter des skate-boards à l’école.
– Nan, dehors. J’ai le malheur d’habiter dans la même rue qu’eux, et un jour que je jouais dans un terrain vague avec des potes, ils ont débarqués, avec leurs airs prétentieux, genre tout nous appartient. Ils ont vu mon skate et ils l’ont simplement pris, comme ça, même pas parce qu’il leur plaisait mais juste pour bien nous faire savoir que c’étaient eux qui commandaient. – Mince… murmura Jordan, qui commençait à se sentir franchement intimidé par les Marshall.
Gary, lui, regardait Chuck avec un intérêt renouvelé. – Tu sais où ils habitent, alors ? demanda-t-il.
– Ben, oui, dit Chuck, décontenancé par la question. Gary sembla réfléchir pendant quelques secondes, puis il lâcha : – On va récupérer nos affaires.
– Quoi ? s’exclamèrent Chuck et Jordan en chœur. – J’ai pas l’intention de me laisser faire, renchérit Gary, ils se croient plus forts que tout le monde dans cette ville ? Eh bien je vais leur montrer qu’ils ne sont pas plus forts que moi.
– Mais… fit Chuck, l’air affolé, comment tu comptes t’y prendre ? Tu sais même pas ce qu’ils vont en faire, de ton ballon, si ça se trouve ils vont simplement le jeter dans le lac en rentrant chez eux… – On verra bien. Ça vaut le coup d’aller vérifier.
Gary avait parlé d’un ton dégagé, mais une flamme combative dansait dans ses yeux. Pour Jordan, c’était le regard de quelqu’un qui refuse de rester à terre. Face à lui, Chuck était encore hésitant.
– T’imagine même pas le genre d’ennuis que tu pourrais te créer en allant provoquer les jumeaux Marshall, dit-il d’un ton inquiet. Gary eut un sourire.
– Et alors ? Qu’est-ce qu’il y a de pire, avoir des ennuis, ou bien s’endormir en sachant qu’on est un loser ?
Chuck fronça les sourcils. Il semblait toujours incertain. Il avait été élevé dans la tradition selon laquelle il fallait savoir baisser les yeux lorsqu’on tombait face à plus fort que soi, et que, parfois, il n’y avait tout simplement pas d’autre option que d’abandonner sans même essayer de combattre. Gary finit par hausser les épaules.
– Tu fais ce que tu veux, dit-il d’un ton indifférent, mais moi en tout cas, j’y vais.
– Moi aussi, intervint alors Jordan.
Les deux garçons tournèrent des yeux surpris vers lui. Jordan lui-même n’avait aucune idée de ce qui l’avait poussé à dire cela, en vérité il ne savait même pas exactement dans quoi il s’engageait. Mais la façon de voir les choses de Gary lui plaisait ; lui non plus ne voulait pas être un loser, il voulait se battre. Même si, en l’occurrence, ce n’était pas son combat. – Toi ? Mais ils t’ont rien piqué, à toi ! fit remarquer Gary, pourquoi tu viendrais ?
Jordan haussa les épaules, gêné.
– J’en sais rien, juste parce que moi aussi je veux leur montrer qu’ils sont pas supérieurs à moi. Et puis, tu vas avoir besoin d’aide, non ? Tu peux pas y aller tout seul…
Pendant un instant, Gary le regarda d’un air totalement impassible, et Jordan crut qu’il allait l’envoyer promener. Lui dire de retourner jouer avec les losers et de le laisser mener ses combats tout seul, ou un truc du genre. Mais, finalement, Gary esquissa un large sourire. – OK, ça me va ! s’exclama-t-il en levant une main en l’air. Soulagé, Jordan frappa la paume tendue vers lui avec un rire ravi. Gary se tourna alors une nouvelle fois vers Chuck. Le regard de ce dernier allait de l’un à l’autre. Il était toujours indécis, mais on voyait bien dans ses yeux qu’il avait envie d’être de l’aventure, d’autant plus maintenant qu’il voyait que quelqu’un d’autre était de la partie.
– Si on se fait prendre à fouiner chez les Marshall, dit-il, mes parents vont me tuer.
– Parce que tu crois que les miens vont me prendre dans leurs bras ? rétorqua Gary, ils en sauront rien.
