Une dette à payer

Annabelle Blangier · Chapitre 7 sur 30

Pages du PDF

Une dette à payer

Chapitre 5.1

II

Cinq minutes plus tard, elle rentra à son tour dans la maison. Jordan l’attendait dans la cuisine.

– Qui c’était ? demanda-t-il.

– Personne, dit-elle, personne d’important.

Mais elle évitait son regard, il savait que c’était lorsqu’il y avait quelque chose dont elle ne voulait pas lui parler, qu’elle faisait ça. – Il a parlé de Papa, fit-il remarquer, il a parlé de lui comme s’il le connaissait.

Ellen était face à l’évier, lui tournant le dos. Elle resta immobile une seconde ou deux, puis Jordan l’entendit pousser un soupir, et elle se tourna finalement vers son fils.

– C’était un ami de ton père, une connaissance du moins. Jordan trouvait cela étrange. Ils avaient déménagé à Milford juste après la mort de son père, c’était en tout cas ce qu’on lui avait toujours dit. Avant ça, ils vivaient dans une autre ville, assez loin d’ici d’après sa mère. Si ce type était vraiment un ancien ami de son père, il ne vivait très certainement pas dans le coin.

– Pourquoi avoir fait tout ce chemin pour te voir ? demanda Jordan, qu’est-ce qu’il te voulait ?

– Rien du tout. Juste… Il passait par là et a voulu voir comment j’allais. Elle lui tourna le dos à nouveau. Jordan voyait bien qu’elle essayait de se débarrasser de cette conversation, et qu’elle était réticente à répondre à ses questions. Cela lui donnait encore plus envie d’en poser. – Maman…

– Ça suffit, Jordan, dit soudain sa mère d’un ton sec, tu n’as pas des devoirs à faire, plutôt que de m’importuner ?

Et la conversation avait pris fin. Pour le moment, du moins. Parce que, même si Jordan ne le savait pas encore à ce moment-là, cet « ami » de son père n’en avait pas fini avec eux. Loin de là.

III

Une fois de retour dans sa chambre chez Coleman, Jordan appela le numéro que Gary lui avait donné la dernière fois qu’ils s’étaient vus. – Appelle quand tu veux, avait-il dit, si je ne suis pas disponible, je te rappellerai dès que je peux.

Gary décrocha à la deuxième sonnerie. Jordan entendit des bruits de conversations en arrière plan.

– C’est moi, dit-il, je te dérange ?

– Non, mais je ne pourrai pas parler longtemps, j’ai une réunion dans cinq minutes.

Les voix se firent plus distantes et Jordan comprit que Gary s’était éloigné du groupe pour pouvoir parler librement.

– Tu es allé à l’épicerie ? demanda-t-il.

– Oui, et j’ai vu les Stall. Ils sont vraiment effondrés, mais apparemment ils partagent l’opinion de Chuck selon laquelle quelqu’un l’aurait piégé. – Évidemment. Est-ce qu’ils ont dit autre chose d’intéressant ? – Pas vraiment, mais… Gary, si l’on en croit leur point de vue, c’est impossible que Chuck soit le coupable. Et j’ai bien plus envie de les croire, eux.

– Moi aussi, le problème, c’est qu’on n’est pas très objectifs, n’est-ce pas ? – Tu as pu parler à Chuck, ou pas encore ?

– J’ai appelé à la prison, ils m’ont dit que je pouvais lui parler au téléphone durant l’heure des visites, c’est-à-dire cet après-midi entre deux et cinq heures.

– D’accord.

Jordan entendit une voix lointaine interpeller Gary. – On va commencer, Gary, dit-elle.

– Il faut que j’y aille, dit celui-ci, mais je viens de penser à un truc ; pourquoi on ne dînerait pas ensemble, ce midi ? J’étais censé rentrer chez moi pour manger avec Jo, mais je n’aurais qu’à lui dire de nous rejoindre chez Coleman. Enfin, si ça ne te dérange pas bien sûr. – Aucun problème, au contraire, je serais ravi de rencontrer cette fameuse Jo. Pour pouvoir te supporter, elle doit vraiment être exceptionnelle. Gary eut un léger rire, puis retrouva son sérieux. – Ensuite, on appellera Chuck ensemble, si ça te va. En espérant qu’il aura des choses tangibles à nous apprendre.

IV

Jo était une jeune femme brune taillée comme un mannequin mais habillée comme une femme d’affaire, à l’air énergique et aux yeux pétillants. Lorsqu’elle arriva chez Coleman ce midi-là, sa longue queue de cheval flottant dans son dos, de nombreux regards se tournèrent vers elle, et il n’y avait pourtant pas tant de monde que ça. Gary était arrivé il y avait à peine cinq minutes, et avait déjà rejoint Jordan à la table où il s’était installé. Jo fit le tour de la salle des yeux et aperçut Gary qui lui faisait signe. Elle eut un large sourire, et s’avança vers eux. Gary se leva et déposa un léger baiser sur les lèvres de Jo, puis celle-ci se tourna vers Jordan, qui s’était lui aussi levé pour l’accueillir.

