Une ombre au tableau
16 Angus
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Angus
La matinée s’était déroulée à une vitesse incroyable. Après être arrivés à l’heure prévue, les quatre membres de l’équipe des menuisiers avaient commencé à travailler sur le changement des fenêtres du rez-de-chaussée. On lui avait conseillé cette entreprise pour sa rapidité et son efficacité, et on ne lui avait pas menti. Ce qui d’ordinaire prenait au moins dix jours au vu du nombre d’éléments à changer ne s’étendrait pas sur plus de quelques jours s’ils continuaient sur ce rythme-là. Quand ils quittèrent le chantier aux alentours de midi pour aller déjeuner à l’auberge, ils avaient déjà bien avancé.
En attendant le retour de Sasha, Angus s’affairait dans la salle à manger, décidé à réparer le marbre de la cheminée. Quelques jours auparavant, il avait remarqué que la plaque qui surplombait le manteau était fissurée, sur le point de se détacher de la partie principale. Il s’approcha d’un air déterminé, sa caisse à outils à la main. Il ne savait pas exactement ce qu’il pourrait faire, n’ayant jamais eu à s’occuper de ce genre de réparation auparavant, mais il pouvait au moins constater les dégâts de plus près afin de se faire une meilleure idée du problème. Il avisa un tabouret de bois près de la cheminée, et y posa sa caisse. En étirant ses muscles raidis par les efforts et la tension de ces derniers jours, il examina le marbre. Comme il n’arrivait pas à voir où se trouvait la fissure, il se frotta les yeux, bâilla pour se détendre et reprit sa recherche. Au bout de quelques minutes, il dut se rendre à l’évidence. La fissure avait disparu.
Il se redressa lentement, puis décida d’aller inspecter les autres cheminées. Peut-être s’était-il tout simplement trompé de pièce. Bien qu’il soit persuadé du contraire, il s’exécuta avec minutie, scrutant chacune des plaques de marbre avec un souci du détail qui frôlait l’obsession. Après vingt minutes passées à fouiller la maison, Angus n’avait plus d’autre choix que d’admettre qu’aucune des cheminées n’était fissurée.
Pensivement, il se rendit jusque dans le grand hall d’entrée et se planta devant le tableau. Il l’observa attentivement, perturbé par la seule conclusion qui s’imposait à lui. Ce ne pouvait être, et pourtant…
— Est-ce que c’est toi qui fais tout ça ? osa-t-il demander tout haut dans le hall silencieux. Est-ce toi qui remets la maison dans l’état dans lequel elle se trouvait auparavant ? Est-ce que…
Angus fronça les sourcils et frissonna violemment. Il ferma les yeux, et les rouvrit quand il sentit que l’atmosphère autour de lui s’était modifiée. C’était assez inexplicable, indescriptible. Angus aurait eu tendance à dire qu’il fallait l’avoir vécu pour le comprendre. Il y avait dans l’air une indéniable présence intangible. Il ne pouvait pas le toucher, mais il était sûr que Jonathan était là, quelque part près de lui. Il quitta du regard le tableau pour se tourner lentement afin de jeter un coup d’œil autour de lui.
Ce ne fut qu’à cet instant qu’il remarqua à quel point la pièce avait l’air propre et bien rangée. Plus que propre, l’entrée reluisait. L’âge ne marquait plus le papier peint comme c’était le cas avant, comme si celui-ci avait pu se reconstituer de lui-même, et retrouver son brillant d’antan. Plus de morceau écorné et pendant, plus de pelure, plus rien. C’était comme si le papier venait d’être posé, hormis que le motif classique datait des années quatre-vingt.
Angus retenait son souffle en laissant courir son regard sur le reste de la décoration. En observant les marches, il se rendit compte que plus aucune bordure de marche ne manquait et la rambarde avait retrouvé sa splendeur. Il fit quelques pas en arrière pour être sûr d’avoir toute la pièce dans sa ligne de mire.
— C’est magnifique, prononça-t-il tout haut. Merci.
Sur ce dernier mot, la silhouette blafarde d’un Jonathan exténué apparut devant la porte de la cuisine. Comment un fantôme pouvait-il paraître fatigué ? Cela dépassait Angus, mais pour être honnête, il y avait beaucoup de choses qui le dépassaient à cet instant précis. Comment le hall d’entrée pouvait-il être aussi beau ? Comment Jonathan – car il ne doutait pas que ce fut lui la cause d’une telle amélioration – avait-il réussi le prodige d’agir sur le réel alors qu’il faisait partie de l’autre monde ? Angus secoua la tête, et alors que Jonathan se tournait pour partir, il lui emboîta le pas, incertain de la marche à suivre.
