Une ombre au tableau
14 Angus
14
Angus
Angus se sentait terriblement apaisé. Heureux. Peut-être n’était-ce que l’effet post-orgasmique, mais il éprouvait une sorte de paix intérieure, alors qu’il enveloppait Sasha dans ses bras comme pour le protéger. Il avait le nez enfoui dans son cou, respirant la douce odeur de sa peau quand il sentit Sasha se raidir.
— Ça va ? demanda Angus tout bas.
— Euh… je…
Le ton hésitant et la réponse pour le moins confuse de Sasha le troublèrent. Peut-être s’était-il fourvoyé ? Il était tellement bien après cette intense session entre frottage et masturbation qu’il n’avait même pas envisagé qu’il puisse en être autrement pour son partenaire. Il resta interdit quelques minutes, puis osa l’interroger plus avant.
— Tu regrettes ?
Il adoucit l’âpreté de son ton inquiet avec un petit baiser dans son cou. Angus n’avait jamais ressenti une telle proximité avec aucun de ses partenaires précédents. Ce serait bien sa veine si, la seule fois où c’était si exceptionnel pour lui, l’expérience était à sens unique.
— Non ! se récria Sasha, rassurant partiellement Angus. C’est le… la… le… truc là !
D’un instant à l’autre, Angus passait par toutes les émotions. C’était la confusion qui dominait à cet instant précis. De quoi parlait-il ? Ses propos n’avaient aucun sens. Il se redressa sur un coude.
— De quoi parles-tu ?
Sasha pointa la porte entrouverte du doigt et tourna la tête pour le regarder. Il ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois et son expression se durcit quand il déclara :
— Ce n’est pas possible !
Angus l’observa avec une inquiétude grandissante. Il était encore dans sa bulle, ses sens engourdis par l’orgasme ravageur qu’il venait de vivre, et ne comprenait pas un traitre mot de ce que lui disait son amant.
Un frisson le secoua, et il entendit comme un rire dans le vent. Et il comprit.
Il haussa les sourcils en disant d’une voix animée :
— Tu l’as vu ?
Sasha fronça les sourcils.
— Ça a l’air de t’exciter.
— Moins que toi quelques minutes plus tôt, c’est sûr, blagua Angus. Mais au moins, tu vois que je ne te racontais pas n’importe quoi !
Sasha leva les yeux au ciel.
— Super, maintenant, je sais qu’on est tous les deux cinglés. Oui, tu as raison, c’est tellement mieux !
Angus éclata de rire.
— Je suis ravi de provoquer ton hilarité, fit Sasha d’un ton pincé qui calma Angus.
— Tu l’as vraiment vu ? interrogea-t-il encore, plus sérieusement cette fois.
— J’aimerais pouvoir te répondre que non, mais je n’aime pas le mensonge.
Un court silence s’installa.
— Peut-être que ce n’était pas lui, suggéra Sasha.
— Un grand type au visage fin, roux, habillé en tartan et avec un sourire énervant ?
— Hmm, pas vraiment énervant, le sourire, mais plutôt bienveillant, répondit Sasha. Sinon, c’est exactement ça. Pourquoi m’a-t-il souri ?
— Je ne sais pas, répondit Angus honnêtement. Peut-être ne voulait-il pas te faire peur. Ou alors, ça lui fait plaisir qu’on soit ensemble.
Il se mordit la lèvre, craignant d’en avoir trop dit. Ils n’étaient pas officiellement ensemble à proprement parler, et peut-être que Sasha n’était pas prêt à entendre ce genre de choses.
— C’est ce que tu veux ? questionna Sasha dans un murmure.
— Être ensemble ?
Sasha hocha la tête. Angus inspira lentement pour se donner du courage, et expira sa réponse.
— Oui.
Sasha ne répondit rien, mais se pelotonna plus confortablement dans les bras d’Angus qui sourit dans la pénombre. Le soleil s’était levé pendant qu’ils étaient occupés, et il distinguait maintenant clairement les contours de la pièce et les détails du corps dénudé de Sasha. Il aurait aimé rester dans cette position, mais hélas, les conséquences de leurs ébats rendaient ses sous-vêtements pour le moins collants.
— Il faut qu’on se lève. Heureusement que la douche est opérationnelle, commenta-t-il en riant doucement.
Il déposa un autre baiser dans son cou et se leva.
— Comment croit-il qu’on peut faire ça ? Libérer Liam, je veux dire.
— Je l’ignore, sinon ce type serait déjà libre, déclara Angus logiquement.
Il se débarrassa de son boxer souillé, et, nu comme un ver, se rendit dans la salle de bains dont la porte s’ouvrait sur la chambre. Pendant qu’il prenait une douche, il continua de parler.
— Peut-être que la solution se trouve dans la maison, tu ne crois pas ?
— Tu penses que je n’ai pas regardé ? Tout en étant convaincu que ce n’était pas plausible, j’ai quand même réfléchi aux autres possibilités. Et j’en suis venu à me dire que s’il restait ici, c’était sans doute que Liam y était aussi. Ça me fiche la chair de poule de penser qu’un esprit est enfermé dans ma maison.
