Une dette à payer
Chapitre 18
I
Aidé par ses talents pour la conduite à grande vitesse, Gary arriva devant l’immeuble où il avait grandi à peine cinq minutes après avoir quitté ses amis. L’endroit n’avait pas beaucoup changé, en dix ans. Il avait toujours le même aspect décrépi, et le même genre de personnes gravitait autour. Le genre pauvre, et affairé. Le genre qui passait son temps à travailler pour nourrir sa famille, au point d’en oublier ce que c’était que de vivre. Gary avait connu ce genre de vie, il avait vu son père continuer à se tuer au travail même après que le médecin lui eut conseillé de ralentir un peu, parce qu’il avait le cœur fragile et qu’il n’était plus tout jeune. La mère de Gary était morte quand il avait seize ans, et son père quand il en avait vingt-deux. On ne vivait pas vieux, lorsqu’on habitait dans l’immeuble. Tout en descendant de voiture, Gary se demanda vaguement si ce bâtiment avait eu un nom, un jour. Du plus loin qu’il se souvienne, tout le monde à Milford l’avait toujours appelé « l’immeuble », tout simplement parce que c’était le seul de toute la ville. Il n’était probablement pas assez important non plus pour que quelqu’un lui donne un nom. Gary remonta l’allée jusqu’à l’entrée, puis monta les marches tout en regardant autour de lui. Où devait-il chercher, au juste ? Jo, à supposer qu’elle soit là, devait-elle se trouver dans le hall de l’immeuble, ou bien à l’un des étages ?
Il poussa la porte et se retrouva dans la fraîcheur de l’entrée. La pénombre, comparée à la lueur éclatante du jour, l’aveugla un instant, et il dût cligner des yeux plusieurs fois pour réussir à y voir quelque chose. Une fois sa vue revenue, il commença à scruter chaque recoin du regard, à la recherche de Jo. Une femme sortait de la remise, faisant rouler un vélo à côté d’elle. Un vieil homme muni d’une canne descendait les escaliers avec précaution. Alors qu’il passait près de Gary, ce dernier s’aperçut qu’il n’était pas si vieux que ça, juste malade, probablement.
Gary tourna sur lui-même et porta une main à son front, sentant le désespoir le gagner. Elle n’était pas là. Du calme, si elle n’est pas là, elle doit être à l’un des deux autres endroits. Mais si elle n’y était pas non plus ? Le premier qui trouvait Jo était censé appeler les autres, hors personne ne l’avait encore appelé. Ils ne sont pas encore arrivés. Ils sont à pied. Gary prit une grande inspiration, tentant de ne pas céder à la panique. Il ne voulait pas imaginer ce qu’il ferait si jamais il ne retrouvait pas Jo vivante. Il ne pouvait s’imaginer avoir à nouveau du sang sur les mains ; parce que ce serait sa faute, évidemment, à nouveau, ce serait sa faute. Il se tourna vers la porte, puis vers les escaliers menant à l’étage, hésitant. Devait-il aller rejoindre ses amis, de manière à vérifier les deux autres endroits plus vite, ou bien fallait-il qu’il monte dans les étages pour s’assurer que Jo ne s’y trouvait pas ? Alors qu’il évaluait ces deux possibilités, pesant le pour et le contre, la porte d’entrée claqua dans son dos, et une voix s’éleva, résonnant dans le hall maintenant désert. – Te voilà, Baker.
Gary se retourna, surpris. C’était Jonas Marshall. Que diable venait-il faire ici ?
– C’est assez ironique, tu ne trouves pas ? fit Jonas en commençant à s’avancer vers lui, qu’on se retrouve ici, après toutes ces années… Jonas écarta les bras, englobant tout l’immeuble de son geste. Gary remarqua qu’il souriait, mais de manière étrange. Il y avait quelque chose de féroce sur ses traits, de presque dément.
– Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Gary.
– Tu sais, continua Jonas comme s’il ne l’avait pas entendu, quand j’y repense… Je crois que j’aurais mieux fait de te finir une bonne fois pour toutes, ce jour-là. Si je t’avais écrabouillé comme le sale rat que tu étais, à l’époque, rien de tout cela ne serait arrivé.
