Une ombre au tableau
1 Sasha
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Sasha
— Encore ?
Alexander McDougall éprouvait un profond ras-le-bol en ce qui concernait ce chantier. L’inconvénient de ne pas habiter sur place était qu’il ne pouvait malheureusement pas gérer les travaux comme il l’aurait souhaité.
— Ce n’est qu’un contretemps, m’sieur McDougall.
— Oui, enfin Arthur, c’est quand même le troisième contretemps en trois mois. L’électricité devrait être terminée depuis longtemps. Sans compter la plomberie et l’isolation !
Il se passa une main dans les cheveux, en tentant vainement de ne pas se les arracher. Il avait toujours détesté les conflits, mais la situation devenait insupportable. Cependant, il ne voyait pas quelle solution adopter pour résoudre ce problème épineux. Il avait hérité d’une propriété en Écosse, près du Loch Lomond, d’un grand-oncle qu’il avait à peine connu. À dire vrai, même si son nom était d’origine écossaise, il n’avait que peu vécu dans son pays d’origine, sillonnant le monde avec ses parents dès sa plus tendre enfance. Il avait choisi de s’établir à Namur en Belgique, où il exerçait son métier en toute quiétude. Auteur de romans policiers à succès, il avait la liberté de pouvoir se mettre à l’ouvrage n’importe où, dès lors qu’il pouvait poser son ordinateur près d’une prise de courant. Puisqu’il était habitué à faire ses recherches en utilisant son téléphone portable, tout ce qu’il lui fallait en dehors de cela, c’était un minimum de réseau.
Lorsqu’il avait reçu le domaine en héritage, et en constatant dans quel état se trouvait celui-ci, il avait pris la décision d’y faire réaliser des rénovations afin de pouvoir s’y établir. En effet, quitte à pouvoir travailler où il le désirait, autant le faire dans l’un des plus beaux endroits du monde. Et s’il adorait sa petite maison de ville en briques, il regrettait parfois la douce quiétude de la campagne, bruissante de vie, ainsi que l’absence de vue digne de ce nom. Agacé, Il jeta un coup d’œil à travers la fenêtre de son salon tout en faisant les cent pas au téléphone avec le chef de chantier. Tout ce qu’il pouvait apercevoir, c’était les fenêtres des bureaux situés à l’arrière de l’Hôtel de police. Bien que, malgré elles, ces fenêtres aient été à l’origine de sa carrière, il fallait reconnaître que ce n’était pas très affriolant.
— C’est pas de not’ faute, m’sieur McDougall. À chaque fois qu’on s’attaque à une nouvelle partie, il arrive quelque chose. C’est presque comme si la maison voulait pas qu’on la répare.
Il leva les yeux au ciel.
— Ce n’est pas comme si c’était possible, donc pourquoi ne pas essayer de s’en tenir à des excuses tangibles, Arthur ? Je sais bien que les rénovations dans une maison ancienne sont toujours complexes. Mais là, tout de même, cela fait beaucoup pour un seul chantier.
— Vous parlez de l’inondation ? C’était une vieille canalisation. Ça pète, ça arrive. C’est comme ça. Et puis, il y a des rumeurs… ajouta-t-il d’une voix sombre.
Il n’y avait rien qui l’exaspérait plus que les gens qui prenaient les rumeurs pour la réalité.
— Les rumeurs sont propagées par des gens qui n’ont rien d’autre à faire d’intéressant dans leur vie, Arthur, commenta-t-il avec un soupir.
— J’entends bien, j’entends bien. Mais vous savez ce qu’on dit ?
Arthur ne lui laissa pas le temps d’intervenir pour lui indiquer que cela ne l’intéressait pas et continua sur sa lancée.
— On dit que la maison est hantée. Et les gars, ils veulent pas bosser sur un chantier hanté.
Allons bon. Voilà autre chose !
— Arthur, expliqua-t-il patiemment. Les fantômes, ça n’existe pas. Vous en êtes conscient, n’est-ce pas ?
Un silence lui répondit.
— Allô ?
— Oui… je suis là. Mais vous savez pas comment c’est ici. Il faut pas dire ce genre de choses. Ça pourrait vous attirer le mauvais œil.
