Une ombre au tableau
22 Angus
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Angus
À la dernière minute, Angus prit la décision d’accompagner Sasha, désirant faire la connaissance d’Erin et entendre directement ce qu’elle avait à dire sur la malédiction. Après s’être préparés, ils accueillirent l’équipe de menuisiers, laissant ses membres continuer le travail entamé la veille, et prirent la voiture de Sasha pour se rendre à la bibliothèque. Pas un mot ne fut prononcé pendant le cours voyage qui les menait au travers des routes de campagne, mais le silence, meublé par les sons mécaniques de la voiture, vibrait d’énergie et d’espoir.
Lorsque Sasha gara leur véhicule sur le petit parking devant la bibliothèque, le retour au calme fut assourdissant aux oreilles d’Angus. Aucun d’eux ne bougea alors que les minutes s’allongeaient. Angus observait Sasha du coin de l’œil, attendant qu’il fasse un mouvement pour sortir, ou qu’il dise quelque chose.
Lorsque pour débuter la journée, il avait senti les bonnes odeurs du petit déjeuner s’élever dans l’ancienne demeure, il s’était trouvé ravi que Sasha ait cuisiné un festin. Pour le remercier, et aussi pour vérifier qu’ils étaient toujours sur la même longueur d’onde, Angus avait déposé un baiser léger sur ses lèvres. Il avait remarqué l’air un peu gêné de Sasha, qu’il avait masqué en se détournant, mais celui-ci n’avait fait aucun commentaire.
L’entendre confesser son histoire lui avait brisé le cœur et l’avait consumé d’une colère blanche. Malheureusement, il n’y avait rien qu’il puisse faire si ce n’était tendre une oreille compatissante, être là pour le soutenir s’il en avait besoin et le distraire quand il en faisait la demande – même muette. Angus voulait désespérément que Sasha comprenne qu’il n’avait rien à craindre de lui, qu’il serait un compagnon attentif et prévenant pour peu que Sasha le laisse faire. C’était son objectif aujourd’hui, un objectif qu’il s’efforçait d’accomplir alors qu’il attendait à ses côtés que ce dernier veuille bien sortir de la voiture. Peut-être était-ce difficile pour Sasha de faire ce premier pas dehors ? Y avait-il quelque chose qu’Angus ne percevait pas dans la visite qu’ils s’apprêtaient à rendre à Erin ? Il devrait tout bonnement poser la question à Sasha. C’était le plus souvent en étant honnête et direct qu’on obtenait les meilleures réponses.
— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour toi avant que nous allions à la rencontre d’Erin ? l’interrogea-t-il alors doucement.
Le laisserait-il le soutenir comme il en avait envie, comme il en ressentait le besoin viscéral ?
Sasha se tourna vers lui avec un petit sourire presque mélancolique.
— Je me faisais simplement cette réflexion que…
Il soupira et tourna son regard vers le pare-brise, fixant à travers la vitre l’entrée de la bibliothèque.
— Tu sais, il s’est passé à peine quelques semaines entre le moment où Arthur m’a appelé pour m’informer que les travaux prenaient encore un peu plus de retard, prétextant la présence d’un fantôme qui empêchait la rénovation, et maintenant où nous sommes sur le point de résoudre le problème. Je n’y croyais pas, ajouta-t-il en faisant de nouveau face à Angus, je n’y croyais vraiment pas. Je pensais que c’était une bande d’incapables, de fainéants qui préféraient mettre en cause un phénomène surnaturel impossible plutôt que d’assumer leurs propres erreurs.
Son soupir, cette fois, était empli de regrets.
— Je n’aurais jamais dû l’accuser comme ça, mais à ma décharge, je n’avais pas encore rencontré une personne suffisamment convaincante pour me faire changer de point de vue à ce sujet.
Angus buvait ses paroles, gardant respectueusement le silence de peur d’interrompre le flot de ses pensées.
— Et puis, tu es arrivé dans ma vie, continua-t-il presque rêveusement. Et tout a changé. Depuis que je te connais, je ris plus souvent, je me sens moins seul, je vois la vie autrement. Tu m’as fait comprendre qu’à condition d’y croire, rien n’était impossible. Et grâce à toi, j’y crois. J’y crois de nouveau.
Ses yeux étaient pleins d’une émotion difficilement contenue. Il regardait intensément Angus, qui en eut le souffle coupé, tant la beauté nue, brute de Sasha le troublait. Son visage respirait l’espoir, la tendresse, mais aussi la peur. Angus comprenait que son passé influençait ses décisions, même s’il avait décidé du contraire. Il éprouvait une infinie compassion pour l’adolescent qu’il avait été, mais un profond respect pour l’homme qu’il était devenu.
— Je suis heureux d’avoir été l’instrument du changement, mais le seul à pouvoir faire bouger les choses, à pouvoir modifier ta façon de percevoir les événements, c’est toi et toi seul. Je n’y suis pas pour grand-chose en réalité. Je me suis trouvé au bon endroit au bon moment, et tu étais déjà prêt à changer. Je n’ai été que l’allumette qui embrase le fagot de bois. Tant qu’on ne frotte pas l’allumette contre le grattoir, il ne peut rien se passer. C’est toi qui as tout fait.
