Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 12 sur 26

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Une ombre au tableau

11 Sasha

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Sasha

 

Inquiet, Sasha observa subrepticement le visage pâle d’Angus, alors qu’ils marchaient tranquillement en direction du lac. Il avait l’air particulièrement tendu ce matin. Presque… effrayé. Sasha fronça les sourcils et rajusta la bandoulière de son sac à dos en continuant d’avancer. Angus n’avait été que gaité et bonne humeur depuis qu’ils s’étaient rencontrés. Quel événement l’avait donc ainsi contrarié ? Sa famille pouvait-elle être impliquée ? Ce n’était pas un sujet que l’Écossais abordait souvent.

Sasha décida de ne pas fureter. Si Angus avait besoin de s’ouvrir à lui sur un sujet qui le préoccupait, il le ferait. Ce n’était pas par manque d’empathie qu’il ne l’interrogeait pas, mais au contraire parce qu’il savait à quel point l’intimité était une chose précieuse. Il n’y avait rien de plus important qu’un secret que l’on n’était pas prêt à partager, il savait cela mieux que personne. Peut-être pourrait-il lui tendre une perche, cependant ? L’inciter à se confier en lui indiquant sa disponibilité et à sa capacité d’écoute.

— Tu sais que si quelque chose ne va pas, tu peux m’en parler, n’est-ce pas ? lança-t-il soudainement.

Surpris, Angus leva la tête pour le regarder dans les yeux. Il rougit, puis baissa le regard avant de prendre la parole.

— Euh… oui. Mais pourquoi dis-tu ça ?

— Je ne sais pas. Je… j’avais l’impression que quelque chose te contrariait, mais c’est peut-être juste ça, une impression. Si j’y croyais, ajouta-t-il en riant pour détendre l’atmosphère, je jurerais que tu as vu un fantôme !

Angus blanchit. Il manqua de trébucher, et en retrouvant son équilibre, il eut un faible sourire.

— Ah-ah. Hum… Dis-moi, tu peux me parler un peu de tes livres ?

Sasha ne manqua pas de remarquer l’évident changement de sujet, mais répondit néanmoins. Disserter de sa passion, les livres, était toujours une heureuse distraction.

— Oui, que veux-tu savoir ?

— Eh bien, je ne sais pas. Parle-moi de ton héros, par exemple. Comment est-il ? Quelle est son histoire ? Est-ce qu’il a des amis proches ? Son métier lui plaît ?

Sasha était agréablement étonné d’entendre Angus lui poser des questions sur Alan comme si celui-ci existait. Il était rare que les gens comprennent à quel point un personnage semblait réel à celui qui lui donnait la vie. Or, Angus lui demandait de lui donner plus de détails sur lui, comme s’il ne vivait pas que dans l’esprit de Sasha. Il n’était pas rare qu’il passe des semaines penché sur les détails qui feraient que son histoire sonnait plus vraie que nature. Dans l’intervalle, il avait le temps de construire un lien sans comparaison avec ses amis virtuels, ceux qui n’existaient que dans les aventures qu’il créait. Ne pouvaient réellement comprendre que ceux qui avaient un jour terminé d’écrire une histoire.

— Alan est un ex-flic devenu détective. L’histoire ne se déroule pas dans un pays en particulier, car les clients d’Alan le font voyager à travers le monde. J’apprécie particulièrement de rechercher toutes les informations possibles sur l’endroit où je vais situer l’histoire. Et si c’est dans l’un des lieux que j’ai visités, c’est encore mieux. J’ai toujours l’impression d’inviter le lecteur à voyager avec moi quand c’est le cas.

— Tu en as déjà fait un en Grèce ? demanda Angus.

Intérieurement, Sasha se figea. Pourquoi demande-t-il cela ? Est-ce qu’il sait ? Me connaît-il ? Non, ce n’était pas possible. Il tenta de se rassurer et répondit platement :

— Non, jamais en Grèce. Au Mexique, en Norvège, en Irlande, aux États-Unis, en Afrique du Sud. Alan a même réalisé une enquête en Russie, bien que je n’y sois jamais allé.

