Une dette à payer
Chapitre 7
I
Erik Pacey n’avait jamais été dans leur classe, ayant un an de moins qu’eux. Ils l’avaient connu durant ce fameux été où tout était allé de travers. Très brièvement, et assez tragiquement, il avait même fait partie de leur bande.
Encore une fois, ce fut par l’intermédiaire des jumeaux Marshall qu’Erik et les trois garçons se rencontrèrent. Ils craignaient des représailles des jumeaux, et ils avaient raison, car pendant que tous trois se réunissaient dans la décharge pour planifier leur défense, Jonas et Lee préparaient leur vengeance. Malheureusement pour eux, ils ne disposaient pas de planque secrète aussi bien cachée que celle de leurs ennemis, et c’est ainsi qu’un jour, alors qu’ils se trouvaient au bas de l’immeuble où vivait Gary, les trois amis furent interpellés par un garçon blond, qui faisait deux têtes de moins qu’eux et qui, au premier abord, ne semblait pas avoir plus de huit ou neuf ans.
– Hé ! Les gars ! Gary ! s’écria-t-il derrière eux alors qu’ils descendaient la rue.
Ils s’immobilisèrent et se retournèrent, pour voir le garçon qui leur courait après se cogner dans une femme portant un sac à provision. – Tu ne peux pas faire attention, non ! le réprimanda la femme d’un ton sec. – Pardon, Madame, fit le garçon sans même la regarder. Il continua sa route jusqu’à se retrouver face au trio, qui l’observa avec surprise.
– Qui es-tu ? demanda Chuck.
Il n’y avait aucune agressivité dans sa voix, juste une sincère curiosité. – Je suis… je m’appelle Erik, dit le garçon, il faut que je vous prévienne de quelque chose.
– Erik ? répéta Gary, Erik Pacey ? Tu habites dans mon immeuble, non ? Mon père connaît ton père.
– Oui, je sais. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai su de qui ils parlaient quand j’ai entendu…
Erik s’interrompit en s’apercevant qu’il avait été un peu trop vite en besogne et que les trois garçons devant lui ne comprenaient rien de ce qu’il disait.
– Je voulais vous prévenir, répéta-t-il, que vous êtes en danger. Les trois amis se regardèrent, et un sourire se dessina sur le visage de Chuck. Jordan l’imita. Lui aussi trouvait cette formulation un peu trop grandiloquente pour être prise au sérieux. Seul Gary conserva un visage impassible.
– Pourquoi ? demanda-t-il à Erik.
Erik regarda à droite et à gauche, et Jordan se dit qu’il devait regarder trop de films d’espionnage, parce qu’il se comportait exactement comme un agent secret qui s’apprêtait à révéler des informations ultra-confidentielles. – C’est les jumeaux Marshall, dit-il à voix basse, je les ai entendu parler. Gary regarda tour à tour ses deux amis, qui avaient retrouvé leur sérieux d’un coup. Concernant les Marshall, ils auraient tout aussi bien pu être réellement dans un film. Les informations que possédait le garçon face à eux étaient soudain devenues inestimables.
– Viens avec nous, dit Gary, on va parler dans un endroit plus calme, d’accord ?
Erik hocha frénétiquement la tête, et suivit les trois amis alors qu’ils quittaient l’espace un peu trop exposé devant l’immeuble pour se diriger vers un terrain vague un peu plus loin. Ils firent quelques pas dans les herbes hautes, puis s’arrêtèrent et se tournèrent vers Erik. – Alors ? demanda Gary, qu’est-ce que tu les as entendu dire, les Marshall ? Erik levait vers eux des yeux impressionnés. À ce moment, Jordan s’était vraiment senti comme appartenant à une sorte de mafia de l’ombre, en guerre secrète contre un autre groupe de criminels ; il s’était senti comme quelqu’un d’important, qui parcourait les rues de cette ville avec un secret bien gardé ; celui d’être une cible permanente. – Ils sont toujours du côté du terrain de basket, vous savez, commença Erik, et l’autre jour j’y étais aussi, avec mon grand frère. Il est obligé de m’emmener avec lui parce que ma mère veut qu’il me surveille, alors il me traîne là-bas et ensuite il me laisse assis tout seul sur un banc pendant qu’il est avec ses copains…
– Si tu allais à l’essentiel, Erik ? le coupa Gary. – J’y viens, fit Erik.