Chuck poussa un lourd soupir, puis hocha finalement la tête. – OK, dit-il, j’en suis. Quoi que tu aies en tête. – Cool, dit Gary, les Trois Mousquetaires, alors, c’est ça ? Leurs regards s’étaient croisés, chacun regardant les deux autres tour à tour. Quelque chose de quasiment magique venait de se former, quelque chose qui résisterait à tout le reste. Ils sourirent, tandis que dans un murmure, Jordan répétait :
– Ouais, les Trois Mousquetaires.
III
L’expédition chez les Marshall se devait d’être préparée, et par conséquent les trois garçons devaient trouver un endroit où se réunir pour planifier leur « attaque ».
– Il nous faut un endroit spécial, avait dit Gary alors qu’ils étaient tous trois réunis sous le préau, un vrai repère où personne ne viendra nous espionner. Le parc de jeux du centre-ville était hors de question, parce qu’il était toujours bondé d’enfants, tout comme le terrain de basket qui était le territoire des plus grands. Restaient les dizaines de terrains vagues disséminés un peu partout en ville, mais qui étaient généralement occupés par des enfants en skate ou à vélo durant les heures où il n’y avait pas cours. Trouver une planque était donc tout sauf facile, et pendant plusieurs jours les trois garçons furent tellement concentrés sur l’idée de trouver leur repère qu’ils en oublièrent presque la raison pour laquelle il leur en fallait un. Avoir une planque, un genre de quartier général en somme, avait quelque chose de vraiment excitant pour les trois gamins, qui s’imaginaient aisément rassemblés à l’abri des regards à conspirer contre tous leurs ennemis.
Finalement, ce fut Jordan qui trouva. C’était un samedi matin, et il revenait de la boulangerie où il avait été acheter du pain, à la demande de sa mère. Tout en marchant vers chez lui, Jordan songeait à ses deux amis. Ils s’étaient donnés rendez-vous en bas de chez Gary, qui habitait dans un immeuble, tout près de l’église, et ils allaient à nouveau parcourir la ville à la recherche d’un endroit où s’installer. Ce devait être un endroit discret, avait dit Gary, un endroit où ils pourraient se cacher des heures entières sans que personne ne puisse voir qu’ils étaient là. À force de l’entendre en parler, Jordan en était venu à la conclusion que Gary n’avait pas attendu de devenir l’ennemi des Marshall pour rêver d’avoir une planque rien qu’à lui. Ce devait être une chose à laquelle il avait très souvent songé, imaginant quel serait l’endroit parfait, comment il l’aménagerait et de quelle façon il serait le chef, dedans. Jordan trouvait ça vraiment cool, lui aussi ; il n’avait jamais réellement fait partie d’une bande, il n’avait eu que très peu d’amis et s’était toujours considéré comme un solitaire. Pourtant, lorsqu’il était en compagnie de Gary et de Chuck, il se sentait bien, il sentait qu’il faisait partie de quelque chose, et ça lui plaisait. C’était bien, de pouvoir passer son temps avec des gens dont on était certains qu’ils n’allaient pas se moquer de vous ou bien trahir vos secrets, quoi que vous leur confiiez. Tandis que Jordan rêvassait aux bienfaits de l’amitié, quelque chose attira soudain son regard. Il se trouvait devant la décharge, un large terrain rempli de choses diverses – principalement des carcasses de voitures – et entouré d’une double épaisseur de grillages. Aussi loin que Jordan s’en souvienne, il n’avait jamais vu âme qui vive, à l’intérieur ; la grande grille en fer par laquelle on y accédait était en permanence fermée grâce à une énorme chaîne, et tout ce qui reposait à l’intérieur semblait simplement y rester, le nombre de déchets ne s’accroissant pas et ne diminuant pas. Aujourd’hui, cependant, il semblait se passer quelque chose, à l’intérieur. Tout contre le grillage, côté décharge, se trouvait un gros tas de morceaux de ferraille non identifiés, empilés les uns sur les autres.
Et ce tas bougeait.