La voix de Sasha lui parvenait difficilement, comme s’il se déplaçait dans la chambre.
— Pas un, mais deux. Ils sont tous les deux bloqués. Je me demande ce qui les retient.
— Aucune idée, mais j’aime autant te dire que je préférerais qu’ils s’en aillent. Et tous les deux. Alors, maintenant il faut trouver une solution.
— Qu’est-ce que tu proposes ? demanda Angus alors qu’il se savonnait.
— Aucune idée. C’est toi l’expert en paranormal, non ? Toi qui as déjà eu à faire à ce genre de phénomènes. À toi de me dire.
Angus chercha le sarcasme dans les paroles de Sasha, mais n’en trouva pas trace.
— Un expert, n’exagérons pas. Faire tourner les tables, cela n’a jamais été mon truc. Parler aux esprits non plus. Mais il semblerait que lui ait envie de discuter, songea Angus tout haut.
— On ne va quand même pas s’asseoir autour d’une table et l’inviter à prendre un petit café avec nous !
Angus sourit en se rinçant. Il éteignit l’eau et attrapa sa serviette.
— Pourquoi pas ? Cela ne coûte rien d’essayer.
Sasha passa la tête par la porte.
— Tu es sérieux ?
Angus apprécia le regard que Sasha lui lança, ainsi que la rougeur qui apparut sur ses joues, mais il tenta de ne pas se laisser distraire.
— Oui, pourquoi pas, répéta-t-il. Je vais aller préparer le petit déjeuner pendant que tu te douches. Tu me rejoins en bas ?
— D’accord.
Sasha disparut dans la chambre pour chercher ses affaires alors qu’Angus y entrait pour s’habiller. Il lui fit un petit sourire avant de s’éclipser dans la salle de bains, laissant Angus pensif. Sasha n’avait pas l’air très à l’aise, mais à sa décharge, tout le monde n’avait pas forcément une grande expérience avec les mondes paranormaux. Quant à lui, il avait trouvé plus simple de lui cacher que son grand-père avait jadis été l’un des guérisseurs de son village. Enfant, Angus n’avait pas eu beaucoup l’occasion de lui rendre visite. Et pourtant, les rares fois où il avait passé quelques jours de vacances chez lui, son grand-père avait su lui apprendre quelques-unes des histoires qui avaient marqué son esprit à jamais. Il lui avait même légué quelques vieux livres – que sa mère appelait ses livres de sorcellerie d’un air dédaigneux – qu’il devait encore avoir dans un carton chez lui.
Ainsi Angus ne s’étonnait-il que rarement des faits surnaturels auxquels il pouvait être confronté. Bien des fois dans le cadre de son métier, avait-il réalisé des interventions dans des appartements dont l’ambiance lourde n’était pas seulement due à la mauvaise entente entre les habitants. Certains esprits marquaient les murs autant qu’une tache de café sur une chemise blanche. Il était difficile mais pas impossible de s’en défaire ; toutefois, cela nécessitait un certain doigté. Ce n’était pas la spécialité d’Angus. S’il avait conscience qu’un autre monde existait en parallèle du leur, il n’avait pas les capacités pour s’en occuper. Pourtant, la supplique de Jonathan l’avait touché plus qu’il ne pouvait le dire.
Pourquoi l’avait-il choisi pour libérer Liam ? Angus n’en avait aucune idée. S’il arrivait à communiquer avec lui, peut-être pourrait-il en apprendre davantage ?
Il boucla sa ceinture avant de passer un sweatshirt par-dessus son t-shirt, puis descendit préparer le petit déjeuner. En dévalant l’escalier majestueux, il jeta un œil par la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Tiens ! Je ne savais pas que Sasha avait eu le temps de s’occuper du jardin…
La pelouse avait été tondue et la fontaine qui trônait dans son écrin de verdure semblait en parfait état de fonctionnement. Angus fronça les sourcils. Il ne se souvenait pas que quiconque ait travaillé dans le jardin à quelque moment que ce soit. Il continua son chemin sans que la ride qui s’était formée entre ses sourcils ne s’estompe. Dans la cuisine, toujours préoccupé par cet embellissement extérieur inattendu, il fit partir la cafetière, sortit du pain de mie du placard et plaça les tranches dans le grille-pain. Il croisa les bras sur sa poitrine, et fixa la cour gravillonnée à travers la fenêtre de la cuisine. Ce ne fut qu’au bout d’une dizaine de minutes que cela le frappa.
Il tendit la main devant lui, craignant que son esprit ne lui joue des tours. Mais lorsque ses doigts effleurèrent la vitre froide, il sut.
