Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 7 sur 26

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Une ombre au tableau

6 Angus

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Angus

 

Angus examina les lieux en remettant l’une de ses mèches derrière l’oreille. L’auberge était tout à fait classique. Les murs étaient peints en vert clair, contrastant fortement avec le plancher et le comptoir en bois foncé. Des photographies encadrées du lac et des paysages alentours égayaient la décoration, éclairées par des spots dissimulés dans le plafond et orientés vers les tableaux. Angus repéra un poisson naturalisé accroché sur une planche en bois ; à côté, la photo du pêcheur prise le jour de la pêche. Quelques clients étaient accoudés au bar, discutant tranquillement avec l’homme qui se tenait derrière le comptoir. Il reconnut en lui le pêcheur de la photo.

— Bonsoir, messieurs, les accueillit une dame d’un certain âge.

Elle respirait la jovialité avec ses joues rebondies bien roses et son sourire avenant, ses mains jointes devant elle, reposant sur son tablier à fleurs kitchissime. Ses cheveux gris étaient remontés en un chignon rond d’où s’échappaient quelques mèches folles. Elle inspirait la bonne humeur et la confiance. Il faisait bon dans la pièce après la froideur de la maison aux courants d’air, grâce au feu qui brûlait dans la cheminée dans un angle de la pièce, et Angus se réjouit de partager ce moment avec son nouveau client.

— Bonsoir. Une table pour deux s’il vous plaît, demanda Sasha poliment en se frottant les mains pour les réchauffer.

Lorsque Sasha enleva son manteau pour l’accrocher à la patère derrière lui, Angus remarqua qu’il avait pris le temps d’enfiler un nouveau pull pour remplacer le premier, mouillé par la fuite. De couleur noire, celui-ci allait parfaitement avec sa carnation claire, mettant en valeur ses cheveux blond foncé. Remarquant que celui-ci le regardait, Sasha fit la grimace en lui montrant ses mains.

— Vous m’excusez une minute ? J’aimerais aller me nettoyer et finir de me changer avant le dîner.

— Oui, bien sûr. Allez-y.

La dame les observa une minute, indécise.

— Voulez-vous que je vous retienne la table ?

— À vrai dire, intervint Angus, j’aurais bien aimé me rafraîchir également. Auriez-vous une chambre de disponible ?

Son visage s’éclaircit, et elle lui sourit encore plus largement.

— Oui, bien sûr. J’en ai une juste à côté de votre… ami, si vous voulez, lui dit-elle avec un clin d’œil.

Angus rougit et se hâta de dissiper tout malentendu, heureux que Sasha se soit déjà éloigné.

— Oh, ce n’est pas mon ami, juste un client.

— Oh !

Elle haussa les sourcils en se redressant un peu, outragée.

— Je suis entrepreneur en bâtiment, précisa-t-il rapidement. Je m’attaque au chantier de sa maison.

— Ah…

Angus se racla la gorge et la suivit en silence. Avait-elle vraiment cru que… ? Oui, sans doute, à voir son expression soulagée.

— Je vous donne quand même la chambre à côté. De toute façon, c’est la seule qui est libre en ce moment, fit-elle avec un petit gloussement.

D’accord… Il eut un petit sourire qu’il espérait détendu en prenant la clé de ses mains. C’était une grosse clé, accrochée à une plaque de fer portant le numéro sept. Mon chiffre porte-bonheur. Il sourit plus chaleureusement cette fois, en la remerciant. Il nota sur un gros registre à l’ancienne son nom, prénom, et son adresse, et lui confiant sa carte bleue pour payer trois nuits d’avance pour commencer. Il aimerait pouvoir dormir sur place dès que possible mais ne savait pas quand la maison serait suffisamment en état cela. Dans l’intervalle, il espérait ne pas avoir à dépenser trop d’argent en frais de logement.

Il alla chercher son sac dans la voiture, et courut sous la pluie pour retrouver l’abri qu’offraient les murs de l’auberge, puis monta l’escalier jusqu’au premier étage, traversant le couloir jusqu’à sa porte. La chambre était impeccable et sentait le frais. Le dessus-de-lit en chintz fleuri était aussi kitch que le tablier de la maîtresse de maison, mais le lit semblait confortable. On avait casé une micro salle de bains munie d’une douche, d’un lavabo et de toilettes dans un coin de la chambre sur une surface de moins de deux mètres carrés. Ce n’était pas le grand luxe, mais cela suffirait bien pour l’instant. De toute façon, ce n’était pas comme s’il y avait d’autres auberges en ville. La pièce était nette et bien agencée. C’était bien assez.

Il posa son sac sur le lit et sortit un jean, une chemise et un pull propres. Il n’avait pas apporté beaucoup de tenues de rechange avec lui, et il devrait passer chez lui dans quelques jours pour remplir les tiroirs de la commode en face du lit, qui servait aussi de meuble télé. Il se rafraîchit dans la salle de bains avant de se changer rapidement. Il ne voulait pas faire patienter Sasha trop longtemps.

