Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 3 sur 26

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Une ombre au tableau

2 Angus

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Angus

 

Seul le cliquetis des couverts brisait le lourd silence autour de la table familiale. Angus commençait à se trouver un peu vieux du haut de ses trente-quatre ans pour supporter le discours rabâché de ses parents. C’était surtout celui de sa mère, d’ailleurs. Son père se contentait de hocher la tête aux moments qui semblaient opportuns dans la conversation, mais il était rare qu’il exprime sa propre opinion. Il laissait sa femme mener leur vie comme elle l’entendait, y compris l’éducation de leur unique fils.

Martha n’avait que le mot mariage à la bouche. Elle ne cessait de répéter à tout moment qu’il devrait se trouver une jolie jeune femme pour lui donner, à elle, sa mère, de beaux petits-enfants. Il était inutile qu’il lui répète encore une fois l’évidence, mais il se força quand même.

— Maman, je t’ai déjà dit que si je devais me marier, ce ne serait pas avec une jolie fille.

— Oh, choisis-en donc une moche, ce n’est pas grave, tant que tu me fais des petits !

Elle eut un petit rire crispé. Même elle savait que ce n’était pas ce qu’il avait voulu dire. Elle en était même parfaitement consciente. Cependant, il y avait une énorme différence entre savoir, et accepter.

— Maman… commença-t-il d’un ton las.

— Aye, ça suffit ! s’exclama-t-elle avec un petit geste de la main. J’ai compris.

Une micruscule – entre minuscule et microscopique, c’est-à-dire pas grand-chose en réalité – flamme d’espoir naquit en lui. Aurait-elle vraiment compris ?

— Tu ne veux pas donner à ton père d’héritier ! Ce n’est pas comme si on avait grand héritage à laisser de toute façon.

Son ton amer le fit grincer des dents. Et la voilà repartie pour un tour de culpabilisation. Ces dîners étaient de plus en plus éreintants. Il fallait qu’Angus supporte à la fois ses tentatives désespérées de le caser avec une femme, le refus de son homosexualité et son obsession envers la parentalité de son fils. Ce n’était pas qu’il ne se voyait pas père, mais son idéal familial était légèrement – très légèrement – différent de celui que sa mère espérait pour lui. Elle voyait une maison de ville, une femme au foyer et deux ou trois gamins accrochés à ses basques pendant que lui se saignerait aux quatre veines pour ramener de quoi manger et garder un toit sur leur tête – ce qu’elle aurait souhaité vivre mais n’avait pas pu, faute de pouvoir avoir d’autres enfants. Il voyait une grande maison à la campagne, avec un chien et un partenaire qui lui sourirait le matin avant de partir au travail en même temps que lui, un arc-en-ciel brillant au-dessus de leurs têtes pour parfaire le cliché. Oui, très légèrement différent.

Il jeta un coup d’œil à son père qui avait levé la tête en entendant son nom. Celui-ci haussait un sourcil interrogatif. Carron semblait n’avoir rien demandé à personne. Cela n’empêchait pas sa femme d’utiliser son avis présumé pour appuyer ses propres arguments. Angus faillit sourire, mais il préférait ne pas encourager sa mère.

— Maman, tu ne veux pas qu’on parle d’autre chose ? plaida-t-il.

Il ramena une de ses longues mèches rousses derrière son oreille. Le porc sauté et les haricots semblaient pareils à de la paille dans sa bouche, ajoutés au goût de poussière que lui laissaient toujours les conversations à ce sujet. Il en avait marre que ses parents, et surtout sa mère, se refusent à accepter ce qui n’était qu’une partie de lui. Il aimait les hommes. Et alors ? Non, il n’allait pas se marier avec une jolie jeune femme et fonder une famille avec elle comme ils auraient aimé qu’il le fasse. Il avait lui-même fait le deuil de cette vie-là. Mais il pouvait être heureux quand même, même si ces deux mots le faisaient grincer des dents. Ce n’était pas une fatalité. En tout cas, ce ne l’était pas pour lui. Il n’avait pas eu de difficultés à accepter qui il était, comme certains de ses amis gays. Cela n’avait pas été une lutte pour lui, il avait simplement tiré un trait sur ce qui aurait pu être. Sa sexualité était seulement une des caractéristiques qui le définissait ; cela faisait partie de lui, au même titre que la couleur de ses cheveux ou de ses yeux. Il était roux, il avait les yeux bleus, et il était gay. Simplissime. Alors, pourquoi en faire toute une histoire ?

