Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 16 sur 30

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Une dette à payer

Chapitre 12

 

I

Après avoir traversé les rues désertes de Milford à vive allure, Gary déposa Jordan chez Coleman et lui suggéra de retourner dans sa chambre pour prendre un peu de repos.

– Je n’ai pas quitté mon lit depuis une semaine, répliqua Jordan avec un sourire, je ne crois pas qu’y retourner soit ce dont j’ai le plus besoin pour le moment.

– Ce n’était pas ton lit, c’était un hôpital, rappela Gary. Sérieusement, fais attention, d’accord ? Je resterais bien avec toi, mais il faut que j’aille au boulot…

– Il n’y a aucun problème, Gary, le rassura Jordan, j’ai pas l’intention de courir un marathon, si c’est ce qui t’inquiète.

– Bien. Jo, j’imagine que tu ne voudrais pas rester avec Jordan pour lui tenir compagnie…

Cette dernière le regarda de travers. Elle se tourna vers Jordan, toujours assis à l’arrière, et expliqua :

– J’ai réussi à forcer Gary à accepter de m’emmener avec lui à la mairie, pour que je puisse fouiller un peu dans certains dossiers. Je me dis que je pourrais bien y trouver des indices quant à l’identité de votre mystérieux ennemi.

– Je lui ai dit qu’il y avait peu de chance que ça nous mène où que ce soit, mais…

Jo haussa les épaules et sourit.

– Je suis institutrice, avec une forte préférence pour les maths, alors j’ai tendance à penser que tout a une explication logique, et qu’il y a des traces de cette logique, que l’on peut suivre.

– C’est probablement une bonne façon de voir les choses, répondit Jordan. – Évidemment que c’en est une. C’est pour ça que tu ne dois pas m’en vouloir de ne pas pouvoir rester avec toi aujourd’hui… – Aucun problème. On se voit plus tard, alors ? – Si on se donnait rendez-vous ce soir chez Coleman ? proposa Jo en regardant Gary.

– D’accord, répondit celui-ci, je serai libre vers cinq heures, je pense. Jordan descendit de voiture et regarda Gary repartir, dans un crissement de pneus, vers la mairie. Il n’avait aucune intention de rentrer dans le restaurant, ne serait-ce que parce qu’il savait que la famille Coleman se précipiterait sur lui pour, officiellement, s’assurer qu’il allait bien, et officieusement pour lui poser tout un tas de questions sur la raison pour laquelle quelqu’un avait voulu le battre à mort. Non, il avait plutôt dans l’idée de se rendre dans un autre restaurant, aujourd’hui, un qui était situé à l’autre bout de la ville, et où il pourrait avoir une petite discussion avec un vieil ami.

Il faisait déjà très chaud, en ville, et la marche réveilla pleinement la douleur dans les côtes de Jordan. Il regretta de ne pas d’abord être passé par la pharmacie pour échanger son ordonnance de l’hôpital contre des antidouleurs. Il lui fallut un quart d’heures pour traverser la ville, mais lorsqu’il poussa la porte et s’engouffra dans le restaurant, ce fut avec l’impression de revenir d’une interminable traversée du désert. Il avait les jambes flageolantes, ses côtes étaient comme parcourues d’électricité, et il avait mal à la tête. Pour ne rien arranger, il mourait de soif. – Tiens, mais c’est notre revenant, fit quelqu’un à sa droite.

Jordan tourna la tête et reconnut Bryce Tanner, qui traversait la salle dans sa direction. Tanner posa une main sur son épaule et se pencha vers lui. – Tu devrais t’asseoir, Jordan, tu n’as pas l’air dans ton assiette. – Oui, j’ai peut-être un peu présumé de mes forces, admit Jordan avec un faible sourire.

Il laissa Tanner l’entraîner vers le bar, où ils prirent chacun un tabouret. – Un grand verre d’eau, Tim, dit Tanner au barman. Ce dernier acquiesça et alla remplir un verre. Jordan posa une main sur ses côtes douloureuses, et grimaça.

– Tu es sorti aujourd’hui ? demanda Tanner.

– Oui, il n’y a même pas une heure. Je croyais me sentir assez bien pour faire une petite balade, mais tout compte fait j’aurais peut-être dû m’abstenir.

– Peut-être, oui, mais agir de manière prudente n’a jamais été votre truc, à vous autres, n’est-ce pas ?

Tanner souriait. Jordan eut un petit rire. Il attrapa le verre que le barman venait de déposer devant lui et en avala la moitié d’une traite. – Est-ce que tu as une idée de qui a pu faire ça ? demanda Tanner. Jordan lui lança un regard en coin, puis sourit. – Déformation professionnelle, j’imagine ?

– On peut dire ça. En vérité, plus j’y pense et plus je me dis que, avec Jonas Marshall aux commandes, les ordures qui t’ont fait ça ne sont pas prêtes d’être retrouvées.

– Je ne peux pas vous contredire là-dessus, dit Jordan, qui tournait lentement son verre d’eau entre ses mains.

– Est-ce qu’il est venu te voir ?

– Bien sûr. Il m’a accusé d’avoir amené les problèmes à Milford. Il pense que je devais plus ou moins le mériter, apparemment.

Tanner hocha lentement la tête.

– Ça ne m’étonne pas. J’ai toujours dit que Jonas Marshall ne serait un bon shérif que tant qu’il ne se passerait rien en ville. Aujourd’hui, les gens vont enfin pouvoir voir à quel point j’avais raison.

– Comment Jonas Marshall a-t-il pu en venir à vous remplacer ? demanda Jordan avec curiosité.

– Oh, ça n’a rien de compliqué, dit Tanner d’un ton amer, Jonas voulait entrer dans la police, mais pas comme simple agent, être sous les ordres de quelqu’un, très peu pour lui. C’est pour ça qu’il est revenu à Milford, le seul endroit où l’influence de son père pourrait l’aider. Les élections n’ont pas tardé à se transformer en une véritable mascarade et je savais, bien à l’avance, que mon temps était terminé. Avant même que ces rumeurs sur mon soi-disant alcoolisme ne commencent à se répandre. Jordan lui lança un regard horrifié.