Il n’avait plus peur de lui. Il ne pensait plus non plus que l’esprit fut mauvais. Celui-ci avait apparemment beaucoup fait pour eux. Enfin, pour le manoir et pour Sasha. Angus ne pouvait s’empêcher de penser qu’il faisait un peu partie de l’entourage de Sasha depuis qu’ils s’étaient rapprochés, mais il n’osait espérer. Il était maintenant largement temps qu’Angus et Sasha lui rendent la monnaie de sa pièce. Il fallait qu’ils libèrent Liam. Si seulement ils avaient une idée de l’endroit où il se trouvait et comment faire pour le libérer.
Jonathan se retourna, s’arrêtant un instant, comme pour être sûr qu’Angus le suivait. Intrigué, ce dernier accéléra le pas. Une fois dans la cuisine, Jonathan disparut à travers la porte du cellier. Angus l’ouvrit pour trouver le réduit vide. Les étagères étaient toujours remplies de denrées qu’ils avaient accumulées ces dernières semaines, mais de fantôme point.
L’angoisse serrait sa main glacée autour du cœur d’Angus. Si l’esprit ne lui inspirait plus crainte, la situation par contre l’inquiétait. Qu’allait-il arriver ? Pourquoi Jonathan l’avait-il mené jusqu’à ce grand placard ? Et pourquoi l’avait-il suivi ? Si le fantôme pouvait agir sur les choses comme il l’avait démontré, pouvait-il faire du mal à Angus ? Et Sasha ? Qu’adviendrait-il s’il arrivait quoi que ce soit à Angus ? Celui-ci serait-il enfermé avec Liam pour l’éternité s’il échouait ?
Sa main tremblotait quand il la leva pour appuyer sur l’interrupteur. Juste au moment où l’ampoule clignotait pour revenir à la vie et illuminer le petit espace, Angus entendit les pas de Sasha résonner dans l’entrée. Quand sa voix retentit pour appeler son nom, il se persuada que c’était le soulagement qui faisait trembler ses propres cordes vocales.
— Je suis au cellier !
Les pas se rapprochèrent, et les sourcils de Sasha se froncèrent en l’apercevant dans la petite pièce.
— Que se passe-t-il ? Tu es blême comme un mort et tu trembles plus fort qu’une feuille en pleine tempête.
Angus serra ses deux mains l’une contre l’autre et sortit du cagibi.
— Je suis content de te voir.
Ce n’était pas une phrase toute faite ; Angus était réellement ravi qu’il soit rentré. Pourquoi se sentait-il si mal ? Était-ce les émotions de Jonathan qui se reflétaient sur sa propre humeur ? Était-ce parce qu’ils étaient proches du but ?
Sasha eut un petit sourire incertain avant de se reculer. Angus avait besoin de sa présence pour lui donner la force d’aller plus loin. Il se sentait déjà mieux avec lui à ses côtés. Il prit une grande inspiration avant d’expliquer :
— Je viens de voir Jonathan.
— Ah. Et comment va-t-il ?
Angus resta interdit, choqué par la répartie de Sasha, que celui-ci avait épicé d’un petit sourire taquin. Ils échangèrent un regard, puis Angus sourit à son tour. Si Sasha avait voulu le détendre, il avait parfaitement réussi.
— Je ne l’ai pas trouvé bien, répondit finalement Angus avec honnêteté. Il avait l’air plutôt fatigué.
Sasha haussa les sourcils.
— Il n’a pas eu assez de repos là où il se trouve ?
— Apparemment pas. J’ai l’impression qu’il a été bien occupé ici.
— Ah ? Qu’a-t-il donc fait ?
Angus ignorait comment amener le sujet, mais il était temps qu’ils en parlent. Il se passait au manoir des événements pour le moins curieux. Il décida de lui montrer la dernière preuve en date. Il attrapa la main de Sasha pour l’emmener dans l’entrée.
— Où me traînes-tu comme ça ? l’interrogea-t-il, l’air légèrement amusé.
Il ne perdit pas de temps à répondre, s’arrêtant simplement au milieu du hall d’entrée comme il l’avait fait un peu plus tôt. Il se posta aux côtés de Sasha qui l’observait, confus.
— D’accord, commença-t-il. Pourquoi sommes-nous là ?
— Regarde autour de toi.
Angus guettait le moment où Sasha allait s’apercevoir du changement. Cela lui prit un certain temps, mais finalement, son visage s’ouvrit comme un tournesol en plein été.
— C’est toi qui as fait tout ça pendant que j’étais parti ? Tu n’as pas chômé, dis-moi !