– Alors c’est toi le fameux Jordan dont j’ai tant entendu parler, hein ? – Et tu es la Jo dont j’ai tant entendu parler, répliqua Jordan avec un sourire. La jeune femme lui rendit son sourire, et s'installa à côté de Gary. Elle est vraiment charmante, songea Jordan en s’asseyant à son tour. Dans un autre genre que celui d’Olivia, mais charmante tout de même. Jordan ne put s’empêcher de se sentir un peu jaloux de voir que ses deux amis d’enfance s’étaient trouvées deux filles plus belle l’une que l’autre alors que lui était seul. Bien sûr, il avait connu des jolies filles dans sa vie, mais la plupart du temps ses histoires s’étaient terminées de manière assez catastrophique. Moins catastrophique que pour Chuck, en tout cas, dit une petite voix dans sa tête, comme pour lui rappeler qu’il était loin d’être le pire dans cette histoire.

– Alors… dit Jo en le fixant de son regard malicieux, tu ne te souviens pas de moi, j’imagine ?

– Heu… fit Jordan, pris de court.

Devant l’expression de Jordan, la jeune femme éclata de rire. Gary souriait lui aussi, tout en sirotant son verre.

– Ne t’inquiète pas, continua finalement Jo, je n’ai pas l’intention de t’en vouloir parce que tu ne te souviens pas de moi. À vrai dire, moi non plus je ne me souviens pas de toi, ni du Gary de l’époque du collège. J’ai un an de moins que vous, je n’ai donc jamais été dans votre classe, et j’étais plus intéressée par les histoires de filles que par une bande de garçons, à cette époque.

Jo était une jeune femme pétillante. À mesure que le repas avançait, Jordan se disait que c’était vraiment l’adjectif qui lui correspondait le mieux. Il voyait aisément ce qui avait pu les rassembler, tous les deux : Gary et Jo avaient tous deux cette lueur malicieuse dans le regard, qui disait au monde qu’ils n’avaient peur de rien. Elle était institutrice à l’école primaire, et lorsque Jordan demanda comment ils s’étaient connus, elle expliqua qu’elle était allée à la mairie pour se plaindre des meubles de sa classe qui dataient de Mathusalem, et que c’était Gary qui l’avait reçue. – Je n’ai jamais eu de nouveaux meubles, mais je me console en me disant que je n’y suis pas totalement allée pour rien, termina Jo en lançant un sourire complice à Gary.

Le dîner se passa à merveille ; Jo était facile à apprécier et très vite Jordan se sentit aussi à l’aise avec elle que s’il la connaissait depuis des années. Ils étaient tous trois en train de rire lorsque le téléphone portable de Gary sonna dans sa poche.

– Ne me dit pas que tu dois déjà repartir, fit Jo en fronçant les sourcils, on n’a même pas mangé le dessert !

Elle regarda Gary sortir son téléphone, puis se tourna vers Jordan. – Il est fou de son travail, c’est comme s’il voulait tout contrôler. – Je vois tout à fait ce que tu veux dire, répondit Jordan en hochant la tête. Jo ouvrit la bouche pour dire autre chose, mais Gary décrocha son téléphone à ce moment-là, et elle se tût pour mieux écouter la conversation, ou du moins la partie qu’elle pouvait entendre. – Allô ?… Oui, c’est bien moi…

Tandis que Gary écoutait ce que son interlocuteur avait à lui dire, Jordan le vit froncer les sourcils. Puis son visage blêmit subitement. Jordan fut saisi d’un très mauvais pressentiment.

– Quoi ? fit Gary, et s’il avait voulu en faire une exclamation, il sembla ne plus avoir assez de souffle pour cela, car seule la stupeur transparût dans sa voix.

Il y eut encore un instant de silence, puis il reprit : – Mais comment… comment… Oui, oui, d’accord. J’arrive tout de suite. Il raccrocha, et resta un instant immobile, à fixer son téléphone, comme sous le choc. Puis il se leva brusquement.

– Gary, qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Jo d’un ton inquiet. – Il faut que je rentre, dit Gary en lui faisant signe de se lever pour le laisser passer, il faut rentrer.

– Est-ce que tout va bien ? demanda Jordan, qui s’était levé lui aussi. Gary tourna les yeux vers lui, et Jordan y vit, au-delà de la stupeur causée par la nouvelle qu’il venait d’apprendre, quelque chose de sombre, comme s’il avait soudain pris conscience d’une menace faisant des cercles concentriques autour d’eux.

