Une ombre au tableau
4 Angus
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Angus
Le grincement de ses freins brisa le silence dans lequel il s’était enfermé. Angus n’avait même pas allumé la musique pour faire la route entre Glasgow et le Loch Lomond. Il n’avait pas vraiment pu profiter du paysage non plus, la pluie ayant teinté tout ce qu’il aurait pu voir en un camaïeu de gris. C’était comme si son regard comportait un filtre modifiant la totalité de sa vision, un voile fumé couvrant son environnement immédiat, et pourtant, Angus ne pouvait pas oublier la magie des lieux. Plus il s’enfonçait dans les terres près des lacs et du parc national des Trossachs, plus il avait l’impression de se délester d’un poids qu’il avait ignoré porter sur ses épaules. C’était comme si, laissant derrière lui sa vie citadine, il se libérait. C’était ridicule, puisqu’il ne savait même pas si la personne qui cherchait un entrepreneur allait le prendre. Mais il avait un bon pressentiment, et il avait appris à écouter ce que son cœur lui dictait.
Pendant son enfance, Angus avait entendu – et écouté avec attention – les histoires qu’on racontait sur les esprits, la nature, et toutes les légendes celtiques. Vraies ou fausses, les légendes pouvaient être interprétées de bien différentes manières. Mais elles avaient toutes un point commun. Elles avertissaient les humains qu’il ne faisait pas bon ignorer la présence du petit peuple, des mondes invisibles et des créatures malicieuses ou bienfaisantes qui existaient par-delà le monde réel. Pour la plupart des gens, ces histoires n’étaient que des contes pour enfants que l’on oubliait en grandissant. Mais il avait toujours su qu’il y avait une part de vérité cachée derrière les légendes. Ce n’était pas pour autant qu’il attribuait tout et n’importe quoi aux manipulations des esprits. Les hommes avaient leur part de responsabilité dans leurs actions, les esprits n’étaient pas responsables de tout. Mais il fallait savoir lire les signes, sans se laisser submerger par eux. Garder les pieds sur Terre, tout en sachant qu’autre chose existait.
Aussi, quand il se gara devant cette maison, il sut tout de suite que quelque chose n’allait pas. L’ancienne bâtisse faite de briques et de pierres pourrait être absolument magnifique. Mais elle était terriblement triste. Oui, triste, c’était bien le mot. Désespérée même. Les fenêtres brisées étaient recouvertes de planches dont les interstices ne devaient pas suffire à empêcher le vent de s’y engouffrer. Le ravalement extérieur était à refaire, une fine pellicule grisâtre recouvrant les pierres. Des pots de fleurs avaient été renversés, et attendaient, vides, que quelqu’un veuille bien leur redonner une fonction. Les redresser, leur donner de la terre, quelques fleurs, un coup de brosse et ce serait reparti pour un tour. Il avait peine à imaginer ce que devait être l’intérieur de la demeure.
Angus se demandait quelle était son histoire. Que s’était-il donc passé pour qu’elle apparaisse si négligée ? Il avait envie de poser sa main sur la pierre, et de lui dire que tout allait s’arranger. Un frisson lui parcourut l’échine, et il sentit comme l’effleurement d’un sourire sur son âme. Était-ce cela qu’on attendait de lui ? Redonner sa splendeur d’antan à ces vieilles pierres ? Si on avait mené ses pas vers cette vieille demeure, il était certain que ce n’était pas en vain. Il avait bien fait de faire le déplacement, sans savoir si le poste était déjà pourvu. Il sortit de son véhicule empli d’une nouvelle résolution.
Il pouvait le faire. Il pouvait, si le propriétaire lui en donnait la chance, redonner sa splendeur passée à cette vieille dame. Il sentit comme un coup à l’arrière de sa tête, comme son père quand il lui donnait des calottes lorsqu’il était adolescent, et se frotta le crâne. Pas une vieille dame ? D’accord, si ce n’était que cela. À ce vieux monsieur, donc.
Il ferma son esprit à toute tentative d’intrusion. S’il connaissait l’existence des esprits, il n’ignorait pas non plus la dangerosité de certains d’entre eux. Prudemment, il prit une expression neutre et fit attention de ne penser à rien de particulier. En se déplaçant vers l’homme qui l’attendait debout sous le porche, il lui parut évident que les lieux étaient chargés d’une certaine énergie. Positive ou non, il ne le savait pas encore. Il sentait juste cette chape de tristesse peser sur ses épaules. Il se secoua mentalement et se prépara à parler à l’homme de chair et de sang qui l’attendait.
C’était plutôt un beau spécimen, si on oubliait le visage sale, les cheveux et le torse trempés et la tenue de chantier. Très mince, mesurant moins d’un mètre quatre-vingt à vue de nez, il semblait avoir des cheveux foncés – châtain ou blond foncé peut-être –, mais c’était difficile à dire tant il dégoulinait. Son visage mal rasé paraissait fatigué. Était-ce lui qui était triste ? Son instinct lui disait que c’était peut-être le cas, mais que le problème était ailleurs. Il allait bientôt devoir enlever son pull mouillé si on en croyait les légers tremblements qui parcouraient son corps par intermittence. À bien y réfléchir, lui aussi avait froid subitement. Ce devait être le changement entre l’atmosphère bien chaude de sa voiture et la température plus que fraîche qu’apportait le mauvais temps.
