Une ombre au tableau
20 Angus
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Angus
Angus commençait à être réellement inquiet. Il était plus de vingt heures, et Sasha n’était toujours pas rentré. Il avait bien essayé d’occuper son esprit après le départ des menuisiers, mais rien n’y avait fait ; il finissait toujours par retourner dans le hall d’entrée, fixant des yeux la porte comme si par la simple puissance de son regard, il allait pousser Sasha à faire une apparition.
En parlant d’apparition, Angus n’avait pas revu Jonathan non plus, bien que son absence ne le tracassât pas plus que cela. Il avait bien compris que les petits miracles qu’opérait régulièrement le fantôme sur leur environnement réel sapaient toutes ses forces. Il ignorait comment cela fonctionnait, et à vrai dire, il n’était pas tellement intéressé. Le simple fait de savoir que ce que lui avait conté son grand-père, alors qu’il était enfant, existait, donnait un autre sens, plus profond, à sa vie. Car enfin, si en certaines circonstances les esprits pouvaient braver les barrières entre leurs deux mondes, rien n’était inconcevable. Tout un univers de possibles s’ouvrait à lui. Oh, comme il aimerait que son grand-père fût encore sur cette Terre afin qu’il puisse lui apprendre certaines choses, et lui en rappeler d’autres. Il se mordait les doigts de n’avoir pas su mieux écouter lorsqu’il était encore enfant. Peut-être pourrait-il partager un jour les quelques connaissances qu’il lui restait afin qu’elles ne soient pas perdues ?
Se pourrait-il qu’il trouve en Sasha une oreille attentive ? Toutes les hypothèses étaient ouvertes de ce côté-là. Après tout, celui-ci revenait de loin. Au début, il lui avait paru être un véritable sceptique, mais les semaines passant, alors qu’il faisait face à une réalité bien différente de ce à quoi il était habitué, Sasha avait finalement semblé comprendre que tout n’était pas noir ou blanc. Il y avait une infinie variété de couleurs entre les deux tonalités. Angus espérait simplement que Sasha ne ferait pas marche arrière maintenant qu’ils avaient tant progressé.
En réalité, ce qu’Angus espérait vraiment, c’était avoir une conversation ouverte et honnête avec le jeune homme. L’expression peinée et tourmentée qu’il avait eue avant de partir le hantait encore. Angus était frustré également, car peu d’options s’ouvraient à eux. C’était d’ailleurs assez simple. Soit ils mettaient leurs deux mains sur les empreintes, et le passage pour libérer Liam s’ouvrait – si seulement il s’ouvrait, ce qui n’était pas certain. Soit les sentiments qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre n’étaient pas assez puissants pour faire tomber le sortilège, et Liam resterait coincé dans les limbes jusqu’à ce qu’un couple plus adapté à cette quête apparaisse.
Au fond de lui, Angus voulait que ce soit eux. Il avait conscience que c’était extrêmement égoïste de sa part, et pourtant, il ne pouvait s’en empêcher. Le rêve de la jolie maison de campagne, du chien, et du couple vivant heureux sous son arc-en-ciel tel qu’il se l’était imaginé le tentait de plus en plus. Et avec Sasha, n’était-il pas à deux doigts de l’obtenir ? Sasha possédait déjà une maison située en plein cœur d’un paysage magnifique, ils pourraient acquérir un chien, et en toute bonne foi, le temps écossais fait de pluie et de soleil pourrait bien apporter sa part d’arcs-en-ciel. Avec un soupir empreint de dérision, Angus se moqua intérieurement de lui-même. Qui était-il pour espérer qu’un homme tel que Sasha s’intéresse réellement à lui ? C’était un homme complexe, à qui tout réussissait, et il avait sûrement d’autres chats à fouetter que de s’embarrasser d’un amant de bas étage comme Angus en ce moment. Ils n’étaient tout simplement pas du même monde au regard de leurs niveaux de vie, même si Sasha ne lui avait jamais fait sentir. Honnêtement ? Oui, il avait des sentiments pour lui, mais il doutait que Sasha ressente la même chose pour lui.