Il déglutit, espérant qu’Angus oublierait la Grèce. S’il y avait un souvenir auquel il ne souhaitait pas repenser, c’était bien celui-là.

— J’adorerais voyager, dit Angus d’un ton rêveur.

Sasha résista à l’impulsion de l’inviter lors de son prochain voyage. Ils ne se connaissaient même pas. Enfin, presque pas. Ils n’avaient passé que quelques semaines ensemble, et même pas au sens… biblique, s’il pouvait le dire comme cela. Ils n’étaient pas assez intimes pour partager plus qu’une relation professionnelle. Leurs liens s’arrêtaient à la fin de ces travaux.

— Tu n’es jamais parti de l’Écosse ? interrogea-t-il plutôt.

— Si, rétorqua Angus en riant. Je suis allé en Angleterre, au Pays de Galles et en Irlande.

— Ce qui n’est déjà pas mal, fit remarquer Sasha, l’œil rieur.

— Oui, c’est vrai. J’aurais aussi pu ne pas bouger de Glasgow du tout. Mais j’avoue que c’était seulement par le biais des voyages scolaires ou pour rendre visite à la famille. Depuis que je suis adulte, je n’ai pas quitté le pays.

— Pas assez de temps ? devina Sasha.

— Oui, je n’ai pas arrêté de travailler depuis que je suis tout jeune. Et puis, pour voyager, il faut de l’argent. Et je n’en ai jamais eu beaucoup.

Sasha était gêné. Comme il n’en avait jamais manqué, il ignorait comment répondre à cela. On disait que l’argent ne faisait pas le bonheur, mais qu’il y contribuait. Pour Sasha, il avait toujours ressenti cela comme un poids sur ses épaules, une différence de plus qui l’avait distancé de ses congénères jusqu’à l’âge adulte. Une fois de plus, la notion d’argent le gênait dans une conversation amicale. Il soupira intérieurement.

— Oh, je ne me plains pas, fit immédiatement Angus, comme s’il avait craint d’en avoir trop dit. J’aime ce que je fais, et ça paie les factures. Même si je n’ai pas de quoi économiser pour l’instant, je suis heureux comme je suis.

Sasha l’observa du coin de l’œil. La mélancolie était de retour sur son visage. Il y avait une forte probabilité pour qu’il ne dise pas entièrement la vérité. Sasha pensait qu’Angus appréciait réellement son travail, mais quant à son bonheur, il n’était sûr de rien. Encore une fois, le dilemme se présenta à lui : insister ou respecter son intimité ?

— Si j’avais une baguette magique, quel vœu souhaiterais-tu que j’exauce ? s’enquit-il pour le distraire.

— Eh bien… je ne sais pas vraiment.

Son visage expressif trahissait l’impression contraire.

— Tu es sûr ? lui demanda Sasha avec un petit coup d’épaule taquin.

À ses côtés, il se sentait pousser des ailes, osant lui parler comme il ne le faisait jamais avec personne. Angus inspirait une sensation de sécurité. Il était grand et fort, d’une puissance animale, féline, et son visage était exceptionnellement beau, presque féminin tant il était gracieux, ses cheveux longs qui flottaient au niveau de ses épaules, ses fossettes qui n’apparaissaient que lorsqu’il riait et ces superbes yeux clairs. Enchanteur, voilà ce qu’il était. Et Sasha, aussi résistant qu’il pouvait l’être, sentait ses réticences s’amenuiser.

N’était-il pas temps de laisser le passé derrière lui, et de commencer à vivre ?

