Une ombre au tableau
25 Sasha
25
Sasha
L’aube n’était pas encore née au moment où Sasha se réveilla. Un mouvement dans son sommeil le fit grimacer, et ses paupières papillonnèrent avant de s’ouvrir. Il ressentit un certain inconfort dans le bas de son anatomie, et fronça les sourcils avant que le souvenir de la soirée précédente se rappelle à lui. Il avait cru que tout était perdu quand il avait paniqué, mais Angus avait su transformer ce début pathétique en un moment magique. Sasha se souviendrait toute sa vie de cette première fois.
Avec ses mots doux et ses gestes tendres, et tout cet amour qu’il avait répandus sur lui comme une couverture chaude en plein hiver, Angus avait changé son point de vue sur cet aspect de la vie. Sasha avait eu des doutes, mais les sentiments qu’ils partageaient les avaient fait taire. Le souvenir de ce qu’il avait subi resterait gravé en lui pour toujours, mais Sasha était désormais libre de faire la paix avec son passé. Il n’était pas ce qu’on lui avait fait, il était ce qu’il décidait de devenir.
Libre.
Libres, Jonathan et Liam le seraient bientôt également, si on en croyait Erin. Dans deux jours, ils pourraient poser leurs mains et espérer que leur amour suffise à défaire les chaînes magiques qui retenaient le fantôme et son compagnon en ce bas monde.
En attendant, Sasha et Angus allaient devoir occuper leur temps. Avec un petit sourire, Sasha se tourna vers Angus encore endormi, et s’interrogea malicieusement sur ce qu’ils allaient bien pouvoir faire. Jamais Sasha n’aurait pu imaginer avoir de telles pensées un jour, mais aux côtés du bel Écossais, tout avait changé. C’était un Sasha 2.0 qui était né dans ce pays. Ses parents, avec qui il n’avait plus désormais qu’extrêmement peu de contacts, ne le reconnaîtraient sans doute pas. Quant à Claire, elle n’en croirait pas ses oreilles ni ses yeux. D’ailleurs, il faudrait qu’il pense à l’appeler. Une idée grandissait en lui depuis quelque temps. Puisque lors de ces dernières semaines la réalité avait dépassé la fiction, il avait décidé d’écrire leur histoire. Il changerait leurs propres noms, et amenderait les circonstances, mais il tenait à ce que Jonathan et Liam aient leur heure de gloire. Leur amour était si pur, si beau, qu’ils méritaient d’avoir leurs patronymes inscrits dans la postérité.
Le visage d’Angus était reposé, serein, et sa peau pâle était illuminée par la lune encore presque pleine qui brillait dans le ciel pâlissant. Il était si beau que Sasha se demandait comment il avait fait pour attirer l’attention d’un homme pareil. Comment était-il possible qu’Angus soit encore célibataire ? Peu importait finalement, l’essentiel était qu’il s’était énamouré de Sasha, et qu’aucun des deux n’avait l’intention d’interrompre la relation de sitôt. Ce ne serait sans doute pas pour la vie, et ce ne serait sans doute pas non plus de tout repos. Mais pour avoir le plaisir de faire un bout de chemin à ses côtés, Sasha était prêt à essayer.
Il se blottit contre son le torse puissant d’Angus et se rendormit, laissant ses réflexions nocturnes reposer en paix. Il avait bien le temps de s’inquiéter pour le futur. Avant, il souhaitait profiter du présent.
Quand le jour dit arriva, Angus et Sasha étaient aussi impatients l’un que l’autre. Ils avaient de nouveau contacté Erin afin de se rassurer. Elle leur avait confirmé qu’à sa connaissance, il n’y avait rien d’autre à faire que d’être profondément amoureux l’un de l’autre, de placer leurs mains sur les emplacements prévus. Minuit lui semblait l’heure la plus propice, mais selon elle, ce n’était pas une obligation. Point de difficile rituel en latin à retenir, et c’était tant mieux. Ils lui avaient demandé si par le plus grand des hasards elle ne souhaitait pas être présente, mais elle leur avait affirmé qu’ils n’avaient pas besoin d’elle, et que sa présence pourrait au contraire tout faire échouer. Résignés à œuvrer par eux-mêmes, ils avaient raccroché.