Ses pensées disparurent en un instant lorsqu’il entendit la porte claquer. Il s’était installé dans le salon pour se changer les idées, et se leva comme un Zébulon pour rejoindre l’homme qui n’avait cessé d’occuper son esprit. Ses pieds lui semblaient entourés de plomb alors qu’il se rapprochait de Sasha avec de plus en plus de difficulté. Il s’arrêta à quelques pas de lui, les sourcils froncés, malade d’inquiétude, pour étudier attentivement son visage. Des émotions conflictuelles paraissaient se battre sur ses traits fins. Angus prit en compte avec une angoisse grandissante ses yeux et son nez rouges et bouffis, probablement d’avoir trop pleuré. Son estomac se noua à la pensée que l’homme si sensible qu’il était venu à aimer ait passé l’après-midi à s’épancher sans sa présence pour le consoler. Il aurait voulu être là pour lui quand il en avait besoin, bien que Sasha n’en ait manifestement pas eu envie. Angus grimaça intérieurement. Était-il revenu pour lui dire qu’à bien y réfléchir, il n’y avait rien entre eux, et qu’il n’était pas celui qui pourrait sauver Liam ? Si tel était le cas, alors pourquoi avait-il pleuré ? Pour les âmes de Jonathan et Liam qui allaient rester bloquées en ce bas monde ? Ou bien parce qu’autre chose l’empêchait de l’aimer ? Avait-il quelqu’un d’autre en Belgique dont il n’avait pas fait mention auprès d’Angus ?
Le nœud dans le ventre d’Angus se resserra derrière son diaphragme, rendant sa respiration très difficile, sinon impossible. Il devait se forcer à écouter ce que Sasha avait à dire, quoi que ce fut. Il attendit en silence, ne sachant que dire pour amorcer la conversation.
— Il faut qu’on parle, émit Sasha dans un murmure rauque.
Angus se retint de gémir tout haut. C’était la pire manière d’entamer une discussion. Cela n’annonçait rien de bon, en tout cas. Il hocha simplement la tête et le laissa les emmener dans le salon. Sasha prit la place encore toute chaude qu’Angus venait de quitter, et ce dernier s’installa à ses côtés, se tournant à demi pour lui faire face. Sasha avait les mains jointes devant lui, il les frottait comme pour se réchauffer, ou peut-être se donner du courage. Il fixa le tapis qui s’étendait à ses pieds pendant une éternité, mais Angus n’osait pas interrompre le flot de ses pensées, de peur d’aggraver la situation. Finalement, Sasha prit une grande inspiration, et se lança.
— J’ai beaucoup réfléchi, débuta-t-il d’une voix sourde mais déterminée. D’abord, je voudrais m’excuser pour mon absence et la manière dont j’ai réagi en apprenant la nouvelle.
Sasha leva les yeux brièvement vers Angus. Dans son regard, une brutale honnêteté le suppliait d’accepter ses excuses sans discuter, et Angus se plia volontiers à sa prière sans commentaire.
— J’étais confus, troublé à la fois par ce que je ressentais et ce que j’avais peur de laisser paraître.
Il se mordilla la lèvre inférieure nerveusement, mais se rendit compte de son geste, et s’interrompit en se redressant. Il hésita un instant, puis se tourna vers Angus qui observait chacun de ses gestes avec attention. Il ne voulait rien manquer de ce moment, car il pressentait qu’il allait marquer un tournant dans leur histoire. Positif ou non, cela restait à voir.
— J’ai pris mon temps pour tourner toute cette histoire dans tous les sens, et j’en suis venu à la conclusion suivante.
Angus voulait désespérément placer ses mains sur celles de Sasha qu’il maintenait serrées l’une contre l’autre si fort que ses phalanges en avaient blanchi. Mais il ne bougea pas, attendant impatiemment que Sasha en vienne aux faits. Le jeune homme tremblait un peu, mais sa détermination était si forte qu’il ne quittait pas Angus des yeux, quel que soit le niveau d’anxiété qui transpirait par tous les pores de sa peau.
— Je pense que nous devrions donner une chance à ce qui se passe entre nous de se développer. Si je m’en réfère uniquement aux sentiments qui m’animent, je crois pouvoir dire… avec certitude que…je… hum, je suis tombé amoureux de toi.
L’espoir était un feu puissant dans les veines d’Angus alors qu’il regardait Sasha se battre pour ordonner ses pensées de manière cohérente. Son discours lui semblait rigide et répété à l’avance, comme si Sasha avait pris beaucoup de temps pour trouver les bons mots de peur de se tromper. Il lui fallut beaucoup de volonté pour ne pas laisser éclater sa joie devant ces paroles. Sasha dut cependant lire ses émotions sur le visage expressif d’Angus, car il leva la main en disant :
— Je voudrais ajouter quelque chose avant que tu ne prennes la parole.