— Vous savez ce que je pense, Arthur ? l’interpela-t-il soudain. Je vais faire le voyage jusqu’au manoir. Ainsi pourrais-je me rendre compte de ce qui se passe sur place.
C’était une décision prise au débotté, mais après tout, n’était-ce pas une excellente idée ? Et puis, cela le changerait un peu de son quotidien. Il venait tout juste de finir un manuscrit, et attendait les corrections de son éditeur. C’était le moment parfait pour prendre quelques jours et recadrer tout le monde. Peu de temps après, il raccrocha et prit son billet dans la foulée. Cela ne lui prit pas longtemps pour s’organiser. Il prévint son agent par mail, qui ne tarda pas à le rappeler.
— Mais qu’est-ce que c’est que cette idée encore, Sasha ? questionna-t-elle sans même prendre le temps de le saluer.
Il sourit en entendant le surnom dont ses parents l’avaient affublé jadis ; il considérait presque Claire comme un membre de sa famille. Après trois ans d’étroite collaboration, leurs liens, d’abord professionnels puis amicaux, n’avaient fait que se resserrer.
— Quoi ? Je ne fais que prendre quelques jours. Je ne vois pas ce qu’il y a de si terrible. Et bonjour à toi aussi, ajouta-t-il avec un brin d’ironie.
— Oui, oui, bonjour. Dis-moi, tu te rends compte que tu vas t’isoler dans le plus profond trou du cul du monde ?
Sasha éclata de rire.
— Sans exagération aucune, bien sûr. Et toi, tu te rends compte que tu viens d’insulter tous les Écossais qui demeurent à cet endroit précis ?
— Peu importe. Ce n’était pas comme s’ils étaient là pour m’entendre. Qu’est-ce que tu vas y faire, de toute façon ?
— Comme je te l’ai indiqué par mail. Je vais voir comment se déroule le chantier en personne. J’ai bien l’impression que, du fait de mon absence, ils trouvent toutes les excuses du monde pour prendre du retard. Je sais bien que c’est un genre de tradition dans le bâtiment, mais là, cela m’atteint personnellement.
— Qu’est-ce que ta présence va changer ? Ce n’est pas comme si tu étais un spécialiste.
— Je ne suis peut-être effectivement pas du métier, mais cela n’empêche que je sais reconnaître quand un travail est bâclé. De plus, cela me changera les idées.
— Bon, d’accord. On pourra quand même te joindre, ou bien il faudra que j’aiguise mes compétences en signaux de fumée ?
Il éclata de rire.
— Non, je pense que ça va aller. Au pire, je me rendrai en haut de la montagne la plus proche. Tu sais que la maison n’est située qu’à moins de trente kilomètres de Glasgow, n’est-ce pas ? Ce n’est pas comme si j’allais être complètement coupé de toute civilisation.
Claire renifla, son sarcasme transparaissant malgré la distance.
— Hm-mm. De toute façon, même à Namur, tu n’es pas toujours joignable. On dirait que plus le temps passe, plus tu t’isoles.
— Ce n’est pas faux. Ce n’est pas que je n’aime pas le contact humain, c’est juste que je préfère le calme.
— Si tu veux du calme, tu vas être servi ! Là-bas, tu ne pourras être dérangé que par le monstre du Loch Ness !
Il l’entendit sourire.
— Je vais avoir du mal…
— Pourquoi ?
— Parce que c’est au Loch Lomond que je vais, pas au Loch Ness. Même s’il y avait une quelconque créature dans le lac, je suis persuadé qu’il aurait d’autres choses à faire que se soucier de moi.
— Envoie-moi un mail si jamais il te dévore. Ça ferait un bon coup de pub ! L’auteur à succès Sasha McDougall dévoré par le monstre du Loch… Truc ! s’exclama-t-elle sur le ton d’un présentateur de journal télévisé.
— Ce qui ferait sensation, c’est que je réussisse l’exploit de t’envoyer un mail du fond de ses entrailles.
— Et là, on pourrait vraiment dire, le fruit de ses entrailles est béni ! commenta-t-elle d’un ton très sérieux.
— Amen !