— Bonjour, salua-t-il celui qu’il devinait être le propriétaire de la maison.
Il lui tendit la main. L’autre hésita une seconde puis la lui serra. Angus retira vite son bras, comme choqué par la petite étincelle qui avait jailli entre eux. L’homme eut un petit rire nerveux. L’avait-il sentie aussi ?
— Désolé, je suis un peu électrique en ce moment. Alexander McDougall. Vous êtes ?
— Angus Scott. Enchanté. Je suis entrepreneur. J’ai vu votre annonce dans le journal hier, et quand j’ai appelé, ils ont refusé de me donner vos coordonnées. J’ai réussi à joindre un de mes anciens clients qui travaille au journal. Il m’a indiqué la localisation approximative du chantier. Cela n’a pas été très difficile de vous trouver. Il n’y en a pas trente-six comme le vôtre dans la région en ce moment.
Alexander grimaça, comme si découvrir par lui-même le lieu était une mauvaise nouvelle.
— Entrez, on va discuter au chaud. Enfin, à l’abri du moins.
Espérant ne pas avoir fait de faux pas dès le début de leur relation professionnelle potentielle, Angus le suivit dans l’entrée qui débouchait sur un hall doté d’un escalier majestueux. Il montait sur un premier palier puis se divisait en deux pour partir de part et d’autre, finissant par se rejoindre sur une coursive au premier étage. Il n’éprouvait aucune difficulté à imaginer l’aspect qu’il avait dû avoir dans ses belles années, mais hélas, les turpitudes de la vie semblaient avoir laissé leur marque sur les marches sculptées à même la pierre. La rambarde était abîmée, et si le décor ne donnait pas envie au passant de s’attarder, Angus, quant à lui, était tenté de creuser pour voir au-delà des apparences. Il ressentait une envie ravageuse de tendre la main vers cette pierre meurtrie et de panser ses plaies comme on s’occupe d’un blessé. Un courant d’air tiède lui passa dans le cou. Il sourit intérieurement en sentant cette manifestation visiblement non naturelle – point d’air chaud dans cette demeure en courant d’air –, mais remonta néanmoins ses protections mentales. Il avait baissé sa garde, et il ne savait toujours pas si l’esprit qui habitait cette maison était positif ou non. Bien qu’il ait sa propre idée sur la question, dans l’expectative, mieux valait se protéger.
Il suivit son hôte dans ce qui était apparemment la cuisine. La pièce était à ses yeux presque utilisable en l’état, si ce n’était la grande flaque d’eau qui s’était formée au pied de l’évier ; un flot léger pulsait de la canalisation ouverte par vagues. Un manuel de plomberie pour débutant était posé sur le plan de travail, l’encre s’effaçant là où l’eau avait giclé sur les pages encore ouvertes. Angus retint un sourire. Alexander était peut-être plus dans la panade qu’il ne l’avait anticipé.
— Écoutez, je ne vais pas y aller par quatre chemins, commença McDougall. J’ai hérité de cette maison, et je dois y faire des travaux que ce soit pour la vendre ou l’habiter. Or, l’entrepreneur précédent ne… faisait pas l’affaire. J’ai passé une annonce pour le remplacer. Prouvez-moi que vous pouvez réparer cette fuite en moins d’une journée, et je vous embauche.
Angus haussa les sourcils. L’homme semblait être à bout de nerfs. Pas de proposition de devis ? Pas d’essai ? En même temps, la réparation d’une fuite pouvait être considérée comme un genre d’essai après tout. Mais tout le monde pouvait faire ce type de réparation.
— Vous voulez mes références ? dit-il attrapant dans sa poche le courrier qu’il avait préparé à son attention.
Alexander haussa les sourcils, l’air étonné, comme si l’idée ne lui était même pas venue à l’esprit.
— Oh. Oui, bien sûr.
Il ouvrit la lettre et la lut d’un air concentré. Angus réprima un sourire. Il n’avait vraiment pas l’air d’un professionnel du bâtiment, loin de là. Il se demanda ce qu’il pouvait bien faire comme métier. S’il avait besoin d’un manuel pour apprendre la plomberie, c’était peut-être quelqu’un habitué à apprendre dans les livres. Un universitaire peut-être ? Un banquier ?
— Je vais chercher mes outils dans le camion.
— Oh, j’ai les miens juste ici.
Non, définitivement pas du métier.
— Je préfère travailler avec les miens. Vous savez, par habitude.