Sasha ne répondit rien à cela, mais un petit sourire naquit sur ses lèvres. Il se pencha vers Angus, et prit pour la première fois l’initiative d’un baiser léger comme les ailes d’un papillon. En silence, il posa sa main sur le genou d’Angus, et serra doucement, avant de sortir de la voiture. Angus passa la main sur son visage, comme pour s’éclaircir les idées, et le suivit à l’extérieur.
Sasha l’attendait à la porte de la bibliothèque, qu’il tenait ouverte pour lui. Il entra à sa suite, découvrant pour la première fois les bâtiments municipaux. Il n’y avait personne derrière le comptoir de l’entrée quand ils arrivèrent, mais peu de temps après, une jeune femme s’avança. Elle reconnut Sasha immédiatement, et après les politesses d’usage, ils engagèrent la conversation sans difficulté.
— Si vous venez voir Erin, elle n’est pas là ce matin, s’excusa-t-elle.
— Oh, commenta Sasha d’un air déçu. Vous savez où je peux la trouver en attendant ? C’est assez urgent. Je me doute que vous ne pouvez pas divulguer d’informations sur la vie privée de vos employés, mais si vous pouviez peut-être lui passer un petit coup de fil pour lui demander si elle accepterait de nous recevoir, cela nous rendrait infiniment service.
Comment fait-il ? Son ton était tellement doux et aimable, qu’on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession. De fait, la jeune femme sembla incapable de résister à son charme.
— Oh, c’est de notoriété publique qu’à cette heure-ci, elle se rend à la salle commune du village, à quelques centaines de mètres sur la gauche en sortant d’ici. Elle y anime un atelier de tricot. C’est bientôt terminé, ajouta-t-elle en consultant l’horloge au mur. Si vous vous dépêchez, vous pouvez l’intercepter avant qu’elle ne se rende auprès du vicaire.
— C’est une femme très occupée, s’exclama Sasha en haussant les sourcils.
La jeune femme éclata d’un rire joyeux.
— Oui ! Notre Erin ne s’arrête jamais.
— Très bien, merci de votre aide précieuse. Passez une bonne journée.
— Merci. Vous de même.
Elle les salua d’un sourire avant de leur tourner le dos et de retourner à ses affaires. Ils reprirent leur route en quête d’Erin. Alors qu’ils marchaient côte à côte, leurs mains s’effleurèrent. Angus n’osait capturer cette main tentatrice. Elle lui donnait un avant-goût de ce qu’il ressentirait lorsqu’il pourrait enfin toucher le corps de Sasha dans l’intimité, mais ces touches étaient trop brèves pour satisfaire la faim qu’il avait de lui. Il finit par craquer, enveloppant les longs doigts fins dans sa paume rugueuse. Sasha, surpris, tourna la tête dans sa direction, mais ne fit aucun mouvement pour briser le contact. Il lui sourit légèrement, avec précaution, comme s’il avait peur de se leurrer d’espérances. Angus voulait le rassurer, lui affirmer qu’il n’était pas comme cela, qu’il n’était ni Séléna ni Elias. Mais seul le temps le tranquilliserait à ce sujet. Angus serra brièvement sa main dans l’espoir de lui transmettre ses sentiments, et Sasha le rassura à son tour en lui retournant le geste. Ils se sourirent avant de regarder dans la même direction, celle de la salle communale qui se dressait devant eux.
Devant l’entrée, un groupe de personnes discutait avec animation. À la mention d’un atelier tricot, Angus s’était imaginé une poignée de sexagénaires arthritiques, quand en réalité, la moyenne d’âge n’excédait probablement pas trente-cinq ans. La plupart des femmes qui composaient l’atelier ne devaient pas avoir plus de vingt-cinq ans, la plus jeune paraissant à peine sortie de l’adolescence. Angus devina que la plus âgée, la seule qui devait atteindre la soixantaine, devait être Erin. De fait, celle-ci sourit à pleines dents lorsque Sasha s’approcha d’elle. Elle termina rapidement sa conversation et le groupe se sépara, puis elle se tourna vers Angus et Sasha.
— Bonjour ! Si je m’attendais à vous voir aujourd’hui ! s’exclama-t-elle joyeusement.
C’était une petite femme aux cheveux blancs courts, striés de mèches violettes, dont les yeux verts brillaient ardemment dans le soleil matinal. Son sourire était engageant, mais il y avait une certaine réserve dans ses gestes. Angus se tint sur ses gardes, incapable de se faire une idée sur la personne qui se tenait devant lui.
— Bonjour Erin, c’est Elizabeth qui nous a dit qu’on pourrait vous trouver ici. Est-ce que nous tombons à un mauvais moment ? interrogea Sasha, toujours poli et prévenant.
— Non, du tout du tout. Je suis simplement surprise de vous voir, répéta-t-elle en jeta un coup d’œil à Angus. Nous n’avons pas eu le plaisir de nous rencontrer, je crois. Erin Gallagher, enchantée de faire votre connaissance.