Ces deux derniers jours étaient passés rapidement. Pendant la journée, ils œuvraient de concert à la rénovation de la maison, et quand venait le soir, ils se noyaient l’un dans l’autre, Angus faisant découvrir à Sasha l’étendue de ce qu’il avait manqué. Il y avait des choses que Sasha n’était pas encore prêt à faire, mais était persuadé qu’avec le temps, Angus réussirait à le guider vers une liberté totale. Il ne se souvenait pas avoir été aussi heureux de toute sa vie, tant qu’il avait parfois l’impression de rayonner de bonheur. Ce qui n’était peut-être pas entièrement faux, étant donné les coups d’œil narquois et quelque peu envieux de certains des menuisiers. Ceux-ci avaient mené à bien leur tâche ; désormais, les courants d’air intempestifs avaient disparu dans le manoir qui commençait à ressembler à un vrai petit château. Il y avait encore beaucoup de travail cependant, et Sasha et Angus avaient prévu de s’y remettre avec ardeur aussitôt cette histoire de libération terminée.
Le soleil se couchait derrière le lac, dardant ses rayons orangés sur les nuages de la fin du jour, transformant le ciel en un embrasement multicolore à l’intensité à couper le souffle. Appuyé contre la façade de la maison, Sasha sirotait un verre d’Aberlour, heureux de déguster un whisky produit à seulement quatre heures de route de chez lui. Ainsi calé, il observait ce que la vie lui avait offert. Une maison, un projet de rénovation, un havre de paix loin des bruits de la ville tels qu’il les connaissait, un homme merveilleux, doux et prévenant, avec une pincée de surnaturel qui allait également épicer sa vie littéraire. Que pouvait-il espérer de mieux ?
Angus le rejoignit dehors, une bouteille de bière pendant nonchalamment au bout de ses doigts. S’installant à ses côtés, il rapprocha leurs mains et noua ses doigts aux siens. Sasha baissa la tête vers l’endroit où leurs corps ne faisaient plus qu’un, soudain pris de vertige en réalisant qu’il avait failli passer à côté de la perle qu’était cet homme. Il leva son visage vers son soleil, choisissant d’ignorer celui qui finissait sa course dans le ciel, et l’embrassa avec tout l’amour qu’il avait en lui. Angus lui répondit avec la même énergie, se délectant l’un de l’autre passionnément.
Ils n’échangèrent pas un mot, rentrant simplement quand le ciel s’assombrit entièrement. Ils s’allongèrent sur leur lit en attendant l’heure fatidique, tous deux trop préoccupés et perdus dans leurs pensées pour oser faire quoi que ce soit de plus physique que de se reposer sagement l’un contre l’autre. Ils se chuchotèrent leurs questions et leurs craintes à voix basse, comme si le fait de verbaliser leurs peurs allait les faire apparaître. Cela soulagea Sasha, et il était certain qu’il en était de même pour Angus.
Celui-ci, toujours prévoyant, avait mis le réveil afin de ne pas manquer l’heure, mais lorsqu’il retentit, aucun d’eux ne dormait. Ils descendirent toujours sans un mot dans la cuisine. Sasha leur fit couler deux cafés afin de se donner un peu de courage, de se réchauffer les sangs sans embrouiller leurs idées comme aurait pu le faire un verre d’alcool.
— Prêt ? demanda Angus à Sasha quand ce dernier lui tendit sa tasse.