Cette façon de rembarrer Gary, fermement mais sans en faire toute une histoire non plus, sans même se rendre compte qu’il l’avait fait, en fait, fit tout de suite comprendre à Jordan que ce garçon avait des tripes. N’importe quel gosse qui se retrouvait seul face à trois garçons plus grands et plus vieux que lui ressentirait un certain malaise, si ce n’est une certaine peur, même en sachant qu’il n’avait absolument rien à craindre. Et pourtant Erik se tenait là, face à eux, il avait déjà en tête l’histoire qu’il voulait leur raconter, avec début, milieu et fin, et il était bien déterminé à aller jusqu’au bout sans se laisser impressionner.
– Je m’ennuie toujours quand je suis là-bas, continua Erik, ils sont tous plus vieux que moi et tout le monde m’ignore. C’est d’ailleurs pour ça que personne ne l’a remarqué lorsque j’ai fait le tour du terrain de basket et que je suis allé derrière le vieux mur, vous savez ? Celui qui est plein de graffitis. J’avais entendu dire que quelqu’un faisait pousser du cannabis derrière ce mur alors je me suis dit que j’allais vérifier… – Tout le monde ici a entendu dire qu’il y a du cannabis qui pousse derrière ce mur, fit remarquer Chuck avec un sourire.
– Ouais, complètement débile, je sais, mais bon, je m’ennuyais, alors… – Alors t’es allé vérifier ?
– Non, en fait je suis pas allé derrière le mur, finalement, parce qu’au moment où j’arrivais tout près, j’ai entendu des voix. Je me suis arrêté. Au début, j’avais pas l’intention d’écouter, mais j’ai entendu ton nom de famille, Gary, et comme j’ai déjà entendu mon père parler du tien, ça m’a intrigué. Alors je suis resté à écouter, et j’ai fini par reconnaître la voix des jumeaux Marshall. C’était pas bien difficile, ils sont les seuls dans toute la ville à avoir ce ton méprisant dans la voix…
Les trois garçons éprouvèrent un regain de sympathie pour Erik lorsqu’ils sentirent le peu de bien qu’il pensait des Marshall. Chuck émit même un rire sec qui arracha un bref sourire à Erik.
– Bref, j’ai écouté, et ils parlaient de vous. De vous trois. – Qu’est-ce qu’ils disaient ?
– Ils ont l’intention de s’en prendre à vous. Mais pas en même temps. Ils vont t’attendre devant l’immeuble ce soir, pour t’attraper quand tu rentreras chez toi, et demain matin ils vont attendre Chuck devant l’épicerie pour l’avoir quand il sortira de chez lui, et demain soir… Il se tourna vers Jordan sans terminer sa phrase. Il n’en avait pas besoin, les trois garçons avaient très bien compris le message. Un moment de silence passa entre eux, puis, d’un seul mouvement, Chuck et Jordan tournèrent la tête vers Gary.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Jordan.
– Qu’est-ce qu’ils s’imaginent ? marmonna Gary en fronçant les sourcils.
Il avait baissé les yeux et réfléchissait intensément à la situation. – Ce soir, dit Chuck, tu peux pas rentrer chez toi tout seul, ils seront là pour t’attendre.
– Non, dit Gary en secouant lentement la tête, pas tout seul non. Lorsqu’il releva finalement les yeux, ils purent voir que le combattant était de retour. Celui qui ne demandait qu’à être provoqué. Un demi-sourire se dessina sur ses lèvres.
– C’est nous qui allons les attendre. Tous les trois. Les trois garçons se regardèrent.
– T’es sûr que c’est prudent ? demanda Chuck. – Ils s’attendront à ce que je sois tout seul, répondit Gary, dont l’enthousiasme grandissait à vue d’œil, l’effet de surprise, c’est tout ce qui compte les gars.
– Mais comment on saura à quelle heure ils vont arriver ? fit Jordan, comment on pourra être prêts si on ne sait pas quand ils vont débarquer… Gary sembla un instant pris de court par la remarque de Jordan, et, à la surprise de tous, ce fut Erik qui répondit à sa place. – Je pourrais peut-être les surveiller pour vous, dit-il. Ils tournèrent tous trois les yeux vers lui.
– Je pourrais aller au terrain de basket cet après-midi. Personne ne fera attention à moi, ils sont habitués à ce que je sois là-bas. Et je suis certain que les jumeaux y seront, eux aussi. Je les surveillerai, et si on pouvait trouver un moyen pour communiquer à distance, je pourrais vous prévenir quand ils se mettront en route, je peux même les suivre et vous dire quand ils arrivent…
Les trois amis se regardèrent avec étonnement. Jordan, lui, était franchement impressionné. Ce gamin n’était pas plus haut que trois pommes, mais il avait du cran, c’était certain.