Cela pouvait paraître simpliste, mais il acceptait les choses comme elles étaient, comme le fait que le soleil se levait à l’est et se couchait à l’ouest, ou encore que l’invisible existait qu’on le veuille ou non, que l’eau était une ressource indispensable à la survie de la planète, tout comme l’air à la survie de l’homme. Un proverbe zen disait : si tu comprends, les choses sont comme elles sont ; si tu ne comprends pas, les choses sont comme elles sont. C’était l’une de ces lois dont on ne pouvait se défaire. C’était comme ça, et puis c’était tout. Son homosexualité, parmi d’autres choses, fonctionnait ainsi pour lui. C’était ainsi qu’il était fait, et il était temps que sa mère intègre l’idée.

Cependant, ce n’était pas encore ce soir qu’il allait le lui faire comprendre. Peut-être devrait-il avoir un petit ami qui tienne la route, et qui soit suffisamment présentable pour rencontrer ses parents. Cela non plus, ce n’était pas pour ce soir. C’était triste à dire, mais quand on avait comme lui un joli visage et qu’on prenait soin de son corps, on attirait souvent des gens superficiels qui ne demandaient rien d’autre que ce qu’ils pouvaient obtenir en surface. Or, Angus en avait plein le dos – pour rester poli – de ce genre de types. Ne pourrait-il pas pour une fois rencontrer quelqu’un qui le fasse rêver ? Qui soit intéressé par autre chose que par son physique. Quelqu’un qui tomberait amoureux de son cerveau, pour une fois. Cela devait bien exister quelque part. Il fallait juste qu’il tombe sur un sapiosexuel – quelqu’un attiré sexuellement par l’intelligence de son partenaire –, et tout irait bien.

Il ne répondit pas quand Martha fit une dernière tentative pour le culpabiliser, et elle finit par délaisser le sujet pour le moment. Ils continuèrent le repas dans un calme relatif, alors qu’Angus n’avait qu’une envie, aller terminer la soirée ailleurs. Il se sentait étranger dans sa maison d’enfance, lorsque sa mère insistait pour le traiter comme ce qu’il n’était pas. Il fallait qu’il se débarrasse de cette couche poisseuse qui entourait à présent son être en se frottant à une présence familière et amicale.

Aussitôt le dîner terminé, il présenta ses excuses et les quitta pour rejoindre un bar gay qu’il connaissait bien. Là, au moins, on ne lui ferait pas sentir sa différence. Et pour cause. En arrivant au bar, il ne sentit pas de différence à proprement parler entre lui, les hommes qui fréquentaient l’établissement et le péquin moyen qui marchait dans la rue dehors, aussi hétérosexuel soit-il.

— Hey, ‘Gus ! l’accueillit le barman qui répondait au nom de Tom.

— Salut, répondit-il avec un petit sourire fatigué.

— Ooch, ça va si mal que ça ? interrogea l’autre gentiment.

Angus haussa les épaules.

— J’imagine qu’il y a pire. Juste un dîner familial.

Tom hocha la tête pensivement, comme s’il savait ce que cela faisait.

— Envie d’en parler ?

— Non, pas vraiment. Merci, Tom.

— Pas de problème. Une bière ?

— Yep. Plutôt deux fois qu’une.

Sans répondre, Tom sourit d’un air compatissant et lui servit sa pinte en silence. C’était ce qu’il aimait ici. S’il avait envie de parler, il trouverait toujours une âme envers qui s’épancher, mais si, comme ce soir, tout ce qu’il souhaitait, c’était être entouré de gens qui ne le jugeaient pas, c’était ce qu’il aurait aussi.

Il se sentait bien seul aujourd’hui. Les amis qu’il avait pu avoir plus jeune avaient pour la plupart quitté la région ou construit ici une vie où il n’avait plus sa place. Il s’était inscrit sur les réseaux sociaux pour maintenir un semblant de relation avec certains, mais les contacts étaient sporadiques au mieux, inexistants au pire.

Angus laissa son regard s’égarer sur l’écran télévisé sur lequel se jouait une rediffusion d’un match de rugby tout en sirotant sa boisson. Comment en était-il arrivé là ? Et où allait-il ? Son avenir serait-il obscurci par des soirées en solitaire précédées de dîners familiaux pénibles ? Traînerait-il encore dans des bars à cinquante ans, seul et poursuivi par des minets qui n’en voulaient qu’à son joli minois ? Quoique, à cet âge-là, je serai sans doute moins gracieux qu’aujourd’hui… Et encore, il ne s’estimait pas si délicat, mais s’il en croyait les remarques de ses derniers partenaires sur sa peau très pâle de rouquin, les quelques taches de rousseur qui saupoudraient ses épaules, ses muscles bien définis dus au dur labeur qu’il fournissait chaque jour, ajoutés à ses beaux yeux bleus et aux rides rieuses de son visage, il avait plus d’un atout pour lui. Il n’ignorait pas qu’on le trouvait beau. Mais la beauté ne se mangeait pas en salade, et ne durerait sans doute pas. La solitude que cette perspective laissait entendre ne le réjouissait guère.