Ils éclatèrent de rire. Sasha savait qu’elle tenait infiniment à lui et qu’elle allait regretter de ne pas pouvoir le joindre aussi souvent qu’ils en avaient l’habitude. Bien qu’elle habitât dans l’Est de la France et lui en Belgique, ils communiquaient très fréquemment via Skype. Malheureusement, il ne pensait pas qu’il aurait internet dans la maison, puisqu’il n’avait pas encore prévu le raccordement au réseau téléphonique. S’il s’en réjouissait, car cela allait le tenir écarté des mauvaises nouvelles du monde pendant un certain temps, la présence virtuelle de son amie lui manquerait pendant son absence. Il était cependant heureux d’être entre deux romans. Il n’avait pas de date butoir pour l’instant, et pourrait ainsi profiter du répit sans limites que son voyage en Écosse annonçait.
Ils se firent leurs adieux, et Sasha commença à préparer ses affaires. Il n’avait pas à se soucier d’argent pour le moment, et si l’envie lui en prenait, il pouvait même se permettre de rester plus que la semaine initialement prévue. En prévision, il empaqueta donc son ordinateur et passa la soirée à organiser sa maison en vue d’une absence prolongée.
Bien sûr, le lendemain après-midi, il tombait des hallebardes en arrivant à Glasgow. Sasha soupira en sortant son parapluie de sa valise, les yeux rivés sur les grandes baies vitrées de l’aéroport derrière lesquelles du ciel gris pleuraient les nuages. Heureusement qu’il était prévoyant. Il se dirigea vers le comptoir des voitures de location. Alors qu’il attendait patiemment derrière les autres voyageurs, il ajusta l’heure sur sa montre automatique. Il s’agissait d’un souvenir de famille, hérité en même temps que le manoir. On pouvait voir le mécanisme s’agiter en transparence au rythme des aiguilles, ce que Sasha trouvait fascinant. L’avantage par rapport aux autres montres était qu’il n’était point besoin de la remonter tant que le balancier restait en mouvement, et donc elle fonctionnait sans pile. Il avait délaissé son bien-aimé portable pour lire l’heure exclusivement sur sa vraie montre, comme il l’appelait affectueusement. Au-delà de la beauté de l’objet, il appréciait le fait de porter quelque chose qui avait appartenu au frère de son grand-père.
Il loua une berline relativement confortable sans être trop rutilante pour la semaine à venir, puis prit la route en direction de sa maison. Enfin, sa maison, c’était vite dit. Pour l’instant, l’endroit était, pour lui en tout cas, inhabitable. D’après ses dernières constatations, les quatre murs étaient encore en état, mais la toiture serait à terme à refaire, ainsi que le réseau électrique complet, la plomberie, et l’isolation, ainsi que, un jour, les sols, les murs… Bref, c’était tout un chantier. Pour s’en occuper, il avait embauché Arthur Anderson, entrepreneur de Drymen que le notaire lui avait recommandé. Lui-même avait engagé une petite poignée d’ouvriers pour accomplir les tâches nécessaires à la réfection du petit manoir. Par malchance, depuis le début, les ennuis s’étaient accumulés, et si l’équipe commençait à donner voix à des rumeurs de malédiction ou la présence d’un hypothétique fantôme, tous ses projets de rénovation risquaient de tomber à l’eau. Il n’ignorait pas que les superstitions allaient bon train dans les contrées celtiques, mais il n’accordait aucun crédit à ce genre d’absurdités. Sasha faisait partie de ces sceptiques qui, à l’instar de Saint-Thomas, ne croyaient que ce qu’ils voyaient.
Sous la pluie battante, les essuie-glaces luttaient vaillamment pour offrir suffisamment de visibilité à Sasha. Concentré sur le trafic et sur les indications du GPS, il ne vit pas le temps passer, si bien qu’en apercevant le manoir se profiler à l’horizon, il eut l’impression d’être arrivé sitôt parti.
Au détour d’un virage en longeant le lac, il aperçut le toit de sa maison. Il grimaça en comprenant que la tache bleue qui flottait au vent en hauteur était un morceau de bâche. Si la bâche flottait, c’était qu’elle était mal attachée. Et si elle était mal attachée, c’était qu’une partie du toit n’était pas bien protégée.