Quelqu’un avait changé la fenêtre de la cuisine, et ce ne pouvait en aucun cas être Sasha. Et il avait lui-même pris soin de remplacer les planches de bois cloutées en travers de l’ancien bâti pour y agrafer deux épaisses couches de plastique transparent. Or, désormais, des carreaux de verre remplissaient les trous béants laissés par les vandales. Angus et Sasha avaient commandé les fenêtres de remplacement qui devaient arriver aujourd’hui. Il était complètement incompréhensible que celle-ci soit réparée. À moins que…
Non, ce à quoi pensait Angus était tout aussi impossible que cette réparation. Il s’éloigna à petits pas, et sursauta au son du pain s’éjectant du grille-pain. Il se refusait à croire à sa propre théorie. Surpris, il sursauta de nouveau quand une main s’abattit sur son épaule. Il se retourna vivement, et découvrit un Sasha inquiet qui l’observait en fronçant les sourcils.
— Ça va ? Tu n’as pas l’air bien.
Sasha jeta un coup d’œil vers la fenêtre, ne semblant rien remarquer d’anormal, puis regarda de nouveau Angus.
— Tu l’as revu ?
— Non, pas exactement.
Angus déglutit bruyamment.
— Regarde la fenêtre. Tu ne remarques rien ?
Sasha s’approcha en fronçant les sourcils. Cela lui prit un moment pour réaliser, mais au bout de quelques minutes, il se retourna, la bouche entrouverte.
— Pourquoi as-tu réparé la fenêtre avant que les nouvelles arrivent ?
— C’est justement le truc. Je ne l’ai pas fait. J’en déduis que tu ne l’as pas fait non plus.
— Moi ? J’arrive tout juste à effectuer les tâches que tu me confies, alors changer les carreaux d’une fenêtre seul ?
Il secoua la tête.
— Je ne crois pas que cela puisse être possible, ajouta-t-il d’un air blasé.
— Et j’imagine que tu n’as pas touché au jardin non plus ?
— Le jardin ?
Il pouffa.
— Je n’ai pas mis les pieds dehors depuis que je suis arrivé, hormis pour notre balade dominicale et lorsque j’ai taillé les arbres le long de la route. Pourquoi ?
— La pelouse a été tondue, et la fontaine fonctionne.
Sasha le fixa du regard d’un air incrédule.
— Quelqu’un nous aide à faire les travaux ? J’espère que c’est gratuit !
Sa tentative d’humour tomba à plat, surtout quand Angus lui fit remarquer :
— Je crains que le paiement ne soit la libération de Liam.
Sasha haussa les sourcils encore plus haut.
— Tu crois sincèrement que c’est le fantôme de Jonathan qui fait tout ça ?
Angus avait beau entendre clairement le doute dans les paroles de celui qui était depuis peu devenu un peu plus qu’un ami ou qu’un client, il ne pouvait ignorer les sonnettes d’alarme qui résonnaient dans son esprit.
— Je ne vois pas quelle autre explication envisager. Je sais que tu ne crois pas à ce genre de choses et que tu vas chercher une explication plus rationnelle, mais…
— Depuis que j’ai vu de mes yeux l’image flottante de Jonathan qui me souriait depuis la porte de la chambre, je ne suis plus sûr de rien.
Sasha se mordilla la lèvre.
— Tu sais, j’espère encore ne pas devoir croire ce que j’ai vu. Et si ce n’était que le mirage de mon esprit encore embrumé par les hormones sexuelles ?
Ce fut au tour d’Angus de hausser un sourcil amusé.
— C’est bien la première fois qu’on m’accuse d’être à l’origine d’une hallucination. C’était si bon que ça ? commenta-t-il en penchant la tête.
Sasha rougit.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire…
— Ah, donc je suis un mauvais coup, insista Angus pour le taquiner.
— Non ! Ce n’est pas ça. Je voulais dire que c’était peut-être… une image surgie de mon cerveau encore troublé par l’orgasme que je venais de vivre.
Il se racla la gorge et son regard se fixa sur la cafetière désormais pleine. Angus adorait le titiller de la sorte.
— Je rigole. J’ai compris le sens de ta question. Tu voudrais ne pas être confronté à cette réalité, en te demandant si ce ne serait pas plutôt le fruit de ton imagination fertile. Mais l’équipe précédente et Arthur l’ont vu, je l’ai vu et maintenant, tu l’as vu aussi. Cela fait beaucoup, tu ne crois pas ?
— Et tu penses vraiment qu’il a pu faire ça ? demanda-t-il en désignant la fenêtre du menton.
— Et bien, ce n’est pas du double vitrage, et les carreaux sont posés avec des baguettes de bois cloutées, pas du mastic comme on le fait de nos jours. Il a peut-être simplement rétabli les choses comme elles étaient avant.
— Il peut faire ça ?
— Je l’ignore, rétorqua Angus en haussant les épaules. Peut-être était-il un mage de son temps.
— Je pense qu’il est temps que j’aille chercher quelques informations à son propos. Je vais me rendre à la bibliothèque pour voir si je peux trouver quelque chose dans les archives locales.
— D’accord. Quant à moi, je m’occupe d’accueillir les menuisiers. Ils ne devraient pas tarder.
Sasha hocha la tête en guise d’assentiment. Il hésita quelques secondes devant Angus, puis se pencha rapidement pour déposer un baiser léger sur sa joue. Longtemps après son départ, Angus ressentait toujours la réminiscence de ses lèvres sur sa peau.
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