Sasha baissa les yeux, comme pour reprendre des forces avant d’affronter une nouvelle épreuve, puis releva la tête, plus droit que jamais, empli d’une forte détermination. Son regard était presque froid tellement il était concentré.
— Pour être tout à fait franc, je pense que pour apprécier pleinement la situation, il faut que je te raconte certaines parties de ma vie que tu ne connais pas encore. Ensuite, si tu m’estimes digne de ton amour, nous verrons.
Une rivière tumultueuse de questions faisait rage en Angus. Que pourrait-il donc lui annoncer de si terrible qui le conduirait à ne pas l’estimer digne de son amour ? Angus n’arrivait pas à visualiser quelque situation que ce soit qui puisse l’amener à de tels extrêmes. Il se mordit la lèvre pour se forcer au silence et laisser Sasha se délester de son apparent fardeau.
Sasha ne quittait plus ses mains pressées l’une contre l’autre des yeux. Il ne les leva pas pendant tout le temps que dura son récit, alors que le cœur d’Angus se soulevait avec empathie devant les horreurs qu’avait connues Sasha. Il aurait voulu être là pour le défendre, jeune homme naïf et avide d’amour, victime innocente d’un groupe de jeunes pervers narcissiques. Ils avaient bien choisi leur proie, et leur milieu de privilégiés leur avait offert un lieu parfait pour exécuter leur forfait. Quand Sasha se tut, son visage était tendu, comme s’il s’attendait à ce qu’Angus le rejette, lui confirme que c’était de sa faute parce qu’il était trop faible ou une autre ânerie de cet acabit. Angus pouvait lire ses émotions comme dans un livre ouvert pour une fois, mais ce n’était pas pour autant qu’il était d’accord.
Après une courte pause au silence assourdissant, Angus prit la parole.
— Te souviens-tu de leurs noms ?
Sa voix était rauque, sa langue âpre comme après avoir bu un café trop fort, mais il ne pouvait empêcher la colère qu’il éprouvait de se glisser dans ses cordes vocales. Il avait déjà du mal à se retenir d’envelopper Sasha dans ses bras en une embrassade réconfortante.
Surpris, Sasha leva la tête. L’air confus, il annonça d’une petite voix :
— Si je cherche, je peux les retrouver. Pourquoi ?
— Parce que j’aimerais les prendre un par un et leur faire payer ce qu’ils t’ont fait subir. Je voudrais qu’ils comprennent à quel point leurs actes étaient mal, et à quel point ils t’ont empêché de vivre une vie saine et heureuse. Je voudrais les briser autant qu’ils t’ont brisé, toi.
Il avait peine à contenir la peine mêlée à la rage qui le consumait, mais il sentait que le feu de sa réaction ne passait pas inaperçu pour Sasha. Celui-ci l’observait avec une curiosité teintée de joie pure, comme s’il ne pouvait pas considérer qu’Angus puisse éprouver autre chose que du mépris pour lui, après ce qu’il lui avait raconté. Quelques secondes passèrent, et Sasha sembla retrouver la parole.
— Je n’ai pas besoin de vengeance, glissa-t-il dans un murmure. Je veux juste oublier. Nous sommes partis peu de temps après, car mes parents en avaient terminé avec la Grèce. J’ai appris ensuite que Séléna avait sombré dans la dépression et qu’elle s’était tournée vers les médicaments et l’alcool. Quant aux autres, j’ignore ce qu’ils sont devenus. J’ai tiré un trait sur cette partie de ma vie, je n’en parle absolument jamais. Je n’y pense même pas, sauf quand j’ai besoin de me convaincre que je ne peux faire confiance à personne. Mais avec toi, j’ai commencé à changer. J’ai… j’ai confiance en toi, Angus.
Ses yeux brillaient de larmes contenues, et son menton tremblait un peu
— Tu as dit que ton surnom venait du grec. Ce sont eux qui te l’ont donné ? interrogea Angus, changeant subtilement de sujet.
— Non. Séléna m’appelait Xander. Quand nous avons quitté la Grèce, j’ai demandé à ce qu’on ne m’appelle plus jamais comme ça. C’est ma mère qui m’a trouvé ce surnom, et c’était si différent d’Alexander ou de Xander que j’ai accepté immédiatement.
