Une ombre au tableau
10 Angus
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Angus
Angus avait dormi au manoir dès la fin de la première semaine. La chambre qu’il avait choisie était la mieux isolée de la maison, et c’était l’une de celles dans laquelle il restait quelques meubles. Avec un grand lit à baldaquin en bois de rose, un miroir sur pied et une commode qui avait vécu des jours plus heureux, elle était aussi la plus chaleureuse. Il avait rafistolé ce qui devait l’être, et bon an mal an, ses nuits s’étaient plutôt bien déroulées. Depuis, ils avaient fait des travaux, Sasha avait acheté du linge de maison dont plusieurs paires de draps, et les anciens meubles avaient retrouvé leur place dans la chambre remise à neuf. Il donnait un charme suranné à cette pièce dont Angus s’était entiché.
Vendredi soir dernier, il avait fait les quelques dizaines de kilomètres qui le séparaient de son petit appartement pour prendre quelques affaires supplémentaires. La mélancolie l’avait envahi le temps qu’il réunisse les impedimenta dont il avait besoin, avant de fuir l’endroit aussi vite que possible. Retrouver le large manoir lui avait paru comme un souffle d’air frais après l’étroitesse de son domicile habituel. Il ne s’était pas attendu à être si choqué par la différence entre leurs logements, mais en était venu à s’interroger sur l’après-chantier.
Il espérait que Sasha resterait sur place pour toute la durée des travaux, ce qui n’était pas certain vu qu’il lui faudrait sans doute repartir travailler bientôt. Il ne semblait pas manquer d’argent ; que ce soit grâce à son métier ou à sa famille, Angus n’en était pas très sûr. Il avait mentionné une famille aisée lorsqu’il avait parlé de son enfance, mais il ignorait ce qu’il en était désormais. Après tout, cela ne le regardait nullement. Angus était heureux que les rénovations envisagées se déroulent comme prévu. Bien que certaines réparations requièrent les services de spécialistes, Angus n’était pas inquiet ; Sasha ne regarderait pas à la dépense pour voir cette maison sous son meilleur jour.
La demeure semblait apaisée depuis quelque temps, et hormis l’incident du tableau, où Angus avait pu apercevoir pour la première fois le fantôme qui hantait les lieux, rien d’autre n’était venu troubler son calme. Il n’y avait pas eu d’inondation inexpliquée ou de retard dû à des problèmes qui dépassaient l’entendement. De temps à autre, il entendait le prénom Jonathan soufflé à son oreille, et rien que d’y penser, il en avait des frissons. Il savait désormais que c’était ainsi que se nommait l’esprit, mais celui-ci ne s’était pas manifesté de nouveau. Sachant ajouter deux et deux, il avait bien compris que l’homme représenté sur le tableau et le fantôme ne formaient qu’une seule et même entité, bien qu’il ignorât encore la raison de sa présence en ces lieux. Angus se disait que s’il avait besoin de lui parler, il le ferait sans aucun doute. Cependant, le contact entre les deux mondes ne devait pas être si évident que cela, sinon tous les esprits sur terre se montreraient aux vivants à tout instant. Il haussa les épaules pour lui-même, ne comprenant pas exactement le fonctionnement de ces choses-là. Pour le moment, il avait plus important à penser.
La veille au soir, Sasha avait proposé de faire une balade dans les environs, afin de se changer les idées. Angus avait sauté sur l’occasion, ravi d’avoir l’opportunité de passer plus de temps avec Sasha. Ce dernier se révélait être un homme fascinant, une fois qu’on avait réussi à percer son épaisse carapace. On ne pouvait pas dire de lui que c’était quelqu’un de facile à aborder, loin de là. Et pourtant, à chaque nouvelle conversation, Angus réussissait à en apprendre un peu plus sur sa personnalité hors du commun. Et il devait bien s’avouer qu’il était à deux doigts de succomber. Par moment, la tension sexuelle entre eux était éreintante ; pourtant, Sasha ne faisait pas le premier pas – au contraire. Angus était hanté par le regard effrayé qu’il avait capté chez Sasha avant que celui-ci ne s’enfuie dans la cuisine, lorsqu’ils avaient failli… faire quoi, au juste ?s’interrogea Angus. Se toucher ? S’embrasser ? Baiser comme des bêtes, debout, appuyés contre le mur ? Il éclata de rire tout seul. Comme si cela pouvait arriver. Il fit la grimace. Non qu’il ne croyait pas Sasha capable d’une telle passion, mais c’était lui que l’idée gênait. Lorsqu’il imaginait ce qu’une nuit avec Sasha pourrait être, il visualisait une soirée aux chandelles, la douceur d’une étreinte, le goût sucré de sa peau, pas une nuit de sexe débridé. Mais après tout, personne ne savait ce que cachait l’eau qui dort. Peut-être Sasha était-il un volcan endormi qui ne demandait qu’à être réveillé, éduqué à la sensualité.