— Je ne sais pas trop, mais ce n’est pas comme si nous avions…
Il fut interrompu par un grand courant d’air, qui ébouriffa les mèches soyeuses d’Angus. Comme la maison était désormais bien mieux isolée, le phénomène ne pouvait être naturel. De fait, quand il se tourna vers la porte du cellier, il aperçut Jonathan. Il aurait dû se douter que le fantôme serait présent lors de la tentative de libération de son amant duquel il avait été séparé depuis si longtemps. L’apparition semblait plus en chair, si l’on pouvait dire, qu’habituellement. Sasha avait peine à voir à travers lui, quand bien même il était parfaitement conscient qu’il était impossible de le toucher. Hum, il y a quelques semaines je doutais de l’existence même des fantômes. Comment saurais-je ce qui est possible ou impossible ? Il n’y avait pas de limite à ce qui pouvait arriver, plus maintenant, plus alors qu’il avait vu de ses yeux l’impensable se produire.
— Bien le bonsoir, gentlemen, les salua Jonathan d’un air grand seigneur, un sourire comme Sasha ne lui en avait jamais vu.
Qu’arriverait-il si les deux amants contemporains ne pouvaient sauver ceux du Moyen-âge ? La peur retourna en force dans l’estomac de Sasha, le forçant à ravaler la bile qui remontait dans sa gorge.
— Vous êtes bien en forme, commenta Angus en guise de salutations.
— Ma foi, si tout se déroule comme prévu, je vais enfin retrouver Liam ce soir après quatre cents ans d’absence.
— Vous devriez aussi vous attendre à ce que cela ne fonctionne pas, lui expliqua gentiment Angus. Pour ne pas être très déçu au cas où.
Le visage de Jonathan s’assombrit de manière impressionnante, et l’air se chargea subitement d’électricité, l’atmosphère lourde et pesante. Un grondement de tonnerre fit vibrer les nouvelles fenêtres. Sasha, qui détestait les conflits de manière générale et ceux qui impliquaient un esprit en colère en particulier, ressentit le besoin urgent de faire un pas en arrière, mais il ne bougea pas, suivant l’exemple d’Angus qui, droit dans ses bottes, attendait l’explosion qui tardait à arriver, le visage serein. En tout cas, en apparences.
— Vous croyez que j’ai attendu tout ce temps pour être déçu au dernier moment ? Je n’ai que faire de tels sentiments. J’ai rencontré Liam tout jeune, et je lui ai dédié la moindre minute de ma vie, et même de ma mort ! Il n’y a rien de plus important que lui au monde. Lui et son bien-être. J’ai failli à mon devoir le jour où je me suis absenté et qu’il a été enlevé et torturé par ces ordures. Je ne dois pas faillir dans sa libération. C’est à moi qu’il appartient de tout faire pour le libérer. Maintenant que je vous ai trouvé tous les deux, je sais que c’est vous qu’il me faut. Je le sens. Désormais, tout ce qui m’importe c’est que vous placiez vos mains sur ces damnées empreintes et qu’on en finisse ! Je veux que vous libériez Liam !
Son visage avait rougi, si une telle chose pouvait arriver à un fantôme, rendu hors de lui par les propos innocents d’Angus.
— J’en suis certain, et croyez bien que c’est ce que nous souhaitons aussi, proféra calmement Angus. Nous avons communiqué avec la descendante de la sorcière qui a jeté cette malédiction sur votre couple, faisant tout notre possible pour comprendre la situation au mieux. Nous ne pouvons pas effacer ce qu’on vous a fait subir, mais on peut tout tenter pour y mettre fin. Cependant, nous n’avons aucune assurance d’être les bonnes personnes pour cela, malgré toute notre bonne volonté. Il nous reste simplement à croiser les doigts et espérer pour le mieux. Qu’en pensez-vous ?
Le cœur battant, Sasha attendait le verdict. Jonathan semblait fumer par les naseaux quand Angus avait commencé à parler, mais les paroles du bel Écossais avaient eu raison de la colère de l’esprit. Jonathan parut se dégonfler comme un ballon de baudruche percé.
— Je suppose que vous avez raison, grommela-t-il. Cela ne m’empêchera pas de venir vous hanter la nuit si jamais vous échouez, les menaça-t-il pour faire bonne mesure, l’index tendu dans leur direction.
Angus hocha la tête, et Sasha soupira de soulagement, le plus discrètement possible. Ils se tournèrent l’un vers l’autre.