– Non, dit-il gravement, je crois que quelque chose ne va pas du tout. – Gary, mais de quoi tu parles ? fit Jo, une note d’impatience dans la voix, qu’est-ce qu’il se passe ?

– C’est la maison, dit alors Gary tout en se hâtant vers la porte, notre maison. Elle est en feu.

V

Ils virent la fumée de loin. Une immense colonne de volutes noire et épaisse, qui laissait présager le pire quant à l’état dans lequel devait se trouver la maison elle-même. Ils ne prononcèrent pas un mot tandis qu’ils se rendaient sur le lieu de l’incendie. C’était Gary qui conduisait, et d’une manière qui fit se demander plusieurs fois à Jordan s’ils allaient arriver entiers à destination. Finalement, Gary prit un virage assez serré pour faire crisser légèrement les pneus sur l’asphalte, et ils virent la maison. Ou, plus exactement, les flammes, et la fumée, car c’est tout ce que put voir Jordan, au premier abord. Il n’avait jamais vu la maison de Gary, et il semblait qu’il ne la verrait jamais, car il y avait peu d’espoir qu’il en reste grand-chose sous ces flammes rugissantes.

Des tas de gens se trouvaient sur le trottoir et regardaient l’incendie avec effarement. Les pompiers étaient présents, arrosant les flammes du mieux qu’ils pouvaient, mais ils semblaient plus concentrés sur le fait d’empêcher l’incendie de se communiquer au voisinage que d’essayer de sauver la maison de Gary. Ce dernier roula jusqu’à sa maison, frôlant au passage les badauds attroupés là sans leur prêter la moindre attention. Il finit par se ranger sur le côté, le plus prés possible de la maison, et descendit de voiture sans même prendre le temps de couper le moteur. Jo resta immobile sur son siège pendant une seconde ou deux, les yeux levés vers cette forme dévorée par les flammes qui était ce matin encore sa maison, puis elle ouvrit sa portière et suivit Gary. Jordan se pencha en avant pour couper le moteur et récupérer les clefs de voiture, puis il descendit à son tour. Gary était en grande conversation avec un pompier, à qui il semblait tenter d’expliquer que cette maison qu’ils étaient en train d’essayer d’éteindre était la sienne. Alors que Jordan s’approchait d’eux, il entendit le pompier dire :

– Je suis désolé, monsieur, il n’y a plus rien à sauver là-dedans. Tout ce que vous pouvez faire, pour le moment, c’est attendre que nous ayons maîtrisé le feu.

Puis le pompier se détourna et se remit au travail, laissant Gary seul face au désastre. Jordan chercha Jo des yeux. Elle s’était assise sur le trottoir d’en face, et se tenait la tête entre les mains. Deux femmes se tenaient près d’elle et lui parlaient, mais elle ne semblait pas les écouter. Jordan alla rejoindre Gary, qui fixait toujours sa maison en flammes. Pendant une bonne dizaine de secondes, tous deux se tinrent immobiles l’un à côté de l’autre à regarder les pompiers faire leur travail, sans dire le moindre mot. Lorsque Jordan se rendit compte que la fumée âcre qui les enveloppait commençait à lui piquer la gorge, il posa une main sur l’épaule de son ami.

– On ferait mieux de reculer un peu, dit-il, rejoindre Jo… – Elle était censée être là, dit alors Gary d’un ton neutre. – Qui ça ?

– Jo. Je l’ai appelée à la dernière minute pour lui dire de nous rejoindre chez Coleman, mais elle était censée manger à la maison. C’est toujours ce qu’elle fait, d’habitude. Parfois je la rejoins, et parfois je reste au boulot, mais elle est toujours à la maison à cette heure de la journée. – Gary… ce n’est pas la peine de te torturer avec ça, tout le monde est sain et sauf, c’est le principal…

– Tu ne comprends pas, fit Gary de ce même ton étrangement calme, ce que je veux dire c’est qu’elle aurait dû être là. C’est ce que toute personne connaissant un peu nos habitudes penserait. Qu’elle serait là, et moi aussi peut-être.

Jordan détourna son regard de l’incendie pour le tourner vers son ami. Il avait soudain peur de comprendre où il voulait en venir. – Est-ce que tu es en train de dire que…

– Je ne dis rien. C’est eux, – il fit un signe de tête vers les pompiers qui s'affairaient autour de la maison – qui vont dire, eux seuls pourront déterminer avec certitude les causes de l’incendie. Mais… – Mais tu penses qu’il était volontaire, termina Jordan à sa place, tu penses que quelqu’un a mis le feu à ta maison, c’est ça ? Gary ne répondit pas. Son visage était fermé, il semblait plongé dans ses pensées.