– Ils ont fait ça ?

Tanner haussa les épaules.

– Milford est leur ville, ils en font ce qu’ils veulent. – Mais c’est ridicule, s’insurgea Jordan, les gens d’ici vous connaissent bien, ils vous ont connu comme shérif pendant des années, et ils savent à quel point vous faisiez du bon travail ! Comment ont-ils pu voter pour Jonas Marshall plutôt que vous ? – Je soupçonne les Marshall d’être allé faire du porte à porte, et d’avoir bien fait comprendre aux gens que les maisons dans lesquelles ils vivaient étaient les leurs, et qu’ils pouvaient les reprendre à tout moment. Tout le monde ici sait de quoi les Marshall sont capables, les gens ne peuvent pas se permettre de prendre de tels risques. Je n’en veux à personne, même pas aux Marshall, à vrai dire. Au début, oui, évidemment, mais c’est du passé maintenant.

Jordan regarda l’homme qu’il avait toujours associé à la loi, à l’autorité dans cette ville, et se dit qu’il ne pouvait pas s’y être fait aussi bien qu’il le disait. Être shérif était toute sa vie, c’était ce qu’il faisait de mieux et ce pour quoi il était respecté et aimé. Aujourd’hui, que lui restait-il ? – Je crois qu’il est temps pour moi de te laisser, dit Tanner en regardant derrière l’épaule de Jordan.

Ce dernier tourna la tête et vit qu’Erik était sorti de sa cuisine et parlait avec le barman.

– J’ai été content de parler avec vous, shérif, dit Jordan. Tanner sourit, mais ne prit pas la peine de le reprendre, cette fois. Il se leva de son tabouret, puis fit un petit signe de tête vers Erik. – Restez groupés, Jordan, si je peux te donner un conseil… Restez ensemble, quoi qu’il arrive. C’est ce qui a toujours fait votre force. Sur ces mots, Bryce Tanner se détourna et se dirigea vers la sortie. Jordan se leva à son tour et fit un pas vers Erik, qui avait contourné le comptoir pour s’avancer vers lui.

– J’ai pris une pause, expliqua-t-il, viens, on va s’installer dans un coin tranquille.

Jordan le suivit jusqu’à une table contre le mur du fond, où ils s’assirent face à face.

– Tu as l’air d’aller mieux, fit remarquer Erik. – Tu aurais dû me voir il y a cinq minutes.

– Est-ce que Gary sait que tu es ici ?

– J’ai préféré ne rien lui dire, répondit Jordan, les choses ont tendances à être un peu tendues quand Gary est dans les parages. Erik esquissa un sourire.

– Ce que tu voulais me dire… commença Jordan, décidant d’entrer dans le vif du sujet.

– Oui, c’est à propos de l’incendie de la maison de Gary. J’ai… enfin, disons que je pense avoir vu les responsables.

– Quoi ? s’étonna Jordan, où ça ?

– Ici même, dans le restaurant. Quatre hommes, baraqués et l’air de ne pas être d’ici. Ils étaient assis à l’écart, et discutaient entre eux à voix basse. – À quoi ils ressemblaient ? demanda doucement Jordan, qui repensait aux quatre hommes qui l’avaient attaqué.

– Je ne saurais pas dire, fit Erik en haussant vaguement les épaules, ils étaient costauds, c’est tout ce que j’ai retenu, ils avaient un peu des allures d’évadés de prison.

– Et qu’est-ce qui te fait penser qu’ils ont quoi que ce soit à voir avec l’incendie ?

– Je les ai entendus parler. En fait, j’ai plus ou moins fait exprès de passer près de leur table parce que leur présence m’intriguait. L’un d’eux a dit « les ordres sont clairs, on doit attendre qu’il soit midi. » Alors un autre a dit : « Et comment on sait si Baker sera chez lui ou pas ? » Et le premier a répondu « Il a dit que ça n’avait aucune importance. » Erik lança à Jordan un regard sinistre.

– La simple mention du nom de Gary m’a fait suspecter que quelque chose de grave était sur le point de se produire. Peut-être que, avant, je n’y aurais pas fait attention, mais… Disons que, depuis ce qui est arrivé à Chuck et sa famille, on a un peu plus tendance à voir le mal partout, dans cette ville, si tu vois ce que je veux dire.

Jordan hocha la tête. Il réfléchissait à ce qu’Erik venait de lui raconter. C’était une information capitale ; mieux encore, c’était une preuve. – C’est pour ça que tu étais dans la rue de Gary un peu avant l’incendie ? demanda-t-il.

– Oui, acquiesça Erik, j’ai pas mal hésité, mais j’avais vraiment l’impression que Gary pourrait être plus ou moins en danger, alors je suis allé chez lui. Au moment où j’arrivais en vue de sa maison, j’ai vu la voiture de sa petite amie quitter l’allée. La voiture de Gary n’était nulle part en vue alors j’ai pensé qu’il ne devait pas être chez lui non plus. Je me suis dit que, si ces types venaient ici, ils ne trouveraient personne, et ça m’a suffi.

Erik haussa une nouvelle fois les épaules, puis ajouta : – À la réflexion, j’aurais peut-être dû prévenir quelqu’un, ça aurait pu éviter à Gary de perdre sa maison.

– Tu ne pouvais pas savoir ce qu’ils préparaient, répondit Jordan, et puis, de toute manière, je doute que qui que ce soit ait pu faire grand-chose. Le silence s’étira entre eux pendant quelques secondes, chacun d’eux restant plongé dans ses pensées, puis Erik reprit la parole : – Tu sais à quoi ils m’ont vraiment fait penser, ces types ? demanda-t-il. Jordan secoua lentement la tête.

– À des mercenaires.