— C’est l’heure. Tu es prêt ? questionna Angus.
— Oui.
La réponse de Sasha n’était qu’un murmure, mais ce simple mot n’en avait pas moins de puissance.
Angus lui attrapa la main et ils s’avancèrent vers le cellier. Le plafond n’était pas très haut à cet endroit de la pièce dont la courbe suivait celle du dessous de l’escalier. Ainsi l’accès aux empreintes était-il relativement facile.
— J’ai peur, murmura Sasha suffisamment doucement pour que seule Angus l’entende.
Même si le fantôme pouvait apparemment lire dans les esprits, peu lui importait désormais. Il était terrifié, non à l’idée que cela ne fonctionne pas, mais à l’idée que cela fonctionne et leur coûte la vie. Qu’adviendrait-il si par quelque tourment du destin, ils finissaient par échanger leurs places avec Jonathan et Liam ? Toutefois, ce n’était plus l’heure de penser mais d’agir.
En tremblant, Sasha et Angus approchèrent tous deux leurs mains de leur cible. Après avoir échangé un dernier regard, Sasha posa sa main droite sur l’empreinte correspondante, et Angus sa main gauche à l’endroit voulu.
Le cœur battant et un fin filet de sueur dégoulinant entre ses omoplates, Sasha attendait qu’il se passe quelque chose, n’importe quoi qui leur montre que cela avait marché. Au bout de quelques minutes, Angus jeta un coup d’œil angoissé à Sasha. Pourquoi ne se passait-il rien ? Quelle erreur avaient-ils commise ? Peut-être qu’Erin avait eu tort finalement. Peut-être y avait-il une formule à prononcer dont ils n’avaient pas eu connaissance.
Les épaules de Sasha retombèrent, la tension s’envolant, remplacée par la déception. Il aurait tant voulu que leur amour soit celui qui délivre Liam. Il aurait aimé voir le visage de Jonathan au moment où son amant disparu depuis tout ce temps lui serait rendu. La culpabilité prit la place de la déception assez vite, alors que les minutes s’égrenaient et qu’ils laissaient leurs mains en place dans l’espoir qu’il se passe encore quelque chose. Comment allait faire Jonathan désormais ? Serait-il coincé ici bas jusqu’à la fin des temps ? Devrait-il attendre qu’un autre couple homosexuel se présente à sa porte ? Que pouvait-il ressentir en ce moment même ?
Sasha tenta de se retourner pour apercevoir Jonathan, mais sa position ne lui permettait pas de le voir. Il baissa le bras, hésitant à détacher ses doigts de la pierre, quand il se rendit compte qu’en réalité, il ne pouvait pas sortir. Il releva la tête vers Angus.
— Que se passe-t-il ? murmura-t-il, confus.
Angus haussa les épaules, l’air de ne pas en savoir plus que lui. Sasha tenta de bouger les doigts, de décoller sa paume de la pierre, de tirer sur son bras avec son autre main. Rien n’y fit. La panique commença à monter en lui. Il n’allait quand même pas rester là ! Une image jaillit dans son esprit fertile. Celle de leurs deux corps rabougris, desséchés par le temps alors qu’ils étaient morts, accrochés par leurs mains à la pierre maléfique.
— Non ! s’écria-t-il en tirant frénétiquement sur son bras.
— Arrête ! l’invectiva Angus. Regarde.
La pierre sous la main d’Angus s’était mise à briller. Faiblement d’abord, puis avec plus d’intensité. Comme Sasha s’était également immobilisé, la lumière commençait à poindre entre ses phalanges crispées. Il se détendit en ressentant une douce chaleur émaner de la lumière.
— Quel est donc ce maléfice ? interrogea Jonathan à mi-voix. Pourquoi le passage ne s’ouvre-t-il pas ?
— Aucune idée, mais si le bâtiment voulait bien nous libérer à notre tour, ce serait sympa, s’exclama Sasha, tremblant.