Curieux, Jordan fit un pas en avant, observant ces détritus qui semblaient soudain doués de vie. Les ferrailles faisaient des bruits métalliques en claquant les uns contre les autres, et, tandis que Jordan observait ce phénomène avec attention, l’une des plaques en fer posée à la verticale tomba soudain sur le sol avec fracas, laissant apparaître un gros chat tigré. Effrayé par le son tonitruant de la plaque, le chat s’extirpa du tas de ferraille dans lequel il était en train de fouiner, et entreprit d’escalader à toute vitesse les différents déchets qui l’entouraient. Mais comment es-tu entré là-dedans ? se demanda Jordan tandis qu’il suivait l’animal des yeux. Le chat marchait le long du côté droit de la clôture. Sous les yeux de Jordan, il grimpa sur une vielle machine à laver, et disparut derrière. Sans réfléchir, le garçon le suivit. Le chat allait vite, mais il était sans cesse entravé par des obstacles qu’il devait escalader, ce qui n’était pas le cas de Jordan, qui marchait tranquillement de l’autre côté du grillage, ainsi il put suivre l’animal aisément. Alors qu’il était presque arrivé au bout de la clôture, le chat finit par s’arrêter. Sans prêter la moindre attention à Jordan, qui se trouvait seulement à quelques mètres de lui et qui l’observait avec attention, le chat se faufila avec agilité à travers une brèche de la clôture. Le temps pour lui de s’extraire du grillage sans rester accroché à ses bords pointus, et le chat détalait juste devant Jordan, disparaissant entre les maisons. Mais le garçon avait perdu tout intérêt pour le chat, ce qu’il regardait, c’était cette brèche dans le grillage. Pour quelqu’un qui ne savait pas qu’elle était là, elle était quasiment invisible. Et d’ailleurs, à sa connaissance, personne ne savait qu’elle était là.
Jordan regarda autour de lui, pour vérifier que personne ne pouvait le voir ; en suivant le chat, il s'était éloigné de la route, et se trouvait maintenant à l'arrière des maisons. Une bande de buissons sauvages et de mauvaises herbes large d’au moins dix mètres le séparait du lotissement d’en face, et la maison la plus proche de la décharge de ce côté était entourée d’une grande haie qui bouchait toute la vue. Ici, il était quasiment invisible. Jordan se pencha et, après avoir soigneusement déposé sa baguette de pain sur le sol, il examina la brèche de plus près. Elle n’était pas très haute, elle devait lui arriver un peu au-dessus du genou lorsqu’il était debout, mais cela semblait suffisamment large pour qu’il passe, en se mettant à quatre pattes et en faisant attention. Bien sûr, il pourrait aussi agrandir la brèche ; pas à mains nues, le grillage était bien trop épais pour que ce soit possible, mais avec une pince, ou un truc de ce genre, c’était tout à fait possible. Sauf qu’une fois agrandie, la brèche dans la clôture risquait de devenir bien plus visible. Le grillage risquait de se mettre à faire une bosse, qui serait repérable depuis la rue. Non, mieux valait que cela reste comme ça, c’était bien plus discret.
Jordan se releva lentement, et regarda à l’intérieur de la décharge. Il y avait de tout là-dedans, des voitures sans roues, des roues sans voiture, tout un tas d’appareils électroménagers, des monceaux de détritus en tout genre jonchaient quasiment tout le sol… En fait, quand on y réfléchissait bien, c’était le terrain de jeu parfait, là-dedans. Et la planque parfaite, aussi, pensa Jordan tout en baissant à nouveau les yeux sur la brèche, personne ne viendra jamais nous chercher là-dedans, et pour peu qu’on reste loin des grillages, personne ne pourra nous repérer. Le garçon esquissa un sourire ravi, jubilant à l’idée d’annoncer à ses deux camarades qu’il leur avait trouvé le quartier général parfait. Il n’avait plus qu’une envie, qu’il soit deux heures de l’après-midi et qu’il puisse les rejoindre pour leur annoncer la bonne nouvelle.
Jordan ramassa sa baguette de pain et rentra chez lui ; il avait une envie presque irrésistible de courir, comme si, en avançant plus vite, il pourrait accélérer le temps.
IV
Le moment venu, Jordan alla rejoindre ses amis et les mena directement à la décharge, à la fois impatient et anxieux de connaître leur opinion. Gary se baissa face à la brèche dans le grillage et l’écarta au maximum.
– Tu crois vraiment qu’on peut passer par là ? demanda Chuck d’un air sceptique.
Contrairement aux deux autres, il était grand et large d’épaules, et se voyait mal se faufiler par cette brèche.