Une sensation de chaleur se répandit en lui, fondant comme du miel chaud sur la langue, transperçant les couches de protection qu’il avait bâties au fil des années autour de son cœur. Pour la première fois depuis plus de dix ans, le poids qui pesait sur ses épaules commençait à se lever. Il respirait plus facilement, se redressant petit à petit, tout en continuant à marcher aux côtés d’Angus. Rien n’était résolu, loin de là, mais que se passerait-il s’il s’autorisait à être heureux ? Serait-ce si difficile ? Si impossible ? Il tenta de faire taire les doutes qui commençaient déjà à ramper aux abords de sa conscience, et sourit.

— Allez, dis-moi. N’importe quoi, et je l’exauce ! insista-t-il.

— Tu es devenu une fée maintenant ?

— Oui ! Mais attention, pas n’importe quelle fée, fit-il en riant.

— Ah oui ? Quelle fée serais-tu ?

— Pas la Fée Néante, ça, c’est sûr. La Fée Stive, peut-être ?

— Ou la Fée Brile, proposa Angus, une lueur malicieuse dans le regard.

— Je sais ! La Fée des Miracles ! s’exclama Sasha.

— Il va en falloir un sacré si tu veux te transformer en fée, fit remarquer Angus en riant aux éclats.

— Tu es bête. C’est justement parce que je suis une fée, tout au fond de moi, que je peux espérer réaliser des miracles.

— Je pensais que tu ne croyais pas aux fées, le taquina Angus.

Sasha haussa les épaules.

— Bien sûr que je ne cr…

Angus se tourna très vite vers lui et plaça sa main sur sa bouche.

— Chut ! Tais-toi donc, malheureux ! Ne sais-tu pas qu’à chaque fois que quelqu’un prononce cette phrase, une fée meurt quelque part ?

Ils s’étaient arrêtés en plein milieu de la bande de landes qui les mènerait jusqu’au lac. Sasha n’était plus en état de réfléchir avec cohérence. Il n’était plus conscient que de la présence toute proche du corps d’Angus devant lui, et de la chaleur de sa main contre ses lèvres. Il perçut dans le regard d’Angus le moment où celui-ci réalisa également leur proximité. Le temps suspendu à leur souffle, Sasha et Angus se tenaient l’un en face de l’autre à s’observer en silence. Le vent jouait lentement avec les longues mèches rousses d’Angus, dont le visage anguleux se détachait sur le ciel nuageux. Sasha ne voyait plus que ses yeux, perdu dans l’immensité bleu intense qui le fixait en retour. Sa main glissa de la bouche de Sasha à sa joue, caressant gentiment la peau hérissée d’une barbe de quelques jours, le pouce s’attardant sur les lèvres fines.

Sasha frissonna, déterminé à profiter du moment sans laisser son passé le gâcher. Angus, sentant sans doute le changement en lui, son acceptation silencieuse, se rapprocha de quelques centimètres. Sasha percevait à travers leurs vêtements la chaleur entêtante du corps d’Angus. Il mourrait d’envie de céder, d’expérimenter cette chaleur à même la peau, de le prendre si fort dans ses bras qu’il se fondrait en lui. Ne faire qu’un avec Angus. Ô, perspective enivrante !

Angus se pencha lentement vers lui, comme s’il craignait qu’il recule au dernier moment. Sasha le regarda avancer sans faire un geste, retenant son souffle, dans l’expectative, jusqu’à ce que son regard se trouble et que l’image d’Angus disparaisse. Elle fut aussitôt remplacée par la présence fantomatique de ses lèvres sur les siennes. Délicates comme le souffle d’un ange. Pures comme l’eau d’un torrent glacé en plein hiver. Chaudes comme le cœur d’un fondant au chocolat sorti du four – et tout aussi délicieuses. Le Paradis sur Terre.

Malheureusement, ce goût de Paradis ne dura pas. Un chien aboya tout près d’eux, les faisant sursauter tous les deux, et quand ils se séparèrent, la magie de l’instant fut brisée. Mais peu importait. Même si Sasha se sentait gêné en reprenant leur marche, il avait aussi le cœur plus léger qu’il ne l’avait eu ces derniers mois – voire même ces dernières années.