Il n’était plus question de déception, de culpabilité ou de panique. Sasha était tout bonnement terrifié, au-delà de tout ce qu’il avait connu. Rien n’égalait l’épouvante qui paralysait ses mouvements. Un grand frisson le traversa, faisant repartir son cœur dans des grands battements effrénés. Sa cage thoracique se comprimait, empêchant l’air de rentrer dans ses poumons, et sa vision se rétrécit. Je vais mourir. Cette pensée tournait en rond dans sa tête, envahissant tout, l’empêchant d’organiser ses pensées de manière efficace. Pourquoi devait-il mourir maintenant ? Après avoir traversé toutes ces épreuves, après avoir enfin eu un petit goût du bonheur auquel il n’aurait jamais pensé avoir droit. Pourquoi maintenant ? Qu’avait-il fait ? Le destin était-il donc si taquin ? Pourquoi lui montrer ce que pouvait être l’amour si c’était pour lui retirer l’instant d’après ?
Il sentit soudain une main se poser sur son visage, et les mots que prononçait Angus finir par arriver jusqu’à lui.
— Reste avec moi, bébé. Reste avec moi. Regarde, regarde par ici. Bébé ? appelait-il encore et encore. Regarde par ici. C’est magnifique.
Sasha réussit à se concentrer suffisamment pour repousser ses pensées morbides, et tourna la tête dans la direction d’Angus. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre ce qui se passait.
Le mur de pierre s’était transformé en une matière d’apparence liquide aux reflets argentés chatoyants. C’était sans doute de là que venait la rumeur d’un mur recouvert d’argent. La surface ondulait comme un lac vertical, mercure mouvant et translucide, réfractant une lumière surnaturelle sur les murs. Les larmes montèrent malgré lui aux yeux de Sasha, l’émotion trop forte pour pouvoir être contenue.
Jonathan se tenait debout de leur côté du mur, et une silhouette floue se découpait de l’autre côté. Jonathan ne parlait pas, son visage exprimant tant de douleur, de joie et d’amour mêlés. Il leva ses deux mains devant lui, comme pour toucher le mur ; l’ombre de son côté fit de même. Sasha observa fasciné les paumes tremblantes de Jonathan se rapprocher de la surface mouvante, jusqu’à ce qu’elles la touchent. À l’instant où Jonathan et Liam, en un mouvement synchronisé, entrèrent en contact avec le mur liquide, celui-ci se dissout, s’effondrant comme une flaque au sol, le fluide magique se dissipant aussitôt en touchant le carrelage, libérant du même coup Sasha et Angus.
Les deux hommes debout l’un en face de l’autre n’osaient pas bouger. Enfin, ils réduisirent à peau de chagrin la distance qui les éloignait, se serrant dans leurs bras avec passion et désespoir, s’accrochant l’un à l’autre comme s’ils risquaient d’être séparés de nouveau. Sasha et Angus, libérés de leur prison momentanée par la disparition du mur, les observaient, Sasha blotti dans le creux de l’épaule d’Angus. Être les témoins de leur réunion valait toutes les frayeurs du monde selon Sasha, et Angus semblait penser la même chose, à en juger par le sourire qu’il arborait.
Le mur avait reparu, comme si rien ne s’était passé dans cette petite pièce mal éclairée. Sasha posa sa main dessus pour s’en assurer, et s’aperçut que là où la pierre était auparavant froide et humide, une certaine chaleur s’en dégageait, comme si la maison transmettait une émotion correspondant à la joie de la libération de Liam. Mais bien sûr, c’était impossible, n’est-ce pas ?
Ils sortirent du cagibi rendu encore plus étroit par la présence des quatre hommes. Jonathan et Liam se murmuraient des mots doux tout en se caressant le visage, le torse, le dos. L’un et l’autre rayonnaient, leurs soleils internes brillant à pleine puissance.
