Une ombre au tableau
17 Sasha
17
Sasha
— Que suggères-tu ? Que nous attaquions le mur à la barre à mine peut-être ?
Sasha ne pouvait empêcher le sarcasme de percer dans sa voix. Si c’était si simple, pourquoi diable Jonathan ne l’avait-il pas fait lui-même ?
Il précisa sa pensée à haute voix.
— Je l’ignore, protesta Angus comme si c’était lui qu’on accusait. Peut-être qu’il ne savait pas que c’était là qu’on l’avait enfermé. Peut-être ne l’a-t-il appris qu’après sa propre mort.
— Tout serait plus simple si nous pouvions tout bonnement lui parler.
Sasha porta ses doigts à la bouche, prêt à mordiller un ongle nerveusement, mais il sut s’interrompre avant que ses dents ne touchent son pouce. Il poussa un petit cri rageur. Il était frustré de ne pas savoir quoi faire exactement, de ne pas maîtriser la situation, et surtout d’en être venu bien malgré lui à croire en quelque chose d’aussi abracadabrantesque. Et pourtant, il ne pouvait pas nier ce qu’il avait vu ni les explications du registre que lui avait montré Erin. Il se passa la main sur le visage dans l’espoir d’effacer tout ce qu’il avait vécu ces dernières semaines. Peut-être ne souhaiterait-il pas tout éradiquer, toutefois. Il avait quand même fait beaucoup de progrès avec Angus non seulement en terme de sociabilité, mais également au regard de sa sexualité.
Ce sujet qui était resté tabou pendant si longtemps pour lui reprenait vie en la présence de son entrepreneur au charme certain. Sasha avait découvert en lui un compagnon agréable et toujours d’humeur égale. Chaque matin depuis quelques semaines, il avait hâte de retrouver l’homme affable et charmeur qu’il était venu à apprécier. Sa solitude ne lui semblait plus qu’un lointain souvenir, mais que se passerait-il une fois que les travaux seraient finis ? Angus repartirait sans doute à Glasgow retrouver la vie palpitante de la ville, et Sasha se retrouverait de nouveau seul avec pour toute compagnie son désespoir et le manque que le rouquin aurait provoqué en lui. Ne vaudrait-il pas mieux commencer à prendre ses distances immédiatement ? Sans doute souffrirait-il moins de cette manière. Sasha se souvenait des bras puissants qui avaient entouré son corps pendant la nuit. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas si bien dormi. Peut-être pourrait-il en profiter encore un peu plus longtemps ? Il se fit l’effet d’un adolescent plaidant pour rester encore quelques minutes sous la chaleur réconfortante de la couette, afin d’éviter la dure réalité du lycée. Cependant, inéluctablement, il fallait se lever et se confronter au triste monde concret. Maintenant qu’il avait grandi, avait-il une quelconque mainmise sur son avenir ?
Laissant de côté pour l’instant ces questions perturbantes, il se pencha sur la situation présente.
— Et si nous commencions par faire un petit trou dans le mur afin de voir ce qui se trouve derrière ? Nous aurions au moins une preuve que c’est bien là que le corps de Liam repose.
— Je doute que reposer soit le terme adéquat, contra Sasha. Un homme emmuré vivant a dû se battre jusqu’à son dernier souffle pour tenter de trouver un échappatoire.
Angus hocha la tête en silence, les yeux perdus dans le vague. Ils réfléchissaient probablement tous deux à la même chose. Quelle avait été la vie de Liam dans les derniers moments ? L’imagination fertile de Sasha l’emmena dans un endroit sombre et humide, un cachot digne d’un roman historique, où courraient les rats et les insectes rampants. Mais si la suggestion d’Angus s’avérait exacte, ce n’était pas tout à fait l’image qui correspondait à la réalité. Si Liam avait été claustré sous l’escalier, il n’y avait eu ni lumière ni passage pour faire entrer ne serait-ce qu’un cafard. Avait-il frappé de toutes ses forces contre les murs pour qu’on l’entende ou bien avait-il été attaché afin de taire sa présence plus efficacement ? Était-ce la faim qui l’avait atteint en premier ou bien la soif ? Quelles avaient été ses dernières pensées ? Elles avaient probablement été pour Jonathan, peut-être aussi pour sa sœur et l’enfant qui étaient tous les deux décédés dans l’année, et pour l’existence qu’ils auraient pu connaître ensemble si les choses avaient été différentes.
— Quelle triste fin pour une histoire d’amour, pensa Sasha tout haut avec mélancolie.
— La mort n’est pas forcément une fin en soi, commenta doucement Angus. Je ne sais pas ce qui retient l’esprit de Liam derrière ces murs, mais j’imagine que lorsqu’ils vont se retrouver, ce sera un nouveau départ pour eux. Leurs âmes semblent liées pour l’éternité, sinon Jonathan ne serait pas resté là à attendre que quelqu’un le libère.
— Bon, et si on le faisait, ce trou dans le mur ?
Ils s’observèrent quelques instants, le regard sérieux de Sasha plongé dans les yeux doux mais déterminés d’Angus. Les traits de ce dernier s’étirèrent en un lent sourire.