– Et tu crois que celui qui a fait ça avait l’intention de piéger Jo à l’intérieur, continua Jordan, baissant la voix jusqu’à ce qu’elle ne soit presque plus qu’un murmure.

Gary ne répondait toujours pas. Jordan savait exactement à quoi il pensait.

– Qu’est-ce que ça voudrait dire, si c’était vrai ? demanda-t-il dans un souffle.

Enfin, Gary se tourna vers lui. Cette bonne vieille lueur de défi dansait de nouveau dans ses yeux, mais c’était juste un moyen pour lui de faire face à l’adversité, ça avait toujours été comme ça. Pour Gary, rendre les coups infligés était comme une seconde nature, un moyen de ne pas rester à terre. – Ça veut dire qu’il s’agit de nous tous, dit-il en fixant Jordan, pas seulement Olivia, pas seulement Chuck. Quelqu’un lui a pris sa femme, et aujourd’hui quelqu’un a essayé de me prendre la mienne. C’est nous tous, Jordan. On pensait que quelqu’un qui en voulait à Chuck avait pu mettre en place toute cette mascarade, mais ce n’est pas seulement Chuck, c’est nous. Toute la bande d’autrefois.

VI

Était-ce vraiment possible ? Alors que Gary était allé s’asseoir aux côtés de Jo pour la réconforter, Jordan retournait cette question dans sa tête. Oui, Gary et Chuck avaient été amis autrefois, et avaient faits les quatre-cent coups ensemble, mais avaient-ils pu énerver quelqu’un au point qu’il se venge en s’attaquant aussi violemment à eux ? Jordan avait beau y réfléchir, il ne lui semblait pas s’être fait d’ennemi mortel durant ces années qu’il avait partagées avec Gary et Chuck. Un seul homme aurait eu des raisons de les haïr tous les trois à ce point, mais il était mort depuis longtemps… Et d’ailleurs, pourquoi maintenant ? Pourquoi s’en prendre à eux après toutes ces années ? À moins qu’il ne s’agisse d’un événement ayant survenu plus tard, alors qu’ils étaient déjà adultes, ce qui expliquerait que Jordan ait été épargné jusqu’ici.

Il repensa à ce qu’on lui avait dit des meurtres d’Olivia et de sa mère. Il n’arrivait pas à se faire à l’idée que quelqu’un puisse leur en vouloir à ce point ; d’abord le meurtre d’Olivia, et puis – si Gary avait vu juste – la tentative de meurtre sur Jo, cela lui semblait tellement… diabolique. Il était à peu près certain de n’avoir jamais rencontré personne de ce genre de toute sa vie. Mais peut-être qu’il se trompait. À regarder la maison de Gary partir en fumée sous ses yeux, tout ce qu’il possédait réduis en décombres calcinés, il avait bien l’impression de se tromper. Maintenant que les flammes étaient plus ou moins maîtrisées, les pompiers avaient commencé à s’aventurer sur le sinistre pour éteindre ce qui restait à éteindre, remuant les débris calcinés de leurs pieds. Jordan se détourna de cette scène déprimante, et s’avança vers Gary. Celui-ci s’était relevé, et écoutait avec attention le récit d’une femme rousse qui, une cigarette entre ses doigts légèrement tremblants, parlait d’une voix fébrile. – … arrivée dans la rue à toute allure, je me souviens m’être dit : Dans une rue où des enfants passent souvent en rentrant de l’école, ce n’est vraiment pas prudent. Et puis j’ai entendu un bruit de verre qui casse, et j’ai cru qu’il y avait eu un accident. Alors je suis allée à la fenêtre de la cuisine, et j’ai vu les flammes qui sortaient de partout.

Gary hocha lentement la tête, l’air très concentré. Jo, elle, levait des yeux emplis de stupeur vers la femme rousse.

– Je suis vraiment désolée de ce qui vous est arrivé, continua celle-ci, je ne comprends pas comment une telle chose a pu se produire, tout est pourtant toujours si calme, ici.

– Merci, Natacha, dit Gary.

– Si vous avez besoin d’un endroit où vous installer en attendant de vous retourner, surtout, n’hésitez pas, dit la femme, j’ai une chambre de libre depuis que mon fils est parti pour ses études…

– Merci beaucoup, mais ça va aller.

Jordan vit les yeux de Gary se détacher de Natacha pour se porter derrière son épaule, vers sa maison. Il tourna la tête et vit l’un des pompiers s’extraire des débris pour s’avancer vers le trottoir, un objet déformé dans la main.