Liam était grand, des muscles fins mais puissants, si l’on pouvait en juger ainsi à travers sa chemise blanche et son kilt. De hautes chaussettes de laine écrue lui montaient jusqu’au-dessus du genou, sous des chaussures de cuir. Son visage était bien dessiné, le sourire qui l’éclairait mettait en valeur de jolis yeux foncés et une petite fossette au creux de son menton. Pour Sasha, et certainement pour Jonathan aussi, c’était un bel homme aux yeux foncés dont la peau pâle luisait presque, luminescence due à l’aspect fantomatique de son corps. L’aspect solide du corps de Jonathan tel qu’il leur était apparu tout à l’heure n’était plus qu’un lointain souvenir. Leur solidité diminuait à vue d’œil.
Après quelques minutes, Jonathan se tourna enfin vers eux, son visage rayonnant.
— Vous ne pouvez vous rendre compte de ce que vous venez de faire. Vous avez…
Il s’interrompit, dissimulant ses émotions derrière une toux fort opportune, rassemblant ses esprits avant de continuer.
— Vous méritez une récompense telle que je ne peux vous l’offrir. Tout ce que je peux faire, c’est redonner à cette maison son éclat.
Il s’approcha de Sasha.
— Vous avez tous vos plans en tête, n’est-ce pas ? Concernant les rénovations que vous aviez envisagées pour la maison.
— O-oui, balbutia Sasha. J’ai tout imaginé dans les moindres détails.
— Permettez ? l’interrogea Jonathan en leva la main vers son front.
Muet, Sasha hocha simplement la tête. Jonathan posa sa paume translucide sur son front. Une fraîcheur envahit subitement Sasha. Il ferma les yeux, assailli par les images de ce qu’il avait projeté de faire comme rénovations. En quelques instants, ce ne fut pas le film de sa vie qui défila derrière ses paupières fermées, mais bien toutes les évolutions prévues, de la cave au grenier, en passant par les extérieurs, le jardin, la cour, et l’allée gravillonnée qui menait au manoir. Il sentit son corps tressauter sans avoir de prise sur ses mouvements. Mais cela ne l’inquiétait pas, rasséréné qu’il était par le contact que maintenait Jonathan.
Quelques secondes passèrent, mais cela aurait tout aussi bien être plusieurs heures pour ce que Sasha en savait, perdu dans le labyrinthe de son esprit. Quand la pression de la paume sur son front cessa, il rouvrit les yeux et reprit pied dans la réalité. Angus et Liam n’avaient pas quitté leurs places respectives, tandis que Jonathan se reculait de quelques pas, un petit sourire satisfait sur son visage. Sasha n’eut pas le temps de voir les effets de ce qui venait de se produire.
Une grande lumière apparut du plafond au-dessus du couple fantomatique, vibrant d’une énergie assourdissante. Des particules brillantes voletaient dans l’air, multitude de petites créatures fantastiques dont Sasha ne parvenait pas à discerner les contours. C’était une vision onirique comme il n’aurait jamais cru possible. Mais qu’est-ce qui pouvait réellement être impossible maintenant ? Les corps des deux fantômes se faisaient de plus en plus luisants et transparents à la fois. Comme si seul le souvenir de leur apparition était encore présent.
— Merci, murmura Jonathan en reprenant Liam dans ses bras.
Celui-ci leur sourit avant de les remercier à leur tour.
La lumière se fit si intense que Sasha dut cacher ses yeux derrière sa main. Angus se rapprocha de lui pour observer les deux esprits disparaître dans le tunnel vertical lumineux.
Puis soudain, ce fut le silence et le calme.
Ils avaient réussi à libérer Jonathan et Liam.
OceanofPDF.com
Epilogue
Deux ans plus tard
Sasha était assis dans son bureau qu’il avait installé à l’étage du manoir. Il épluchait son courrier, les lettres toujours plus nombreuses depuis la sortie de son dernier livre. Il avait mis quelques mois à l’écrire, mais avait tenu à le peaufiner encore et encore avant de le présenter à son éditeur. Être perfectionniste n’avait pas que des avantages.