Quant à faire des rencontres durables dans son milieu professionnel, il n’y croyait pas non plus. En tant qu’entrepreneur en bâtiment, et hormis les rapports directs avec les clients, il n’avait pas beaucoup l’occasion de nouer des relations amoureuses. De plus, c’était un milieu particulièrement macho, pas spécialement propice aux rencontres homosexuelles.

Il avait exercé un peu tous les corps de métier au cours de sa carrière, et il commençait à se lasser de ce qu’il faisait habituellement. Il avait commencé très jeune en apprentissage avec un électricien, puis avait travaillé avec un maître d’œuvre avec lequel il avait appris l’essentiel de ses connaissances. Il avait atteint un moment de sa vie où il n’arrivait plus à progresser. Maisons neuves, appartements à refaire, réparations diverses… Il s’ennuyait. Que ne donnerait-il pas pour quelque chose d’un peu excitant ! Une vieille église à transformer en maison d’habitation peut-être ? Ou bien l’un de ces anciens châteaux à rénover ? En fait, ce qui l’ennuyait le plus, c’était que l’essentiel de ses chantiers se trouvait en ville ou en banlieue. Il rêvait de verdure, de rivières, de montagnes. Peut-être était-il temps de changer de région.

Il buvait lentement sa bière fraîche en y réfléchissant. Après tout, il n’y avait pas que dans les grandes villes qu’on avait besoin de rénover des maisons. Les métiers du bâtiment étaient toujours aussi nécessaires, non ? En y repensant, et si on en croyait toutes les émissions de pseudo-réalité qui avaient envahi les écrans ces dernières années, les gens se prenaient de plus en plus pour des bâtisseurs. Ils refaisaient eux-mêmes un maximum de choses, en risquant la malfaçon, pour économiser le prix des services d’un professionnel. Cela voulait-il dire que son métier était voué à l’extinction ? Il était persuadé du contraire. Quand cette vague de Do It Yourself serait passée, si ce n’était pas déjà le cas, les gens se rendraient bien compte que l’art de construire – ou de reconstruire –n’était pas donné à tout le monde.

Entouré par des hommes qui, comme lui, cherchaient à simplement se détendre avant de rentrer chez eux, il se sentait un peu rasséréné. Angus ne pouvait s’empêcher de repenser à la conduite de sa mère. Il savait bien qu’elle ne se comportait pas ainsi dans l’unique but de le contrarier. Elle n’avait aucune idée de l’impact que son attitude avait sur lui. C’était en partie la manière dont elle niait toute une partie de son identité sexuelle qui le poussait à se sentir différent. Certes, au cinéma, il s’intéressait plus aux formes masculines des acteurs qu’aux courbes charmeuses des actrices. Certes, ce n’était pas les femmes qu’il accostait, mais les hommes. Et, certes, il était mille fois plus excité par la perspective d’une vie à deux au masculin qu’avec une poule pondeuse. Non qu’il considérât les femmes comme telles, mais du point de vue de sa mère, c’est ce que semblaient être ses éventuelles prétendantes. Mais en tant qu’homme, il ne se sentait pas différent des autres. Il aimait le rugby et la bière, l’histoire et les livres, camper et regarder les flammes du feu s’échapper dans la nuit. Il n’était pas différent. C’était la société telle qu’elle était faite qui le faisait se sentir différent.

Il soupira en finissant son verre. Cela ne servait à rien de pleurer sur son sort et de rabâcher les mêmes idées en boucle. S’il avait envie de sortir de son quotidien, il fallait qu’il provoque les choses.

En rentrant un peu plus tard dans son appartement situé au bord de la rivière Clyde et alors qu’il observait les grosses cuves en acier de la distillerie Strathclyde, l’idée continuait de faire son chemin en lui. Il se posta sur son petit balcon en ouvrant une dernière bière. Enroulé dans une couverture en tartan, il observa la pluie fine tomber sur les cuves luisantes sous les lumières de la nuit en soupirant. Ce n’était pas parce qu’il habitait près d’une rivière qu’il fallait croire que c’était un endroit bucolique et charmant. C’était une zone industrielle avec ses immeubles d’ouvriers et ses usines, ses vapeurs odorantes et son ciel gris. Oui, il était temps de faire bouger les choses. Il prit son téléphone portable, se rendit sur un site de petites annonces et mit une alerte pour une annonce concernant des travaux en campagne.

Si sa vie ne lui convenait plus, n’était-il pas le moment d’en changer ?

 

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