– Vous voulez bien m’excuser une minute ? dit Gary à sa voisine sans même la regarder, je dois…

Il ne termina pas sa phrase, se dirigeant déjà à grands pas vers le pompier. Jordan baissa les yeux vers Jo, vit qu’elle était entre de bonnes mains avec sa voisine rousse, et suivit Gary.

– Vous avez trouvé quelque chose ? demanda ce dernier en arrivant devant le pompier.

En guise de réponse, l’homme leva devant lui l’objet qu’il avait trouvé dans les décombres. C’était noirci et à moitié calciné, mais cela ressemblait à du verre.

– Savez-vous ce que c’est ? demanda le pompier. – Non.

– Eh bien, ça ressemble fortement à ce qu’on appelle communément un cocktail Molotov. Une bouteille à demie remplie d’essence, une mèche en tissu qu’on enflamme avant de balancer le tout, et tout part en flammes. Le pompier parlait d’un ton monocorde, mais ses yeux fixaient Gary avec attention. Ce dernier ne montra pas de réaction particulière en entendant la nouvelle ; une fois encore, il semblait s’être plongé dans une intense réflexion. Comme il ne semblait pas avoir l’intention de parler, Jordan décida de prendre les rênes.

– Est-ce que ça veut dire que cet incendie est d’origine criminelle ? demanda-t-il, il n’y a vraiment aucun doute ?

– Mes collègues ont trouvé deux autres débris de ce genre, expliqua le pompier, un au rez-de-chaussée, comme celui-là, et un autre à l’étage. Il y en a peut-être plus. Quelqu’un était bien décidé à faire brûler votre maison, Monsieur Baker.

Jordan se demanda un instant comment le pompier pouvait connaître le nom de Gary, puis il se souvint que son ami était l’adjoint du maire ; il était devenu une figure publique, en ville.

– Une idée de qui aurait bien pu vouloir vous faire ça ? Quelqu’un avec qui vous vous seriez embrouillé récemment, peut-être… – Aucune idée, dit Gary, qui secoua légèrement la tête d’un air absent. – Vous savez, si je vous demande, c’est parce que la police va bientôt être là, et qu’elle va vouloir vous poser des questions, elle aussi. – Oui, bien sûr, acquiesça Gary, et j’y répondrai sans problème. Mais pour le moment je suis… je suis crevé, et mon amie – il montra Jo du bras – est vraiment très éprouvée elle aussi, j’aimerais pouvoir l’écarter un peu de tout ça, qu’elle puisse respirer, vous comprenez ?

– Bien sûr. Aucun problème. De toute manière, je suis certain que la police saura où vous trouver si jamais elle veut vous parler. Gary remercia le pompier d’une fervente poignée de main. Un sourire de sympathie était apparu sur ses lèvres, mais Jordan soupçonnait cela de n'être qu’une façade, le genre de truc qu’on apprend très vite à faire lorsqu’on entre dans la politique. À l’intérieur, il retournait probablement encore dans sa tête les dernières informations qu’il avait reçues. Une fois le pompier parti, Gary se tourna vers Jordan, et son visage retrouva d’un coup ses airs sombres et graves.

– Il faut qu’on appelle Chuck, dit-il.

– Maintenant ?

– Dès que j’aurai parlé à Jo. Elle va vouloir savoir ce qu’il se passe, et je n’ai aucune idée de ce que je vais lui dire.

– Tu penses vraiment que ce qui est arrivé aujourd’hui et l’affaire de Chuck sont liés ?

– Est-ce que tu crois que ce pourrais n’être qu’une coïncidence ? – Non, mais… On avait déjà du mal à comprendre qui pourrait en vouloir assez à Chuck pour mettre en place tout ce qu’il lui est arrivé, et maintenant il faut trouver quelqu’un qui en voudrait non seulement à lui mais aussi à toi ?

– J’en sais rien, Jordan. Franchement, j’en sais vraiment rien. Mais une chose est certaine, je vais découvrir le fin mot de cette histoire. Quelqu’un a réduit ma maison en cendres et a bien failli faire pareil avec Jo, alors crois-moi, je vais trouver qui c’est.

La flamme brûlante de la colère ondoyait dans les yeux de Gary, qui semblait une fois encore résolu à en découdre. À nouveau, ils étaient réunis dans cette ville, et, à nouveau, des événements affreux se produisaient. Encore une fois, ils allaient devoir s’unir, et combattre. Jordan était décidé à aider son ami, la question ne se posait même pas pour lui. Il ferait ce que Gary attendait de lui, qu’il partage ses certitudes ou pas. – D’accord, acquiesça-t-il, on fait comme ça.