Pendant l’écriture de son roman, il avait fait rapatrier ses affaires de Belgique sans aucun remords. Il aimait bien son ancien logement, mais il ne faisait pas le poids par rapport à l’affection qu’il portait au manoir, à l’Écosse, et à un personnage en particulier. Sasha sourit bêtement, amoureusement même, en pensant à Angus. Il n’aurait pu souhaiter rencontrer un amant aussi doux et affectueux, drôle et charmeur, beau et intelligent que lui. On lisait partout que la femme parfaite n’existait pas. L’homme parfait par contre existait bel et bien. Il en avait la preuve chaque matin à ses côtés en se réveillant.
Chaque matin, c’était vite dit. Lorsque Sasha travaillait sur un nouveau livre, il se levait tôt, profitant des premières heures du jour pour aiguiser ses mots sur la lame éblouissante du lever du soleil. Angus, quant à lui, et ce bien qu’il ait emménagé avec Sasha quelques semaines après la fin officielle des travaux, avait ressenti le besoin de continuer à exercer son métier qui nécessitait parfois qu’il quitte le foyer familial. Sasha aurait pu subvenir à leurs besoins jusqu’à la fin de leur vie avec tous les droits d’auteur perçus et à venir ainsi que sa fortune familiale, mais Angus préférait s’occuper les mains et l’esprit. Sasha le comprenait ; s’il n’avait pas eu ses romans, il serait devenu fou à ne rien faire.
Son quotidien n’avait rien d’insipide, toutefois. Loin de là. Lorsque, après leur libération, Liam était réapparu aux côtés de Jonathan sur le fameux tableau par lequel tout avait commencé, il avait pensé que les manifestations surnaturelles allaient logiquement s’éteindre. Malheureusement, ce ne fut pas le cas.
Cela avait commencé tout doucement. D’abord, des choses s’étaient mises à disparaître dans la maison, et à réapparaître de manière inexpliquée. Sasha avait cru qu’il perdait l’esprit, ne sachant plus où il avait rangé les choses. Puis Angus s’était mis à blaguer qu’il s’agissait d’un brownie, un lutin taquin qui ressemblait à un petit homme. Cela n’avait pas fait rire Sasha longtemps, surtout lorsqu’il s’était rendu compte qu’Angus avait raison. Ils l’avaient découvert par hasard, remarquant des empreintes inhabituelles dans de la farine tombée sur le plan de travail de la cuisine. Il leur avait fallu l’aide d’Erin pour le faire partir, n’ayant aucune idée de la manière dont ils pourraient se débarrasser d’une telle créature.
Ils s’étaient crus tranquilles après cela. Grossière erreur. Erin prétendait qu’une fois que les êtres d’un autre monde sentaient une connexion avec les hommes, ils étaient comme attirés. On aurait pu comparer cela à un genre de portail. Apparemment, leur manoir fonctionnait désormais comme un aimant géant. Sasha avait mis étonnamment peu de temps à s’en accommoder, compte tenu de son passé de sceptique.
Désormais, c’était à peine s’il flanchait quand un revenant ou une autre créature magique frappait à sa porte – littéralement – pour quérir de l’aide dans un domaine quelconque. Erin lui avait appris ce qu’elle savait dans cette discipline, et bien qu’il n’ait pas de pouvoir magique à proprement parler, il réussissait merveilleusement à résoudre les problèmes de ceux qui en avaient. Il avait commencé par demander à Erin de s’en occuper – c’était elle la sorcière après tout –, mais les êtres surnaturels avaient entendu parler de lui et d’Angus, et requéraient leur aide en particulier.
Il avait donc rarement sursauté les dernières fois où on l’avait dérangé en plein travail ; aujourd’hui, ce fut différent.
Il faut dire que l’entrée du personnage fut plutôt fracassante. Alors qu’il ouvrait une lettre avec l’un de ses coupe-papiers, il perçut du coin de l’œil un oiseau de grande envergure par la fenêtre. Il tourna la tête en fronçant les sourcils. Haut dans le ciel, ce volatile semblait petit, mais plus il descendait, plus il paraissait énorme. Plus gros que ce qu’il n’avait jamais vu. Il plissa les yeux pour deviner ce que c’était. L’oiseau, si c’en était un, volait bizarrement, comme s’il avait un problème d’aile. S’il avait été un avion, on aurait pu entendre le pilote appeler Mayday ! Mayday ! à la tour de contrôle.