Jordan le fixa d’un air grave.

– Si c’est vrai, commença-t-il, alors ça veut dire… – Ça veut dire que quelqu’un les a embauchés, je sais. Quelqu’un a embauché ces types pour mettre le feu à la maison de Gary, et probablement aussi pour te tabasser, et Dieu sait pour quoi d’autre encore. Jordan se demanda si Erik aussi pensait à Chuck. N’était-il pas possible, pour quatre personnes entraînées, d’entrer chez deux femmes seules et de les tuer toutes les deux, pour ensuite placer de fausses empreintes de manière à faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre ? – Pourquoi ne pas avoir parlé de ça avant ? demanda doucement Jordan. Erik secoua la tête.

– J’en sais rien, avoua-t-il. Peut-être parce que j’avais l’impression que ça ne servait plus à rien, maintenant. Ou peut-être parce que je ne savais pas à qui en parler, au juste. Je n’ai pas l’impression que notre shérif actuel soit très fan de vous.

– Ne m’en parle pas, chaque fois que je le rencontre, ça finit par virer en confrontation.

– Ça ne m’étonne pas, fit Erik en souriant. S’il y a bien une chose pour laquelle j’ai toujours admiré Gary, c’est la façon dont il refuse toujours de se plier à l’autorité des Marshall.

Un air nostalgique apparut un instant sur les traits d’Erik, puis disparut alors qu’il revenait à leur sujet principal.

– Tu n’as vraiment aucune idée de qui aurait pu embaucher ces types ? demanda-t-il.

– On n’arrête pas de me demander ça, fit Jordan d’un ton las, mais j’ai beau me creuser la tête…

– Il y a forcément quelqu’un. Et puisque ça arrive ici, à Milford, alors ça remonte probablement au temps où on était gosses. Après tout, tous les trois vous avez fait les quatre-cent coups pendant trois ans. Il y a forcément eu des dommages collatéraux, peut-être même sans que vous ne vous en rendiez compte.

Jordan réfléchit à cette théorie. C’était, en effet, une possibilité, mais il voyait mal comment quelqu’un pourrait aller jusqu’à tuer pour un mur peinturluré, des œufs sur une vitre ou l’une des autres farces qu’ils avaient organisé. Et ils n’avaient rien fait de pire que ça, il en était certain. À moins que… soudain, quelque chose d’autre lui revint en mémoire, une chose à laquelle il n’avait plus repensé depuis des années. – Je vais en parler avec Gary, finit-il par dire d’un air absent, il aura peut-être une idée.

– Toujours à suivre le chef, hein ? fit Erik avec un sourire. – J’imagine que c’est une vieille habitude, répondit Jordan en haussant les épaules.

Il se leva, et Erik l’imita.

– Merci de m’avoir parlé de tout ça, Erik.

– Pas de problème. Et, si jamais vous avez du nouveau, ça ne te dérangerait pas de me tenir au courant ? Je sais que ça ne me concerne pas vraiment mais…

– Aucun problème, dit Jordan, je te dois bien ça. – Tu ne me dois rien du tout, fit Erik avec un sourire, mais l’air sérieux. En sortant du restaurant, Jordan eut la surprise de trouver Tanner adossé à sa voiture, garée à quelques mètres de là. L’ancien shérif le regarda avancer vers lui.

– Comme la dernière fois que tu as fait de la marche à pied, tu as failli avoir une syncope, j’ai pensé que tu ne serais pas contre un trajet retour en voiture.

– Vous n’êtes pas obligé, Shé… Monsieur Tanner, je me sens mieux, je crois que je pourrais marcher.

– Peut-être, et peut-être pas. Mieux vaut ne pas tenter le diable, tu ne crois pas ?

Jordan hésita, puis prit sa décision. – Pourquoi pas, après tout ? dit-il en se dirigeant vers la portière du passager.

Ils montèrent tous deux en voiture, et Tanner inséra la clef de contact. – Vous avez changé de voiture, remarqua Jordan. – La mienne m’a lâché il y a bien cinq ou six ans maintenant. Il faut dire qu’elle datait de Mathusalem.

Tanner démarra et s’engagea lentement sur la route. Après la conduite de pilote de course de Gary, cette allure d’escargot était assez troublante. – Tu loges chez John Coleman, n’est-ce pas ? Je te dépose là-bas ? – Oui, merci beaucoup.

– Pas de problème.

Tanner conduisait en silence, et cela laissa à Jordan l’occasion de réfléchir à ce qu’Erik lui avait dit, et à ce détail qui lui était soudain revenu en mémoire.

– Vous vous souvenez de cette histoire avec Edward Spencer ? demanda-t-il soudain.

– Si je m’en souviens ? C’est très certainement la plus grosse affaire dont j’ai eu à m’occuper, en plus de quinze ans de service, et quel bordel c’était ! – Comment s’est terminée l’enquête ? Spencer travaillait pour quelqu’un, est-ce que…

– On n’a jamais pu remonter plus loin que Spencer, dit Tanner en secouant la tête, pas que je sache en tout cas. Qu’est-ce qui te fait repenser à tout ça, Jordan ?

– Rien, répondit-il lentement, rien du tout, juste… le fait d’être de retour, j’imagine.

II

Environ deux semaines après la mort d’Edward Spencer, le shérif Tanner convoqua Gary, Jordan et Chuck dans son bureau. Ils vinrent avec leurs parents – Gary et Chuck avec leur père, et Jordan avec sa mère – mais le shérif demanda à parler aux trois garçons en privé, et les trois parents acceptèrent. Tanner leur avait assuré que leurs enfants ne risquaient rien, et ils avaient confiance en lui.