— Ce n’est pas moi. Au début, j’ai cru que c’était peut-être toi. Mais c’est comme le jardin, et le reste.
— Jonathan ? demanda Sasha.
— Oui. Et je pense que les améliorations qu’il fait le fatiguent. Il m’avait emmené dans le cellier juste avant que tu arrives. Peut-être y a-t-il un lien avec Liam.
— C’est possible. De mon côté, j’ai découvert plusieurs choses lorsque j’étais à la bibliothèque. J’ai rencontré une femme nommée Erin. Une ancienne institutrice passionnée d’histoire. J’ai ressenti un certain trouble à son contact…
— Zut, tu crois qu’elle t’a transformé en hétéro ? interrogea Angus, un brin d’humour dans la voix.
Sasha leva les yeux au ciel.
— Cela ne risque pas.
C’était la première fois qu’il avouait clairement son orientation sexuelle, et Angus ne put s’empêcher un petit sourire intérieur. Sasha parviendrait-il à se détendre à ce sujet ?
— Non, mais par contre, elle m’a appris des choses intéressantes. Jonathan avait épousé la sœur de Liam, Lina, quelques mois avant de mourir. Elle a accouché d’un enfant qui n’a pas survécu. Ils sont morts tous les deux de fièvre. Liam a été porté disparu et Jonathan s’est suicidé.
— Tout cela sur quel laps de temps ?
— Ils se sont mariés en février et il est mort en juin donc à peine quelques mois. Elle m’a parlé d’une rumeur comme quoi la famille et le manoir seraient maudits, ainsi que d’un éventuel conflit avec un clan. Les McTarnish, je crois.
— Que t’a-t-elle appris d’autre ?
— Selon elle, Liam aurait été emmuré vivant. Il vivait avec sa sœur et son mari, et il aurait été accusé d’avoir une relation avec Jonathan. J’imagine qu’à l’époque, cela ne devait pas vraiment se faire.
— Hmm, commenta Angus avec une moue dubitative. Des tas de rois se sont entichés de mignons, et n’ont pas été mis à mort pour autant.
— Franchement, je n’y connais rien. Il nous faudrait une explication plus précise. Mais je ne vois pas comment en obtenir une, en dehors d’une conversation avec Jonathan. Maintenant que j’ai la certitude que Liam a été emmuré ici, je voudrais bien l’en déloger. Ce n’est pas que je préfère la solitude, mais la présence d’une famille d’esprits dans ma maison ne me tente pas réellement. Et quand bien même, je préfère la solitude d’une manière générale.
Angus se demanda si cette phrase lui était destinée. Sasha en avait-il marre de sa présence ? Il devait se rappeler que Sasha l’avait embauché pour les travaux. Dès que ceux-ci seraient terminés, Angus serait sans doute sommé de quitter les lieux. Il ignora le pieu qui transperçait son cœur à l’idée de devoir partir. Il comptait sur la relation qu’il était en train d’établir avec Sasha pour ne pas être obligé de retrouver la tristesse de son appartement de Glasgow.
Il ravala ses doutes et se concentra sur la tâche à venir.
— Je crois que je sais où se trouve Liam.
— Vraiment ?
Sasha le regardait avec un mélange d’espoir et de stupeur.
— N’aie pas l’air si étonné, répliqua-t-il sarcastiquement.
— Pardon, lui sourit Sasha, contrit.
Angus commença son explication sans tenir compte de l’expression si charmante de Sasha. Cet homme pourrait facilement lui faire tout oublier.
— Lorsque Jonathan m’a mené au cellier, je me suis étonné de son étroitesse. J’avais dans l’esprit qu’il était bien plus large que cela, considérant qu’il est censé s’étendre sous la cage d’escalier. Or, si on va de l’autre côté de l’escalier, sur la gauche, cela donne dans la salle à manger. De ce côté, on ne voit pas le dessous des marches. C’est donc que l’espace sous l’escalier est vide.
— Je ne comprends pas, répliqua Sasha, le visage froissé en un masque d’incompréhension.
— Regarde, montra-t-il en se plantant au pied de l’escalier. À droite, la cuisine et le cellier qui s’arrête avant que la cage d’escalier commence. À gauche, la salle à manger où il se passe exactement la même chose.
Il désigna les marches de pierre devant eux.
— Au centre, un espace auquel personne n’a accès, qu’aucune porte n’ouvre et qui sonne creux quand on saute sur le premier palier. N’est-ce pas assez clair ?
— Que veux-tu dire exactement ?
— Je pense que Liam Matthews est enfermé sous l’escalier depuis 1617. Et il est temps que nous l’en libérions.
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