En se rapprochant, Sasha écarquilla les yeux. Était-ce… était-ce bien ce qu’il croyait voir ? Comment un dragon pouvait-il… Non, ce n’était pas possible.
Mais encore une fois, Sasha fut bien obligé de réviser sa définition de l’impossible.
C’est à ce moment-là qu’il réalisa que la bestiole aux écailles noires visait son bureau comme piste d’atterrissage. Il se leva comme au ralenti, se colla au mur aussi platement qu’il le put, ouvrit sa bouche en un cri silencieux et monta ses mains à son visage pour se protéger à l’instant même où l’énorme animal défonça la vitre, emportant une partie du mur avec lui dans un chaos de bris de verre, de poussière, et de gravas en tous genres.
Lentement, le nuage de fumée se dissipa, retombant au sol sur la masse informe et mouvante de la bête.
— Oh. Mon. Dieu, murmura Sasha, le souffle coupé.
Il tentait de respirer calmement, d’analyser la situation pour ce qu’elle était. Une partie de son cerveau ne cessait de lui crier que les dragons n’existaient pas, quand l’autre lui rappelait dans un murmure perfide qu’il avait cru que les fantômes non plus n’existaient pas. Et pourtant, ils faisaient régulièrement apparition dans son bureau. Alors un dragon ?
L’amas sous les bris de pierre et de verre bougeait à intervalles réguliers, une respiration sifflante se faisant entendre. Sasha n’avait pas bougé de derrière son bureau, et respirait à peine au cas où la chose à terre déciderait de le déguster pour le petit déjeuner.
Soudain, un mouvement plus brusque qu’un autre révéla un carré de peau nue, qui sembla étrangement humaine à Sasha. Une forme émergea des gravats, dévoilant le corps nu, manifestement très mâle d’un humanoïde blessé. Du sang argenté coulait de son épaule, le classant définitivement dans la catégorie des non-humains. Sasha le fixait des yeux la bouche grande ouverte, sans qu’aucun son ne sortît de sa gorge. Par pudeur, il gardait son regard figé au-dessus de sa ceinture, ou plutôt de son absence. Il ne voulait même pas savoir comment la chose énorme qui avait traversé le mur de son bureau s’était transformée en cette personne d’apparence humaine. Il ferma la bouche, avala un semblant de salive, et prit la parole.
— Bonjour monsieur. Que puis-je pour vous ?
Angus se moquait souvent de sa manière toujours polie d’accueillir les créatures qui venaient frapper à sa porte, mais Sasha ne pouvait ni ne souhaitait renier son éducation. Le cœur battant à tout rompre, il attendait la réponse, priant pour ne pas vivre ses derniers instants.
L’homme, à défaut d’autre terme, se redressa encore un peu plus. Une voix grave et éraillée résonna dans la pièce.
— Chase Hunter, chasseur d’ombres. J’ai besoin d’aide.
Aussitôt sa dernière phrase terminée, l’homme s’effondra au sol, inconscient.
Je peux définitivement dire que j’envie le temps où ce n’était que mes personnages qui vivaient des aventures…
Il leva les yeux au ciel et appela Erin. L’aventure ? Elle ne faisait que commencer.
OceanofPDF.com
Fin
OceanofPDF.com
Chers lecteurs,
Merci d’avoir lu Une Ombre au Tableau. Si vous avez aimé, n’hésitez pas à laisser un commentaire sur le site sur lequel vous l’avez acheté. Les avis comptent beaucoup pour les lecteurs potentiels, surtout quand il s’agit d’un premier roman.
À très bientôt, pour le premier tome des aventures de Chase Hunter, chasseur d’ombres.
Amicalement,
Fred Colton
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Une ombre au tableau
Fred Colton