Ils se retrouvèrent tous les trois assis sur de vieilles chaises en bois, face au bureau du shérif, et jetant des regards un peu mal à l’aise autour d’eux. – Si je vous ai fait venir, commença Tanner, qui était assis derrière son bureau et les observait avec attention, c’est pour deux choses. D’abord, l’affaire Spencer. Je voulais que vous sachiez que l’enquête a conclu à la légitime défense. Il est bien clair pour tout le monde que cet homme était dangereux, et que le courage dont vous avez fait preuve est admirable. Bien sûr, votre attitude démontre aussi une bonne dose de bêtise, mais j’imagine qu’à votre âge, c’est naturel. Ce que j’essaie de vous dire, les garçons, c’est que vous n’avez rien fait de mal.

Sa voix s’était adoucie sur la dernière phrase, et ses yeux s’étaient posés sur Gary. Ce dernier sembla sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa. – Bon, continua finalement le shérif, ceci étant dit, j’aurais une question à vous poser. L’enquête sur Edward Spencer est remontée jusqu’à plusieurs autres villes des alentours, et les enquêteurs ayant repris l’affaire aimeraient savoir pour qui travaillait Spencer, puisqu’il n’était visiblement qu’un des maillons de la chaîne, comme souvent dans ces cas-là… Est-ce que, par hasard, vous auriez quelque chose à me dire là-dessus ? Les trois garçons s’entre-regardèrent. En fait, les yeux se portaient surtout vers Jordan, car le garçon avait déjà raconté à ses amis dans le détail le moment qu’il avait passé avec Spencer. Jordan tourna la tête vers le shérif. Il hésitait à ouvrir la bouche devant cet homme intimidant, qui le semblait encore plus derrière son imposant bureau.

– J’ai déjà parlé à ta mère, fit alors Tanner à l’intention de Jordan, elle dit ne rien savoir des employeurs de Spencer, il est le seul à qui elle ait eu affaire. Mais peut-être que Spencer t’a dit quelque chose, à toi… – Pas… pas vraiment, hésita Jordan, qui se décida à parler, tout ce que je sais c’est qu’il a… reçu un coup de fil.

– De son employeur ?

– Il a dit que c’était son patron. Celui à qui il devait de l’argent. – Hum hum, fit le shérif d’un air pensif, est-ce qu’il a dit son nom ? – Non, Monsieur.

– Est-ce que tu peux me dire quoi que ce soit de particulier sur cet homme ? Sur la conversation qu’ils ont eue… ?

– Il n’a pas dit grand-chose, dit Jordan, choisissant ses mots, j’ai entendu ce qu’il a dit, mais…

– Mais quoi ?

– C’est assez bizarre.

Le shérif fronça légèrement les sourcils.

– Dis toujours, fit-il, intrigué.

Jordan jeta un coup d’œil à ses amis, qui le fixaient sans rien dire, puis il lâcha :

– Il savait ce qu’il se passait. Il savait tout, alors qu’il n’était pas là. – Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’il savait, exactement ? Jordan regarda à nouveau ses amis, et plus particulièrement Gary. Selon la version que le shérif Tanner connaissait, et celle qu’ils avaient donnée à tous les autres, en fait, Jordan avait été kidnappé par Spencer, il lui fallait donc être très prudent sur sa façon de présenter les choses, s’il ne voulait pas risquer que leur mensonge soit exposé. Jordan n’osait même pas imaginer la réaction de sa mère si elle apprenait que Jordan s’était volontairement mis dans cette situation périlleuse. Et que penserait la police de la mort de Spencer s’ils apprenaient que le premier de ses crimes contre eux, à savoir le kidnapping, n’avait jamais réellement eu lieu ? – Quand j’étais avec Spencer, expliqua-t-il, j’ai… essayé de lui faire croire que je connaissais un endroit où il y avait de l’argent. Je voulais gagner du temps, j’espérais pouvoir m’enfuir ou alerter quelqu’un… Spencer semblait sur le point de me croire et d’accepter de me suivre, quand son patron l’a appelé. Il lui a dis que je mentais, de ne pas me croire parce que je le menais droit dans un piège.

Jordan se tut, et regarda le shérif. Il avait l’impression que le mot menteur brillait en lettres fluorescentes sur son front, et la façon dont Tanner le fixait n’était en rien rassurante. Pourtant, lorsque le shérif parla, il s’avéra que l’histoire bancale de Jordan était le dernier de ses soucis. – Tu dis que cet homme savait que tu étais en train de mentir à Spencer… sans même être dans les parages ? Sans même être à Milford ou dans ses environs, pour autant qu’on le sache ?

Jordan hocha la tête.

– Tu es bien sûr que c’est ce qu’il a dit ?

– Certain, Monsieur.

Le shérif se cala dans son fauteuil, l’air pensif. – En effet, dit-il lentement, c’est assez bizarre. Il sembla réfléchir encore quelques instants à tout cela, avant de faire un vague geste de la main.

– De toute manière, ce n’est plus notre problème, n’est-ce pas ? dit-il avec indifférence, je rapporterai ce que vous m’avez dit à ceux que ça intéresse, et ensuite, en ce qui nous concerne, toute cette histoire sera terminée. Vous êtes d’accord avec moi ?

Ils hochèrent tous les trois la tête. Le shérif eut un sourire absent, puis se pencha en avant et posa les coudes sur le bureau, l’air à nouveau sérieux. – Ce que j’ai à vous dire maintenant n’est pas une bonne nouvelle, pas pour vous en tout cas, et je sais bien que ça ne va pas vous plaire, mais je pensais que vous méritiez de l’apprendre autrement que par je ne sais quelles commères dans la rue.

Il se tût un instant, l’air de chercher par où commencer. Les trois garçons le regardaient avec une certaine appréhension, maintenant. – Le comité de la ville s’est réuni il y a trois jours, pour discuter de cette affaire. J’imagine que vous êtes au courant que Ruth Marshall en est à la tête depuis plus de six ans maintenant.

Il dit cela d’un ton neutre, mais le léger durcissement de ses traits alors qu’il prononçait le nom de Ruth suggérait qu’il n’appréciait pas vraiment le fait qu’elle soit à ce poste. Ou peut-être ne l’appréciait-il pas, elle, tout simplement.