— Mais tes parents n’ont pas porté plainte ? s’enquit encore Angus, les sourcils froncés.
S’il avait été à leur place, c’était ce qu’il aurait fait, et aucun d’entre eux n’aurait pu s’en tirer sans que leur vie n’ait été ruinée. Il aurait réduit leurs pauvres petites existences pathétiques à un amas de poussière. Le silence s’éternisa et Sasha fixait de nouveau ses mains sur ses genoux. La bile montait en Angus, lui faisant envisager le pire. Sasha confirma en quelques mots ce qu’il avait craint.
— Je ne leur ai pas dit, ni à eux ni à personne d’autre.
— Quoi ?!
— J’avais honte, continua-t-il très vite. Je les avais suppliés de me mettre avec des gens du même milieu que nous pour que mon adaptation soit plus facile. C’est ma faute si je suis allé dans ce lycée, si j’ai rencontré Séléna et si j’ai laissé toute cette situation arriver. Et de toute façon, quand je suis rentré, ils n’étaient pas là. J’ai filé dans la salle de bains où j’ai passé une éternité à me laver. Je me sentais misérable, sale, le vilain petit canard à qui on avait fait une mauvaise blague…
— De ta faute ? l’interrompit Angus sans réfléchir. Ce n’était pas de ta faute, tu n’étais pas préparé à faire face à de tels pervers. Et une mauvaise blague ? Mais, Sasha, ce n’était pas juste une mauvaise blague ! C’est une agression, pure et simple. Du harcèlement qui a tourné au vi…
— Ne le dis pas ! s’insurgea Sasha en levant de nouveau une main. Ne… Non.
Il semblait sur le point de s’effondrer, miroir brisé dont les innombrables morceaux ne tenaient ensemble que par l’opération du Saint-Esprit. Sasha paraissait à peine respirer, les larmes silencieuses roulant sur ses joues librement. S’il ne les essuyait pas, peut-être pensait-il pouvoir ignorer leur existence ? Angus était sincèrement convaincu qu’ignorer un événement ne le faisait pas disparaître, mais peut-être que ce n’était pas à lui de lui faire remarquer. Il était simplement inquiet pour Sasha. Émerveillé aussi qu’il ait pu fonctionner ainsi toute sa vie sans craquer. Un autre silence s’étira entre eux, pendant lequel Sasha attendait manifestement qu’Angus reprenne la parole, émette un jugement qui ne pouvait être que celui du rejet. Mais Angus n’était pas de ces hommes-là. Le ton de sa voix était doux et tendre quand il donna son verdict. Mais celui-ci n’avait rien à voir avec ce que Sasha attendait manifestement.
— Je te trouve immensément courageux, Sasha. Tu as vécu un… une agression très traumatique, tu t’es relevé, et tu as survécu. Tu t’es construit sur ces bases branlantes, et tu es devenu l’homme brillant que tu es aujourd’hui. Je ne pourrais pas être plus fier de toi, sauf si… si tu acceptais de faire un bout de chemin avec moi. Je serais honoré de t’avoir à mes côtés pour aussi longtemps que tu me trouveras digne de toi.
Sasha leva des yeux étonnés, et les larmes qui avaient jusque-là coulé en un flot léger et continu redoublèrent de puissance. Ses épaules se mirent à trembler. Il plaça une main sur sa bouche ouverte en un sanglot silencieux tandis que son visage se déformait. Le cœur d’Angus se déchirait pour le jeune homme qu’il aimait tant. Il avait dû se sentir si seul, sans confier ce lourd secret à personne, si sali par ces salauds qui avaient profité de lui sans vergogne. Angus se sentait envahi par une tornade d’émotions, mais celle qui dominait était son amour et son respect pour Sasha. Il le prit dans ses bras tandis que son cri silencieux se transformait en une pluie de sanglots plus déchirants les uns que les autres. C’était un torrent qui ne trouvait pas de fin, comme si Sasha se libérait enfin de ce non-dit qui avait pesé sur lui toute sa vie durant.
Ils restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre alors qu’Angus le berçait contre lui en lui murmurant des mots doux. Il se fit la promesse de tout faire pour que Sasha se sente aimé et en sécurité.
Plus jamais seul.
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