 

Assis sur une couverture, dans l’herbe au bord de l’eau, Angus et Sasha profitaient du calme de ce dimanche après-midi, à l’abri sous un arbre. Le temps s’était dégagé après le déjeuner, et Sasha tâchait de ne pas laisser la nervosité le dévorer vivant. Ils avaient discuté de choses et d’autres après leur baiser, mais Sasha avait senti qu’Angus se forçait. Pour une fois, il n’arrivait pas à déterminer l’étendue de ses pensées. Regrettait-il de l’avoir embrassé ? Se demandait-il si Sasha en valait la peine ? Au fond de lui, Sasha savait que ce n’était pas le cas, mais s’il voulait avancer, ne devrait-il pas au moins avoir l’air convaincu de sa propre valeur ?

Nerveux, il n’osait pas poser la question qui le hantait – si l’on pouvait dire… Néanmoins, il se força quand même. Il prit une grande inspiration, et se lança.

— Dis-moi, Angus. Tu avais l’air contrarié ce matin. Tu veux bien me dire ce qui s’est passé ?

Devant le silence pesant qui lui répondit, Sasha se hâta d’ajouter :

— Enfin, ce n’est pas grave si tu préfères le garder pour toi.

— C’est que… hésita-t-il, je t’en parlerais bien, mais j’ai peur que tu le prennes mal.

À ces mots, Sasha eut un vertige. De quoi était-il question ? Qu’est-ce qu’il pouvait prendre mal ? Et pourquoi ? Est-ce que cela concernait son passé ? Qu’était-il arrivé ? Avait-il appris… ?

— Et si j’essayais d’avoir l’esprit ouvert ? murmura-t-il la bouche sèche.

Pourvu qu’il n’ait rien deviné à mon sujet !

Angus le regarda un long moment avant de s’allonger sur le côté. Sasha suivit son instinct et s’allongea dans la même position, sur le côté en face de lui. C’était une situation étrangement intime pour deux hommes qui ne se connaissaient que peu, et qui, jusqu’à présent, n’avaient pas de relation autre que professionnelle, voire amicale. Ce baiser, aussi léger qu’une aile de papillon, avait peut-être tout changé, cependant.

— Je ne suis pas certain que tu me croiras, souffla Angus d’une voix calme.

Son visage était loin de refléter la sérénité. Il fronçait légèrement les sourcils et ses lèvres marquaient un pli de contrariété. Le bleu de ses yeux s’était terni, et un ciel d’orage semblait gronder dans ses iris, comme si ce qu’il s’apprêtait à révéler allait bouleverser l’univers de Sasha. Angus se mordilla les lèvres.

— Eh bien, tu ne le sauras que lorsque tu me le diras, l’informa Sasha, curieux.

Qu’est-ce que cela peut-il bien être ?

Angus soupira, et du bout des doigts, caressa gentiment la main de Sasha située tout près de la sienne sur la couverture.

— Tu commences à me connaître, je pense. Et je crois pouvoir dire que je suis un homme aux pieds sur terre. Je ne suis pas fou ni instable. Et pourtant…

Il fit une pause et déglutit bruyamment sans quitter Sasha des yeux. La peur était apparue dans son regard tourmenté.

— Juste avant que tu n’arrives, je me regardais dans le miroir de la chambre pour vérifier que j’étais bien habillé… et…

Il soupira de nouveau. Sasha s’inquiéta. Il sentait l’angoisse pulser par vague de son corps, presque palpable.

— Jonathan Brodie est apparu devant moi, dans le reflet du miroir.

Sasha ne comprenait pas. Qui était Jonat… Oh bon sang de bonsoir !

— Jonathan Brodie ? Tu veux dire que tu as vraiment vu un fantôme ?!

Attentif à découvrir le fin mot de l’histoire, il observait Angus les yeux grands ouverts, dans l’espoir de lire dans son regard la véracité de ses propos. Enfin, il espérait plutôt découvrir que tout cela n’était qu’une immense blague. Ou un affreux cauchemar.

 

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