– Ce que vous ne savez peut-être pas, continua le shérif Tanner, c’est que cela fait presque un an que Ruth tente de convaincre le reste du comité de voter la démolition de la décharge de Milford. Cette décharge n’a plus servi depuis presque trois ans et, maintenant, selon les propres mots de Ruth Marshall, elle n’est plus qu’un énorme tas de déchets polluant le paysage. Jusqu’ici la majorité ne l’a jamais suivie, principalement parce que faire disparaître un si gros tas de déchets coûterait une fortune à la ville. Mais, après ce qu’il s’est passé le mois dernier…

Le shérif se tût et regarda les trois garçons face à lui. – Ils vont détruire la décharge ? fit Gary avec stupeur. – Ce qui est arrivé a donné de nouveaux arguments à Ruth, et durant le dernier comité elle a parlé du danger que représentait la décharge, en disant que l’accident dont Edward Spencer avait été victime aurait pu arriver à n’importe quel enfant jouant à l’intérieur…

– Ce qui est arrivé à Spencer n’était pas un accident, s’insurgea Gary, c’est moi qui ai fait tomber le tas de ferrailles sur lui, il n’y a aucun risque que ces trucs tombent par accident !

Le shérif le regarda d’un air désolé.

– La décision est déjà prise, dit-il doucement, je n’ai rien pu y faire à ce moment-là, et je ne peux plus rien y faire maintenant. – Ils vont détruire la décharge, fit Jordan, hébété. – Non, rétorqua Gary d’un air buté, non, ils ne peuvent pas faire ça. – Gary, il ne s’agit pas d’un terrain de jeu, même si c’est ce que vous trois en avez visiblement fait. Ruth a raison sur ce point, cet endroit n’est pas sûr, et il n’est pas sain non plus. Vous trouverez un autre endroit pour jouer, Milford est plein de lieux désertés.

Aucun d’eux ne répondit. Têtes basses, ils étaient tous trois trop consternés pour parler.

– En quelle classe êtes-vous ? finit par demander le shérif, quatrième, troisième ?

– Troisième, dit Chuck sans lever la tête, on est en troisième. – Alors c’est votre dernière année ici. Ensuite, vous devrez partir au lycée, laisser Milford derrière vous. Peut-être est-il tout simplement temps pour vous de dire au revoir à certaines choses, vous voyez, d’avancer. – Et si on ne veut pas avancer ? fit Jordan d’une petite voix. – Il le faudra quand même, répondit Tanner d’une voix douce, vous n’avez pas le choix.

III

Une fois arrivé devant chez Coleman, Tanner s’arrêta, coupa le moteur et se tourna vers Jordan.

– Tu sais, commença-t-il, je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire, mais je me sens assez fier de la façon dont tu as tourné. Dieu sait que vous n’avez pas eu une vie facile, ta pauvre mère et toi, mais aujourd’hui, tu sembles avoir réalisé tes rêves, et les siens aussi.

– Oui, fit Jordan avec un sourire, je pense que j’ai eu de la chance. Tanner secoua lentement la tête. Il regardait Jordan d’un air songeur. – Quand je pense que tu ne voulais pas partir de Milford, et regarde le temps que ça t’a pris avant de te décider à y revenir ! Ils rirent tous deux.

– Peut-être que, inconsciemment, j’avais peur de ne plus réussir à repartir, si je venais, finit par dire Jordan.

– Peut-être, oui.

Il y eut un instant de silence, puis Jordan demanda : – Vous pensez que j’ai eu tort ? De revenir ?

Bryce Tanner réfléchit à la question, puis il se pencha légèrement en avant et lâcha :

– Je ne pense pas que Chuck ait commis ces meurtres. Jordan le dévisagea avec stupéfaction.

– Marshall a orienté l’enquête sur lui. Il n’a jamais pu sentir Chuck, et il était hors de lui. Il était bien trop proche du drame, il n’aurait jamais dû avoir son mot à dire, mais il l’a eu quand même. En ce qui me concerne, je trouve hautement invraisemblable qu’une seule personne ait pu tuer deux femmes à coups de hache avant même qu’elles n’aient eu le temps de faire le moindre mouvement. Sans même parler du fait que Chuck n’aurait jamais fait une chose pareille à une femme qu’il adorait littéralement, l’enquête est pleine d’invraisemblances de ce genre. – Comme quoi ? demanda Jordan avec curiosité. – Comme l’arme du crime, la hache, que l’on a retrouvée sur les lieux, pleine des empreintes de Chuck, seulement personne n’a la moindre idée d’où elle peut bien provenir. Chuck n’en possédait pas, et même si les enquêteurs ont conclu qu’il avait dû en acheter une dans l’un des magasins du coin, personne n’en a la moindre trace. Officiellement, la thèse est que Chuck a eu un coup de folie en rentrant chez lui et en trouvant sa belle-mère avec sa femme, et qu’il les a tuées toutes les deux. Mais alors que faisait Chuck avec cette hache ?

Tanner secoua lentement la tête.

– Je ne suis pas censé savoir tout cela, bien sûr, mais j’ai gardé quelques contacts…

– Comment se fait-il que Chuck ait pu être condamné si vite, et à mort qui plus est, s’il y avait de tels trous dans le dossier ? – Les Marshall, répondit Tanner avec un sourire amer, encore et toujours les Marshall. Sais-tu quel est le métier d’Harry Marshall, Jordan ? – Pas vraiment, je sais juste qu’il est très riche et influent, c’est ce qui se disait quand j’étais gosse…

– Officiellement, c’est un industriel, il possède des tas d’usines un peu partout dans le monde, et vend aux plus grands. Sais-tu à quel point ce genre de personne est importante, au niveau politique ? Énormément. Harry Marshall connaît des tas de gens, des gens importants, et ces gens lui doivent des choses. Alors, quand Harry Marshall a besoin qu’un procès soit mené dans les plus brefs délais pour venger la mort de sa femme et de sa fille, des gens sont là pour s’en occuper. Le problème, c’est que quand on va trop vite, on loupe forcément des choses.