Ne souhaitant pas être en retard, Angus se secoua. Ce n’était pas en traînant qu’il allait être prêt à temps pour son rendez-vous. Si l’on pouvait parler de rendez-vous pour une balade dans la nature un dimanche matin. Cela lui avait fait du bien de dormir aussi profondément cette nuit, et il se réjouissait à la perspective de marcher le nez au vent, dans l’air encore frais de ce mois de mars.
C’était dans des moments comme ceux-ci qu’il se réjouissait de sa décision de changer de vie. S’il avait été chez lui, il aurait été enfermé dans son petit appartement, aurait tourné en rond avant de finir par sortir dans Glasgow, errant d’un lieu à l’autre sans but réel. Il n’avait pas vraiment de hobby, et à part traîner dans un bar comme il en avait pris l’habitude, ses perspectives pour un dimanche étaient quasi nulles. Et aujourd’hui, il avait la possibilité de passer une très belle journée, sous le ciel gris perle des Trossachs, aux côtés d’un homme qui pourrait devenir plus qu’un client. Il soupira avec un petit sourire rêveur.
Le souvenir de la nuit dernière le fit rougir un peu, mais dans la solitude de sa chambre, il n’avait pu retenir son esprit coquin. Il avait réinventé la scène qui se jouait dans sa mémoire pour la rendre plus excitante. Assis sur le lit en train de finir de s’habiller, il y repensa avec un amusement teinté de désir. Il se rallongea, laissant sa main frôler son entrejambes, appuyant un peu, là où cela faisait tant de bien, puis ferma les yeux. Il revécut son fantasme encore une fois.
Sasha se pencha vers lui avec hésitation, le désir et une certaine anxiété se mêlant dans son beau regard brun. Angus porta sa main à son visage, attentif à sa réaction. Sasha se mordilla les lèvres, et Angus sut qu’il devait faire le premier pas. Il se pencha vers Sasha et cueillit délicatement ses lèvres. La chaleur se répandit dans son corps, réveillant toutes ses cellules d’un seul coup, comme s’il était resté endormi pendant des siècles, attendant que Sasha vienne le réveiller. Celui-ci se tourna face à lui et l’entoura timidement de ses bras. Alors qu’il dégustait sa bouche avec tendresse, ce furent les mains de Sasha qui vinrent le titiller sous la ceinture. En quelques secondes, il ne fut bientôt qu’un amas incandescent de désir et de luxure. Ils se caressaient avec fougue, enlevant leurs vêtements à la vitesse de l’éclair. Lorsqu’enfin ils furent nus, ils ne perdirent pas de temps à s’observer, choisissant de prendre les choses en main rapidement. Angus pressait le corps fin de Sasha contre lui, alors que Sasha semblait lire les aplats de ses muscles du bout des doigts, comme un aveugle déchiffrerait la volupté en braille.
Angus fit de son mieux pour ne pas se caresser alors que ces images lui revenaient en mémoire. Il modifia légèrement son fantasme pour l’adapter à l’idée qui lui était venue plus tôt.
Sasha lui fit comprendre ce qu’il voulait en se tournant face au mur, et en lui jetant un petit regard par-dessus son épaule, se mordillant la lèvre d’un air presque hésitant. Angus gémit son approbation, et lui plaqua les mains contre le mur, se collant à lui, utilisant son corps comme une armure pour le protéger. De quoi, il l’ignorait. Mais autant il avait envie de lui, autant il se tuerait lui-même plutôt que de le blesser. Il caressa lentement les courbes de Sasha, s’arrêtant sur ses fesses pour en apprécier le rebondi. Il gémit en s’agenouillant et enfonça ses dents dans la chair tendre, mordant légèrement mais suffisamment pour laisser sa marque. Il écarta les deux globes parfaits et taquina de la langue l’entrée de celui qui allait devenir son amant. Il n’y avait caresse plus intime que celle-ci, et si ce n’était pas quelque chose qu’il faisait souvent, il en avait envie avec Sasha.
Sachant qu’il manquait de temps pour vivre son fantasme dans son intégralité, il accéléra les choses.