Tout comme il s’interrogeait d’ordinaire sur les secrets que dissimulaient les demeures dans lesquelles il effectuait des travaux, il se demandait quelle était l’histoire de Sasha. Qui pouvait-il bien être ? Que faisait-il dans la vie ? Qu’est-ce qui l’avait amené à accepter cet héritage et à décider de retaper la maison ? Après tout il aurait pu tout aussi bien refuser l’héritage et revendre aussitôt après avoir signé les documents du notaire. Angus était curieux de nature, et l’on apprenait toutes sortes de choses en osant poser les bonnes questions, et en sachant se taire aussi. Une oreille attentive était souvent bien plus efficace que n’importe quelle avalanche de questions. Les gens avaient davantage besoin de se confier qu’on ne voulait le croire. Simplement, la plupart du temps, personne n’était là pour les écouter.

Sans cesse en mouvement, pour vivre leur vie de plus en plus vite sans profiter des petites choses, des petits bonheurs de la vie, la plupart des gens ne prenaient plus le temps de se parler. Oh, ils communiquaient au téléphone pour négocier des contrats, chattaient en ligne, participaient à des vidéoconférences. Mais face à face, pour le simple plaisir de parler ? Non, plus tellement. Ou alors de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, de sujets superficiels. Mais qui vivait le moment présent pour ce qu’il était, un instant précieux où l’on pouvait profiter de la présence de l’un et de l’autre ? À son avis, c’était de plus en plus rare. Angus se réjouissait d’avoir l’opportunité de faire plus ample connaissance avec Sasha. Et il n’était pas impossible qu’il puisse en apprendre un peu plus sur l’homme.

Une fois prêt, il redescendit à la salle de restaurant où Sasha l’attendait déjà. Plusieurs personnes dont deux familles étaient attablées, remplissant la pièce de rires et de discussions animées. Sasha se leva en le voyant arriver, et Angus lui sourit. Il aimait la classe qui se dégageait de cet homme. Il portait désormais un jean noir pour aller avec son pull, et il avait recoiffé ses cheveux, maintenus en place sur le côté avec une touche de gel qui brillait encore sur les mèches blondes. Il remarqua que Sasha portait une montre ancienne au poignet. Il pouvait voir le mécanisme cliqueter au rythme des secondes à travers la vitre, et reconnut un modèle très ancien à remontage automatique.

— Très jolie montre, le complimenta-t-il.

Sasha, surpris, haussa les sourcils en regardant son poignet.

— Oh, merci ! C’est un autre élément de l’héritage de mon grand-oncle. Je l’aime beaucoup, ajouta-t-il en la touchant affectueusement.

— C’est une montre automatique, non ?

— C’est cela. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens plus proche de mon aïeul en la portant.

Angus hocha la tête pour montrer qu’il comprenait.

— Oui, c’est sans doute parce que c’est un objet qui lui appartenait.

Il se retint de parler de l’âme de la montre. Il avait bien senti que Sasha n’était pas réceptif à ce genre de choses. Toutefois, l’espace d’un instant, il avait semblé intéressé par sa comparaison entre les livres et les maisons qui racontaient des histoires, alors peut-être y avait-il de l’espoir. Au lieu de commenter plus avant le sujet, il préféra embrayer sur un autre qui lui tenait presque autant à cœur.

— Alors, monsieur le mystérieux, commença-t-il.

Cela fit rire Sasha qui s’assit en même temps que lui.

— Je ne sais toujours pas ce que vous faites comme métier. Vous pourriez tout à fait être un bandit de grand chemin, suggéra-t-il d’un ton taquin.

De nouveau, le rire de Sasha résonna aux oreilles d’Angus. Celui-ci ne pouvait pas prétendre que ce son ne lui était pas agréable. On pourrait presque croire qu’ils flirtaient. Angus voulait en savoir un peu plus avant de sauter aux conclusions. Les bras croisés sur la table, Sasha rougit légèrement. Et si ce n’est pas adorable, ça…

— Un indice ? demanda-t-il encore.

— Voyons, réfléchit Sasha. Je conte, sans qu’il soit question de chiffres.

Il observait Angus, les bras croisés sur la table, un sourire incertain sur son visage. Peut-être était-il heureux de laisser Angus dans l’ignorance concernant son métier ? Non, cela n’avait aucun sens. Pourquoi voudrait-il lui taire ce qu’il faisait ? L’indice qu’il lui avait laissé l’intriguait.

— Hmm… ça, c’est intéressant ! Vous ne comptez pas, donc. Mais vous contez. Comme dans… raconter ?

— Hm-mm, acquiesça l’autre avec un autre petit sourire.

— Vous écrivez ?

— Bingo ! Je suis auteur, précisa-t-il.

— Génial ! Vous devez sans cesse avoir des histoires plein la tête alors.

— Hmm… oui, si on veut. Le plus souvent, on me demande si je passe mon temps à lire. Ce qui n’est pas logique, vu que je suis toujours en train d’écrire, à la place.

— Vous avez encore de l’énergie pour lire ? Ou l’envie ?

Angus comprenait mieux pourquoi il avait dit aimer les livres, s’il les écrivait.

— Oh, l’envie ne manque pas. Et j’ai du temps devant moi, donc oui, je lis quand même beaucoup.