Jordan écoutait Tanner, de plus en plus consterné. Un sentiment d’injustice grandissait lentement en lui ; doublé d’autre chose : L’impression d’être en prison. Comment le moindre habitant de Milford pouvait-il garder l’illusion d’être un homme libre alors que quelqu’un d’aussi puissant qu’Harry Marshall possédait tout ce qui composait sa vie ? Bien sûr, il comprenait le chagrin des Marshall et leur désir de venger la mort des leurs, mais n’auraient-ils pas dû d’abord s’assurer d’avoir le bon coupable entre les mains ?

– Tout ça pour dire, reprit Tanner, qu’à la question, est-ce que tu as bien fait de revenir, ma réponse est oui. Il se passe des choses tout sauf normales à Milford, et personne ne semble vraiment s’en rendre compte, ou bien s’y intéresser. C’est souvent comme ça, ici, on s’occupe de ses affaires et on joue les aveugles, et quand quelque chose de grave arrive, tout ce qu’on sait faire c’est en parler au coin des rues et dans les bars en murmurant, « je savais que quelque chose ne tournait pas rond… » Personne n’agit, parce que personne ne se sent le droit de le faire. Les Marshall contrôlent tout, et ça aussi, c’est mauvais. Quelque chose doit être fait, quelqu’un doit secouer cette ville pour la réveiller, et vous, Gary, toi, et même Erik, vous avez toujours été du genre à faire exactement ça, n’est-ce pas ? Secouer les rues pour les faire réagir. C’est ce dont nous avons besoin, et c’est pourquoi tu as bien fait de revenir, Jordan. Milford a besoin de gens comme vous.

IV

Après être allé chercher ses médicaments à la pharmacie – en prenant soin d’y aller en voiture, cette fois – Jordan monta dans sa chambre et y resta jusqu’au soir, savourant simplement la fraîcheur qui y régnait. À sept heures, il descendit dans le restaurant et alla commander une bière au bar, avant de se diriger vers une table libre. Moins de dix minutes plus tard, Gary et Jo poussaient la porte.

– J’ai trouvé quelque chose ! fit Jo dans un murmure surexcité, alors qu’elle s’asseyait à la table.

– Du calme, Jo, tempéra Gary, on ne sait même pas si ça a quoi que ce soit à voir avec nous.

– Tu es grognon parce que j’ai trouvé quelque chose alors que tu m’avais dis qu’il n’y avait rien à trouver, répliqua Jo en lui tirant la langue.

Gary ne répondit rien, mais Jordan le vit esquisser un sourire. Un serveur vint prendre leurs commandes, puis Jordan tourna les yeux vers Jo. – Qu’est-ce que tu as trouvé ? demanda-t-il.

– Eh bien, commença la jeune femme, pendant que Gary gérait ses devoirs d’adjoint au maire, j’ai obtenu de lui l’autorisation d’aller fouiner dans certains papiers municipaux…

– Ce qui, soit dit en passant, est parfaitement illégal, glissa Gary. – … et je me suis tout particulièrement intéressée aux allées et venues en ville ces derniers temps, continua Jo en ignorant l’interruption de Gary, ça pourra te surprendre, Jordan, mais en vérité très peu de gens quittent Milford, et encore moins viennent s’y installer. – Ça ne me surprend pas du tout.

– Bref, j’ai voulu savoir si des gens étaient venus s’installer à Milford récemment, parce que je me suis dit que la personne qui vous en voulait, à supposer bien sûr qu’elle n’opère pas à distance, devait être arrivée en ville il y a peu de temps.

– Parce que sinon elle s’en serait prise à nous bien avant, fit Jordan, c’est ce que tu penses ?

Jo eut un sourire appréciateur.

– Tu piges vite, Jordan.

– Tu es remontée jusqu’à quand ?

– Vu que le meurtre d’Olivia et Ruth a eu lieu il y a environ six mois, je suis remontée à un an, pour faire bonne mesure.

– Et tu as trouvé beaucoup de monde ?

– Seulement six personnes, fit Jo d’un air ravi, trois d’entre elles sont une famille, un couple et leur enfant de quatre ans. Les trois autres… Jo fouilla dans la poche de sa veste, et en sortit une feuille de papier pliée en quatre.

– Tu as imprimé l’un des papiers de la mairie ? fit Gary en fronçant les sourcils.

– Du calme, personne ne le saura jamais.

– J’espère bien, parce qu’au vu de l’affection que nous porte Jonas Marshall, il risque de sauter sur l’occasion pour nous faire pendre haut et court.

– Tu t’inquiètes trop, Gary, dit Jo en posant une main sur son épaule. Puis elle déplia son papier, et le posa à plat sur la table. Jordan et Gary se penchèrent tous deux en avant pour l’étudier. C’était une liste de noms, mais comme Jordan voyait la feuille à l'envers, il lui était difficile de les déchiffrer.

– Et en quoi cette liste d’inconnus peut-elle nous être d’aucune utilité ? demanda Gary.

– Un peu de patience, Gary, lui intima Jo, nous ne faisons que commencer. Regarde, là, c’est un homme seul, qui a emménagé dans l’immeuble où tu as grandi. Ensuite, il y a une femme qui a acheté une maison sur South Street, et puis cet homme qui a ouvert une boutique du même côté, d’après ce que j’ai pu voir.

– Il est impossible de savoir si ces personnes représentent le moindre risque, fit remarquer Jordan.

– Pas pour l’instant, mais si nous nous concentrons sur ces trois personnes, et si nous observons un peu leur mode de vie, nous pourrons peut-être déceler quelque chose…

Elle remarqua le regard dubitatif de Jordan, et s’interrompit. – Quoi ? dit-elle, ce n’est pas une bonne idée ? – Ça me semble… un peu tiré par les cheveux, hésita Jordan. – Ça ne veut pas dire que ça ne peut pas marcher. – C’est vrai, ça pourrait marcher, mais…

Jordan jeta un coup d’œil vers Gary pour voir ce qu’il en pensait, et remarqua que ce dernier avait toujours les yeux fixés sur la feuille de papier, les sourcils légèrement froncés.