Il était enfin en lui. Dans ses rêves, pas de préservatif, puisque pas de maladie, et pas de gel lubrifiant, car pourquoi s’embêter avec de pareils détails ? Dans les fantasmes, tout était possible. Il savait juste qu’il glissait en lui avec une facilité déconcertante, ses mains agrippées à ses hanches, sa bouche reposant sur l’épaule de Sasha. À chaque nouveau coup de boutoir, les gémissements de Sasha se faisaient plus forts, plus aigus, son plaisir évident à deviner dans la tension de son corps cambré en arrière, dos contre torse, sa tête reposant dans le creux du cou d’Angus.
Juste au moment où les choses allaient s’intensifier, Angus fut brusquement tiré de sa rêverie. Sasha appelait son nom. Déjà ? Zut ! Angus se leva en vitesse de son lit, et s’avança vers le miroir pour jeter un dernier coup d’œil à son reflet. Un frisson le fit trembler. Pourquoi faisait-il soudain si froid dans la pièce ? Il frotta ses mains contre ses bras, tout en continuant de s’approcher du miroir. Arrivé devant celui-ci, il leva les yeux pour vérifier que son érection n’était pas trop visible dans son jean, et s’il n’avait pas l’air trop échevelé, quand il se figea.
Tout le sang qui pompait dans ses veines le quitta pour rejoindre son cerveau afin de comprendre ce qu’il voyait.
Dans le miroir, en dehors de son propre reflet, on pouvait aussi y voir celui d’un autre homme ; et ce n’était pas celui d’un être vivant. L’image translucide de Jonathan était aussi claire que celle d’un revenant pouvait l’être. La gorge soudain sèche, Angus tenta de déglutir, sans succès. L’homme le regardait, son expression désespérée. Son attitude n’avait plus rien à voir avec celle de la veille. Il semblait avoir besoin d’aide. L’apparition était habillée du même costume traditionnel que sur le tableau, comme s’il ne pouvait apparaître que dans cette tenue. Soudain, la chose leva un bras, pointant du doigt dans la direction du miroir.
Angus sentait la chair de poule hérisser tous les poils de son corps alors qu’il observait l’impensable. Figé, dans l’attente de ce que le fantôme allait faire, il sursauta quand il entendit une voix résonner dans la pièce. C’était un son lointain, comme l’écho de cordes vocales fatiguées.
— Libérez…
Libérer ? Mais libérer quoi ?
— Libérez… Liam !
Dans le miroir, une image se forma aux côtés de celle de l’esprit. Angus sentit des larmes rouler sur ses joues. Il lui semblait que la tristesse n’était pas la sienne, comme s’il la portait pour le fantôme. Jonathan, se corrigea-t-il. Mais qui était Liam ?
— Liam… répéta le fantôme.
L’image derrière lui se précisa, faisant diminuer, comme par un effet de vases communicants, l’intensité de Jonathan. Un bel homme brun au visage fin et triste apparut brièvement, avant de s’évanouir complètement.
— Libérez Liam, répéta encore la voix dans un murmure.
Puis ce fut le silence. Lentement, Angus se retourna. Bien sûr, il n’y avait rien derrière lui. D’un coup, la pression retomba, et il se sentit faible. Que diable venait-il de se passer ? Sa respiration s’accéléra, la sueur recouvrant son corps presque instantanément. Ne pas paniquer. Ne pas paniquer. Respirer.
— Angus ? appela Sasha qui avait dû monter à l’étage, ne le voyant pas arriver.
— J’arrive ! s’écria-t-il d’une voix forte.
Il ne devait sous aucun prétexte montrer à Sasha qu’il venait de vivre un événement aussi impossible que perturbant. Il s’essuya le visage avec une serviette qui traînait sur son lit, et avec une certaine dose de peur, jeta un dernier coup d’œil à son reflet. Il s’attendait presque à voir Jonathan derrière lui, mais il n’y avait que lui maintenant dans la pièce. Angus déglutit, la gorge toujours aussi sèche, et sortit dans le couloir pour retrouver Sasha.
Comment allait-il faire pour conserver – ou plutôt retrouver – son calme face à ce qu’il venait de voir ? C’était un mystère. Il inspira à fond, déterminé à faire son possible pour ne pas perturber Sasha. Celui-ci ne croyait pas au surnaturel, alors nul n’était besoin de lui raconter cet épisode. Il ne voulait pas risquer d’instiller le doute et la méfiance dans leurs relations. Puisque leur attirance mutuelle était déstabilisante en soi, s’ils ajoutaient par-dessus cela une pincée de poudre de fantôme et une dose d’étrange, ils n’iraient pas bien loin.
Pourtant, qui savait ce que l’avenir leur réservait ?
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