— Quoi ? demanda Sasha les sourcils froncés.
— Rien… enfin, si. Tu y crois, n’est-ce pas ? Tu étais si opiniâtre au début. Mais maintenant, tu sais que c’est réel.
— Ai-je vraiment le choix ? rétorqua Sasha sur un ton plus agressif qu’il n’en avait l’intention. Je ne peux qu’accepter ce que je vois. Je te l’ai dit, je suis comme Saint Thomas. Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, je ne l’aurais probablement pas cru. Maintenant, je veux constater par moi-même que Liam est bien derrière ce mur, et voir ce que nous pouvons faire pour le libérer. Après tout, je reste avant tout un incurable romantique. Je ne peux tout de même pas les laisser séparés pour l’éternité, n’est-ce pas ? Avons-nous une masse ou n’importe quoi d’autre qui fasse l’affaire ?
— Je suis certain de trouver quelque chose qui puisse faire l’affaire, comme tu dis.
Angus portait sur son visage un petit sourire mystérieux comme s’il avait connaissance d’une information que Sasha ignorait. C’était particulièrement énervant, selon Sasha. Mais qu’y pouvait-il ? Il se rendit dans le cellier pendant qu’Angus allait chercher le matériel nécessaire. Il ne se sentait pas très à l’aise dans ce réduit sombre qu’une pauvre ampoule éclairait chichement. Il n’avait jamais fait attention à la profondeur de la pièce ni à ses proportions par rapport à la largeur de l’escalier. Mais maintenant qu’il le savait, il trouvait la pièce fort petite. Il vida une étagère et la déplaça afin d’avoir un meilleur accès au mur. Celui-ci paraissait bien plus ancien que le reste de la maison. Il posa sa main à plat sur la pierre froide et frissonna involontairement devant la sensation inexprimable qu’il ressentit.
Il avait beau tenter de garder ses distances émotionnellement, de ne pas se laisser aller à l’excitation contagieuse qui semblait faire vibrer Angus, il n’y réussissait que pauvrement. Plus les minutes passaient et plus il se sentait au bord d’un gouffre. Terrifiant et excitant à la fois. D’un côté, la sécurité de l’ignorance, le confort d’une vie sans conscience d’un monde parallèle où les esprits régnaient en maîtres. De l’autre, la peur de l’inconnu, l’exaltation d’une existence pleine de légendes et de croyances surnaturelles. L’aventure. À sa portée. Sasha avait du mal à réaliser que ce qu’il vivait était réellement en train d’arriver. Et pourtant, lorsqu’Angus commença à percer le mur à l’aide d’une longue mèche sur une perceuse à percussion, il laissa l’enfant en lui qui croyait encore aux contes de fées s’échapper et espérer. Il se promit de ne pas être déçu lorsqu’inévitablement, Angus et Sasha ne verraient rien par le trou qu’Angus perçait d’une manière presque chirurgicale dans le mur.
Lentement, inexorablement, l’espoir naissait sans que Sasha puisse exercer un quelconque contrôle sur lui-même. Et s’ils trouvaient Liam ? Que se passerait-il alors ? Le fait d’ouvrir une brèche dans le mur suffirait-il ? Que pourrait-il faire si ce n’était pas le cas ?
Alors qu’Angus semblait être sur le point de traverser la pierre de calcaire, une étincelle surgit de l’appareil électrique. Surpris, Angus se recula, buta dans Sasha qui se trouvait derrière lui, et ils tombèrent tous les deux, l’outil tombant à terre dans un grésillement avant de prendre feu. Angus fut plus rapide que Sasha et attrapa l’extincteur accroché derrière la porte du cellier et qu’ils avaient pris la précaution d’acheter au début des travaux. Devant les yeux ébahis de Sasha qui n’avait pas bougé du sol, Angus dégoupilla la bombonne rouge et pulvérisa la perceuse, la recouvrant d’une mousse qui étouffa aussitôt l’incendie naissant.
Haletant, Angus fixait des yeux écarquillés sur la scène, la bouche légèrement entrouverte. Quant à Sasha, il ne pouvait quitter des yeux Angus, qui venait de passer d’entrepreneur à super-héros en quelques secondes. Ses muscles saillaient sous son t-shirt blanc, et il tenait encore la bouteille rouge comme une arme brandie devant lui, les jambes pliées en position pour combattre. À cet instant, Sasha eut l’impression qu’il pourrait tout arriver, qu’il pourrait tout lui dire, Angus saurait le gérer. Comme une révélation, Sasha eut brièvement la vision d’une vie passée ensemble dans ce manoir écossais, s’épaulant l’un et l’autre, en ayant connaissance de leurs secrets les plus précieux. L’un de ceux-là pourrait très bien être cette histoire, ou comment ils avaient libéré un esprit enfermé depuis quatre cents ans dans une pièce de leur maison.
Encore faudrait-il pouvoir le libérer réellement, pensa Sasha.
Angus baissa les yeux vers Sasha, appuyé en arrière sur ses mains posées au sol.