– Gary ? fit-il.

– Ce nom… dit lentement Gary, c’est bizarre, mais il me dit quelque chose. – Lequel ? fit vivement Jo.

– Celui-là.

Il tendit la main et posa un doigt sous l’un des noms repérés par Jo. Jordan se pencha en avant et déchiffra le nom.

– Alice Vance… lut-il lentement.

Il y réfléchit un instant, puis secoua la tête.

– Il ne me dit rien, à moi.

– Est-ce que tu la connais ? demanda Jo.

– J’en sais rien, répondit Gary, l’air songeur, je n’arrive pas à me souvenir. Mais ce nom me dit définitivement quelque chose, je l’ai déjà entendu. – Durant les six derniers mois, ou avant ?

Gary réfléchit, puis secoua la tête d’un air impuissant. – Je ne sais pas, avoua-t-il en se mordant la lèvre. – Si tu la connais d’avant ça… commença Jo.

– Il y a des tas des raisons pour lesquelles j’aurais pu entendre son nom, la coupa Gary, si elle vient d’emménager, elle est peut-être passée à la mairie, pour une raison ou une autre, et peut-être même que je l’ai reçue moi-même…

– Ou peut-être que c’est autre chose, s’entêta Jo, un souvenir de ton passé, par exemple.

Gary poussa un soupir et se frotta la joue d’un air pensif. Il regarda Jordan. – Il ne te dit vraiment rien, à toi, ce nom ?

– Non, répondit Jordan, catégorique, je n’ai jamais entendu parler de cette femme.

Gary détourna la tête. Il semblait frustré de ne pas réussir à remettre ce nom dans un contexte.

– Bon, fit Jordan, désireux d’alléger un peu l’atmosphère, et si on mangeait ?

Le reste de la soirée passa dans une ambiance plus légère, principalement parce qu’ils s’efforcèrent tous de ne plus reparler de leurs hypothétiques ennemis. Cependant, en vérité, personne n’était dupe ; malgré son apparente humeur joyeuse, Jo avait toujours en tête les noms listés sur sa feuille de papier, et Gary tentait probablement encore de se souvenir où il avait entendu le nom d’Alice Vance. Jordan, de son côté, avait pris la décision de mener sa propre enquête à ce sujet, en demandant son avis au quatrième membre de leur équipe. Celui qui n’était, pour le moment qu’un fantôme. – Tu crois qu’on devrait suivre ces pistes ? lui demanda Gary alors qu’ils s’apprêtaient à se quitter.

Jo était allée aux toilettes et ils étaient seuls, debout près de leur table. – Je ne sais pas vraiment, répondit Jordan, l’idée de Jo n’est pas si mauvaise, après tout.

– Mais rien ne dit que celui qu’on recherche vient seulement d’emménager, pour autant qu’on sache il a très bien pu toujours être à Milford, à ruminer ses crimes.

– Ou bien il n’a jamais mis les pieds à Milford, proposa Jordan, et il orchestre tout ça de loin.

Cela lui fit penser une nouvelle fois au mystérieux patron d’Edward Spencer, celui qui, à l’époque, avait prévenu le truand par téléphone alors même qu’il se trouvait très certainement à des kilomètres de distance. Un instant, il fut sur le point d’en parler à Gary, mais il vit Jo sortir des toilettes et s’avancer vers eux, et il garda le silence. De toute façon, il était peu probable que cette vieille histoire ait quoi que ce soit à voir avec ce qui arrivait aujourd’hui.

– De quoi vous parlez ? demanda Jo.

– Rien de très important, répondit Gary, prête à y aller ? – Je suis prête.

Elle les regarda tour à tour, et sembla sur le point d’ajouter quelque chose, avant de finalement y renoncer. Elle se pencha en avant, déposa un baiser sur la joue de Jordan, puis dit :

– On se revoit pour la prochaine partie de notre petite investigation, n’est-ce pas ?

– Probablement, répondit Jordan en hochant la tête. – À très bientôt, alors.

V

Comme le shérif Tanner l’avait fait remarquer, l’année de la destruction de la décharge était aussi leur dernière année au collège. Les trois garçons savaient que, dans quelques mois, ils seraient probablement séparés. Jordan avait obtenu une bourse et profitait des économies que sa mère avait faites pendant des années pour lui ; il devait partir dans un lycée privé où il lui serait possible d’étudier la littérature et le dessin, deux de ses passions. Gary, lui, irait dans un autre lycée, lui aussi réputé ; celui où sa mère était allée. De son côté, Chuck, qui n’avait eu droit à aucune bourse et comptait surtout sur le sport pour s’en sortir, irait au lycée de Marysvale, une ville voisine. C’était l’école la plus proche de Milford, celle où beaucoup de jeunes de la ville allaient, et qui permettrait à Chuck de revenir sitôt son diplôme en poche, probablement pour reprendre l’épicerie de son père.

Toutes ces choses étaient déjà plus ou moins arrangées, et avec l’annonce officielle de la destruction de la décharge, leur quartier général et le bastion de leur amitié, tous trois prirent pleinement conscience de cette réalité à laquelle ils avaient sciemment refusé de penser jusqu’ici : Leur enfance était terminée.