Gary se retourna et alla rejoindre Jo de l’autre côté de la rue. Jordan les vit parler tous les deux ; Jo écouta d’abord ce que Gary avait à lui dire, puis commença à répliquer quelque chose, l’air de ne pas être d’accord avec lui. Finalement, ce fut Gary qui eut le dernier mot et, l’air contrariée, Jo secoua la tête et croisa les bras, les yeux résolument baissés vers le sol. Lorsque Gary se pencha vers elle pour lui déposer un baiser sur la joue, cependant, elle le laissa faire.

– Elle va rester avec la voisine, dit Gary une fois qu’il eut rejoint Jordan, elle dit qu’elle préfère attendre l’arrivée de la police. – Elle n’avait pas l’air très contente, dit doucement Jordan en suivant Gary jusqu’à sa voiture.

– Oui, parce qu’elle ne comprend pas ce qu’il se passe et qu’elle voudrait que je lui donne des explications, mais que je n’en ai vraiment pas le temps pour l’instant. Et aussi parce qu’elle pense que je devrais rester dans le coin moi aussi, pour attendre la police.

– Peut-être qu’elle a raison sur ce point… tenta Jordan. – Peut-être, ou peut-être pas. Mais avant de te faire une opinion définitive, il faut d’abord que tu saches une chose : Depuis quatre ou cinq ans, on a un nouveau shérif à Milford, il s’appelle Jonas Marshall.

VII

Ils se rendirent directement à la mairie. Le téléphone portable de Gary sonna deux fois en chemin, mais chaque fois il filtra l’appel après avoir jeté un coup d’œil à l’écran.

– Rien d’important, dit-il laconiquement lorsque, au moment où le téléphone sonnait pour la deuxième fois, Jordan lui jeta un regard interrogateur.

Gary se gara sur le parking de la mairie et ils entrèrent à l’intérieur. Il emmena Jordan à l’étage, et ils débouchèrent dans un petit hall, où une secrétaire était assise à son bureau.

– Monsieur Baker, dit-elle en voyant Gary approcher, j’ai appris… – Pas maintenant, Sadie, dit Gary en passant devant elle. Il avança jusqu’à une porte en bois sombre – celle du milieu, sur les trois portes auxquelles ils faisaient face – et l’ouvrit. Avant d’entrer, il se tourna une nouvelle fois vers la secrétaire.

– Je ne veux être dérangé sous aucun prétexte, dit-il, je peux compter sur vous, Sadie ?

– Oui, bien sûr, fit la jeune femme, hochant la tête avec diligence. Gary entra dans la pièce, s’effaça pour laisser entrer Jordan, puis referma la porte derrière eux.

– Bon, fit-il en se dirigeant vers son bureau, passons ce coup de fil, maintenant, d’accord ?

Le bureau de Gary n’était pas très grand, mais il était confortable, avec ses tentures en bois, sa moquette sombre et la fenêtre sur le mur du fond qui apportait de la clarté à la pièce. Il y avait une bibliothèque contre le mur de gauche, un bureau tournant le dos à la fenêtre et deux fauteuils, en face, pour les éventuels visiteurs.

Tandis que Gary composait le numéro de la prison où était incarcéré Chuck, Jordan promena son regard sur les divers objets jonchant le bureau. Beaucoup de papiers, des crayons allant du stylo à bille bon marché au coûteux porte-plume, et quelques photographies. L’une d’elle représentait les parents de Gary, et devait dater d’au moins dix ans, compte tenu du fait qu’ils étaient tous les deux morts maintenant ; la mère de Gary peu avant que Jordan ne quitte Milford pour le lycée, et son père environ un an avant la mère de Jordan. Il se souvenait avoir hésité à se rendre à l’enterrement, lorsqu’il avait appris la nouvelle par sa mère, avant d’y renoncer finalement. Il avait prétexté le surmenage, à l’époque, mais la vérité était qu’il était effrayé à l’idée de se laisser engloutir par le passé. Il y avait aussi deux photos de Jo, une fois toute seule, habillée d’une robe d’été qui la rendait plus féminine que lorsque Jordan l'avait rencontrée, et une fois avec Gary, tous deux se tenant par la taille et visiblement débordants de bonheur. Ce type, s’il existe vraiment, s’en prend à ceux qu’on aime, pensa Jordan. Si jamais il le comptait comme l’une de ses cibles, il risquait d’avoir quelques ennuis à trouver par qui l’atteindre.

Après quelques instants, Gary finit par obtenir quelqu’un à l’autre bout du fil. Il fit savoir à son interlocuteur ce qu’il voulait, et dût attendre encore environ dix minutes avant qu’on le mette en ligne avec Chuck. Les deux amis restèrent silencieux pendant ces longues minutes d’attente. Même s’ils avaient voulu parler de ce qu’il se passait, ils auraient de toute façon eut trop de choses en tête pour savoir par où commencer. Finalement, Chuck finit par être mis en ligne avec eux.