Bientôt vingt ans qu’il travaillait avec certains de ces outils, puisqu’il en avait eu quelques-uns à l’adolescence. Il les avait bien en main, et il lui semblait que certains pourraient presque faire des réparations alors qu’il avait les yeux fermés. Il sortit brièvement chercher sa caisse et revint dans la cuisine. En deux temps trois mouvements, il repéra l’origine de la fuite, coupa l’eau au robinet qui n’avait pas été fermé, remplaça les joints secs et le collier défectueux par des neufs qu’il avait dans sa caisse et remit l’eau en service. Cela ne lui prit pas plus d’une heure et quand il eut terminé, il s’aperçut qu’Alexander l’observait avec attention.
— Vous êtes inspecteur des impôts ? lui demanda-t-il soudain.
— Quoi ? Non ! s’exclama McDougall. Pourquoi cette question ?
— Je cherche ce que vous faites comme métier depuis tout à l’heure, mais sans pouvoir trouver. Vous pouvez me donner un indice ?
Un fin sourire naquit sur les lèvres de l’homme. Ses cheveux avaient séché pour laisser apparaître leur couleur naturelle, un blond foncé qui lui allait comme un gant. Ses yeux noisette brillaient dans la lumière crue de la pièce. Son nez long et droit surplombait des lèvres pulpeuses à souhait. Il avait enlevé son pull mouillé, le t-shirt à manches longues qu’il portait dessous ne semblant pas le protéger efficacement du froid. Le regard d’Angus se posa sur les tétons érigés qui pointaient sous le tissu fin, avant de remarquer les bras croisés d’Alexander et les doigts longs et fins qui rendaient ses mains blanches gracieuses, si différentes des siennes. Si son propre corps était musclé en longueur, donnant une allure féline à ses déplacements, ses mains étaient celles d’un travailleur manuel, calleuses et marquées par les cicatrices de la vie. Coups de marteau, acidité du ciment, agressions des savons ultra-puissants pour nettoyer sa peau… Ses mains étaient son outil de travail, et s’il essayait d’en prendre soin, il était bien conscient qu’elles ne seraient jamais aussi soignées que celles d’Alexander.
Le bruit du moteur d’un générateur vrombissait dans le fond, et parfois, le néon illuminant la cuisine clignotait, comme sur le point de s’éteindre, avant de reprendre vie. Angus se fit la réflexion qu’en établissant la liste des priorités, un nouveau réseau électrique serait peut-être une bonne chose.
— Alors, Alexander, reprit-il d’un ton joyeux en se redressant.
— Sasha, le coupa l’intéressé. Mes amis m’appellent Sasha.
— Sasha ?
— Oui, c’est un diminutif issu de la forme grecque de mon prénom.
— Vous êtes grec ? interrogea-t-il.
Il n’en avait pas l’air. Sasha fit la grimace avec un sourire mitigé.
— Non, pas vraiment. J’ai vécu en Grèce à un moment de ma jeunesse. C’est là que l’on m’a surnommé ainsi.
Angus hocha la tête pour indiquer qu’il avait compris. Un voyageur donc.
— D’accord, Sasha, fit-il avec un petit sourire. Alors, qu’est-ce que vous faites comme travail ? Non, ne me dites rien, laissez-moi plutôt deviner. Un indice ?
— Hmm… je ne fais pas un travail manuel.
Angus éclata de rire.
— Excusez mon arrogance mon cher, mais j’avais deviné !
Il n’aurait pas parlé sur ce ton avec n’importe qui, mais il ressentait une certaine affinité avec celui qui allait probablement devenir son nouveau client. De fait, celui-ci se mit aussi à rire, gêné. Il se passa la main derrière la tête.
— Je me demande ce qui vous a mis sur la voie… le manuel pour les nuls ou mon incapacité à réparer la fuite sous l’évier ?
— J’avoue que le livre était un bon début. Allons, un autre indice ?
— Hmm… je travaille avec mon ordinateur.
— Trop général. Qui ne travaille pas avec un ordinateur de nos jours ?
—C’est mon seul outil de travail, précisa-t-il. Enfin, si on met de côté mon cerveau, évidemment. Ou mes doigts, pour taper sur le clavier.
— D’accord. Trader ?
— Beurk ! Des chiffres ? Pas pour tout l’or du monde !
Angus éclata de nouveau de rire.
— J’en déduis que vous n’êtes pas banquier non plus.
— Eh non ! Perdu ! Vous aurez droit à un autre essai plus tard. Si je vous faisais visiter la maison, afin que vous me disiez si vous vous sentez capable de prendre en main un chantier de cette envergure ?
— Très bien. Laissez-moi juste essuyer un peu, et je vous suis.
Il trouva un chiffon sur le plan de travail et finit d’essuyer le sol, rangea ses outils et ferma le placard sous l’évier. Puis, il attrapa son calepin dans sa caisse à outils, un stylo et lui fit signe de montrer le chemin.
À première vue, il ne pensait pas que le chantier soit hors de ses capacités. Et même s’il s’avérait le contraire après la visite, Angus pressentait qu’il n’allait pas laisser l’occasion passer. D’une manière ou d’une autre, il était maintenant lié à cette demeure, qu’il le veuille ou non. Il suivit Sasha avec le sourire aux lèvres.
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