— Et merde, grommela-t-il par-dessus la musique que diffusait la radio.
Ce n’était pas tellement son genre de jurer, mais l’expression refusa de se laisser étouffer par sa bonne éducation habituelle. Il fit les quelques centaines de mètres qui le séparaient encore de sa destination, tournant dans un chemin privé entouré de bois denses. De chaque côté, les branches frôlaient la carrosserie du véhicule, et il pria pour que celui-ci ne soit pas abîmé.
Première chose à mettre sur la liste : faire tailler les arbres.
Comme il n’était pas venu depuis la visite qui avait suivi l’annonce de l’héritage, il redécouvrit avec un plaisir mitigé les formes biscornues de son héritage. L’allée gravillonnée bordée d’arbres s’ouvrait sur une place presque ovale où était garé un petit camion-benne blanc sale. La porte d’entrée avait été autrefois majestueuse dans un style typiquement néo-gothique, protégée par une avancée de pierre. Des tourelles chapeautées de poivrières étaient érigées aux quatre coins de la maison, la faisant de fait plutôt ressembler à un petit château. Par endroit, le toit était crénelé, puis plat, puis pentu. Certaines parties semblaient plus anciennes que d’autres, transformant la demeure en un patchwork harmonieux de différents styles architecturaux. Les fenêtres étroites et hautes sur les tourelles étaient larges et ouvrantes au rez-de-chaussée. Ou en tout cas, elles le seraient lorsque les bâtis auraient été remplacés. Pour l’instant, il n’y avait guère que des planches cloutées au travers de certaines des ouvertures, et la pierre, supposée rouge et blanche, était pour l’heure un mélange de marron sale et de gris terne. Pas de quoi pavoiser. Et c’était ainsi même après plusieurs mois de travaux.
Une fois le moteur éteint, Sasha resta assis un long moment dans sa voiture. Il observait l’ensemble en se demandant si le jeu en valait vraiment la chandelle. N’avait-il pas commis une erreur en entamant ces travaux ? Ne devrait-il pas se débarrasser du tout tant qu’il était encore temps et qu’il n’avait pas encore perdu trop d’argent ? À vingt-sept ans, il n’avait jamais eu à s’inquiéter d’éventuels problèmes de fonds. Il avait la chance d’être né dans une famille où on n’en avait jamais manqué, et aujourd’hui, il profitait du succès qu’il connaissait tant que cela durait. Mais ce n’était pas pour autant qu’il devait gaspiller des millions dans les travaux d’une maison qu’il n’habiterait peut-être que quelques semaines par an. Sans doute devrait-il vendre avant qu’il ne soit trop tard.
Soudain, il ressentit un grand froid l’envahir. Le vent soufflait par rafales au-dehors, provoquant un frisson qui hérissa les poils de son corps. Il soupira en réfléchissant. Pouvait-il réellement imposer cela à ce manoir ? Après tout, il avait appartenu à sa famille, à ce grand-oncle qui n’avait jamais eu d’enfant. Peut-être celui-ci avait-il vu en Alexander quelque chose de particulier pour souhaiter la lui laisser en héritage ? Lorsqu’il exhala, il observa la vapeur qui formait un petit nuage en sortant de sa bouche. Qu’il faisait froid dans ce maudit pays ! Il trembla de nouveau. Il se sentait inexorablement attiré par cette maison, comme la première et unique fois où il s’y était rendu. Comme si elle lui parlait. Comme si elle l’appelait.
Mais bien sûr, c’était impossible. Il n’allait tout de même pas se mettre à croire en ces stupides superstitions. Il allait entrer, faire le point avec le chef de chantier, faire le nécessaire pour remettre les travaux sur les rails, et repartir. Cela ne devrait pas lui prendre plus de quelques jours.
Que pouvait-il bien arriver dans une maison écossaise perdue à côté d’un des plus grands lacs d’Écosse ? Rien de bien grave, Sasha en était sûr. Il ouvrit la portière d’un air déterminé.
Entrer, régler le problème, sortir. Quelques jours et ce serait tout.
N’est-ce pas ?
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