– Je suis avec Jordan, dit Gary, je te mets sur haut-parleur. Il appuya sur un bouton, et posa le téléphone sur le bureau. – Salut, Jordan, fit la voix de Chuck.

Et voilà qu'ils étaient de nouveaux tous les trois, même si ce n’était que virtuellement. Les Trois Mousquetaires à nouveau réunis. – Salut, Chuck.

– Alors, vous deux réunis, est-ce que je dois en déduire que vous avez finalement prêté attention à ce que je vous ai dit ? Il avait une voix fatiguée, et comme vidée de ses émotions. Il était désespéré, et qu’attendre d’autre dans la voix d’un homme dans le couloir de la mort ?

– Plus ou moins, dit Gary, mais avant de se lancer là-dedans, il faut que tu saches un truc, Chuck. Ma maison vient de brûler. – Quoi ?

– Oui, et ce n’était pas un accident. Quelqu’un a mis le feu à ma maison, et si nous n’avions pas changé nos plans à la dernière minute, Jo et moi aurions probablement brûlé à l’intérieur.

Il y eut un moment de silence à l’autre bout du fil, Chuck semblait avoir le souffle coupé.

– Ça a forcément un rapport avec ce qui m’est arrivé, finit-il par dire. – C’est aussi ce que je pense. Tu disais que quelqu’un t’avait piégé, quelqu’un qui t’en voulait. Eh bien il semblerait qu’il n’en veuille pas qu’à toi.

– Si c’est vrai… fit Chuck d’un ton songeur, tu crois que ça pourrait remonter à notre enfance ? À si loin que ça ?

– C’est le seul moment où on aurait pu tous les deux froisser la même personne, non ?

– Probablement. Mais qui ? Si nous nous étions fait un ennemi mortel, si nous avions fait quelque chose qui aurait mené quelqu’un à nous en vouloir à ce point, nous nous en souviendrions, non ?

– J’en sais rien.

– Peut-être que c’est juste un taré, intervint Jordan. Un type qui, pour une raison ou une autre, a fait une fixation sur vous, peut-être qu’il est en plein délire et qu’il s’imagine des choses, qui sait ?

– Écoutez notre petit écrivain, fit Chuck, l’ombre d’un sourire dans la voix, ça tient debout.

– OK, fit Gary, qui s’était mis à tapoter pensivement sur le rebord de son bureau, alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ? – On prévient la police ? suggéra Jordan.

Mais Gary secoua tout de suite la tête, et Chuck semblait d’accord avec lui : – Ils ne croiront jamais à tout ça, surtout si vous en parlez aux flics de Milford. Ils ont déjà leurs certitudes sur ce qui est arrivé chez moi, et personne ne pourra les en faire douter.

– Alors quoi ? On se lance à la recherche du coupable nous-mêmes ? dit Jordan avec une pointe d’incrédulité.

– C’est une petite ville, dit Gary d'un ton songeur, on connaît presque tout le monde ici, ce ne devrait pas être si compliqué que ça de démasquer un tueur…

– Tu rigoles, là ? demanda Jordan, les tueurs ne se baladent pas dans la rue avec les mots « Taré psychopathe » écrits sur le front… – Il faut aussi faire gaffe à un truc, si on a raison, intervint Chuck. – À quoi ? demandèrent-t-ils en même temps.

– À Jordan.

Gary et Jordan échangèrent un regard.

– Comment ça ? finit par demander Jordan.

– Si le taré qui s’en est pris à moi et à Gary nous a connu à l'époque où on était gosses, alors il y a de fortes chances pour que tu sois une cible, toi aussi. En ce temps-là, on était toujours fourrés ensemble, tous les trois, je vois difficilement comment il pourrait en vouloir à deux d’entre nous sans en vouloir au troisième.

– Oui, il a raison, dit Gary, il va falloir que tu sois très prudent, dans les prochains jours, on ne sait jamais ce qui pourrait te tomber dessus. – Tu commences à regretter d’être revenu dans le coin, je parie ? fit Chuck d’un ton sombre.

Jordan réfléchit à ce que son vieil ami venait de dire, puis secoua la tête. – Non, dit-il, pas du tout.

Gary eut un sourire.

– Très bien, dit-il, alors si je comprends bien, c’est reparti pour un tour, n’est-ce pas ? Tous les trois contre le reste du monde, ce qui risque de devenir exactement la vérité lorsque cette ville s’apercevra de ce que nous faisons.

– Je vous fais confiance, dit Chuck, d’abord pour faire éclater la vérité, mais surtout pour ne pas vous faire avoir, comme moi. Gary se pencha en avant sur le bureau pour se rapprocher du téléphone. La flamme du combattant brûlait plus que jamais dans ses yeux.