— Ça va ? l’interrogea-t-il pantelant, en lui tendant une main pour l’aider à se relever.
— Oui. Un peu choqué. Qu’est-ce qui vient de se passer exactement ?
— Je ne sais pas trop, répondit Angus en se penchant vers le petit trou. J’ai l’impression que la perceuse a surchauffé en rencontrant un matériau pour lequel elle n’était pas conçue. Mais je me demande ce que c’est.
Il attrapa un long câble qu’il avait rapporté en même temps que la perceuse ainsi que la lampe frontale qui pendouillait, accrochée à sa ceinture à outils. Il brancha le câble à son téléphone et lança une application.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un joujou de bricoleur, répondit Angus avec un petit clin d’œil. C’est une caméra endoscope. Ça sert à inspecter les endroits inaccessibles.
Malgré son outillage de geek, il ne parvint pas à y voir plus clair.
— Je n’ai pas réussi à traverser. Mince. Je voulais ne faire qu’une petite ouverture au cas où on se serait trompé, plutôt que se rendre compte trop tard de notre erreur une fois le mur éventré, mais on dirait que nous n’allons pas avoir le choix.
— Hum, sans doute. Que veux-tu faire ?
Angus se tourna vers lui, et Sasha plissa les yeux, ébloui par la puissance de la lampe frontale qu’Angus n’avait pas éteinte. Avec un regard d’excuse, Angus baissa le faisceau vers le sol et commença à lui répondre :
— J’imagine que je vais devoir aller cher…
Il s’interrompit soudain, de la buée se formant devant sa bouche ouverte, les yeux écarquillés, fixé sur quelque chose qui semblait se trouver derrière Sasha.
Sasha prit conscience du soudain froid glacial et, sans se retourner, savait ce qu’Angus regardait. Malgré tout, il pivota lentement sur ses talons. Presque sans surprise, il se retrouva nez à nez avec Jonathan Brodie en chair et en os. Ou dans son cas, en ectoplasme et en transparence.
Son être était fermement plantée devant Sasha. Les poings serrés à ses côtés, il semblait résolu. Son regard allait de l’un à l’autre sans pouvoir se fixer sur l’un des deux hommes en particulier, mais sa détermination était claire. C’était un homme – un esprit – prêt à tout pour obtenir ce qu’il désirait.
— Bonjour, murmura Angus doucement.
La politesse d’Angus eut pu faire sourire Sasha s’il n’avait pas été si terrifié. Les yeux de Jonathan se portèrent sur Angus.
— Libérez Liam.
La voix secoua Sasha au cœur de son être, faisant vibrer quelque chose d’indéfinissable en lui, comme si son existence-même s’inscrivait sur la même longueur d’onde, physiquement parlant, que Sasha. S’il avait encore eu des doutes quant à la tangibilité de ce qui se déroulait devant lui, il ne pouvait plus en avoir désormais. Nul ne pouvait falsifier une tessiture de voix pareille ni la transparence de son corps à moins d’être un maître des effets spéciaux. Sasha aurait presque pu se croire sur le tournage d’un mauvais film d’horreur, si la scène n’avait pas semblé si réelle.
Il aurait voulu se fondre dans le décor, mais malheureusement, il se trouvait entre Jonathan et Angus, qui semblait prêt à discuter comme si de rien n’était. Oui, c’est sûr, ce n’est pas comme si on avait un véritable fantôme dans notre cellier ! Venait-il de penser à ce cellier comme le leur ? Il devrait garder ce point à réfléchir pour plus tard, car désormais, l’attention de Jonathan s’était fixée sur lui.
— Aidez-le.
Cela prit un moment à Sasha pour réaliser que l’esprit attendait une réponse de lui.
— Moi ? Comment ?
Il n’y avait pas de manuel pour apprendre ce genre de choses, ou en tout cas, pas à sa connaissance, sinon il s’y serait plongé avec concentration. Il imaginait un livre tel que celui qu’il avait tenté d’utiliser pour réparer la fuite sous l’évier avant l’arrivée d’Angus. Cela lui paraissait si lointain déjà.
— Concentrez-vous.
La voix riche résonna dans la petite pièce. Bizarrement, Sasha se fit la réflexion que de toutes les immenses pièces du manoir, il avait fallu qu’ils se retrouvent tous les trois dans ce petit réduit pour résoudre l’énigme d’une malédiction vieille de quatre cents ans. L’ordre que Jonathan venait de lui donner le fit se redresser, toutefois. Il était vrai que ses pensées tournoyaient dans son esprit comme autant d’abeilles sur une ruche renversée. S’il suffisait de se concentrer pour faire partir ces deux esprits, il n’avait plus qu’à relever ses manches mentales et se mettre au travail.
— Que faut-il faire pour vous aider ? osa-t-il demander.
Il suivit des yeux le geste de l’esprit, et se retourna pour regarder la direction que celui-ci indiquait. Angus, blafard dans la pénombre illuminée uniquement par sa petite lampe, suivit également la même direction. En découvrant ce qui venait d’être révélé, Angus et Sasha se regardèrent avec étonnement.
Qu’allaient-il donc faire ?
OceanofPDF.com