Elle lui tendit la main avec un sourire qu’une fois encore, Angus ne sut comment interpréter. Cette femme le mettait mal à l’aise sans qu’il perçoive pourquoi. Il lâcha à regret la main de Sasha pour serrer celle d’Erin.
— Angus Scott, ravi également.
Il laissa Sasha mener le reste de la conversation, alors qu’ils se dirigeaient vers un banc situé non loin de là. Ils s’assirent et Sasha commença à détailler les raisons de leur visite.
— La dernière fois que nous nous sommes vus, j’étais venu pour en apprendre un peu plus sur Jonathan Brodie et la malédiction qui l’entourait.
— Oui, je m’en souviens.
— Eh bien, continua Sasha en se léchant rapidement les lèvres, après un regard rapide dans la direction d’Angus, nous avons encore besoin de votre aide.
Erin plissa les yeux en demandant :
— Et en quoi puis-je vous être utile ?
Sasha échangea encore un regard avec Angus, guettant son approbation pour continuer. Angus hocha la tête.
— Est-ce que je peux vous parler franchement, Erin ? questionna-t-il après une hésitation, penchant subtilement la tête sur le côté.
— Je suis tout ouïe.
Effectivement, elle avait croisé les mains sur ses genoux, attendant manifestement qu’il continue. Ses yeux brillaient étrangement, et pourtant, Angus se fit la réflexion qu’ils n’étaient plus au soleil désormais. Il n’y avait désormais plus aucune raison pouvant expliquer l’éclat vert presque surnaturel de ses pupilles. Sasha avait-il eu raison en soupçonnant la véritable nature d’Erin ?
— Nous vivons au manoir depuis quelques semaines maintenant, et bien que j’aie eu beaucoup de mal à m’y résoudre, j’ai pu constater qu’il y avait… hum… un esprit dans la maison. Celui de Jonathan Brodie, pour être exact. Il clame que nous devons libérer Liam, son amant, enfermé dans une pièce dissimulée sous l’escalier depuis quatre cents ans. Or, pour ce faire, nous devons placer nos mains sur deux empreintes gravées dans la pierre par la sorcière qui a été forcée de jeter un sort pour que Jonathan ne puisse jamais libérer Liam. Seuls deux hommes amoureux peuvent ouvrir le passage. Mais le problème, c’est que nous n’avons aucune idée de comment réussir ce miracle. Devrions-nous essayer de poser nos mains comme ça, sans rien faire de particulier, ou bien y a-t-il un rituel précis à suivre à la lettre ? Nous n’en savons absolument rien, et c’est pourquoi nous venons à vous aujourd’hui, dans l’espoir que vous puissiez éclairer notre lanterne.
Un silence éloquent suivit sa diatribe. Angus le regardait avec un air un peu étonné par son honnêteté sans fard, tandis qu’Erin s’était figée sur le banc, comme statufiée par Méduse elle-même. Le temps semblait suspendu entre eux trois, la nature n’osant même pas briser le moment qui semblait pour le moins solennel. Angus posa les yeux sur Erin qui paraissait chercher avec soin les mots qu’elle allait prononcer.
— Pourquoi me dites-vous cela ? finit-elle par s’enquérir.
Sasha haussa les sourcils, puis les fronça, confus.
— Comment ?
— Pourquoi me dites-vous cela ? répéta la septuagénaire. Qu’est-ce qui vous fait croire que je peux faire quoi que ce soit pour vous ?
Sasha ouvrit la bouche pour répondre puis la ferma, tourna son visage vers Angus, son regard l’appelant à l’aide.
— Quand vous vous êtes vus, intervint alors Angus, Sasha a été très impressionné par vos connaissances historiques tant au niveau national que local, broda-t-il. Il a pensé qu’en tant que passionnée d’histoire, et étant donné que nous nous trouvons dans une région où la réalité et le mythe partagent une frontière extrêmement fine, vous auriez les connaissances nécessaires pour nous venir en aide. S’est-il trompé ?
Angus avait mis toute sa force de conviction et son assurance dans ses paroles, et Sasha lui jeta un coup d’œil reconnaissant. Erin, quant à elle, ne le quittait pas des yeux. Elle prit cependant son temps pour répondre.
— Tout dépend de ce que cherchez à savoir. Je ne puis garantir que mes connaissances suffiront.
— Votre réaction est une réponse en elle-même, rétorqua Angus. Vous n’avez pas bronché quand Sasha vous a appris ce à quoi nous faisions face. Je ne connais pas beaucoup de monde qui n’aurait pas au moins haussé les sourcils au lieu de se statufier comme vous quand vous avez appris que nous avions réellement affaire à un fantôme. Vous n’avez même pas paru surprise.
— Je savais que Sasha reviendrait me voir, avoua-t-elle soudain en se redressant sur le banc. La malédiction de Jonathan Brodie est l’une de ces histoires que l’on ne peut oublier.
Elle laissa passer un instant, probablement pour l’effet dramatique. Angus ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel.
— Une histoire de famille.
Sasha haussa un sourcil, attendant la suite.
— Je suis la descendante de Sorcha Gallagher, la sorcière qui a été forcée d’enfermer le pauvre Liam Matthews dans votre manoir.
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