– C’est un bon plan, fit Gary avec un hochement de tête appréciateur, le seul problème, c’est pour rester en contact à distance. – J’ai ces vieux talkies-walkies chez moi, intervint Chuck, je les ai eu à Noël, il y a des lustres, et j’ai toujours cru qu’ils ne me serviraient jamais à rien. Peut-être que si, finalement.
– Des talkies-walkies ? répéta Jordan.
Il s’imaginait déjà sur un champ de bataille, à communiquer avec ses collègues soldats dans des conditions où tout était une question de vie ou de mort.
– Ça peut le faire, s’ils fonctionnent correctement, dit Gary, et s’ils ne sont pas rose-fuchsia ou un truc du genre.
– Non répliqua Chuck avec un sourire, ils sont noirs. Et ils marchaient bien, la dernière fois que j’ai vérifié.
– Alors on fait comme ça ? demanda Erik.
Il semblait assez excité par toute cette histoire, et il y avait une petite lueur dans ses yeux qui n’était pas sans rappeler celle qu’arborait souvent Gary. – On fait comme ça, acquiesça ce dernier, mais avant, je peux savoir pourquoi tu t’impliques là-dedans ? C’est pas ton problème, après tout, et si jamais les Marshall se rendent compte que t’as participé à ça, ils risquent de t’ajouter sur leur liste des personnes à abattre.
– Je m’en fiche, répondit aussitôt Erik, j’aime pas les Marshall. Vous savez que c’est de leur faute si mon père s’est fait virer du resto où il travaillait ? Ils ont fait toute une histoire à-propos d’une omelette soi-disant pas assez cuite, et mon père est certain qu’ils ont fait pression sur son patron pour qu’il le vire. Maintenant, il est au chômage et doit faire le serveur dans des bars pourris à des kilomètres d'ici, tout ça à cause d’eux. Gary regarda Erik avec un intérêt non dissimulé, puis il sourit.
– Je vois. Dans ce cas, bienvenue à bord, Erik. On est ravi de l’aide que tu nous apportes, pas vrai les gars ?
– Oh que oui !
– Bienvenue, Erik ! lança Chuck en présentant sa paume au garçon. Ce dernier tendit la main et frappa celle de Chuck. Ils éclatèrent tous trois de rire, à la fois surexcités et anxieux à l’idée du plan qu’ils venaient d’ébaucher. Ce fut le début d’une nouvelle amitié. Qui ne durerait pas longtemps.
II
Une fois que Chuck fut allé chercher ses talkies-walkies, les quatre garçons se séparèrent. Erik se rendit au terrain de basket, le talkie-walkie qui lui avait été assigné soigneusement dissimulé dans la poche de son sweater. Gary, lui, retourna dans son appartement pour récupérer leurs « armes », selon ses propres mots. Chuck et Jordan ne savaient pas ce qu’il entendait par là, et ne se posaient pas vraiment la question. Ils feraient ce que Gary prévoirait, de toute manière.
Lorsque leur ami redescendit dans le parking situé au bas de l’immeuble, il portait un sac à dos visiblement plein à craquer. Il s’immobilisa devant ses deux amis et laissa tomber le sac à leurs pieds, avant de se baisser pour en vider le contenu.
– J’ai pris tout ce qui m’a paru convenir, dit-il, si on avait eu plus de temps on aurait pu combiner ce que j’avais avec ce que vous avez, ou même utiliser des trucs de la décharge, mais je crois qu’il vaut mieux se séparer le moins possible aujourd’hui, au cas où les Marshall auraient changé leurs plans.
– Je suis d’accord, renchérit Chuck.
Lui et Jordan s’agenouillèrent à leur tour devant le sac pour voir ce que Gary avait apporté. Hormis les éternels pots de peinture, il y avait un vieux pistolet à eau, un sachet de ballons gonflables et deux lance-pierres qui semblaient avoir été fabriqués main.
– Mon père me l’a donné il y a un ou deux ans, expliqua Gary en prenant l’un des lance-pierre dans les mains, il était à lui quand il était jeune, et il a dit que ce serait son héritage, ou un truc comme ça. Il m’a fait promettre de ne pas m’en servir contre des gens, mais bon… ajouta-t-il en haussant les épaules.
– Et le deuxième ? demanda Jordan en prenant l’autre lance-pierre dans les mains.
– Je l’ai fabriqué un jour où je ne savais pas quoi faire, sur le modèle de celui de mon père.
– Pas mal, dit Chuck.
– Mais qu’est-ce qu’on va lancer avec ça ? Des pierres ? – Non, répliqua Gary avec un sourire, bien mieux que ça. Et pour toute explication, il leva le sachet rempli de ballons à gonfler multicolores devant leurs yeux.
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