– Tu peux surtout nous faire confiance pour une chose, Chuck : Te faire sortir de ce trou et y mettre le vrai coupable à la place.

VIII

Elle marchait le long des maisons, son sac à provisions à la main. Le soleil réchauffait agréablement ses épaules nues. Soudain, elle comprit quelle était cette nouvelle émotion qui venait envelopper son cœur et alléger ses pas : Elle se sentait sereine. Pour la première fois depuis des années, depuis des siècles, elle se sentait juste bien. Elle savait d’où venait cette quiétude, elle avait travaillé activement à la retrouver, mais elle ne s’était simplement pas attendue à un tel bien-être. Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas sentie heureuse qu’elle avait dû oublier ce que cela signifiait. Mais elle avait vu les flammes s’élever dans le ciel, comme tout le monde en ville, et cette fumée noire comme la nuit avait été comme autant de ses démons la quittant pour s’envoler vers le ciel.

Arrivée à sa destination, elle traversa la rue et poussa la porte du petit magasin d’antiquités. Une clochette discrète tinta alors qu’elle laissait la porte se refermer derrière elle et se retrouvait dans la demi-pénombre du magasin. C’était une petite boutique, encombrée de meubles et d’objets éclectiques ; à peine entrée, elle pouvait déjà sentir cette diffuse odeur de poussière qu’elle en était venue à trouver si réconfortante. Elle s’avança avec précaution vers le comptoir situé au fond du magasin, prenant garde à ne rien bousculer avec son sac. Il n’y avait personne en vue, à l’accueil, mais elle savait qu’il n’était pas bien loin, il ne l’était jamais. Il lui suffirait de se tenir face à ce comptoir et, moins de cinq secondes plus tard, il émergerait de derrière ce rideau sur la droite, et il la rejoindrait.

En souriant, toujours.

À peine avait-elle posé une main sur le comptoir que sa prédiction se réalisa. L’homme qui s’était présenté à elle sous le nom d’Eldred apparut de derrière le rideau et, sourire aux lèvres, il s’avança face à elle. – Comment allez-vous, aujourd’hui, Mademoiselle Vance ? demanda-t-il de sa voix onctueuse.

– Je vous en prie, combien de fois devrai-je vous dire de m’appeler Alice ? Le sourire de l’antiquaire s’élargit.

– Pardonnez-moi, Alice, dit-il avec un léger hochement de tête. Il était toujours si poli, si respectueux, à croire qu’il avait été élevé dans un autre temps, à une époque où les enfants n’étaient pas éduqués qu’à moitié et où les hommes étaient tous des gentlemen.

– J’ai vu le feu, dit-elle.

– Qu’en avez-vous pensé ? demanda l’homme sans se départir de son sourire aimable.

– Ça m’a fait du bien, dit Alice sans hésiter, ça m’a comme… exorcisée. Eldred hocha la tête d’un air compréhensif. Il comprenait toujours tout, il comprenait sans même que l’on ait besoin de s’expliquer. – Dois-je en conclure que vous êtes satisfaite ? demanda-t-il. Le sourire d’Alice s’effaça aussitôt, remplacé par une expression alarmée. – Oh, non ! dit-elle en secouant vigoureusement la tête, non, loin de là ! Je commence tout juste à me sentir mieux, mais tout cela est loin d’être suffisant. Ils doivent payer. Ils doivent souffrir autant que moi j’ai souffert. – Ce qui veut dire que nous sommes encore loin du compte, termina calmement l’homme.

Elle eut un sourire, ravie de constater que, comme toujours, il voyait parfaitement où elle voulait en venir.

– Oui, dit-elle, oui, c’est tout à fait ça.

Eldred posa ses coudes sur le comptoir et se pencha vers Alice, ses yeux en amandes – ses yeux de chat – fixés sur elle. Elle se sentait toujours plus apaisée, lorsqu’il la regardait comme ça. Un peu plus légère ; un peu étourdie, aussi.

– Dans ce cas, fit l’homme à mi-voix, nous nous devons de continuer. – Oui, souffla-t-elle.

– Savez-vous ce que nous devons faire, maintenant, Alice ? – Non, dit-elle sur le même ton, même si elle savait ce qu’elle avait envie qu’ils fassent maintenant.

– Nous devons nous occuper du troisième, fit l’homme, et un léger sourire retroussa ses lèvres, dévoilant des dents d’une blancheur éclatante, nous devons nous occuper de Jordan James.

Alice Vance eut un large sourire, parce que, encore une fois, c’était comme si l’antiquaire avait lu dans ses pensées.

OceanofPDF.com