– Le meilleur moyen de le savoir, c’est d’essayer, dit Gary. Et, sans plus attendre, il se baissa jusqu’à ce que ses coudes touchent le sol et commença à passer en rampant sous le grillage. Il dût batailler un moment pour faire passer ses épaules – le plus dur étant d’empêcher ses vêtements de s’accrocher sur les morceaux de grillages et de se déchirer – mais une fois que ce fut fait il n’eut aucune difficulté à passer de l’autre côté. Sous les yeux de ses deux amis, Gary se remit debout et frotta ses vêtements pour faire partir la terre qui s’y était collée. – Un peu salissant, dit-il, mais c’est faisable.
– Mes parents ne vont pas apprécier du tout si je rentre couvert de terre tous les jours, fit remarquer Chuck.
Mais son ton n’était pas vraiment inquiet, et il regardait l’intérieur de la décharge, derrière l’épaule de Gary, avec envie. – On pourrait trouver un truc à mettre sur le sol, proposa Jordan, un carton, ou une planche…
– Ouais, on verra ça plus tard, pour l’instant si vous me rejoigniez ? Jordan passa le premier et, tout comme Gary, n’eut aucun mal à se faufiler par l’ouverture une fois les épaules passées. Lorsqu’il se releva et regarda autour de lui, il eut l’impression très satisfaisante d’avoir traversé une frontière infranchissable menant vers une autre dimension. C’était le monde des déchets, ici, et tout était tellement en désordre que cela semblait presque fait exprès.
– À ton tour, Chuck, dit Gary.
Chuck regardait la brèche d’un air dubitatif, et un peu nerveux, aussi. – Je sais pas si je peux le faire, les gars, dit-il.
– Bien sûr que si ! l’encouragea Gary, t’es pas beaucoup plus large que nous, après tout.
Chuck le regarda de travers, puis eut un sourire.
– Vous deux, vous êtes des crevettes à côté de moi. – C’est ça. Amène-toi, maintenant, avant que quelqu’un te voie. Chuck eut l’air d’hésiter encore un instant, puis il haussa les épaules et se baissa face à la brèche. Il était moins souple que ses deux amis et était réticent à s’allonger à moitié dans la terre pour ramper et se glisser de l’autre côté comme les deux garçons l’avaient fait. – Enlève ta veste, proposa Jordan, tu auras moins de mal à passer, et au moins elle ne s’accrochera pas dans le grillage. Chuck hocha la tête et retira sa veste en jean, qu’il roula en boule et fit passer par la brèche. Gary la récupéra de l’autre côté. – Bien. À ton tour, maintenant.
Chuck secoua légèrement la tête, l’air de se demander dans quoi il était en train de se fourrer, puis il se baissa et, après avoir écarté le grillage au maximum, commença à s’introduire dans la décharge. Ce fut plus difficile que pour les deux autres et, au début, ils crurent bien qu’il n’arriverait pas à passer. Mais, à force de se tortiller, Chuck finit par creuser suffisamment la terre sous lui pour se frayer un chemin, et, après qu'il ait passé ses épaules, le reste suivit sans problème. Une fois qu’il eut rejoint ses amis dans la décharge, Chuck baissa les yeux sur ses vêtements couverts de terre. – Va vraiment falloir trouver un moyen d’arranger ça, les gars, dit-il. – On trouvera, assura Gary, mais pour l’instant, si on visitait ? Ils visitèrent, et à leurs yeux c’était comme explorer la caverne aux merveilles. La décharge était gigantesque, et avec ses amas de déchets un peu partout, elle regorgeait de cachettes secrètes et d’endroits à escalader. C’était comme une sorte de terrain de jeux interdit, et c’était vraiment très excitant. Gary trouva une vieille voiture sans roues sur laquelle il grimpa de manière à voir tout autour de lui, tandis que Jordan et Chuck s’engouffraient à l’intérieur. Les sièges avaient été presque entièrement dévorés par les rats, et il y régnait une odeur de moisi difficilement supportable au début mais à laquelle ils se firent vite. Chuck s’installa au volant et le tourna dans tous les sens comme s’il se trouvait sur une piste de Formule 1 et qu’il conduisait une Ferrari plutôt qu’une épave. – Eh les gars ! cria Gary au-dessus d’eux, le premier arrivé au canapé ! – Hein ? fit Chuck.