– Rien de tout quoi ?
Gary ne comprenait rien à ce que disait Jonas, mais il avait un très mauvais pressentiment. Il devait partir d’ici, il fallait qu’il retrouve Jo, il n’avait pas le temps de jouer aux petits jeux de Jonas, quels qu’ils soient. Arrivé à deux pas de lui, Jonas s’immobilisa. Pendant une seconde Gary repensa à la mise en garde de Jordan. C’est peut-être un piège. C’est alors que Jonas porta la main à sa hanche et sortit le revolver qui y était accroché. Pour le pointer sur lui.
– Tu vas me suivre gentiment, expliqua Jonas avec un rictus. – Jonas, mais qu’est-ce qui te prend ? demanda Gary. Il avait parlé un peu plus fort que nécessaire, dans l’espoir d’être entendu par quelqu’un, mais il n’y avait personne en vue. Le sourire carnassier de Jonas s’élargit. Gary se demanda s’il n’était pas tout simplement devenu fou.
– T’es en état d’arrestation, connard, lâcha Jonas.
II
Jo n’était pas chez Coleman. Jordan alla au bar demander si personne ne l’avait vue dans les parages, mais il se faisait peu d’illusions. Il songea à repartir aussitôt pour rejoindre Gary ou Erik, mais les élancements dans ses côtes le convainquirent d’attendre quelques minutes de plus. Adossé au bar, il sortit son téléphone portable et composa le numéro de Gary. Personne ne répondit. Jordan promena un regard distant sur la salle de restaurant devant lui. Pourquoi Gary ne répondait-il pas ? Il aurait dû se jeter sur le téléphone, espérant que l’un d’eux avait retrouvé Jo. Jordan rangea son téléphone dans sa poche puis se dirigea à grands pas vers la sortie, et sa voiture. Il aurait bien le temps de se reposer plus tard.
III
Lorsqu’Erik arriva au Chapeau Melon, il fut accueilli par un Tim relativement fébrile.
– Où t’étais, merde ? demanda Tim alors qu’Erik passait derrière le comptoir, ça fait presque une heure que je suis obligé de jongler entre le bar et la cuisine !
– N’exagère pas, Tim, répliqua Erik en le contournant pour ouvrir la porte de la cuisine, à cette heure personne ne veut jamais rien manger de plus compliqué qu’une gaufre à la chantilly.
– Mais…
Sans prêter attention à Tim, Erik entra dans la cuisine et se dirigea vers la chambre froide. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir que Jo n’était nulle part dans la petite salle de restaurant, et elle n’était pas dans la cuisine non plus. Il espérait de tout cœur ne pas la trouver dans la chambre froide, mais il était bien placé pour savoir que c’était tout à fait possible. – Je peux savoir ce que tu fais ? demanda Tim derrière lui. Erik ouvrit la lourde porte de la chambre froide et fit un pas à l’intérieur, scrutant chaque recoin du regard. Non, elle n’était pas là non plus. Erik poussa un soupir et referma la porte.
– T’as perdu quelque chose ? demanda Tim, mi-amusé, mi-étonné.
– Si tu allais plutôt t’occuper des clients, Tim ? rétorqua Erik en le contournant une nouvelle fois pour sortir de la cuisine. Il avait l’intention d’aller fouiller les toilettes, au cas où, mais, alors qu’il contournait le comptoir, il se retrouva face à face avec l’ex-shérif Tanner. – Est-ce que tout va bien, Erik ? demanda ce dernier. Erik hésita, cherchant quoi répondre. Le visage de Bryce Tanner exprimait une inquiétude sincère, et Erik se refusait à l’envoyer simplement sur les roses.
– Vous inquiétez pas, Shérif, finit-il par répondre, j’ai la situation en main. Cela lui sembla être une réponse particulièrement pitoyable, et à en juger par l’expression du visage de Tanner, il pensait la même chose. – Je ne suis plus Shérif, répliqua-t-il d’un ton exaspéré.
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