La destruction de la décharge fut planifiée à la mi-juillet, peu après la fête de l’indépendance. Ce soir-là, les garçons se réunirent et arpentèrent les rues avec leurs pistolets à eau améliorés (autrement dit remplis de peinture plutôt que d’eau) et repeignirent la ville tant et si bien que certains murs en gardèrent des traces pendant plusieurs années. Lorsque les habitants commencèrent à sortir de leurs maisons pour les incendier, et que certains tentèrent même de leur courir après pour leur donner une leçon, la bande se réfugia une dernière fois dans sa base secrète, qui n’était plus si secrète que cela, maintenant. Au moment où ils se retrouvèrent tous trois au milieu de la décharge, cet endroit qu’ils s’étaient aménagés et où ils se sentaient chez eux, l’atmosphère se transforma. De rieuse et joyeuse, elle devint soudain grave, presque solennelle. Le silence s’imposa subitement, alors que chacun d’eux regardait ce qui les entourait. Alors que son regard passait du vieux canapé dépouillé à la voiture désossée qu’ils avaient transformée en décapotable, puis aux pneus qui servaient de sièges, Jordan sentit une boule amère se former dans sa gorge.

– C’est de ma faute, dit-il d’une voix étranglée, je n’aurais jamais dû mener Spencer ici.

– C’est pas ta faute, répondit Gary.

Le ton qu’il avait employé était si calme et sincère qu’il suffit à retirer à Jordan une partie de sa culpabilité.

– C’était inéluctable. C’est comme le shérif l’a dit. Il fallait bien que ça arrive un jour.

Ils gardèrent encore le silence un moment, puis Gary sortit quelque chose de sa poche : Un briquet.

– Aidez-moi, dit-il en faisant un pas en avant.

Il se pencha et commença à arracher des morceaux du tapis – cela n’avait rien de difficile, il était complètement moisi – pour les rassembler en un petit tas. Après l’avoir observé faire pendant quelques secondes, Chuck et Jordan s’abaissèrent à leur tour pour l’aider. Une fois qu’ils eurent constitué un tas à peu près consistant – les trois quarts du tapis y étaient passés – Gary alluma son briquet et enflamma les morceaux de cuir et laine mêlés. Il les fit asseoir en cercle autour du feu. Pendant un instant, personne ne dit rien. Ils se dévisageaient en silence à la lueur du feu, ressentant plus que jamais la solennité de ce moment. Pour Jordan c’était comme si le monde entier s’était arrêté de tourner, comme si tout était sur pause. Il sentait qu’il leur fallait profiter de ce calme, de cette paix et de cette immobilité, parce que cela ne durerait pas plus de quelques minutes. – Vous devez me promettre quelque chose, dit finalement Gary. Il était juste en face de Jordan, et les ombres des flammes qui dansaient sur son visage le faisaient paraître plus vieux et plus sérieux. – Vous devez me promettre que, quoi qu’il arrive par la suite, quoi qu’on devienne et quelle que soit notre vie, on pourra toujours compter l’un sur l’autre comme aujourd’hui.

Ils se regardèrent un instant, puis Chuck leva sa main à plat au-dessus du feu.

– Je promets, dit-il, quoi qu’il vous arrive vous pourrez m’appeler, et je vous aiderai.

– Oui, fit Jordan en hochant la tête, moi aussi. Je promets d’aider, si l’un de vous en a besoin, que ce soit demain ou dans vingt ans. Il leva la main et la posa sur celle de Chuck. Avec un sourire, Gary recouvrit de sa main celle de ses deux amis. Ils se regardèrent, avec l’impression de suivre un rituel ancestral, le plus important de toute leur vie.

– Je promets, dit Gary à son tour, quoi qu’il vous arrive, venez me voir et je vous aiderai.

– Les Trois Mousquetaires, fit Chuck avec un sourire. Gary hocha la tête.

– Amis pour toujours, dit-il d’un ton grave.

– Pour toujours, répétèrent Chuck et Jordan en chœur. Et ce moment, cet instant suspendu dans le temps, resterait gravé dans leur mémoire toute leur vie, aussi important qu’un pacte signé avec eux-mêmes. Quelques semaines plus tard, des bulldozers vinrent retirer les monticules de déchets qui avaient composés les reliefs de leur territoire, et la décharge disparut, remplacée par un terrain vague. Début août, la mère de Gary mourut. Le temps de leur insouciance était définitivement derrière eux.

VI

Seul dans sa boutique sombre, le brocanteur était derrière le comptoir, occupé à prendre des notes sur un cahier. Le cahier était énorme, et les premières pages jaunies et écornées laissaient penser qu’il avait commencé à écrire là-dedans il y avait pas mal d’années, déjà. Sourcils légèrement froncés, Eldred semblait profondément concentré sur ses notes. Les mots qu’il écrivait à l’encre noire auraient été parfaitement illisibles pour quiconque d’autre que lui, tellement l’écriture était alambiquée. On aurait même pu se demander si ces lettres provenaient vraiment d’un alphabet existant, ou s’il ne l’avait pas inventé lui-même. Soudain, Eldred s’arrêta et leva la tête. Son regard faisait face au vide, et pourtant quiconque l’observant aurait pu jurer qu’il voyait bel et bien quelque chose, qu’il le regardait attentivement, même. Au bout de quelques secondes, le brocanteur reposa son stylo, se détourna et souleva le rideau qui dissimulait l’arrière-boutique. Ici, encore plus de bric-à-brac que de l’autre côté, des objets qui avaient servis jadis, et qu’Eldred attendait désormais le moment propice pour ressortir. L’homme se dirigea droit vers le téléphone posé sur une table haute d’aspect ancien. Son ombre, longiligne et immense, dansa sur le mur du fond alors qu’il passait devant la fenêtre qui donnait directement sur le soleil couchant. Eldred décrocha le téléphone, composa un numéro, et attendit. On ne mit pas longtemps à répondre.

– Tenez-vous prêts, dit-il sans préambule.

Il écouta la réponse de son interlocuteur puis, de sa voix grave, dit : – Je vous recontacterai lorsque la voie sera libre. Vous entrerez et agirez comme convenu.

Un nouveau bref silence, alors que l’interlocuteur émettait une remarque. Un sourire aussi fin qu’une lame de rasoir se dessina sur les traits du brocanteur.

– Je le saurai, c’est tout.

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