– Quel canapé ? renchérit Jordan.
Mais Gary ne leur prêta pas attention ; il descendit du capot de la voiture en un bond et se mit à courir à toute vitesse sans regarder en arrière. – Eh mais c’est de la triche ! s’exclama Chuck en sortant de la voiture pour s’élancer à sa suite, imité par Jordan.
Gary escalada une pile de vieux frigos et sauta de l’autre côté. Chuck et Jordan suivirent. Ce dernier manqua tomber lorsque la porte du réfrigérateur sur lequel il venait de grimper s’ouvrit, lui faisant perdre l’équilibre, mais il parvint à se rattraper avant de tomber à la renverse et continua son avancée sans même s’en soucier. Une fois tout en haut, il vit le canapé dont Gary parlait, un très vieux canapé d’une couleur indéfinissable et plein de trous d’où sortaient des touffes de mousse. Gary l’atteignit bien évidemment le premier, et sauta gaiement dessus. – Gagné ! hurla-t-il.
– C’est… de la triche… haleta Chuck en arrivant devant lui. Gary se mit à rire, mais alors qu’il continuait à sauter sur le canapé, l’un de ses pieds s’enfonça soudain dedans, lui faisant pousser un cri de surprise. Les deux autres éclatèrent de rire tandis que leur ami tentait de libérer sa jambe.
– Tu devrais faire attention Gary, fit Jordan tout en se tordant de rire, je parie qu’il y a plein de rats là-dedans.
– C’est ça, rigole ! rétorqua Gary, sans pouvoir réprimer le sourire qui lui montait aux lèvres.
Il parvint finalement à récupérer son pied, qui sortit du canapé accompagné d’un énorme ressors qui s’était accroché à ses lacets. Chuck s’assit à son tour sur le canapé, et regarda autour d’eux.
– C’est parfait, dit-il, une pointe d’admiration rêveuse dans la voix, vraiment parfait.
Et ça l’était. Tous les trois le sentaient, cet endroit pouvait être à eux et à eux seuls. Ici, ils pouvaient être tout ce qu’ils voulaient, sans personne pour les en empêcher.
– Faisons un serment, les gars, fit Gary en tendant le poing devant lui, jurons qu’on ne parlera jamais de cet endroit à personne, sous aucun prétexte.
Chuck et Jordan tendirent le poing à leur tour, l’air soudain solennel. Gary les regarda l'un après l'autre, l’air grave.
– Tant que nous respecterons ce serment, dit-il, cet endroit sera notre cachette secrète, à nous et à nous seuls. Ce sera notre Paradis.
V
À partir de ce moment, la vie de Jordan fut comme divisée en deux. Il y avait son quotidien normal, où il allait à l’école tous les matins, et rentrait chez lui le soir pour faire ses devoirs, et puis il y avait les week-ends et les mercredis après-midi, lorsqu’il retrouvait ses amis à la décharge. À cet instant, il arrêtait d’être un élève, ou un fils, il arrêtait d’être un enfant tout court, et il devenait simplement Jordan, membre à part entière de la bande et propriétaire exclusif de tout ce qui l’entourait. Ils avaient trouvé une plaque de fer qu’ils avaient placée au niveau de la brèche dans le grillage. Gary avait eu l’idée de l’enterrer de manière à ce que personne ne la remarque, et ainsi, lorsqu’ils voulaient entrer, ils n’avaient qu’à déplacer la terre, agrandissant en même temps le passage, et ramper sur la plaque. Une fois à l’intérieur, ils s’inventaient des jeux, transformaient leur environnement en tout ce qu’ils voulaient qu’il représente, que ce soit un champ de bataille où les balles fusaient de partout ou bien les ruines d’une civilisation éteinte où vous pouviez tomber dans un piège mortel à chaque pas que vous faisiez. Parfois, ils s’asseyaient simplement quelque part et se mettaient à discuter pendant un temps infini, discuter de tout et n’importe quoi et rire, rire énormément. Ils devinrent les amis les plus proches du monde. Pourtant, ils n’avaient encore eu à subir aucunes de ces épreuves qui les rapprocheraient plus tard, ils n’étaient encore que des gosses innocents, des enfants qui ne savaient pas que, bientôt, leur courage et leur loyauté serait mise à l’épreuve.
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