Curieux comme toujours, Angus demanda encore :

— Beaucoup, c’est combien pour vous ? Un livre par mois, par semaine ?

Sasha se mit à rire de nouveau, et Angus de dit qu’il n’allait pas tarder à devenir accro à ce son.

— Ça dépend des moments, mais si je suis dans une phase où je lis vraiment beaucoup, on parle plutôt d’un livre ou deux par jour.

— Par jour ! s’exclama Angus, ses sourcils rejoignant la racine de ses cheveux. Oh la vache ! Pardon, mais c’est… quand même… waouh.

Rougissant encore, Sasha baissa les yeux vers son assiette. La femme de l’aubergiste revint pour prendre leur commande.

— Le plat du jour pour moi, Rosemarie, merci, lui indiqua Sasha.

Sans savoir ce quel plat il s’agissait, Angus demanda la même chose. Elle leur amena en suivant les bières commandées en apéritif, puis repartit en cuisine, les laissant continuer leur conversation.

— Comment êtes-vous devenu auteur ?

— J’étais malade. Alors que je me reposais dans mon canapé, j’ai pu observer l’activité de l’Hôtel de Police situé derrière chez moi. Ça m’a donné l’envie d’écrire mon premier mystère.

— C’est plutôt du genre Sherlock Homes ou John McLane ? interrogea Angus en faisant référence aux héros respectifs de Sir Arthur Conan Doyle et de la série Die Hard.

Il capta la même lueur d’incertitude qu’il avait entraperçu plus tôt dans les yeux de Sasha, comme s’il n’était pas sûr de pouvoir lui dire. Mais il attendit, pressentant que c’était peut-être quelque chose que Sasha avait besoin de faire lorsqu’il était prêt.

— Plutôt un mélange entre Dick Tracy et Indiana Jones, confirma-t-il.

Angus haussa les sourcils. Il s’était attendu à quelque chose de plus particulier ou, disons, plus tendancieux, pour que Sasha fasse cette tête-là. Celui-ci se racla la gorge, ses doigts s’agitant autour de son verre comme s’il avait autre chose à dire.

— Ça donne envie, commenta Angus avec enthousiasme. Quel est votre nom de plume ? J’ai peut-être déjà lu certains de vos livres.

— J’écris sous mon vrai nom. Cependant, amenda-t-il d’un air gêné, mes livres visent un public assez spécifique, et je ne suis pas certain que vous seriez intéressé.

De curieux, Angus était passé à carrément intrigué. Il pencha la tête sur le côté, observant attentivement son interlocuteur.

— Spécifique dans quel sens ?

— Le héros est gay, et l’histoire s’attache toujours autant à l’aspect romance qu’à l’intrigue.

— Oh.

Un sourire transforma lentement le visage d’Angus, révélant les fossettes au creux de ses joues. Voilà qui était intéressant. Ainsi, Sasha était-il non seulement cultivé, bel homme, et gay. De mieux en mieux – enfin, s’il supposait juste. Un auteur de romans gays pouvait-il être hétérosexuel ? Son instinct le trompait rarement, et si la question restait en suspens dans sa tête, il était presque certain que Sasha et lui étaient du même bord.

— Dans ce cas, je risque d’être doublement intéressé, précisa-t-il à l’intention de Sasha, afin de le tester.

Sasha leva la tête, surpris, et un sourire timide vint éclairer à son tour son visage. Il rosit de plus belle.

— Oh, dit-il à son tour.

Il est fort probable que j’aie vu juste, alors, ou il n’aurait pas rougi comme ça.

Rosemarie vint les interrompre encore en leur apportant un ragoût fumant accompagné de pommes de terre. Ils commencèrent à déguster leur plat en silence, appréciant le bon goût de la viande fondant dans leurs bouches, puis Sasha changea de conversation, l’interrogeant sur la manière dont il était devenu entrepreneur. Laissant de côté quelques détails qu’il estimait insignifiants, Angus survola le récit de son adolescence, précisant qu’il avait ressenti très tôt certains dons pour les travaux manuels et son envie de rendre aux maisons leur splendeur passée, ne faisant que répéter ce qu’il avait expliqué un peu plus tôt.

Ils achevaient leur dîner lorsque quelqu’un pénétra lourdement dans la salle à manger. Sasha leva les yeux, et son visage perdit immédiatement l’air détendu qu’il avait arboré pendant tout le repas. Angus se tourna vers le nouvel arrivant pour voir ce qui contrariait Sasha. C’était un homme accompagné de sa femme et de deux enfants. A priori, il n’y avait rien de particulier à son propos, mais l’homme aperçut Sasha, et son visage bonhomme se tordit en une grimace contrariée. Il jeta un bref regard dans la direction d’Angus, avant de redonner son attention à Sasha. Avec un soupir et les lèvres pincées, il se dirigea vers leur table après avoir murmuré une excuse à sa femme.

Angus se tendit, prêt à tout, en osmose avec les émotions négatives qui s’échappaient par vagues de Sasha, qui n’avait pas l’air particulièrement ravi de voir cette personne.

 

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